Manifestation anti-corruption à Paris, mars 2017. SIPA. 00796314_000019
En 1931, dans un maître-livre, Malaparte montrait que la Technique du coup d’Etat avait évolué et s’était perfectionnée avec les âges. A quelques exceptions près et malgré leur efficacité, l’évolution des sociétés et des mœurs politiques avait fini par rendre obsolètes – au moins dans les pays développés occidentaux- les méthodes expéditives, comme l’assassinat pur et simple (quoi que : Robert Kennedy…) ou le coup de force aveugle avec mitraillage des opposants. Même en leur temps, des individus aussi brutaux et peu recommandables qu’Hitler ou Mussolini l’avaient compris. Bien sûr, on a longtemps continué à envoyer des militaires faire la besogne, mais il fallait désormais habiller le pronunciamiento d’un minimum de formes, au plus près possible de la légalité. Ainsi déjà, au 18 Brumaire an VIII (1799), après que quelques grenadiers les eussent chassés de la salle des séances, d’autres soldats allèrent « fissa » rechercher suffisamment de députés pour revenir voter le changement de régime et offrir en apparence légalement le pouvoir au général Bonaparte et à son complice Emmanuel Sieyès. C’est ce que Malaparte appela « le premier coup d’Etat moderne ». En France, son dernier avatar s’est déroulé en 1958, à ceci près que les paras-grenadiers restèrent l’arme aux pieds. Mais il est vrai que personne ne voulut mourir pour la IVe République agonisante.
Une technique (presque) imparable…
Nous voici arrivés aux temps de la post-modernité du coup d’Etat, un chapitre que Malaparte ne pourra pas ajouter, puisqu’il est mort en 1957. Nous assistons ces derniers mois en France à la naissance d’une nouvelle technique de coup d’Etat, parfaitement pensée et, jusqu’à présent, assez bien exécutée. Puisqu’il n’est plus de saison de faire envahir les palais officiels par des hommes en treillis, on utilise désormais une autre institution, que la constitution de la Ve République appelle « l’autorité judiciaire » (et non le « pouvoir judiciaire », ce qui est déjà avouer que son indépendance n’est pas absolument garantie par les textes). Cette technique est quasiment imparable pour les raisons suivantes :
1°) La chanson de l’indépendance est facile à chanter et, au nom des Valeurs de la République, on joue même sur du velours : malheur à qui osera douter de cette indépendance, y compris en rappelant les circonstances de la nomination d’un procureur, les engagements d’un juge ou d’un syndicat de magistrats, le calendrier soigneusement choisi des actes de la procédure ou les fuites de documents couverts par le secret précisément entre les mains de ceux qui n’auront aucun scrupule à les publier. Le plus sublime est que, même de mauvaise humeur (on le serait à moins), la « victime » est obligée de ne pas attaquer ceux-là même qui participent à sa perte et de dire, si possible avec la main sur le cœur, qu’elle « croit en la justice de son pays ».
2°) Le second avantage de la manœuvre est que, sous couvert d’indépendance et de « laisser la justice travailler sereinement », on élimine sans violence la volonté populaire et même, on l’a vu, la critique, sous peine de devenir de fait anti-républicain et – pourquoi pas ? – soi-même un putschiste. Le plus drôle est que même les amis de la victime – parfois de ceux qui rendent inutile d’avoir des ennemis – se croient obligés de monter au créneau pour tuer dans l’œuf le moindre courroux, tandis que les conseillers en communication conseillent de ne point communiquer.
3°) Troisième étage de la fusée, le contre-coup d’Etat n’est pas immédiatement possible par les procédures normales (car la corporation des magistrats se serre les coudes) et ne peut intervenir que deux ou trois ans trop tard, une fois que, dans sa majestueuse lenteur, la cour de Cassation daignera rendre un arrêt. Mais on pourra alors s’en moquer puisque la chose sera faite et bien faite. Il n’y aura plus rien à voir.
4°) Pour que les trois premiers points fonctionnent, il en faut un quatrième, pas très difficile à assurer chez nous : la complicité du « quatrième pouvoir », celui-ci absolument intouchable et arcbouté sur la maxime : « Nous faisons notre travail de journaliste » (le premier qui dira « besogne » sera envoyé au coin). Ce « pouvoir » là, n’a de compte à rendre qu’à ses actionnaires (qui par un heureux hasard, soutiennent un autre candidat) et, lui non plus, ne s’excusera jamais de ses erreurs. Il est soutenu par le chœur de Vierges et de soi-disant « icônes » qui se pensent tout permis.
…à la finition impeccable
Alors, c’est magnifique, arrive la cerise sur le gâteau : la validation du coup d’Etat par une élection en bonne et due forme, validée sous les ors républicains par le Conseil constitutionnel (dont, pour une fois, les autres magistrats diront qu’il est des leurs). Plus concrètement encore, si François Fillon était battu à l’élection, on dirait, main sur le cœur et larme à l’œil pour une République qui l’a échappé belle, que le peuple toujours sage (plus aucun risque à le dire), a librement choisi, grâce aux institutions indépendantes qui l’ont éclairé. Chapeau !
Nous permettra-t-on d’ajouter que, quel que puisse être l’avenir de la combinaison qui se déroule sous nos yeux et pour paraphraser le duc de Broglie en un autre moment, nul n’est tenu de « joindre au malheur d’être victimes le ridicule d’être dupe » ?
Il faut remercier le Collectif contre l’Islamophobie en France (CCIF). Pour avoir fait apparaître publiquement les lâchetés de l’antiracisme à géométrie variable. Pour nous montrer qu’une certaine France s’est en effet soumise. Un magistrat du parquet a ainsi décidé qu’un signalement de cette officine identitaire, adversaire revendiqué de la loi républicaine, méritait poursuite contre un historien français, Georges Bensoussan. Lors du procès, qui s’est tenu le 25 janvier devant la 17e chambre du Tribunal de Paris, le seul antiraciste présent ce jour-là, c’était lui – le prévenu.
Le CCIF ne pense pas : il juge, stigmatise sur des bases absolument ségrégationnistes. Rien de neuf, la reformulation du discours sur l’islamophobie généralisée de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) qui a notamment produit en 1990 une « lumineuse » Déclaration islamique des droits de l’homme que tout un chacun devrait lire.
Quant à ceux qui se proclament les adversaires du politico-religieux et du racisme « d’où qu’il vienne », LDH, Mrap, Licra, SOS Racisme, tous s’enivrent de leurs mots-valises, de leurs implorations et de leurs batailles judiciaires : « préservons le vivre-ensemble ». Peu importe que le vivre-ensemble n’existe que dans leurs rêves. Il faut faire taire celui qui empêche de rêver.
L’immense majorité des militants de la Licra ont découvert son action en justice le jour de l’audience, ce qui a suscité démissions et conflits internes.
Mauvais augure pour la liberté démocratique que cette alliance des autruches et de leur prédateur. Attaqué de toutes parts (en interne en particulier), le président de la Licra se défend: la Licra n’a pas suivi le CCIF, elle a suivi le parquet « comme c’est l’usage ». Faux. La commission juridique de la Licra précise sur son site : « Si la présence de la Licra aux côtés du parquet représente une valeur ajoutée, elle n’est parfois pas nécessaire. Par ailleurs, la Licra ne peut intervenir sans un accord exprès de la victime lorsque celle-ci est identifiée. » Dans cette affaire, la victime identifiée étant « les familles arabes », on devra se passer de leur accord exprès. Mais le CCIF est là pour les représenter et signale en leur nom les propos de Bensoussan prononcés sur France Culture en octobre 2015. C’est toute la stratégie identitaire des dirigeants de l’association de passer pour les porte-parole d’une communauté dont ils prétendent sonder les cœurs et les esprits sans tenir compte de sa diversité.
Le procès intenté à Pascal Bruckner et Jeannette Bougrab par le PIR (Parti des Indigènes de la République) et les Indivisibles était ignoble mais symptomatique du racisme bien connu de ces associations. Le procès fait à l’historien Georges Bensoussan est en revanche historique, même s’il conclut une campagne acharnée. Une enseignante passionnée par la diversité indigéniste a pu rassembler les pétitionnaires qui dénoncent depuis quinze ans Les Territoires perdus de la République comme une opération de propagande raciste anti-arabe savamment orchestrée (par qui ?). Depuis 2002, hélas, les faits nous ont donné raison en matière d’antisémitisme violent et de montée du radicalisme. Mais témoigner de la tragédie morale et politique qui s’annonce est en soi un crime pour les petits idéologues différentialistes d’extrême gauche qui se retrouvent à soutenir Dieudonné ou cautionner les réunions interdites aux blancs au nom du progressisme postmoderne.
Dans le feu de l’échange avec Patrick Weil dans Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut, Bensoussan, citant de mémoire des propos tenus par Laacher dans un documentaire, utilisait la métaphore d’un antisémitisme « tété au lait de la mère » qui lui a valu ce procès. En réalité, Laacher allait beaucoup plus loin: « Cet antisémitisme, il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue… Des parents à leurs enfants, quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juifs. Bon. Mais ça, toutes les familles arabes le savent. » Mais un sociologue français d’origine algérienne, on ne pétitionne pas contre lui, on ne le traîne pas devant les tribunaux, on le dit victime d’une diffamation et d’une manipulation et on le pousse à porter plainte contre Bensoussan. Smaïn Laacher, qui pense par lui-même, a retiré sa plainte. Déception de la pasionaria et ses amis qui après la pétition Mediapart, instrument fétiche de la vérité Potemkine, se tournent vers le CCIF !
Et les associations antiracistes dans tout ça ? De la LDH et du Mrap, rien à attendre : voilà vingt ans que[access capability= »lire_inedits »] ces vieux fossiles marxistes, obsédés par la question coloniale, soutiennent l’islam politique. Ce 25 janvier, ils étaient fiers d’être alliés à la représentante du CCIF qui arborait, devant les juges, son hijab rose et sa large robe fleurie dissimulant son corps aux regards pervers du public. Lila Charef, par ailleurs avocate, dénonce devant la Présidente le racisme d’État dont « les musulmans » sont victimes en France.
Dans un compte-rendu hallucinant paru sur Mediapart, Gilles Manceron[2. « À propos du procès de Georges Bensoussan », blog Mediapart, 10 février 2017.], ancien militant de la LDH et pétitionnaire contre Bensoussan, croit trouver la faille en établissant « un lien entre la lecture de cette histoire faite par Georges Bensoussan comme un antagonisme constant entre Juifs et Arabes et la manière dont les partisans israéliens de la poursuite effrénée de la colonisation mettent l’accent sur un antisémitisme éternel et généralisé dans le monde arabe pour justifier la pérennisation de cette politique ». Ou comment les lunettes embuées par l’obsession du démon colonial sioniste font perdre la vue. En outre, au motif que Bensoussan condamne l’aveuglement général sur l’antisémitisme arabe, Manceron va jusqu’à le comparer à Drumont qui se présentait à la fin du XIXe siècle comme le dénonciateur du pouvoir de la race juive « que personne ne veut voir ». Bensoussan héritier du fondateur de la Ligue nationale antisémite de France, il fallait oser.
Restent SOS Racisme et la Licra. S’agissant de celle-ci, il faut savoir que l’immense majorité des militants ont découvert son action en justice le jour de l’audience, ce qui a suscité démissions et conflits internes. Aux côtés du président Alain Jakubowicz, Sabrina Goldman et Mohamed Sifaoui sont à la manœuvre. La première, présidente de la commission juridique, est active quand il s’agit de poursuivre les antisémites qui font consensus (les Dieudonné, Soral, Rivarol et autres Gollnisch), mais on ne l’entend jamais contre ceux du PIR ou du BDS abrités derrière la propagande palestinophile. Sabrina Goldman, si diserte le 25 janvier contre Bensoussan, était fort discrète face à Houria Bouteldja sur le plateau de Taddeï en mars 2016, laissant à Thomas Guénolé le soin de démontrer l’antisémitisme de cette dernière. Pourquoi la Licra ne s’est-elle pas lancée dans une campagne judiciaire contre l’ouvrage raciste d’Houria Bouteldja contre le camp décolonial interdit aux blancs et aux juifs ? Rivarol se vendrait-il mieux que le pamphlet raciste et antisémite de Bouteldja ?
Mohamed Sifaoui, fraîchement entré à la Licra mais déjà au bureau exécutif, est quant à lui irréprochable puisqu’il est LE défenseur de la démocratie laïque contre les islamistes, son principal (et unique) argument contre les nombreuses critiques qui lui sont faites au sujet de son témoignage contre Bensoussan, témoignage complété par un article accusant Martine Gozlan, journaliste de Marianne qui ose défendre Bensoussan, de « connivence mal assumée », car elle est prise « entre son identité singulière et l’honnêteté intellectuelle ».[3. Marianne en ligne, 3 février 2017.] C’est bien connu, au final, le juif ne peut faire autrement que « penser en juif ». Pour l’antiracisme, M. Sifaoui, vous repasserez Sifaoui en veut à l’historien depuis qu’il a écrit sur la condition des juifs en pays arabes avant la colonisation. Pour Sifaoui qui se voit comme un des artisans de la réconciliation judéo-arabe en France, Bensoussan ruine tout effort de fraternisation. Il devient un facho et ses propos ne sont pas ceux d’un « historien sérieux » mais de « n’importe quel militant du Front national ». Le terme « historien », entre guillemets, laissent supposer que M. Sifaoui est habilité à juger des élégances académiques. Peut-être est-il, à l’instar de Georges Bensoussan, agrégé d’histoire habilité à diriger des recherches, auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages, directeur éditorial d’une revue historique qui fait autorité dans son domaine.
Au fait, le même Sifaoui écrivait, en 2015, au sujet de l’antisémitisme dans le monde arabe : « J’ai honte pour ces sociétés abreuvées par la culture de l’indifférence quand elles ne sont pas nourries à la mamelle de la haine antisémite ». Pour cette mamelle et pour ces sociétés, expression de l’essentialisme raciste si on a bien suivi, à quand un procès ?
Qu’est-ce qui a bien pu unir ces deux camps en apparence inconciliables : les identitaires racialistes du CCIF et la bien-pensance antiraciste associative ? C’est le sujet juif. Encore et toujours, cet empêcheur de penser en rond.
Georges Bensoussan écrit des ouvrages documentés sur des « sujets sensibles », c’est-à-dire les sujets d’histoire alimentant la concurrence victimaire. Il raconte, à la suite d’autres historiens, anglophones surtout, l’histoire des relations entre juifs et arabes avant la colonisation, avant le sionisme et Israël, les prétextes servant à justifier la boue antijuive depuis 1945. L’espace géo-historique du monde arabe échappe sous sa plume à la doxa actuelle fabriquée par la peur de la confrontation idéologique et identitaire. C’est pourtant le déni qui pourrait la faire advenir, cette confrontation. « On ne naît pas antisémite, on le devient », a dit Bensoussan lors de son procès, « ce que la culture a fait, elle peut le défaire ». Voilà d’ailleurs le sens de « téter le lait » depuis longtemps en usage dans la littérature française. Ce n’est en rien biologique, c’est la métaphore même de la transmission par l’éducation, le bain culturel, « domestique » comme l’a dit Laacher.
Imprudents Georges Bensoussan et quelques enseignants (dont l’auteur de ce texte) d’avoir raconté dès 2002 l’antisémitisme de certains élèves. Imprudent de dénoncer le silence coupable de l’institution scolaire devant cette montée de la haine antijuive, misogyne, homophobe corrélée à un rejet ouvert de la citoyenneté française. Imprudents d’avoir fait entendre en 2002 la voix de collégiens qui, en 2015, glorifieront Merah et Coulibaly. Imprudents de faire paraître en 2017 Une France soumise.
Imprudent surtout Georges Bensoussan quand il publie Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, ouvrage salué par la critique en 2002. À lire la littérature produite par les Indigènes de la République, le CCIF et les boutiques de l’islam politique, « l’entité sioniste » est un sujet tellement obsessionnel, qu’on comprend pourquoi « se faire » Bensoussan est une sainte mission. Que la Licra et SOS Racisme aient emboîté le pas est stupéfiant.
Imprudent Bensoussan qui persiste en 2012 avec presque 1 000 pages sur les Juifs en pays arabes, le grand déracinement. N’en déplaise à M. Sifaoui, le dhimmi juif subit, dès la colonisation arabe moyen-orientale et nord-africaine au VIIIe siècle, une violence morale et physique comparable à celle que vivaient les juifs d’Europe et du monde slave. Mais tout cela fut tu, ignoré, puisque, à la différence de l’Europe, les sociétés arabes n’ont fait aucun travail d’histoire sur elles-mêmes. Bensoussan n’affirme pas que l’entente ne fut jamais possible, il montre qu’il y a dans les sociétés arabo-musulmanes un antijudaïsme profond qui peut devenir violent à la moindre volonté d’émancipation du dominé. Le délire antijuif, loin de s’être apaisé avec la modernité, a pris des proportions phénoménales depuis les années 1930 et la diffusion de l’idéologie nazie via les Frères musulmans, ce que Sifaoui, Nacira Guénif[4. Professeur de sociologie à Paris 8 et sympathisante du PIR dont elle signe les appels à manifester voire y participe. Université de Paris 8, lieu où se sont tenues les réunions préparatoires au camp décolonial interdit aux « blancs » du PIR, que Mme Guénif a soutenu. Elle a vu dans la polémique suscitée par ces réunions ségrégationnistes « la preuve de la suprématie blanche » et justifie « qu’il y ait une volonté d’entre-soi de la part de personnes opprimées par un système de racisme inscrit au plus profond de l’État ». (mai 2016, L’Obs, Le Plus).]témoin pour le CCIF et même Gilles Manceron ont dû admettre.
Mme Guénif quant à elle, de toute sa hauteur de sociologue, a expliqué à la cour ébaubie que les sociétés arabes sont gangrénées par l’antisémitisme depuis des siècles mais que c’est un fait socioculturel qu’on doit accepter comme tel et non le dénoncer en généralisant, même par maladresse. Si le mot juif est une insulte en soi, largement usitée dans les sociétés arabo-musulmanes, cela « ne signifie pas la haine des juifs ». Il faut « contextualiser » cette expression, « sinon c’est de l’essentialisation ». Hilarité générale du public. Et pour bamboula ou bougnoule ? Quand on les entend dans une soirée de vieux racistes d’extrême droite, on contextualise ? Cela me rappelle tant de mes collègues enseignants dans les années 2000, indifférents lorsqu’ils entendaient les propos de « certains » élèves au motif que « c’est leur façon de parler, ça ne veut rien dire “chez eux” ». Cette bêtise des gens intelligents : penser sans voir. Ces mêmes collègues étaient en revanche prompts à agir quand « certains » autres élèves tenaient des propos racistes anti-arabes ou traitaient la prof de « connasse ». Deux poids-deux mesures : un racisme innocent, un racisme coupable. Un héritier perpétuel des discriminations coloniales qu’on excuse, un héritier perpétuel des colons exploiteurs qu’on condamne. Et ceux qui dénoncent ces contradictions accusés de « faire le jeu de ». Non, ceux qui « font le jeu de » ce sont les Guénif, Manceron, Sifaoui, Jakubowicz, Sopo etc., dont le déni idéologique renforce les identitaires de l’indigénisme racialiste islamiste et par réaction les identitaires des anti-Lumières d’extrême droite.
Dire l’antisémitisme arabe, le prouver historiquement comme l’a fait Bensoussan, est inaudible dans nos démocraties terrorisées, pratiquant l’autocensure et l’autoflagellation pour s’assurer du maintien de la trêve. Mais le réel est têtu, et l’actuelle émigration d Français juifs, inédite et massive révèle, est le signe de l’aveuglement de la démocratie face à l’idéologie totalitaire qui la menace[5. Lire à ce sujet Juifs de France. Pourquoi partir ? de Serge Moati (éditions Stock), recueil d’entretiens avec des Français juifs ayant récemment émigré vers Israël…]
Voilà ce que ce procès voulait dire. Voilà pourquoi l’inédite collusion de l’État (représenté par l parquet) et des antiracistes avec les indigénistes de l’islam politique devrait inquiéter tout le monde. Voilà pourquoi le jugement sera historique. Voilà pourquoi il faut défendre non pas Georges Bensoussan, Pascal Bruckner, demain Gilles Clavreul, mais l’idée de la France qu’ils représentent. Une France qui pense plus haut qu’elle-même, courageuse et prête à assumer son héritage intellectuel universel. Sinon, comme le prédisait Albert Camus au lendemain de la guerre, « le long dialogue des hommes » va s’interrompre et nous plonger dans la guerre dont rêvent les identitaires de tous bords. [/access]
Le Medef a récemment publié un document de 170 pages intitulé : Les réformes à mener pour la France de demain. Dans la partie intitulée « Faire de la protection sociale un atout », trois pages sont consacrées au thème « Préparer l’avenir de nos retraites ». Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont l’organisation patronale aborde le problème du financement : alors que le leitmotiv de son projet est la baisse du coût salarial et de celui de la protection sociale, le Medef n’envisage même pas l’hypothèse d’un basculement des cotisations patronales sur les cotisations salariales, seule façon de faire prendre conscience aux salariés de leur véritable rémunération et du coût de la protection sociale ! Mais concentrons-nous ici sur la question des retraites par répartition, qui « mobilisent aujourd’hui 13,7 % du PIB », comme le dit justement le Medef.
Le Medef n’a rien compris
La première page attire l’attention sur la baisse du ratio cotisants/retraités, mais les rédacteurs n’en tirent pas la conclusion qui s’impose : à savoir que, la générosité d’un système par répartition dépendant au premier chef de la démographie, il est absurde d’attribuer des droits à pension au prorata des cotisations vieillesse, lesquelles ne donnent aucune indication sur ce qui pourra raisonnablement être consacré aux retraités dans plusieurs décennies. Quarante ans après l’avertissement d’Alfred Sauvy selon lequel nous ne préparons pas nos pensions par nos cotisations vieillesse, mais par nos enfants, le Medef n’a toujours rien compris.
La seconde page est consacrée à deux propositions : « reculer l’âge légal de la retraite à 65 ans », et « faire converger les régimes publics et privés », expression maladroite pour plaider en faveur d’un alignement des régimes de fonctionnaires sur le régime général, qui s’applique aux salariés du secteur privé, mais qui n’a rien de privé. La proposition concrète est de calculer la retraite des fonctionnaires sur la base de la rémunération moyenne, primes comprises, des 25 meilleures années, au lieu du traitement indiciaire des six derniers mois.
Cette proposition n’a de sens que si l’on reste dans le cadre de régimes par annuités. Or la troisième page préconise au contraire le passage à un « système de retraite par points ». Cela veut-il dire qu’après avoir bouleversé une première fois les règles de la retraite pour les fonctions publiques, on les changerait à nouveau pour passer des annuités aux points ? Cela revient à conseiller à un patron qui veut changer et l’implantation de son usine, et son matériel, de commencer par transférer les vieilles machines dans le nouveau local, pour ensuite seulement les remplacer par du matériel moderne !
Créons un régime unique
Enfin, le Medef entend procéder à un regroupement de nos trois douzaines de régimes en trois régimes, « un pour les salariés du privé (piloté par les partenaires sociaux), un pour les travailleurs indépendants et un troisième pour la fonction publique ». Pourquoi trois régimes plutôt qu’un seul ? Le Medef ignorerait-il que la compensation démographique entre régimes fonctionne très mal ? Ses spécialistes de la protection sociale devraient quand même savoir, par exemple, qu’elle est incapable de pourvoir aux besoins de régimes démographiquement sinistrés comme celui des mines, ou de la SNCF, ou des exploitants agricoles, ou encore des ouvriers de l’État[1. Ce dernier régime n’a plus qu’un cotisant pour 3 retraités, ce qui a pour conséquence seulement 460 M€ de cotisations pour 1 835 M€ de pensions (en 2015). La compensation démographique ne lui fournit que 52 M€. L’État est obligé de verser une subvention de 1 387 M€. Et cela pour seulement 102 000 pensionnés et 31 000 cotisants !] ? Comment ce système trinitaire survivrait-il, si l’État, les collectivités locales et les hôpitaux se mettaient à recruter principalement sous contrat de travail ordinaire ? Les subventions publiques devraient s’envoler : est-ce cela que veut le Medef? Une étude moins superficielle aurait évidemment conclu à la création d’un régime unique, conforme à la fois au goût des Français pour l’égalité et à la logique de la répartition.
Rappelons à ce propos ce que disait le ministre du Travail et de la sécurité sociale, Daniel Meyer, lors de la préparation de la loi du 17 janvier 1948 qui instaura, contre son avis, la pluralité de régimes qui, depuis lors, nous empoisonne la vie : « Dans le domaine de la vieillesse, il est manifeste qu’aucun régime d’assurance sociale n’est viable s’il ne s’adresse pas à un groupe social dans lequel la répartition entre les éléments âgés et les éléments actifs présente une certaine stabilité. Or, il n’est pas exagéré de dire que c’est seulement dans le cadre de la population d’un pays que l’on peut trouver cette stabilité. »
Le passage aux points serait l’occasion rêvée pour mettre en place un régime unique de retraites par répartition. Un tel régime unique pourrait parfaitement être distribué par des organismes en concurrence, tout comme le fait d’avoir une monnaie européenne unique ne nous empêche pas de choisir la banque à laquelle nous nous adressons pour tenir notre compte courant. Que le Medef ne l’ait pas compris est à peine croyable, et pour tout dire désespérant
Kiosque parisien, novembre 2005. SIPA. 00520108_000004
Si un sale type vous frappe et que vous vous vengez en lui infligeant, à votre tour, une bonne baffe, vous n’agissez pas en bon chrétien, c’est sûr. Mais à rigoureusement parler, vous ne vous en prenez pas à lui.
Vilipender, railler, attaquer, invectiver, critiquer, dénoncer, condamner, désapprouver, blâmer, éreinter, répliquer, répondre, riposter, etc. Autant de verbes qui tendent à disparaître, comme absorbés en un seul, en l’occurrence une locution verbale : s’en prendre à.
Oh, elle n’est pas neuve, elle a presque 900 ans (sauf que l’on disait au départ « se prendre à »).
Mais elle se signale, dans le parler médiatique, par deux contextes d’utilisation contestables.
1. L’emploi impropre
Il n’est pas possible, quand (pendant la primaire de la gauche) Benoît Hamon répond à Manuel Valls qui a critiqué le principe du revenu universel, de titrer :
Lorsque le même Benoît Hamon rétorque aux identitaires qui l’ont surnommé Bilal que ce sobriquet moqueur est pour lui une source de fierté, il est maladroit de titrer :
« S’en prendre à » a toujours exprimé la position de l’attaque. Or, dans les deux cas, il s’agit bien plutôt de répondre à une attaque. On pourrait même noter que…
Meeting de soutien à François Fillon, Paris, Trocadéro, 5 mars 2017. Sipa. Feature Reference: 00796298_000018 .
Depuis le tour de passe-passe de Chirac en 2002, l’hyperprésidence de Sarkozy et la « normalitude » de François Hollande, il était devenu habituel d’entendre que nous avions à la tête de l’Etat des gens très compétents pour prendre le pouvoir, mais forts peu capables de l’exercer.
Infoutus de conquérir le pouvoir
Voilà au moins un trait détestable de la vie politique française qui s’efface, puisque nous avons désormais des candidats de droite et de gauche parfaitement infoutus de conquérir le pouvoir et donc, en toute logique, de l’exercer. On objectera que François Fillon a déjà été Premier ministre. Mais servir de paillasson à Nicolas Sarkozy durant cinq ans peut-il être réellement qualifié d’expérience déterminante en terme d’exercice du pouvoir suprême? On ne le saura peut-être jamais tant son propre camp semble désormais décidé à le mettre sur la touche. Quant à Benoît Hamon, en tant que ministre de l’Education intérimaire, il n’eut même pas le temps de connaître une rentrée des classes. Pour le dire vite, il s’était dévoué pour servir de concierge rue de Grenelle, pendant la pause estivale de 2014.
Le fait se confirme en tout cas : il y a bien une malédiction des primaires, plus terrible que celle de Toutankhamon. A gauche comme à droite, les ténors supposés ont été écartés par des électeurs mal embouchés qui n’ont adoubé que les perdants pour le match présidentiel. François Fillon et Benoît Hamon dans la course à la présidence, c’est un peu comme si vous lanciez Teddy Riner avec une jambe cassée sur un tricycle pour faire le Tour de France ou Sébastien Chabal avec des skis aux pieds dans l’épreuve de natation des Jeux Olympiques. Teddy Riner a beau être très fort, comme François Fillon semblait l’être à l’issue des primaires, si vous lui cassez une jambe et que vous le collez sur un tricycle en bas du col du Ventoux, il n’ira pas bien loin. Quant à Benoît Hamon, qui est un peu aux présidentielles ce que le T-Shirt Che Guevara est à la conscientisation politique, si vous êtes un électeur de gauche et que vous avez contribué à son intrônisation à l’issue de la primaire de gauche, vous risquez d’obtenir le même résultat qu’en propulsant Sébastien Chabal chaussé de skis dans un bassin olympique: dans les deux cas ils coulent.
Une opération anti-Fillon téléguidée?
On pourra dire, à la décharge des électeurs de François Fillon, qu’ils ne savaient pas forcément que leur poulain risquait de se retrouver avec la magistrature française sur le dos, dans le cadre d’une opération mani pulite à la française qu’on sent un peu (mais juste un peu) téléguidée par l’Elysée et Bercy. Les (derniers) partisans de François Fillon clament encore que les fonds qu’il a employés pour payer son épouse faisaient partie d’une enveloppe parlementaire dont l’usage est à la discrétion du député et qu’il est, de fait, très difficile de mesurer le travail d’une attachée parlementaire. Il n’y aurait donc pas réellement d’éléments permettant de faire déboucher l’instruction judiciaire sur une condamnation, le « système Fillon » ne reflètant au pire que la culture du népotisme partagée par l’ensemble de la classe politique française.
Qu’importe, l’occasion était peut-être trop belle de coller une mise en examen sur le dos d’un candidat estampillé « conservateur catholique ». On remarque que la justice est moins diligente dans le cas d’Emmanuel Macron, accusé par les députés Christian Jacob et Philippe Vigier d’avoir détourné 120 000 euros d’argent public au bénéfice de sa campagne électorale; une accusation formulée sur la base des révélations faites par les journalistes Frédéric Says et Marion L’Hour dans leur ouvrage Dans l’enfer de Bercy (Editions Jean-Claude Lattès, 2017): « Emmanuel Macron a utilisé à lui seul 80% de l’enveloppe annuelle des frais de représentation accordée à son ministère par le Budget. En seulement huit mois, jusqu’à sa démission en août ». Dans cet ouvrage tout à fait passionnant, les deux journalistes, l’une en poste au service économique de France Inter et l’autre journaliste politique à France Culture, nous révèlent les liens très privilégiés entretenus par le ministère des Finances et la présidence de la République. De là à imaginer que l’actuel locataire de l’Elysée a adoubé le très europhile Macron et compte sur la crémation judiciaire de Fillon au premier tour et sur le « front républicain » au second pour faire passer Prince Vaillant aux manettes, on serait presque tenté de devenir complotiste. Bon, en ce qui concerne Benoît Hamon, pas d’inquiétude et pas de problème avec la justice, seulement une erreur de casting. Là, en revanche, on ne peut pas dire que ses électeurs n’étaient pas au courant. Comment faut-il nommer les partisans de Benoît Hamon au fait ? Les « hamonites » ? C’est pas un genre de fossile ou de champignon, ça ?
Boniment europhile vs démagogie antilibérale
Nous voilà donc, à un mois et demi des présidentielles, face à un quarté original : en tête une Marine Le Pen et un Emmanuel Macron dont l’affrontement au second tour, s’il avait bien lieu comme tous les sondages le pronostiquent, avaliserait la mise au rencard du vieux clivage gauche-droite au profit d’une franche opposition entre boniment europhile et démagogie antilibérale, et au bas du podium François Fillon, ravalé médiatiquement au rang de candidat de la Manif pour tous, et Benoît Hamon, avec sa brigade anti-discriminations et son revenu universel, candidat des nostalgiques de Nuit Debout et du prêt-à-penser de la révolution libertaire. En somme, les deux candidats sociétaux, peu à peu lâchés l’un comme l’autre par leurs troupes et leur famille politique. Il n’y a pas qu’aux inaugurations de la LGV présidées par François Hollande qu’on se fait tirer dans les pattes.
Ainsi, pendant que le duel attendu entre la France d’en bas et la France d’en haut se prépare, les seconds couteaux supposés rejouent un vieux scénario gauche-droite que les médias adorent: celui de la France réactionnaire et rance contre les partisans du progressisme éclairé ; Fillon dimanche au Trocadéro pour lancer un appel solennel et quelque peu désespéré au peuple de droite et la gauche comme-il-faut à République pour protester contre l’appel de Fillon. Oui, mais voilà, comme le titrait Laurent Binet en 2012 dans son récit-hagiographie de la campagne de François Hollande : Rien ne se passe comme prévu (Livre de poche, 2013).Voilà que François Fillon a transformé son baroud d’honneur en démonstration de force au Trocadéro. Voilà soudain que le cortège funéraire s’est transformé en sacre populaire, au grand dam des barons de la droite et des seconds couteaux qui s’entendaient déjà pour préparer la sortie du candidat Fillon. On ne se lancera pas, à ce stade, dans les prévisions hasardeuses mais une chose est sûre: François Fillon n’a pas donné l’impression qu’il était sur le départ. Il se paye même le luxe de s’offrir, en lieu et place d’un discours d’adieu, une sorte d’adoubement gaullien marqué par un discours volontaire qui, pour un peu, s’inscrirait presque dans une tradition de dénonciation, très fidèle à l’esprit des débuts de la Ve République, de la dictature des partis.
La dernière carte de Fillon
C’est la seule chance qui reste à François Fillon: jouer la carte gaullienne de l’homme providentiel, seul contre tous mais prêt à tendre la main à ceux qui dans sa famille politique se sont prononcés peut-être un peu trop vite sur sa mort politique. Face à une opinion aussi lassée de sa classe politique, le candidat des Républicains sait qu’il peut avantageusement troquer sa défroque de mis en examen contre celle de l’inflexible revenu de tout. Quelle alternative s’offre d’ailleurs sérieusement à une droite qui risquerait, en activant un illusoire plan B, de précipiter une partie de son électorat dans les bras de Marine Le Pen et d’annihiler plus sûrement encore ses dernières chances de remporter l’élection ? Reste à savoir ce qui sortira de la réunion du comité politique des Républicains. François Fillon semblait cependant pleinement mesurer ses atouts sur le plateau du 20h hier soir, affirmant avec un calme certain sa détermination et sa volonté de ne pas se laisser dicter sa conduite « par des présidents de régions et des candidats malheureux à la primaire de la droite et du centre. » A ce petit jeu, Fillon est assez fort. La manière dont il avait rappelé à David Pujadas, lors du troisième débat de la primaire de droite, que les candidats et non les journalistes étaient maîtres du débat lui avait déjà permis de se démarquer de ses adversaires. Cette fois, Fillon semble être en mesure de rappeler à son propre parti qu’il reste maître du jeu en tant que candidat désigné par 4 millions de personnes, capable qui plus est de rassembler en quelques jours une foule de manifestants venue braver la pluie et la tempête judiciaire pour le soutenir. Finalement, il ne se débrouille pas si mal Teddy Riner avec son tricycle et sa jambe cassée.
Daoud Boughezala. Après l’avoir reconquise il y un an puis de nouveau perdue cet automne, l’armée syrienne vient de récupérer Palmyre avec l’aide de l’aviation russe. Au-delà du symbole, que dit cette victoire du rapport de forces sur le terrain ?
Frédéric Pichon. [1. Spécialiste du Levant, Frédéric Pichon vient de publier Syrie : une guerre pour rien (Editions du Cerf, 2017)] Cette victoire n’est pas seulement symbolique, puisque Palmyre se situe à proximité d’importants champs gaziers assez vitaux pour l’approvisionnement énergétique de la Syrie dite « utile » [Ndlr : l’axe Damas-Alep-Homs ainsi que le littoral alaouite autour de Tartous eft Lattaquié.]. Le contrôle de l’Est syrien continue cependant à poser problème à Damas, Deir Ez-Zor et Raqqa étant encore aux mains de l’Etat islamique malgré les bruits de bottes qui se font entendre à leurs portes. Mais on a récemment vu des avancées stratégiquement bien plus décisives, comme la spectaculaire jonction qu’ont opérée les forces kurdes et l’armée syrienne à Manbij, à 85 kilomètres au nord d’Alep, avec le soutien des Russes et des Américains.
Que dit cet événement de l’avancée des opérations en Syrie ?
De toute évidence, l’armée turque ne descendra pas sur Raqqa, du moins pas par ce couloir-là. La Turquie a une autre possibilité plus à l’est, mais il n’est pas du tout certain qu’elle s’y aventure. Le parrainage de la réconciliation syro-kurde par la Russie est un signal envoyé à la Turquie pour la dissuader de participer à la future bataille de Raqqa. Reste à savoir ce que décidera l’administration Trump, qui aide déjà les Kurdes syriens à travers l’envoi de forces spéciales et d’instructeurs. C’est une solution assez indolore pour les Américains que de laisser la Russie et les Kurdes mener l’offensive contre Daech.
Que penser du double processus de dialogue entre le régime syrien et l’opposition non-djihadiste, à Genève et Astana ?
Se pose sempiternellement la même question : la coordination entre les mouvements de l’opposition syrienne et les groupes armés sur le terrain. Certes, un des groupes de l’opposition, le Haut comité aux négociations, inclut un certain nombre de représentants des groupes combattants comme Jaych al-islam des frères Allouche. Mais Damas joue la montre et n’a pas intérêt à négocier en attendant de livrer bataille. Pendant ce temps-là, les Russes nouent des contacts avec à peu près tout le monde, y compris avec des groupes islamistes comme Ahrar ach-Cham. L’idée est là aussi de gagner du temps car l’opposition militaire dans le gouvernorat d’Idleb en est réduite à tenir des zones rurales. Son avenir politique est nul, d’autant que les différents groupes militaires s’attaquent entre eux et se livrent une concurrence féroce pour le contrôle des ressources.
Il se dit que le pouvoir syrien n’a pas digéré l’évacuation de milliers de combattants djihadistes d’Alep-Est, les armes à la main, en décembre dernier. Une exfiltration négociée par la Russie. Y a-t-il de l’eau dans le gaz entre Damas et Moscou ?
A Alep, les Russes n’ont pas directement traité avec les groupes armés mais sont passés par le truchement du CICR (Croix rouge internationale).Pour autant,des responsables syriens m’ont récemment confié leur agacement vis-à-vis de l’attitude russe à Alep, mais aussi par rapport à la Turquie. A Damas, on juge la Russie beaucoup trop indulgente à l’égard de la Turquie et des groupes armés soutenus par ce pays.
Au fond, Assad et Poutine ont-ils deux visions antagoniques de l’avenir de la Syrie : la reconquête de l’ensemble du territoire pour l’un, le contrôle de la Syrie « utile » pour l’autre ?
C’est une vision trop schématique des choses. Car la Syrie « utile » n’est pas viable sans la Syrie « inutile » dans laquelle se trouvent les réserves en hydrocarbures et le blé de la vallée de l’Euphrate. Je ne crois pas que les Russes estiment illusoire de reconquérir l’Est syrien même si la question de la gestion politique de cette région se posera un jour. S’il y a reconquête, cela passera pas une forme d’arrangement de l’Etat syrien avec des tribus ou des groupes locaux autres que l’Etat islamiques. Ce n’est pas un scénario irréaliste mais sa mise en œuvre prendra du temps car l’armée syrienne est complètement épuisée. Ce qui se joue en Irak dans la lutte contre Daech peut laisser entrevoir un espoir de l’autre côté de la frontière.
On a néanmoins l’impression d’une fracture irrémédiable entre Damas et l’Est du pays qu’occupe l’Etat islamique.
La Syrie gouvernementale a paradoxalement accès aux ressources de l’Est du pays qui lui échappe. Les marchandises transitent, y compris le pétrole et le gaz. En janvier dernier, près de Salamiyeh, à Hasiriyyeh, à un carrefour stratégique où sont postés l’armée syrienne et des milices chiites irakiennes, j’ai vu des centaines de camions garés et fouillés à destination de l’Est syrien. Ces véhicules vont vers Qamishli (Kurdistan syrien) et même vers Raqqa aux mains de l’Etat islamique en payant un droit de passage à l’E.I. Inversement, des camions de Raqqa approvisionnent la Syrie « utile ». Ça circule donc dans les deux sens.
Passons au front ouest de la guerre. A partir de la frontière libanaise, depuis 2013, le Hezbollah joue un rôle central dans la contre-insurrection que mène l’armée syrienne. On dit la milice chiite affaiblie par les milliers de pertes humaines, le coût de la guerre civile syrienne et la lassitude de sa base. Aujourd’hui que la Russie est en première ligne, le régime syrien cherche-t-il à s’émanciper de cet allié ?
Cet été, le vice-ministre syrien des Affaires étrangères m’a dit très clairement que son gouvernement préférait traiter avec les Russes parce qu’ils parlaient le même langage, étaient habitués à travailler ensemble selon des méthodes assez semblables. Cela ne concerne pas forcément le Hezbollah mais Damas a demandé à Téhéran de limiter les opérations de ses troupes au sol au profit des Russes. Depuis la prise d’Alep, les Iraniens se montrent discrets et semblent avoir un faible poids politique dans les négociations actuelles entre le pouvoir syrien et l’opposition. Cela renforce l’hypothèse d’une prise de distances. En même temps, le gouvernement syrien a économiquement besoin de l’Iran. Sur la route d’Alep, on ne rencontre ni troupes iraniennes ni Hezbollah, mais des milices chiites irakiennes. En revanche, Damas et Téhéran ont signé des accords économiques assez léonins qui remettent en cause la souveraineté de la Syrie.
Comment ça ?
Cinq mille hectares de terres agricoles syriennes ont par exemple été concédés à des sociétés iraniennes. A mon avis, les Syriens n’ont pas eu leur mot à dire sur les modalités de ces transactions quand ces gros contrats ont été signés à Téhéran. Autour des deux villages chiites enclavés de Foua et Kifraya, l’Iran bétonne des fortifications. Cela participe d’une stratégie plus globale d’emprise sur la Syrie. Ainsi les Iraniens justifient-ils leur éventuelle participation à la reprise de Raqqa par la présence d’un sanctuaire chiite dans la ville. Toute présence chiite passée ou présente, réelle ou mythique, sert de prétexte à l’Iran pour s’enkyster dans le pays.
Dans votre dernier livre, vous fustigez l’aveuglement de la politique syrienne de la France ces dernières années. Un de vos chapitres s’intitule ironiquement « La France, puissance sunnite ». Devrait-on basculer d’un extrême l’autre en abandonnant le Qatar et l’Arabie Saoudite au profit de l’Iran ?
Comme disait le président Mao, il faut marcher sur ses deux jambes. Des pays sunnites comme l’Egypte ou les Emirats arabes unis ont des positions plus équilibrées que la France sur le dossier syrien. On ne renouera pas de sitôt avec l’Iran, qui est un gros morceau : ce n’est pas en freinant des quatre fers sur la Syrie qu’on signera des contrats à Damas ou Téhéran ! En tout cas, la note du Centre d’analyse, de prévision et d’analyse du quai d’Orsay qui a fuité dans la presse n’annonce malheureusement aucun changement stratégique en Syrie. Ce document affirme clairement que la France doit protéger les puissances arabes sunnites face aux ambitions iraniennes. C’est de l’hémiplégie !
Bourlanges privé d’antenne sur France-Cu pour macronisme revendiqué, c’est portnawak. Il est bien moins militant que les so-called humoristes engagés et enragés de France-Inter.
Cela dit, une question à la con me vient à l’esprit. Que se passerait-il si on suspendait de l’antenne tous les journalistes outrageusement pro-Macron de BFM TV . Ils diffusent la mire pendant deux mois ou quoi?
Samedi 4 Mars
Mort de Jean-Christophe Averty : La télé publique ringarde d’avant ONPC, Plus Belle La Vie ou C à Vous est en deuil.
Vendredi 3 mars
Estrosi appelle à annuler le rassemblement du Troca et donne des leçons de morale à Fillon. Le genre de trucs qui t’arrivent quand tu fréquentes trop Maurice Szafran…
Jeudi 2 mars
L’actu politique commentée par Lénine, ça dépote plus que Joffrin ou Aphatie.
Mercredi 1er mars
Le PRG lance un ultimatum à Benoit Hamon. Les radicaux de gauche contre la gauche radicalisée?
Mardi 28 février
Porte parole de Benoit Hamon pendant les primaires, le groupie du CCIF Alexis Bachelay avait été viré de son poste pour ne pas trop fâcher les laïques du PS. Et pourtant sur toutes les antennes Bachelay se prétend toujours porte-parole du candidat. Qui croire, mazette ?
(NB : C’est le encore et toujours même Bachelay qui, dimanche aprèm, a réagi à la manif du Trocadéro en direct sur BFM TV en tant que porte parole d’Hamon)
François Fillon et son équipe sur le parvis du Trocadéro à Paris, mars 2017. SIPA. 00796298_000001
Depuis Guy Debord on sait que la société du spectacle est sœur jumelle de la société de consommation.
Rares sont alors ceux qui ne vont pas à la soupe, si petite soit leur cuillère.
François Fillon a sans doute eu le tort de ne pas prendre assez vite la mesure exacte du vent qui souffle dans les voiles d’une civilisation désarrimée de ses fondements, dont les élus se mirent devant la glace des médias-spectacles. Il en est victime, quoi que l’on puisse penser de ses profits personnels, considérés bien subitement comme des indélicatesses justiciables, alors qu’elles ne furent que les fruits, largement répandus parmi les élus, du système en place. Et voilà le chrétien naïf, qui de reconnaître ses fautes, en devient le bouc émissaire désigné à la vindicte. Mais pourquoi donc, au nom de quelle peccabilité toute kierkegaardienne, n’a-t-il d’emblée refusé la pertinence des accusations et attaqué le Canard enchaîné en diffamation?
Un bien mauvais candidat à la « soumission »
Il ne reste plus à François Fillon que le courage dont il fait montre et qui le singularise d’une bien-pensance frileuse qui déborde son propre parti. Aussi sont-ils nombreux ceux qui désertent celui dont ils pensent qu’il les enfermerait dans un nouveau Massada au nom d’une « certaine idée de la France ».
C’est cette « idée de la France », symbole gaullien de la Résistance qu’il fera résonner au Trocadéro sous une pluie battante, et c’est au nom de cette même Résistance qu’il est le seul à dénoncer la montée de « l’islamo-fascisme. »
Un bien mauvais candidat à la soumission que les tenants d’une mondialisation égalitariste et asservissante tiennent pour négligeable.
Qu’est-ce qu’un écrivain, au bout du compte, sinon un masochiste ? C’est-à-dire quelqu’un qui rêve de s’écorcher vif sous les yeux de lecteurs qui se moqueront de lui ou regarderont ses pirouettes douloureuses avec un mépris teinté de condescendance, cet autre nom du goût petit-bourgeois et sa haine de la littérature à cause de la charge subversive, déstabilisante qu’elle porte en elle quand elle remplit son cahier des charges, qui n’est pas de distraire madame Bovary et monsieur Prud’homme mais de provoquer en eux le dégoût car celui qui dégoûte le bourgeois aura gagné son paradis, comme le remarque quelque part dans son Journal, le grand Léon Bloy, catholique furieux devant l’Eternel.
Autobiographie à l’os
A ce titre, le livre de Rob Roberge, Menteur, sous-titré Un mémoire fait de son auteur un écrivain puisque son masochisme très concret le poussait, entre autre, à se masturber adolescent en suspendant des poids à ses testicules ou à se faire fouetter par sa femme légitime avec qui il forme un couple parfait, ce qui est, on en conviendra, infiniment plus scandaleux que d’avoir recours à des professionnelles du gode-ceinture comme n’importe quel notaire de Montargis en goguette honteuse dans la capitale.
Rob Roberge était connu jusque là simplement des amateurs de romans noirs – on se souviendra de son Panne Sèche qui était aussi drôle que Menteur est un livre poignant, une autobiographie à l’os, écrite par fragments comme on parle des fragments d’une grenade à fragmentation dont le but est de vous blesser sans vous tuer car il y a des blessures plus difficiles à supporter que la mort. C’est sans doute pour cela que l’idée du suicide rôde dans Menteur de Roberge comme une tentation qui permettrait enfin de se libérer d’une souffrance qui semble être là depuis la naissance. On a parlé d’autobiographie avec Menteur, pas d’autofiction. L’autofiction est ce genre bâtard qui plait beaucoup parce qu’il ménage, derrière son apparente sincérité, la chèvre de l’aveu et le chou de la dissimulation. L’autobiographe ne triche pas. Il ne se met pas en scène. Il fait comme il peut avec les souvenirs qui veulent bien se laisser attraper. C’est la différence entre Christine Angot et Louis Calaferte et que Calaferte soit infiniment moins lu que Christine Angot suffit à rendre l’époque haïssable.
Drogué bipolaire
Rob Roberge est né en 1966. Il vit toujours, aux dernières nouvelles. C’est assez miraculeux. Ce petit môme du Connecticut est issu d’un couple de la middle-class américaine lui-même issu de grands-parents névrosés qui se tirent dessus et gardent un demi-siècle d’ordures dans leur maison. On pourra toujours après coup trouver toutes les métaphores possibles sur cette manie: inconscient refoulé, angoisse de la perte, culpabilité méphitique. Roberge, dans son livre, se garde bien de ce genre d’interprétations. Il est dans le fait brut, le rapport, le compte-rendu, le mémoire. Une maison pleine d’ordures, c’est juste une maison pleine d’ordures.
Très vite, Roberge se drogue bien qu’il soit assez vite diagnostiqué bipolaire. Il multiplie les commotions cérébrales et on lui explique vers les années 2000 que s’il continue, il va finir amnésique ou atteint de cette encéphalite chronique qui frappe les boxeurs ou les footballeurs américains. Alors, il se met à écrire Menteur qui nous fera naviguer de dates en dates sans ordre chronologique, par paragraphes qui vont de quelques lignes à quelques pages.
Parfois, ils se font échos et on espère une cohérence. Roberge, non, il espère juste ne pas perdre la boule avant d’avoir terminé. Alors il passe des années 70 aux année 2010 dans un va et vient constant. L’âge d’homme, aurait dit Leiris, autre autobiographe qui ne trichait pas, voisine avec le sordide paradis des amours enfantines. Il a sept ans quand sa meilleure copine d’école est assassinée. Il en a quarante quand il essaie de rouvrir l’enquête sans que la police ait trop envie de se bouger pour ce type dont on ne sait pas si c’est un dingue, un junkie ou un écrivain qui joue à l’occasion dans des groupes de rocks ou cachetonne dans des universités paumées à donner des cours d’écriture créative.
Chemin de croix
Et, toujours, beaucoup de défonce, de médocs, de sexe, d’errance, de poésie, de sordide, d’émerveillements brefs et cruels puisqu’ils laissent entrevoir que la vie aurait pu être meilleure. Seuls les idiots sont équipés pour respirer, disait Cioran. Il faut croire que Roberge n’est pas un idiot, quand on suit le rythme de sa narration sibilant comme la respiration d’un mourant. Et qu’il est en plus un écrivain hors pair, c’est-à-dire dont la sincérité n’est pas une excuse pour ne pas transcender un témoignage par le style.
Il suffit de le voir parler de son passage dans une cellule de dégrisement à Sarasota (Juillet 91), de son premier chagrin d’amour (Octobre 85), d’une cabane dans le désert (2009) où sur le point de se suicider, Roberge se contente d’écouter : « Le bruit que le monde fera sans toi. »
Il y a quelque chose d’un chemin de croix dans la vie de Roberge qui est né avec un défaut de fabrication qu’il n’a pas vraiment essayé de réparer, ou alors par l’écriture, mais un chemin de croix sans réelle rédemption, ce qui est assez rare dans la littérature américaine pour être signalé. Pourquoi plaindre alors cet alcoolique suicidaire, ce psychotique, cet homme perdu ? Mais qui vous dit qu’il cherche à être plaint ? Ou racheté ?
Ce que veut Roberge, c’est juste vous dire qu’il appartient à la même espèce que vous, et qu’il faudra bien, hypocrite lecteur, mon frère, l’admettre, que ça te plaise ou non, et lui tendre la main.
Menteur de Rob Roberge (traduction de Nicolas Richard), Gallimard.
Manifestation anti-corruption à Paris, mars 2017. SIPA. 00796314_000019
Manifestation anti-corruption à Paris, mars 2017. SIPA. 00796314_000019
En 1931, dans un maître-livre, Malaparte montrait que la Technique du coup d’Etat avait évolué et s’était perfectionnée avec les âges. A quelques exceptions près et malgré leur efficacité, l’évolution des sociétés et des mœurs politiques avait fini par rendre obsolètes – au moins dans les pays développés occidentaux- les méthodes expéditives, comme l’assassinat pur et simple (quoi que : Robert Kennedy…) ou le coup de force aveugle avec mitraillage des opposants. Même en leur temps, des individus aussi brutaux et peu recommandables qu’Hitler ou Mussolini l’avaient compris. Bien sûr, on a longtemps continué à envoyer des militaires faire la besogne, mais il fallait désormais habiller le pronunciamiento d’un minimum de formes, au plus près possible de la légalité. Ainsi déjà, au 18 Brumaire an VIII (1799), après que quelques grenadiers les eussent chassés de la salle des séances, d’autres soldats allèrent « fissa » rechercher suffisamment de députés pour revenir voter le changement de régime et offrir en apparence légalement le pouvoir au général Bonaparte et à son complice Emmanuel Sieyès. C’est ce que Malaparte appela « le premier coup d’Etat moderne ». En France, son dernier avatar s’est déroulé en 1958, à ceci près que les paras-grenadiers restèrent l’arme aux pieds. Mais il est vrai que personne ne voulut mourir pour la IVe République agonisante.
Une technique (presque) imparable…
Nous voici arrivés aux temps de la post-modernité du coup d’Etat, un chapitre que Malaparte ne pourra pas ajouter, puisqu’il est mort en 1957. Nous assistons ces derniers mois en France à la naissance d’une nouvelle technique de coup d’Etat, parfaitement pensée et, jusqu’à présent, assez bien exécutée. Puisqu’il n’est plus de saison de faire envahir les palais officiels par des hommes en treillis, on utilise désormais une autre institution, que la constitution de la Ve République appelle « l’autorité judiciaire » (et non le « pouvoir judiciaire », ce qui est déjà avouer que son indépendance n’est pas absolument garantie par les textes). Cette technique est quasiment imparable pour les raisons suivantes :
1°) La chanson de l’indépendance est facile à chanter et, au nom des Valeurs de la République, on joue même sur du velours : malheur à qui osera douter de cette indépendance, y compris en rappelant les circonstances de la nomination d’un procureur, les engagements d’un juge ou d’un syndicat de magistrats, le calendrier soigneusement choisi des actes de la procédure ou les fuites de documents couverts par le secret précisément entre les mains de ceux qui n’auront aucun scrupule à les publier. Le plus sublime est que, même de mauvaise humeur (on le serait à moins), la « victime » est obligée de ne pas attaquer ceux-là même qui participent à sa perte et de dire, si possible avec la main sur le cœur, qu’elle « croit en la justice de son pays ».
2°) Le second avantage de la manœuvre est que, sous couvert d’indépendance et de « laisser la justice travailler sereinement », on élimine sans violence la volonté populaire et même, on l’a vu, la critique, sous peine de devenir de fait anti-républicain et – pourquoi pas ? – soi-même un putschiste. Le plus drôle est que même les amis de la victime – parfois de ceux qui rendent inutile d’avoir des ennemis – se croient obligés de monter au créneau pour tuer dans l’œuf le moindre courroux, tandis que les conseillers en communication conseillent de ne point communiquer.
3°) Troisième étage de la fusée, le contre-coup d’Etat n’est pas immédiatement possible par les procédures normales (car la corporation des magistrats se serre les coudes) et ne peut intervenir que deux ou trois ans trop tard, une fois que, dans sa majestueuse lenteur, la cour de Cassation daignera rendre un arrêt. Mais on pourra alors s’en moquer puisque la chose sera faite et bien faite. Il n’y aura plus rien à voir.
4°) Pour que les trois premiers points fonctionnent, il en faut un quatrième, pas très difficile à assurer chez nous : la complicité du « quatrième pouvoir », celui-ci absolument intouchable et arcbouté sur la maxime : « Nous faisons notre travail de journaliste » (le premier qui dira « besogne » sera envoyé au coin). Ce « pouvoir » là, n’a de compte à rendre qu’à ses actionnaires (qui par un heureux hasard, soutiennent un autre candidat) et, lui non plus, ne s’excusera jamais de ses erreurs. Il est soutenu par le chœur de Vierges et de soi-disant « icônes » qui se pensent tout permis.
…à la finition impeccable
Alors, c’est magnifique, arrive la cerise sur le gâteau : la validation du coup d’Etat par une élection en bonne et due forme, validée sous les ors républicains par le Conseil constitutionnel (dont, pour une fois, les autres magistrats diront qu’il est des leurs). Plus concrètement encore, si François Fillon était battu à l’élection, on dirait, main sur le cœur et larme à l’œil pour une République qui l’a échappé belle, que le peuple toujours sage (plus aucun risque à le dire), a librement choisi, grâce aux institutions indépendantes qui l’ont éclairé. Chapeau !
Nous permettra-t-on d’ajouter que, quel que puisse être l’avenir de la combinaison qui se déroule sous nos yeux et pour paraphraser le duc de Broglie en un autre moment, nul n’est tenu de « joindre au malheur d’être victimes le ridicule d’être dupe » ?
Il faut remercier le Collectif contre l’Islamophobie en France (CCIF). Pour avoir fait apparaître publiquement les lâchetés de l’antiracisme à géométrie variable. Pour nous montrer qu’une certaine France s’est en effet soumise. Un magistrat du parquet a ainsi décidé qu’un signalement de cette officine identitaire, adversaire revendiqué de la loi républicaine, méritait poursuite contre un historien français, Georges Bensoussan. Lors du procès, qui s’est tenu le 25 janvier devant la 17e chambre du Tribunal de Paris, le seul antiraciste présent ce jour-là, c’était lui – le prévenu.
Le CCIF ne pense pas : il juge, stigmatise sur des bases absolument ségrégationnistes. Rien de neuf, la reformulation du discours sur l’islamophobie généralisée de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) qui a notamment produit en 1990 une « lumineuse » Déclaration islamique des droits de l’homme que tout un chacun devrait lire.
Quant à ceux qui se proclament les adversaires du politico-religieux et du racisme « d’où qu’il vienne », LDH, Mrap, Licra, SOS Racisme, tous s’enivrent de leurs mots-valises, de leurs implorations et de leurs batailles judiciaires : « préservons le vivre-ensemble ». Peu importe que le vivre-ensemble n’existe que dans leurs rêves. Il faut faire taire celui qui empêche de rêver.
L’immense majorité des militants de la Licra ont découvert son action en justice le jour de l’audience, ce qui a suscité démissions et conflits internes.
Mauvais augure pour la liberté démocratique que cette alliance des autruches et de leur prédateur. Attaqué de toutes parts (en interne en particulier), le président de la Licra se défend: la Licra n’a pas suivi le CCIF, elle a suivi le parquet « comme c’est l’usage ». Faux. La commission juridique de la Licra précise sur son site : « Si la présence de la Licra aux côtés du parquet représente une valeur ajoutée, elle n’est parfois pas nécessaire. Par ailleurs, la Licra ne peut intervenir sans un accord exprès de la victime lorsque celle-ci est identifiée. » Dans cette affaire, la victime identifiée étant « les familles arabes », on devra se passer de leur accord exprès. Mais le CCIF est là pour les représenter et signale en leur nom les propos de Bensoussan prononcés sur France Culture en octobre 2015. C’est toute la stratégie identitaire des dirigeants de l’association de passer pour les porte-parole d’une communauté dont ils prétendent sonder les cœurs et les esprits sans tenir compte de sa diversité.
Le procès intenté à Pascal Bruckner et Jeannette Bougrab par le PIR (Parti des Indigènes de la République) et les Indivisibles était ignoble mais symptomatique du racisme bien connu de ces associations. Le procès fait à l’historien Georges Bensoussan est en revanche historique, même s’il conclut une campagne acharnée. Une enseignante passionnée par la diversité indigéniste a pu rassembler les pétitionnaires qui dénoncent depuis quinze ans Les Territoires perdus de la République comme une opération de propagande raciste anti-arabe savamment orchestrée (par qui ?). Depuis 2002, hélas, les faits nous ont donné raison en matière d’antisémitisme violent et de montée du radicalisme. Mais témoigner de la tragédie morale et politique qui s’annonce est en soi un crime pour les petits idéologues différentialistes d’extrême gauche qui se retrouvent à soutenir Dieudonné ou cautionner les réunions interdites aux blancs au nom du progressisme postmoderne.
Dans le feu de l’échange avec Patrick Weil dans Répliques, l’émission d’Alain Finkielkraut, Bensoussan, citant de mémoire des propos tenus par Laacher dans un documentaire, utilisait la métaphore d’un antisémitisme « tété au lait de la mère » qui lui a valu ce procès. En réalité, Laacher allait beaucoup plus loin: « Cet antisémitisme, il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue… Des parents à leurs enfants, quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juifs. Bon. Mais ça, toutes les familles arabes le savent. » Mais un sociologue français d’origine algérienne, on ne pétitionne pas contre lui, on ne le traîne pas devant les tribunaux, on le dit victime d’une diffamation et d’une manipulation et on le pousse à porter plainte contre Bensoussan. Smaïn Laacher, qui pense par lui-même, a retiré sa plainte. Déception de la pasionaria et ses amis qui après la pétition Mediapart, instrument fétiche de la vérité Potemkine, se tournent vers le CCIF !
Et les associations antiracistes dans tout ça ? De la LDH et du Mrap, rien à attendre : voilà vingt ans que[access capability= »lire_inedits »] ces vieux fossiles marxistes, obsédés par la question coloniale, soutiennent l’islam politique. Ce 25 janvier, ils étaient fiers d’être alliés à la représentante du CCIF qui arborait, devant les juges, son hijab rose et sa large robe fleurie dissimulant son corps aux regards pervers du public. Lila Charef, par ailleurs avocate, dénonce devant la Présidente le racisme d’État dont « les musulmans » sont victimes en France.
Dans un compte-rendu hallucinant paru sur Mediapart, Gilles Manceron[2. « À propos du procès de Georges Bensoussan », blog Mediapart, 10 février 2017.], ancien militant de la LDH et pétitionnaire contre Bensoussan, croit trouver la faille en établissant « un lien entre la lecture de cette histoire faite par Georges Bensoussan comme un antagonisme constant entre Juifs et Arabes et la manière dont les partisans israéliens de la poursuite effrénée de la colonisation mettent l’accent sur un antisémitisme éternel et généralisé dans le monde arabe pour justifier la pérennisation de cette politique ». Ou comment les lunettes embuées par l’obsession du démon colonial sioniste font perdre la vue. En outre, au motif que Bensoussan condamne l’aveuglement général sur l’antisémitisme arabe, Manceron va jusqu’à le comparer à Drumont qui se présentait à la fin du XIXe siècle comme le dénonciateur du pouvoir de la race juive « que personne ne veut voir ». Bensoussan héritier du fondateur de la Ligue nationale antisémite de France, il fallait oser.
Restent SOS Racisme et la Licra. S’agissant de celle-ci, il faut savoir que l’immense majorité des militants ont découvert son action en justice le jour de l’audience, ce qui a suscité démissions et conflits internes. Aux côtés du président Alain Jakubowicz, Sabrina Goldman et Mohamed Sifaoui sont à la manœuvre. La première, présidente de la commission juridique, est active quand il s’agit de poursuivre les antisémites qui font consensus (les Dieudonné, Soral, Rivarol et autres Gollnisch), mais on ne l’entend jamais contre ceux du PIR ou du BDS abrités derrière la propagande palestinophile. Sabrina Goldman, si diserte le 25 janvier contre Bensoussan, était fort discrète face à Houria Bouteldja sur le plateau de Taddeï en mars 2016, laissant à Thomas Guénolé le soin de démontrer l’antisémitisme de cette dernière. Pourquoi la Licra ne s’est-elle pas lancée dans une campagne judiciaire contre l’ouvrage raciste d’Houria Bouteldja contre le camp décolonial interdit aux blancs et aux juifs ? Rivarol se vendrait-il mieux que le pamphlet raciste et antisémite de Bouteldja ?
Mohamed Sifaoui, fraîchement entré à la Licra mais déjà au bureau exécutif, est quant à lui irréprochable puisqu’il est LE défenseur de la démocratie laïque contre les islamistes, son principal (et unique) argument contre les nombreuses critiques qui lui sont faites au sujet de son témoignage contre Bensoussan, témoignage complété par un article accusant Martine Gozlan, journaliste de Marianne qui ose défendre Bensoussan, de « connivence mal assumée », car elle est prise « entre son identité singulière et l’honnêteté intellectuelle ».[3. Marianne en ligne, 3 février 2017.] C’est bien connu, au final, le juif ne peut faire autrement que « penser en juif ». Pour l’antiracisme, M. Sifaoui, vous repasserez Sifaoui en veut à l’historien depuis qu’il a écrit sur la condition des juifs en pays arabes avant la colonisation. Pour Sifaoui qui se voit comme un des artisans de la réconciliation judéo-arabe en France, Bensoussan ruine tout effort de fraternisation. Il devient un facho et ses propos ne sont pas ceux d’un « historien sérieux » mais de « n’importe quel militant du Front national ». Le terme « historien », entre guillemets, laissent supposer que M. Sifaoui est habilité à juger des élégances académiques. Peut-être est-il, à l’instar de Georges Bensoussan, agrégé d’histoire habilité à diriger des recherches, auteur de plus d’une dizaine d’ouvrages, directeur éditorial d’une revue historique qui fait autorité dans son domaine.
Au fait, le même Sifaoui écrivait, en 2015, au sujet de l’antisémitisme dans le monde arabe : « J’ai honte pour ces sociétés abreuvées par la culture de l’indifférence quand elles ne sont pas nourries à la mamelle de la haine antisémite ». Pour cette mamelle et pour ces sociétés, expression de l’essentialisme raciste si on a bien suivi, à quand un procès ?
Qu’est-ce qui a bien pu unir ces deux camps en apparence inconciliables : les identitaires racialistes du CCIF et la bien-pensance antiraciste associative ? C’est le sujet juif. Encore et toujours, cet empêcheur de penser en rond.
Georges Bensoussan écrit des ouvrages documentés sur des « sujets sensibles », c’est-à-dire les sujets d’histoire alimentant la concurrence victimaire. Il raconte, à la suite d’autres historiens, anglophones surtout, l’histoire des relations entre juifs et arabes avant la colonisation, avant le sionisme et Israël, les prétextes servant à justifier la boue antijuive depuis 1945. L’espace géo-historique du monde arabe échappe sous sa plume à la doxa actuelle fabriquée par la peur de la confrontation idéologique et identitaire. C’est pourtant le déni qui pourrait la faire advenir, cette confrontation. « On ne naît pas antisémite, on le devient », a dit Bensoussan lors de son procès, « ce que la culture a fait, elle peut le défaire ». Voilà d’ailleurs le sens de « téter le lait » depuis longtemps en usage dans la littérature française. Ce n’est en rien biologique, c’est la métaphore même de la transmission par l’éducation, le bain culturel, « domestique » comme l’a dit Laacher.
Imprudents Georges Bensoussan et quelques enseignants (dont l’auteur de ce texte) d’avoir raconté dès 2002 l’antisémitisme de certains élèves. Imprudent de dénoncer le silence coupable de l’institution scolaire devant cette montée de la haine antijuive, misogyne, homophobe corrélée à un rejet ouvert de la citoyenneté française. Imprudents d’avoir fait entendre en 2002 la voix de collégiens qui, en 2015, glorifieront Merah et Coulibaly. Imprudents de faire paraître en 2017 Une France soumise.
Imprudent surtout Georges Bensoussan quand il publie Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, ouvrage salué par la critique en 2002. À lire la littérature produite par les Indigènes de la République, le CCIF et les boutiques de l’islam politique, « l’entité sioniste » est un sujet tellement obsessionnel, qu’on comprend pourquoi « se faire » Bensoussan est une sainte mission. Que la Licra et SOS Racisme aient emboîté le pas est stupéfiant.
Imprudent Bensoussan qui persiste en 2012 avec presque 1 000 pages sur les Juifs en pays arabes, le grand déracinement. N’en déplaise à M. Sifaoui, le dhimmi juif subit, dès la colonisation arabe moyen-orientale et nord-africaine au VIIIe siècle, une violence morale et physique comparable à celle que vivaient les juifs d’Europe et du monde slave. Mais tout cela fut tu, ignoré, puisque, à la différence de l’Europe, les sociétés arabes n’ont fait aucun travail d’histoire sur elles-mêmes. Bensoussan n’affirme pas que l’entente ne fut jamais possible, il montre qu’il y a dans les sociétés arabo-musulmanes un antijudaïsme profond qui peut devenir violent à la moindre volonté d’émancipation du dominé. Le délire antijuif, loin de s’être apaisé avec la modernité, a pris des proportions phénoménales depuis les années 1930 et la diffusion de l’idéologie nazie via les Frères musulmans, ce que Sifaoui, Nacira Guénif[4. Professeur de sociologie à Paris 8 et sympathisante du PIR dont elle signe les appels à manifester voire y participe. Université de Paris 8, lieu où se sont tenues les réunions préparatoires au camp décolonial interdit aux « blancs » du PIR, que Mme Guénif a soutenu. Elle a vu dans la polémique suscitée par ces réunions ségrégationnistes « la preuve de la suprématie blanche » et justifie « qu’il y ait une volonté d’entre-soi de la part de personnes opprimées par un système de racisme inscrit au plus profond de l’État ». (mai 2016, L’Obs, Le Plus).]témoin pour le CCIF et même Gilles Manceron ont dû admettre.
Mme Guénif quant à elle, de toute sa hauteur de sociologue, a expliqué à la cour ébaubie que les sociétés arabes sont gangrénées par l’antisémitisme depuis des siècles mais que c’est un fait socioculturel qu’on doit accepter comme tel et non le dénoncer en généralisant, même par maladresse. Si le mot juif est une insulte en soi, largement usitée dans les sociétés arabo-musulmanes, cela « ne signifie pas la haine des juifs ». Il faut « contextualiser » cette expression, « sinon c’est de l’essentialisation ». Hilarité générale du public. Et pour bamboula ou bougnoule ? Quand on les entend dans une soirée de vieux racistes d’extrême droite, on contextualise ? Cela me rappelle tant de mes collègues enseignants dans les années 2000, indifférents lorsqu’ils entendaient les propos de « certains » élèves au motif que « c’est leur façon de parler, ça ne veut rien dire “chez eux” ». Cette bêtise des gens intelligents : penser sans voir. Ces mêmes collègues étaient en revanche prompts à agir quand « certains » autres élèves tenaient des propos racistes anti-arabes ou traitaient la prof de « connasse ». Deux poids-deux mesures : un racisme innocent, un racisme coupable. Un héritier perpétuel des discriminations coloniales qu’on excuse, un héritier perpétuel des colons exploiteurs qu’on condamne. Et ceux qui dénoncent ces contradictions accusés de « faire le jeu de ». Non, ceux qui « font le jeu de » ce sont les Guénif, Manceron, Sifaoui, Jakubowicz, Sopo etc., dont le déni idéologique renforce les identitaires de l’indigénisme racialiste islamiste et par réaction les identitaires des anti-Lumières d’extrême droite.
Dire l’antisémitisme arabe, le prouver historiquement comme l’a fait Bensoussan, est inaudible dans nos démocraties terrorisées, pratiquant l’autocensure et l’autoflagellation pour s’assurer du maintien de la trêve. Mais le réel est têtu, et l’actuelle émigration d Français juifs, inédite et massive révèle, est le signe de l’aveuglement de la démocratie face à l’idéologie totalitaire qui la menace[5. Lire à ce sujet Juifs de France. Pourquoi partir ? de Serge Moati (éditions Stock), recueil d’entretiens avec des Français juifs ayant récemment émigré vers Israël…]
Voilà ce que ce procès voulait dire. Voilà pourquoi l’inédite collusion de l’État (représenté par l parquet) et des antiracistes avec les indigénistes de l’islam politique devrait inquiéter tout le monde. Voilà pourquoi le jugement sera historique. Voilà pourquoi il faut défendre non pas Georges Bensoussan, Pascal Bruckner, demain Gilles Clavreul, mais l’idée de la France qu’ils représentent. Une France qui pense plus haut qu’elle-même, courageuse et prête à assumer son héritage intellectuel universel. Sinon, comme le prédisait Albert Camus au lendemain de la guerre, « le long dialogue des hommes » va s’interrompre et nous plonger dans la guerre dont rêvent les identitaires de tous bords. [/access]
Le Medef a récemment publié un document de 170 pages intitulé : Les réformes à mener pour la France de demain. Dans la partie intitulée « Faire de la protection sociale un atout », trois pages sont consacrées au thème « Préparer l’avenir de nos retraites ». Il y aurait beaucoup à dire sur la façon dont l’organisation patronale aborde le problème du financement : alors que le leitmotiv de son projet est la baisse du coût salarial et de celui de la protection sociale, le Medef n’envisage même pas l’hypothèse d’un basculement des cotisations patronales sur les cotisations salariales, seule façon de faire prendre conscience aux salariés de leur véritable rémunération et du coût de la protection sociale ! Mais concentrons-nous ici sur la question des retraites par répartition, qui « mobilisent aujourd’hui 13,7 % du PIB », comme le dit justement le Medef.
Le Medef n’a rien compris
La première page attire l’attention sur la baisse du ratio cotisants/retraités, mais les rédacteurs n’en tirent pas la conclusion qui s’impose : à savoir que, la générosité d’un système par répartition dépendant au premier chef de la démographie, il est absurde d’attribuer des droits à pension au prorata des cotisations vieillesse, lesquelles ne donnent aucune indication sur ce qui pourra raisonnablement être consacré aux retraités dans plusieurs décennies. Quarante ans après l’avertissement d’Alfred Sauvy selon lequel nous ne préparons pas nos pensions par nos cotisations vieillesse, mais par nos enfants, le Medef n’a toujours rien compris.
La seconde page est consacrée à deux propositions : « reculer l’âge légal de la retraite à 65 ans », et « faire converger les régimes publics et privés », expression maladroite pour plaider en faveur d’un alignement des régimes de fonctionnaires sur le régime général, qui s’applique aux salariés du secteur privé, mais qui n’a rien de privé. La proposition concrète est de calculer la retraite des fonctionnaires sur la base de la rémunération moyenne, primes comprises, des 25 meilleures années, au lieu du traitement indiciaire des six derniers mois.
Cette proposition n’a de sens que si l’on reste dans le cadre de régimes par annuités. Or la troisième page préconise au contraire le passage à un « système de retraite par points ». Cela veut-il dire qu’après avoir bouleversé une première fois les règles de la retraite pour les fonctions publiques, on les changerait à nouveau pour passer des annuités aux points ? Cela revient à conseiller à un patron qui veut changer et l’implantation de son usine, et son matériel, de commencer par transférer les vieilles machines dans le nouveau local, pour ensuite seulement les remplacer par du matériel moderne !
Créons un régime unique
Enfin, le Medef entend procéder à un regroupement de nos trois douzaines de régimes en trois régimes, « un pour les salariés du privé (piloté par les partenaires sociaux), un pour les travailleurs indépendants et un troisième pour la fonction publique ». Pourquoi trois régimes plutôt qu’un seul ? Le Medef ignorerait-il que la compensation démographique entre régimes fonctionne très mal ? Ses spécialistes de la protection sociale devraient quand même savoir, par exemple, qu’elle est incapable de pourvoir aux besoins de régimes démographiquement sinistrés comme celui des mines, ou de la SNCF, ou des exploitants agricoles, ou encore des ouvriers de l’État[1. Ce dernier régime n’a plus qu’un cotisant pour 3 retraités, ce qui a pour conséquence seulement 460 M€ de cotisations pour 1 835 M€ de pensions (en 2015). La compensation démographique ne lui fournit que 52 M€. L’État est obligé de verser une subvention de 1 387 M€. Et cela pour seulement 102 000 pensionnés et 31 000 cotisants !] ? Comment ce système trinitaire survivrait-il, si l’État, les collectivités locales et les hôpitaux se mettaient à recruter principalement sous contrat de travail ordinaire ? Les subventions publiques devraient s’envoler : est-ce cela que veut le Medef? Une étude moins superficielle aurait évidemment conclu à la création d’un régime unique, conforme à la fois au goût des Français pour l’égalité et à la logique de la répartition.
Rappelons à ce propos ce que disait le ministre du Travail et de la sécurité sociale, Daniel Meyer, lors de la préparation de la loi du 17 janvier 1948 qui instaura, contre son avis, la pluralité de régimes qui, depuis lors, nous empoisonne la vie : « Dans le domaine de la vieillesse, il est manifeste qu’aucun régime d’assurance sociale n’est viable s’il ne s’adresse pas à un groupe social dans lequel la répartition entre les éléments âgés et les éléments actifs présente une certaine stabilité. Or, il n’est pas exagéré de dire que c’est seulement dans le cadre de la population d’un pays que l’on peut trouver cette stabilité. »
Le passage aux points serait l’occasion rêvée pour mettre en place un régime unique de retraites par répartition. Un tel régime unique pourrait parfaitement être distribué par des organismes en concurrence, tout comme le fait d’avoir une monnaie européenne unique ne nous empêche pas de choisir la banque à laquelle nous nous adressons pour tenir notre compte courant. Que le Medef ne l’ait pas compris est à peine croyable, et pour tout dire désespérant
Kiosque parisien, novembre 2005. SIPA. 00520108_000004
Kiosque parisien, novembre 2005. SIPA. 00520108_000004
Si un sale type vous frappe et que vous vous vengez en lui infligeant, à votre tour, une bonne baffe, vous n’agissez pas en bon chrétien, c’est sûr. Mais à rigoureusement parler, vous ne vous en prenez pas à lui.
Vilipender, railler, attaquer, invectiver, critiquer, dénoncer, condamner, désapprouver, blâmer, éreinter, répliquer, répondre, riposter, etc. Autant de verbes qui tendent à disparaître, comme absorbés en un seul, en l’occurrence une locution verbale : s’en prendre à.
Oh, elle n’est pas neuve, elle a presque 900 ans (sauf que l’on disait au départ « se prendre à »).
Mais elle se signale, dans le parler médiatique, par deux contextes d’utilisation contestables.
1. L’emploi impropre
Il n’est pas possible, quand (pendant la primaire de la gauche) Benoît Hamon répond à Manuel Valls qui a critiqué le principe du revenu universel, de titrer :
Lorsque le même Benoît Hamon rétorque aux identitaires qui l’ont surnommé Bilal que ce sobriquet moqueur est pour lui une source de fierté, il est maladroit de titrer :
« S’en prendre à » a toujours exprimé la position de l’attaque. Or, dans les deux cas, il s’agit bien plutôt de répondre à une attaque. On pourrait même noter que…
Meeting de soutien à François Fillon, Paris, Trocadéro, 5 mars 2017. Sipa. Feature Reference: 00796298_000018 .
Meeting de soutien à François Fillon, Paris, Trocadéro, 5 mars 2017. Sipa. Feature Reference: 00796298_000018 .
Depuis le tour de passe-passe de Chirac en 2002, l’hyperprésidence de Sarkozy et la « normalitude » de François Hollande, il était devenu habituel d’entendre que nous avions à la tête de l’Etat des gens très compétents pour prendre le pouvoir, mais forts peu capables de l’exercer.
Infoutus de conquérir le pouvoir
Voilà au moins un trait détestable de la vie politique française qui s’efface, puisque nous avons désormais des candidats de droite et de gauche parfaitement infoutus de conquérir le pouvoir et donc, en toute logique, de l’exercer. On objectera que François Fillon a déjà été Premier ministre. Mais servir de paillasson à Nicolas Sarkozy durant cinq ans peut-il être réellement qualifié d’expérience déterminante en terme d’exercice du pouvoir suprême? On ne le saura peut-être jamais tant son propre camp semble désormais décidé à le mettre sur la touche. Quant à Benoît Hamon, en tant que ministre de l’Education intérimaire, il n’eut même pas le temps de connaître une rentrée des classes. Pour le dire vite, il s’était dévoué pour servir de concierge rue de Grenelle, pendant la pause estivale de 2014.
Le fait se confirme en tout cas : il y a bien une malédiction des primaires, plus terrible que celle de Toutankhamon. A gauche comme à droite, les ténors supposés ont été écartés par des électeurs mal embouchés qui n’ont adoubé que les perdants pour le match présidentiel. François Fillon et Benoît Hamon dans la course à la présidence, c’est un peu comme si vous lanciez Teddy Riner avec une jambe cassée sur un tricycle pour faire le Tour de France ou Sébastien Chabal avec des skis aux pieds dans l’épreuve de natation des Jeux Olympiques. Teddy Riner a beau être très fort, comme François Fillon semblait l’être à l’issue des primaires, si vous lui cassez une jambe et que vous le collez sur un tricycle en bas du col du Ventoux, il n’ira pas bien loin. Quant à Benoît Hamon, qui est un peu aux présidentielles ce que le T-Shirt Che Guevara est à la conscientisation politique, si vous êtes un électeur de gauche et que vous avez contribué à son intrônisation à l’issue de la primaire de gauche, vous risquez d’obtenir le même résultat qu’en propulsant Sébastien Chabal chaussé de skis dans un bassin olympique: dans les deux cas ils coulent.
Une opération anti-Fillon téléguidée?
On pourra dire, à la décharge des électeurs de François Fillon, qu’ils ne savaient pas forcément que leur poulain risquait de se retrouver avec la magistrature française sur le dos, dans le cadre d’une opération mani pulite à la française qu’on sent un peu (mais juste un peu) téléguidée par l’Elysée et Bercy. Les (derniers) partisans de François Fillon clament encore que les fonds qu’il a employés pour payer son épouse faisaient partie d’une enveloppe parlementaire dont l’usage est à la discrétion du député et qu’il est, de fait, très difficile de mesurer le travail d’une attachée parlementaire. Il n’y aurait donc pas réellement d’éléments permettant de faire déboucher l’instruction judiciaire sur une condamnation, le « système Fillon » ne reflètant au pire que la culture du népotisme partagée par l’ensemble de la classe politique française.
Qu’importe, l’occasion était peut-être trop belle de coller une mise en examen sur le dos d’un candidat estampillé « conservateur catholique ». On remarque que la justice est moins diligente dans le cas d’Emmanuel Macron, accusé par les députés Christian Jacob et Philippe Vigier d’avoir détourné 120 000 euros d’argent public au bénéfice de sa campagne électorale; une accusation formulée sur la base des révélations faites par les journalistes Frédéric Says et Marion L’Hour dans leur ouvrage Dans l’enfer de Bercy (Editions Jean-Claude Lattès, 2017): « Emmanuel Macron a utilisé à lui seul 80% de l’enveloppe annuelle des frais de représentation accordée à son ministère par le Budget. En seulement huit mois, jusqu’à sa démission en août ». Dans cet ouvrage tout à fait passionnant, les deux journalistes, l’une en poste au service économique de France Inter et l’autre journaliste politique à France Culture, nous révèlent les liens très privilégiés entretenus par le ministère des Finances et la présidence de la République. De là à imaginer que l’actuel locataire de l’Elysée a adoubé le très europhile Macron et compte sur la crémation judiciaire de Fillon au premier tour et sur le « front républicain » au second pour faire passer Prince Vaillant aux manettes, on serait presque tenté de devenir complotiste. Bon, en ce qui concerne Benoît Hamon, pas d’inquiétude et pas de problème avec la justice, seulement une erreur de casting. Là, en revanche, on ne peut pas dire que ses électeurs n’étaient pas au courant. Comment faut-il nommer les partisans de Benoît Hamon au fait ? Les « hamonites » ? C’est pas un genre de fossile ou de champignon, ça ?
Boniment europhile vs démagogie antilibérale
Nous voilà donc, à un mois et demi des présidentielles, face à un quarté original : en tête une Marine Le Pen et un Emmanuel Macron dont l’affrontement au second tour, s’il avait bien lieu comme tous les sondages le pronostiquent, avaliserait la mise au rencard du vieux clivage gauche-droite au profit d’une franche opposition entre boniment europhile et démagogie antilibérale, et au bas du podium François Fillon, ravalé médiatiquement au rang de candidat de la Manif pour tous, et Benoît Hamon, avec sa brigade anti-discriminations et son revenu universel, candidat des nostalgiques de Nuit Debout et du prêt-à-penser de la révolution libertaire. En somme, les deux candidats sociétaux, peu à peu lâchés l’un comme l’autre par leurs troupes et leur famille politique. Il n’y a pas qu’aux inaugurations de la LGV présidées par François Hollande qu’on se fait tirer dans les pattes.
Ainsi, pendant que le duel attendu entre la France d’en bas et la France d’en haut se prépare, les seconds couteaux supposés rejouent un vieux scénario gauche-droite que les médias adorent: celui de la France réactionnaire et rance contre les partisans du progressisme éclairé ; Fillon dimanche au Trocadéro pour lancer un appel solennel et quelque peu désespéré au peuple de droite et la gauche comme-il-faut à République pour protester contre l’appel de Fillon. Oui, mais voilà, comme le titrait Laurent Binet en 2012 dans son récit-hagiographie de la campagne de François Hollande : Rien ne se passe comme prévu (Livre de poche, 2013).Voilà que François Fillon a transformé son baroud d’honneur en démonstration de force au Trocadéro. Voilà soudain que le cortège funéraire s’est transformé en sacre populaire, au grand dam des barons de la droite et des seconds couteaux qui s’entendaient déjà pour préparer la sortie du candidat Fillon. On ne se lancera pas, à ce stade, dans les prévisions hasardeuses mais une chose est sûre: François Fillon n’a pas donné l’impression qu’il était sur le départ. Il se paye même le luxe de s’offrir, en lieu et place d’un discours d’adieu, une sorte d’adoubement gaullien marqué par un discours volontaire qui, pour un peu, s’inscrirait presque dans une tradition de dénonciation, très fidèle à l’esprit des débuts de la Ve République, de la dictature des partis.
La dernière carte de Fillon
C’est la seule chance qui reste à François Fillon: jouer la carte gaullienne de l’homme providentiel, seul contre tous mais prêt à tendre la main à ceux qui dans sa famille politique se sont prononcés peut-être un peu trop vite sur sa mort politique. Face à une opinion aussi lassée de sa classe politique, le candidat des Républicains sait qu’il peut avantageusement troquer sa défroque de mis en examen contre celle de l’inflexible revenu de tout. Quelle alternative s’offre d’ailleurs sérieusement à une droite qui risquerait, en activant un illusoire plan B, de précipiter une partie de son électorat dans les bras de Marine Le Pen et d’annihiler plus sûrement encore ses dernières chances de remporter l’élection ? Reste à savoir ce qui sortira de la réunion du comité politique des Républicains. François Fillon semblait cependant pleinement mesurer ses atouts sur le plateau du 20h hier soir, affirmant avec un calme certain sa détermination et sa volonté de ne pas se laisser dicter sa conduite « par des présidents de régions et des candidats malheureux à la primaire de la droite et du centre. » A ce petit jeu, Fillon est assez fort. La manière dont il avait rappelé à David Pujadas, lors du troisième débat de la primaire de droite, que les candidats et non les journalistes étaient maîtres du débat lui avait déjà permis de se démarquer de ses adversaires. Cette fois, Fillon semble être en mesure de rappeler à son propre parti qu’il reste maître du jeu en tant que candidat désigné par 4 millions de personnes, capable qui plus est de rassembler en quelques jours une foule de manifestants venue braver la pluie et la tempête judiciaire pour le soutenir. Finalement, il ne se débrouille pas si mal Teddy Riner avec son tricycle et sa jambe cassée.
Daoud Boughezala. Après l’avoir reconquise il y un an puis de nouveau perdue cet automne, l’armée syrienne vient de récupérer Palmyre avec l’aide de l’aviation russe. Au-delà du symbole, que dit cette victoire du rapport de forces sur le terrain ?
Frédéric Pichon. [1. Spécialiste du Levant, Frédéric Pichon vient de publier Syrie : une guerre pour rien (Editions du Cerf, 2017)] Cette victoire n’est pas seulement symbolique, puisque Palmyre se situe à proximité d’importants champs gaziers assez vitaux pour l’approvisionnement énergétique de la Syrie dite « utile » [Ndlr : l’axe Damas-Alep-Homs ainsi que le littoral alaouite autour de Tartous eft Lattaquié.]. Le contrôle de l’Est syrien continue cependant à poser problème à Damas, Deir Ez-Zor et Raqqa étant encore aux mains de l’Etat islamique malgré les bruits de bottes qui se font entendre à leurs portes. Mais on a récemment vu des avancées stratégiquement bien plus décisives, comme la spectaculaire jonction qu’ont opérée les forces kurdes et l’armée syrienne à Manbij, à 85 kilomètres au nord d’Alep, avec le soutien des Russes et des Américains.
Que dit cet événement de l’avancée des opérations en Syrie ?
De toute évidence, l’armée turque ne descendra pas sur Raqqa, du moins pas par ce couloir-là. La Turquie a une autre possibilité plus à l’est, mais il n’est pas du tout certain qu’elle s’y aventure. Le parrainage de la réconciliation syro-kurde par la Russie est un signal envoyé à la Turquie pour la dissuader de participer à la future bataille de Raqqa. Reste à savoir ce que décidera l’administration Trump, qui aide déjà les Kurdes syriens à travers l’envoi de forces spéciales et d’instructeurs. C’est une solution assez indolore pour les Américains que de laisser la Russie et les Kurdes mener l’offensive contre Daech.
Que penser du double processus de dialogue entre le régime syrien et l’opposition non-djihadiste, à Genève et Astana ?
Se pose sempiternellement la même question : la coordination entre les mouvements de l’opposition syrienne et les groupes armés sur le terrain. Certes, un des groupes de l’opposition, le Haut comité aux négociations, inclut un certain nombre de représentants des groupes combattants comme Jaych al-islam des frères Allouche. Mais Damas joue la montre et n’a pas intérêt à négocier en attendant de livrer bataille. Pendant ce temps-là, les Russes nouent des contacts avec à peu près tout le monde, y compris avec des groupes islamistes comme Ahrar ach-Cham. L’idée est là aussi de gagner du temps car l’opposition militaire dans le gouvernorat d’Idleb en est réduite à tenir des zones rurales. Son avenir politique est nul, d’autant que les différents groupes militaires s’attaquent entre eux et se livrent une concurrence féroce pour le contrôle des ressources.
Il se dit que le pouvoir syrien n’a pas digéré l’évacuation de milliers de combattants djihadistes d’Alep-Est, les armes à la main, en décembre dernier. Une exfiltration négociée par la Russie. Y a-t-il de l’eau dans le gaz entre Damas et Moscou ?
A Alep, les Russes n’ont pas directement traité avec les groupes armés mais sont passés par le truchement du CICR (Croix rouge internationale).Pour autant,des responsables syriens m’ont récemment confié leur agacement vis-à-vis de l’attitude russe à Alep, mais aussi par rapport à la Turquie. A Damas, on juge la Russie beaucoup trop indulgente à l’égard de la Turquie et des groupes armés soutenus par ce pays.
Au fond, Assad et Poutine ont-ils deux visions antagoniques de l’avenir de la Syrie : la reconquête de l’ensemble du territoire pour l’un, le contrôle de la Syrie « utile » pour l’autre ?
C’est une vision trop schématique des choses. Car la Syrie « utile » n’est pas viable sans la Syrie « inutile » dans laquelle se trouvent les réserves en hydrocarbures et le blé de la vallée de l’Euphrate. Je ne crois pas que les Russes estiment illusoire de reconquérir l’Est syrien même si la question de la gestion politique de cette région se posera un jour. S’il y a reconquête, cela passera pas une forme d’arrangement de l’Etat syrien avec des tribus ou des groupes locaux autres que l’Etat islamiques. Ce n’est pas un scénario irréaliste mais sa mise en œuvre prendra du temps car l’armée syrienne est complètement épuisée. Ce qui se joue en Irak dans la lutte contre Daech peut laisser entrevoir un espoir de l’autre côté de la frontière.
On a néanmoins l’impression d’une fracture irrémédiable entre Damas et l’Est du pays qu’occupe l’Etat islamique.
La Syrie gouvernementale a paradoxalement accès aux ressources de l’Est du pays qui lui échappe. Les marchandises transitent, y compris le pétrole et le gaz. En janvier dernier, près de Salamiyeh, à Hasiriyyeh, à un carrefour stratégique où sont postés l’armée syrienne et des milices chiites irakiennes, j’ai vu des centaines de camions garés et fouillés à destination de l’Est syrien. Ces véhicules vont vers Qamishli (Kurdistan syrien) et même vers Raqqa aux mains de l’Etat islamique en payant un droit de passage à l’E.I. Inversement, des camions de Raqqa approvisionnent la Syrie « utile ». Ça circule donc dans les deux sens.
Passons au front ouest de la guerre. A partir de la frontière libanaise, depuis 2013, le Hezbollah joue un rôle central dans la contre-insurrection que mène l’armée syrienne. On dit la milice chiite affaiblie par les milliers de pertes humaines, le coût de la guerre civile syrienne et la lassitude de sa base. Aujourd’hui que la Russie est en première ligne, le régime syrien cherche-t-il à s’émanciper de cet allié ?
Cet été, le vice-ministre syrien des Affaires étrangères m’a dit très clairement que son gouvernement préférait traiter avec les Russes parce qu’ils parlaient le même langage, étaient habitués à travailler ensemble selon des méthodes assez semblables. Cela ne concerne pas forcément le Hezbollah mais Damas a demandé à Téhéran de limiter les opérations de ses troupes au sol au profit des Russes. Depuis la prise d’Alep, les Iraniens se montrent discrets et semblent avoir un faible poids politique dans les négociations actuelles entre le pouvoir syrien et l’opposition. Cela renforce l’hypothèse d’une prise de distances. En même temps, le gouvernement syrien a économiquement besoin de l’Iran. Sur la route d’Alep, on ne rencontre ni troupes iraniennes ni Hezbollah, mais des milices chiites irakiennes. En revanche, Damas et Téhéran ont signé des accords économiques assez léonins qui remettent en cause la souveraineté de la Syrie.
Comment ça ?
Cinq mille hectares de terres agricoles syriennes ont par exemple été concédés à des sociétés iraniennes. A mon avis, les Syriens n’ont pas eu leur mot à dire sur les modalités de ces transactions quand ces gros contrats ont été signés à Téhéran. Autour des deux villages chiites enclavés de Foua et Kifraya, l’Iran bétonne des fortifications. Cela participe d’une stratégie plus globale d’emprise sur la Syrie. Ainsi les Iraniens justifient-ils leur éventuelle participation à la reprise de Raqqa par la présence d’un sanctuaire chiite dans la ville. Toute présence chiite passée ou présente, réelle ou mythique, sert de prétexte à l’Iran pour s’enkyster dans le pays.
Dans votre dernier livre, vous fustigez l’aveuglement de la politique syrienne de la France ces dernières années. Un de vos chapitres s’intitule ironiquement « La France, puissance sunnite ». Devrait-on basculer d’un extrême l’autre en abandonnant le Qatar et l’Arabie Saoudite au profit de l’Iran ?
Comme disait le président Mao, il faut marcher sur ses deux jambes. Des pays sunnites comme l’Egypte ou les Emirats arabes unis ont des positions plus équilibrées que la France sur le dossier syrien. On ne renouera pas de sitôt avec l’Iran, qui est un gros morceau : ce n’est pas en freinant des quatre fers sur la Syrie qu’on signera des contrats à Damas ou Téhéran ! En tout cas, la note du Centre d’analyse, de prévision et d’analyse du quai d’Orsay qui a fuité dans la presse n’annonce malheureusement aucun changement stratégique en Syrie. Ce document affirme clairement que la France doit protéger les puissances arabes sunnites face aux ambitions iraniennes. C’est de l’hémiplégie !
Bourlanges privé d’antenne sur France-Cu pour macronisme revendiqué, c’est portnawak. Il est bien moins militant que les so-called humoristes engagés et enragés de France-Inter.
Cela dit, une question à la con me vient à l’esprit. Que se passerait-il si on suspendait de l’antenne tous les journalistes outrageusement pro-Macron de BFM TV . Ils diffusent la mire pendant deux mois ou quoi?
Samedi 4 Mars
Mort de Jean-Christophe Averty : La télé publique ringarde d’avant ONPC, Plus Belle La Vie ou C à Vous est en deuil.
Vendredi 3 mars
Estrosi appelle à annuler le rassemblement du Troca et donne des leçons de morale à Fillon. Le genre de trucs qui t’arrivent quand tu fréquentes trop Maurice Szafran…
Jeudi 2 mars
L’actu politique commentée par Lénine, ça dépote plus que Joffrin ou Aphatie.
Mercredi 1er mars
Le PRG lance un ultimatum à Benoit Hamon. Les radicaux de gauche contre la gauche radicalisée?
Mardi 28 février
Porte parole de Benoit Hamon pendant les primaires, le groupie du CCIF Alexis Bachelay avait été viré de son poste pour ne pas trop fâcher les laïques du PS. Et pourtant sur toutes les antennes Bachelay se prétend toujours porte-parole du candidat. Qui croire, mazette ?
(NB : C’est le encore et toujours même Bachelay qui, dimanche aprèm, a réagi à la manif du Trocadéro en direct sur BFM TV en tant que porte parole d’Hamon)
François Fillon et son équipe sur le parvis du Trocadéro à Paris, mars 2017. SIPA. 00796298_000001
François Fillon et son équipe sur le parvis du Trocadéro à Paris, mars 2017. SIPA. 00796298_000001
Depuis Guy Debord on sait que la société du spectacle est sœur jumelle de la société de consommation.
Rares sont alors ceux qui ne vont pas à la soupe, si petite soit leur cuillère.
François Fillon a sans doute eu le tort de ne pas prendre assez vite la mesure exacte du vent qui souffle dans les voiles d’une civilisation désarrimée de ses fondements, dont les élus se mirent devant la glace des médias-spectacles. Il en est victime, quoi que l’on puisse penser de ses profits personnels, considérés bien subitement comme des indélicatesses justiciables, alors qu’elles ne furent que les fruits, largement répandus parmi les élus, du système en place. Et voilà le chrétien naïf, qui de reconnaître ses fautes, en devient le bouc émissaire désigné à la vindicte. Mais pourquoi donc, au nom de quelle peccabilité toute kierkegaardienne, n’a-t-il d’emblée refusé la pertinence des accusations et attaqué le Canard enchaîné en diffamation?
Un bien mauvais candidat à la « soumission »
Il ne reste plus à François Fillon que le courage dont il fait montre et qui le singularise d’une bien-pensance frileuse qui déborde son propre parti. Aussi sont-ils nombreux ceux qui désertent celui dont ils pensent qu’il les enfermerait dans un nouveau Massada au nom d’une « certaine idée de la France ».
C’est cette « idée de la France », symbole gaullien de la Résistance qu’il fera résonner au Trocadéro sous une pluie battante, et c’est au nom de cette même Résistance qu’il est le seul à dénoncer la montée de « l’islamo-fascisme. »
Un bien mauvais candidat à la soumission que les tenants d’une mondialisation égalitariste et asservissante tiennent pour négligeable.
Qu’est-ce qu’un écrivain, au bout du compte, sinon un masochiste ? C’est-à-dire quelqu’un qui rêve de s’écorcher vif sous les yeux de lecteurs qui se moqueront de lui ou regarderont ses pirouettes douloureuses avec un mépris teinté de condescendance, cet autre nom du goût petit-bourgeois et sa haine de la littérature à cause de la charge subversive, déstabilisante qu’elle porte en elle quand elle remplit son cahier des charges, qui n’est pas de distraire madame Bovary et monsieur Prud’homme mais de provoquer en eux le dégoût car celui qui dégoûte le bourgeois aura gagné son paradis, comme le remarque quelque part dans son Journal, le grand Léon Bloy, catholique furieux devant l’Eternel.
Autobiographie à l’os
A ce titre, le livre de Rob Roberge, Menteur, sous-titré Un mémoire fait de son auteur un écrivain puisque son masochisme très concret le poussait, entre autre, à se masturber adolescent en suspendant des poids à ses testicules ou à se faire fouetter par sa femme légitime avec qui il forme un couple parfait, ce qui est, on en conviendra, infiniment plus scandaleux que d’avoir recours à des professionnelles du gode-ceinture comme n’importe quel notaire de Montargis en goguette honteuse dans la capitale.
Rob Roberge était connu jusque là simplement des amateurs de romans noirs – on se souviendra de son Panne Sèche qui était aussi drôle que Menteur est un livre poignant, une autobiographie à l’os, écrite par fragments comme on parle des fragments d’une grenade à fragmentation dont le but est de vous blesser sans vous tuer car il y a des blessures plus difficiles à supporter que la mort. C’est sans doute pour cela que l’idée du suicide rôde dans Menteur de Roberge comme une tentation qui permettrait enfin de se libérer d’une souffrance qui semble être là depuis la naissance. On a parlé d’autobiographie avec Menteur, pas d’autofiction. L’autofiction est ce genre bâtard qui plait beaucoup parce qu’il ménage, derrière son apparente sincérité, la chèvre de l’aveu et le chou de la dissimulation. L’autobiographe ne triche pas. Il ne se met pas en scène. Il fait comme il peut avec les souvenirs qui veulent bien se laisser attraper. C’est la différence entre Christine Angot et Louis Calaferte et que Calaferte soit infiniment moins lu que Christine Angot suffit à rendre l’époque haïssable.
Drogué bipolaire
Rob Roberge est né en 1966. Il vit toujours, aux dernières nouvelles. C’est assez miraculeux. Ce petit môme du Connecticut est issu d’un couple de la middle-class américaine lui-même issu de grands-parents névrosés qui se tirent dessus et gardent un demi-siècle d’ordures dans leur maison. On pourra toujours après coup trouver toutes les métaphores possibles sur cette manie: inconscient refoulé, angoisse de la perte, culpabilité méphitique. Roberge, dans son livre, se garde bien de ce genre d’interprétations. Il est dans le fait brut, le rapport, le compte-rendu, le mémoire. Une maison pleine d’ordures, c’est juste une maison pleine d’ordures.
Très vite, Roberge se drogue bien qu’il soit assez vite diagnostiqué bipolaire. Il multiplie les commotions cérébrales et on lui explique vers les années 2000 que s’il continue, il va finir amnésique ou atteint de cette encéphalite chronique qui frappe les boxeurs ou les footballeurs américains. Alors, il se met à écrire Menteur qui nous fera naviguer de dates en dates sans ordre chronologique, par paragraphes qui vont de quelques lignes à quelques pages.
Parfois, ils se font échos et on espère une cohérence. Roberge, non, il espère juste ne pas perdre la boule avant d’avoir terminé. Alors il passe des années 70 aux année 2010 dans un va et vient constant. L’âge d’homme, aurait dit Leiris, autre autobiographe qui ne trichait pas, voisine avec le sordide paradis des amours enfantines. Il a sept ans quand sa meilleure copine d’école est assassinée. Il en a quarante quand il essaie de rouvrir l’enquête sans que la police ait trop envie de se bouger pour ce type dont on ne sait pas si c’est un dingue, un junkie ou un écrivain qui joue à l’occasion dans des groupes de rocks ou cachetonne dans des universités paumées à donner des cours d’écriture créative.
Chemin de croix
Et, toujours, beaucoup de défonce, de médocs, de sexe, d’errance, de poésie, de sordide, d’émerveillements brefs et cruels puisqu’ils laissent entrevoir que la vie aurait pu être meilleure. Seuls les idiots sont équipés pour respirer, disait Cioran. Il faut croire que Roberge n’est pas un idiot, quand on suit le rythme de sa narration sibilant comme la respiration d’un mourant. Et qu’il est en plus un écrivain hors pair, c’est-à-dire dont la sincérité n’est pas une excuse pour ne pas transcender un témoignage par le style.
Il suffit de le voir parler de son passage dans une cellule de dégrisement à Sarasota (Juillet 91), de son premier chagrin d’amour (Octobre 85), d’une cabane dans le désert (2009) où sur le point de se suicider, Roberge se contente d’écouter : « Le bruit que le monde fera sans toi. »
Il y a quelque chose d’un chemin de croix dans la vie de Roberge qui est né avec un défaut de fabrication qu’il n’a pas vraiment essayé de réparer, ou alors par l’écriture, mais un chemin de croix sans réelle rédemption, ce qui est assez rare dans la littérature américaine pour être signalé. Pourquoi plaindre alors cet alcoolique suicidaire, ce psychotique, cet homme perdu ? Mais qui vous dit qu’il cherche à être plaint ? Ou racheté ?
Ce que veut Roberge, c’est juste vous dire qu’il appartient à la même espèce que vous, et qu’il faudra bien, hypocrite lecteur, mon frère, l’admettre, que ça te plaise ou non, et lui tendre la main.
Menteur de Rob Roberge (traduction de Nicolas Richard), Gallimard.