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Russie-Qatar: les dessous d’un mariage de raison

poutine qatar syrie gaz
L'émir du Qatar et Vladimir Poutine. Sipa. Numéro de reportage : AP21845924_000005.

Quelques points de chronologie d’abord. Le 20 février, l’ambassadeur de Russie au Qatar, Nurmakhmad Kholov, a annoncé à l’agence russe Tass que « le Qatar investissait près de 2 milliards de dollars dans les activités de l’entreprise russe Novatek, plus important producteur indépendant de gaz de Russie ». Kholov a précisé que « la Russie et le Qatar ont réussi ces trois dernières années à obtenir de bons résultats en matière d’économie et d’échanges commerciaux grâce au travail conjoint de la commission intergouvernementale pour le commerce, l’économie, la science et la coopération technique » entre les deux pays. Avant de conclure : « Le Qatar exprime un grand intérêt pour les produits agricoles russes ainsi que pour les projets russes en matière de pétrochimie et de sources énergétiques, autant que dans le domaine de la construction ».

Un embryon de coopération militaire

Ceci est dans la droite ligne de la privatisation du géant public russe du pétrole, Rosneft, qui a eu lieu au début du mois de décembre dernier. L’Etat russe qui possédait 50% de Rosneft, première entreprise pétrolière mondiale, en a cédé 19,5% du capital au fonds d’investissement Glencore ainsi qu’au fonds souverain du Qatar (dans une proportion que l’on ignore) pour un montant de 10,5 milliards de dollars, qui doivent servir au renflouement du budget russe via l’entreprise publique Rosneftegaz. Précisons que le Qatar est lui-même majoritaire au sein du fonds Glencore.

Précisions enfin, pour illustrer cette « lune de miel » qu’au delà de l’énergie, un embryon de coopération militaire existe entre les deux pays. Le 6 septembre 2016, Moscou et Doha ont en effet signé un accord militaire après une visite du ministre qatari de la Défense, Khalid bin Mohammad Al Attiyah à son homologue russe Sergueï Choïgou, lors du Forum international militaire et technique de Moscou « ARMÉE-2016 ». Cet accord faisait suite à la rencontre, en mai de la même année, du vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov avec l’émir Tamim ben Hamad al-Thanin. « Nous avons signé un accord de coopération militaire avec la Russie, mais il ne comprend pas l’achat d’armes », a indiqué Saoud Bin Abdallah al-Mahmoud, Ambassadeur du Qatar à Moscou. Comme l’explique le site Opex360, « s’agissant d’éventuels contrats d’armement, rien n’est fermé du côté de Doha, le diplomate ayant assuré que son gouvernement examinerait cette ‘possibilité’ ». Dans ce nouveau contexte marqué par les progrès en matière de coopération énergétique, il n’est pas à exclure que des armes russes soient vendues au Qatar dans les deux ans, d’autant plus qu’elles ont, au grand dam de Doha, démontré toute leur efficacité en Syrie et que Moscou engrange déjà de précieux contrats d’armement dans la région (nous ferons un point d’ici peu sur ces contrats tous azimuts).

Une vieille discorde aggravée par la crise syrienne

Le passif entre Moscou et Doha est pourtant ancien. La Tchétchénie fut un premier motif de discorde. Au commencement de la décennie 2000, le Tchétchène Zelimkhan Iandarbiev, alors au Qatar, était accusé par la Russie de financer des rebelles tchétchènes liés à Al-Qaïda et d’avoir participé à l’organisation de la prise d’otages dans un théâtre moscovite en octobre 2002 qui s’était soldée par 129 morts. Mais Doha a refusé à la Russie son extradition. En février 2004, toujours en exil à Doha, Zelimkhan Iandarbiev trépassa après qu’une bombe placée dans sa voiture eut explosé. Comme l’explique le site Opex360, « les services russes (SVR et GRU) furent accusés d’avoir commis cet assassinat, qui sera, plus tard, à l’origine de la première loi anti-terroriste adoptée par l’Emirat. En tout cas, deux suspects de nationalité russe appartenant effectivement au GRU furent interpellés et jugés à Doha pour assassinat et trafic d’armes. Après avoir été torturés selon Moscou, les deux hommes furent condamnés à la prison à vie, avant d’être finalement transférés en Russie pour y accomplir leur peine. On y a perdu leur trace ».

La relation russo-qatarie se dégrade brutalement dès le début de la Guerre civile syrienne en 2011. Alors que la Russie joue des circonstances pour consolider son alliance avec le régime syrien (pour ne pas laisser les mains libres à Téhéran), et vole ouvertement à son secours en septembre 2015 en intervenant militairement (une première pour Moscou depuis l’invasion de l’Afghanistan en 1979), le Qatar, proche des Frères musulmans, est en fait dès le début de la Guerre syrienne à la manœuvre pour faire tomber le régime de Bachar Al-Assad et installer, en coopération avec les Turcs – eux aussi très liés aux Frères musulmans – et en concurrence avec les wahhabites d’Arabie Saoudite, un régime sunnite à Damas sous la forme d’un “Etat islamique”. Les Frères musulmans financent et arment les rebelles syriens (moins le Front al-Nosra, émanation wahhabite d’Al-Qaïda, qu’Ahrar al-Sham et la coalition du Front islamique, dominés par les Frères musulmans et parrainés par Doha et Ankara).

En 2012, alors que les Occidentaux pensent que le régime de Bachar Al-Assad va tomber en quelques semaines, le ministre qatari des Affaires étrangères Hamed Ibn Jassem aurait déclaré à l’ambassadeur russe auprès des Nations Unies : « Je vous mets en garde contre toute utilisation du veto sur la crise en Syrie; la Russie doit approuver la résolution, sinon elle perdra tous les pays arabes ». Mais l’intéressé, Vitali Tchourkine, qui vient de décéder brutalement, aurait alors rétorqué au Qatari : « Si vous me reparliez sur ce ton de nouveau, il n’y aurait plus une chose qui s’appelle le Qatar » avant de lancer directement au Premier ministre du Qatar : « Vous êtes ici au Conseil de sécurité en tant qu’invité, respectez-vous et reprenez votre taille initiale, d’ailleurs je ne m’adresserai plus à vous, je parle au nom de la grande Russie, et qu’avec les Grands ». Ces propos peu diplomatiques ont été bien sûr démentis par la Fédération de Russie, mais ils illustrent bien les certitudes de l’époque : les puissances sunnites du Moyen-Orient, fortes de leurs soutiens occidentaux, pensent alors réellement pouvoir parvenir à leurs fins en profitant des « Printemps arabes » pour écarter le très gênant Assad tandis que les Russes, cherchant à rattraper l’humiliation endurée en Libye – où ils n’ont pu empêcher les Occidentaux d’outrepasser leur mandat initial pour provoquer la chute du régime libyen et la fin terrifiante du Colonel Kadhafi -, se promettent alors de ne plus rien céder aux Occidentaux ou à leurs alliés du Golfe, tant sur le terrain diplomatique, en dégainant leur veto au Conseil de Sécurité que sur le terrain militaire, en volant directement à la rescousse d’Assad dans sa guerre contre-insurrectionnelle l’opposant aux « rebelles » syriens.

Doha prend acte de la domination russe

Sur fond de crise syrienne, mais aussi de guerre du pétrole et du gaz, il faut convenir qu’aujourd’hui, en concluant ces accords avec Moscou, le Qatar, à l’instar de la Turquie l’été dernier, prend acte de la domination stratégique russe sur la région et « va à Canossa », tandis que Moscou consolide son approche diplomatique éminemment pragmatique et basée sur du « win-win » consistant à parler à tous – même à ses adversaires voire à ses ennemis – et à trouver avec chacun des bases d’accord diversifiées permettant d’exercer un effet de levier sur d’autres partenaires-concurrents (en l’espèce sur Téhéran qui ne peut que s’inquiéter fortement de l’actuel rapprochement Moscou-Doha)

La prophétie qatarie, partagée à l’époque par bien des analystes occidentaux – « vous allez voir, en protégeant Bachar Al-Assad, les Russes vont se mettre à dos tous les pays de la région, particulièrement les puissances sunnites, et ils s’enliseront en Syrie comme les Soviétiques (ou les Américains…) en Afghanistan » – ne s’est pas révélée exacte. Contrairement à la France, qui, seule contre tous, semble encore vouloir pousser en Syrie les rebelles contre le régime – il faut lire la passionnante enquête de Georges Malbrunot du Figaro sur ce point –, les Qataris, comme les Turcs, ont pris acte de leur échec pour déstabiliser le régime de Bachar Al-Assad et souhaitent désormais exercer leur influence autrement sur la région. Si le processus d’Astana n’a pas encore porté ses fruits politiques, il y a fort à parier que les Turcs, mais aussi les puissances du Golfe, font tout pour disposer en Syrie d’une zone d’influence qui comporte la région d’Idleb (aujourd’hui aux mains des rebelles, essentiellement djihadistes) mais aussi la région de l’extrême Nord du pays, symbolisée par la ville d’Al-Bab, récemment reprise à l’Etat islamique, où l’Armée turque aidée des rebelles syriens occupe, dans le cadre de l’opération « Bouclier de l’Euphrate », un espace stratégique et pourrait souhaiter s’étendre plus au sud vers Raqqa, moins au détriment du régime syrien (les Russes n’accepteraient pas) qu’au détriment des Kurdes du PYD, qui servent encore une fois, dans l’histoire du Levant, de variable d’ajustement régionale à l’usage des Russes comme des Américains… Une telle influence sunnite en Syrie ne gênerait d’ailleurs pas Moscou qui, contrairement à Damas ou Téhéran, ne souhaite pas un contrôle unitaire de l’ensemble de la Syrie. La Russie pourrait se satisfaire d’une solution fédérale avec une Syrie utile alaouite protégeant les intérêts stratégiques russes (base navale de Tartous et aérienne de Hmeimim).

Pour comprendre les raisonnements russe, turc et qatari, il faut s’intéresser aux enjeux gaziers et pétroliers. Non que la Syrie soit un producteur important d’hydrocarbures. Les réserves onshore au Nord et à l’Est du pays n’ont rien d’exceptionnel. Quant aux possibles réserves off-shore, elles se situent au large de Lattaquié, sous contrôle des Alaouites : les sociétés russes placent déjà leurs pions pour les exploiter ultérieurement. L’enjeu est moins dans la production d’hydrocarbures que dans le transport d’hydrocarbures des riches régions du Moyen-Orient (Iran, Qatar, Arabie Saoudite) vers l’Europe. Pour le dire en une phrase, les puissances sunnites, en s’alliant aux Occidentaux, pensaient pouvoir doubler les Russes dans l’approvisionnement en hydrocarbures du Sud de l’Europe avec la Turquie servant de « hub » énergétique à cette opération d’envergure. Une Syrie sous contrôle sunnite aurait facilité un tel projet… et introduit une sévère concurrence pour les Russes sur le marché européen des hydrocarbures. Mais ce rêve sunnite a vécu. Le 9 août dernier, le président turc Recep Erdogan qui, pour asseoir son pouvoir autocratique, a besoin de l’influence russe pour contrebalancer celle des Américains, est lui aussi « allé à Canossa » en rencontrant Poutine à Saint-Pétersbourg (cf. l’excellente analyse de Jean-François Colosimo dans une interview au Figaro). Le lendemain, Vladimir Poutine se rendait à Istanbul et les deux présidents relançaient le projet de gazoduc « Turkish Stream », qui permet aux Russes de passer par la Turquie (et de contourner l’Ukraine !) pour vendre du gaz à l’Europe via le sud du continent. En investissant dans Rosneft et dans Novatek, les Qataris comprennent à leur tour qu’ils ne peuvent avoir sérieusement accès au marché européen sans l’aval de Moscou. Une aubaine financière pour le président russe friand de l’argent qatari pour assainir ses finances publiques et réduire le déficit public du pays (même si la dette publique russe n’atteint que 20% du PIB quand la nôtre frôle les 100%…).

Russie, Iran et Qatar ont 50% du gaz mondial

Je prends la liberté de citer longuement le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel qui résume parfaitement, dans Atlantico, la nouvelle donne géostratégique : « Trois pays – la Russie, l’Iran et le Qatar – possèdent 50% des réserves mondiales de gaz naturel. Les trois sont désormais alliés économiquement et stratégiquement, ce qui marque l’échec de la stratégie de l’Union européenne de diversification de ses sources d’approvisionnement de gaz naturel inspirée et voulue par les Etats-Unis et l’Otan. En effet, la Russie est déjà le premier fournisseur de l’Union européenne avec 40% des importations, qui représentent 20% de la consommation totale de gaz de l’Union européenne. Compte tenu de la hausse de la consommation dans l’Union européenne et de l’épuisement du gisement gazier en Mer du Nord, cette dépendance énergétique de l’UE vis-à-vis de la Russie devrait fortement s’accroître dans les prochaines années. La Commission européenne estimait en effet que, d’ici 2040, 70% des besoins énergétiques de l’UE devraient être assurés par les importations, contre 50% aujourd’hui. Cette dépendance était inacceptable pour les stratèges américains pour lesquels la création d’une Eurasie annoncerait la fin de leur suprématie mondiale et l’arrivée d’un troisième grand acteur sur la scène mondiale qui perturberait leur tête-à-tête d’adversaire-partenaire avec la Chine.Pour les stratèges américains et les atlantistes européens, le Qatar, avec 24300 milliards de m3 de réserves prouvées qui lui assurent 154 ans de production au rythme actuel, était la solution. A condition toutefois de construire un gazoduc, car la liquéfaction et le transport en bateau via le détroit d’Ormuz et le canal de Suez rendaient le gaz qatari non concurrentiel avec le gaz russe. Selon des informations du journal libanais Al-Akhbar publiées en 2012, les Qataris avaient établi un plan, approuvé par l’administration Obama et l’UE visant à construire un gazoduc vers l’Europe via la Syrie. Ce gazoduc terrestre aurait traversé l’Arabie Saoudite, puis la Jordanie, en évitant l’Irak pour arriver à Homs en Syrie, d’où il aurait bifurqué dans trois directions : Lattaquié sur la côte syrienne, Tripoli au nord du Liban, et une troisième branche via la Turquie vers l’Europe. Mais Bachar El-Assad refusait d’autoriser ce transit ».

J’avais moi-même publié un article dans la Revue des Affaires sur les enjeux énergétiques de la Guerre de Syrie. Ce que j’entrevoyais commence de se réaliser et nous voyons les prémisses d’une politique énergétique moyen-orientale directement pilotée par Moscou. Alors qu’avant 2011, deux projets de gazoducs entraient en concurrence – un “tracé chiite” permettant d’exporter le gaz iranien via la Syrie et un “gazoduc sunnite” permettant d’exporter le gaz qatari via la Turquie – la Russie a joué un jeu à la fois ferme (via ses Soukhoï…) et souple (en ne fermant pas la voie d’une influence sunnite dans une future Syrie fédérale) de sorte à devenir le pivot central et l’honest broker du Levant pour que le gaz tant iranien que qatari transite vers l’Europe sans déposséder Moscou via le futur gazoduc russo-turc Turkish Stream, la Syrie marquant dans ce périple gazier une étape essentielle.

La Russie, acteur de coordination et de médiation

Quid de la suite ? Tandis que la Guerre de Syrie commence de se stabiliser avec une zone chiite formée par la Syrie utile et une percée vers l’Est à Deir Ezzor, une zone sunnite et une zone kurde servant de levier à l’influence croisée américano-russe, des compromis politiques pourraient être trouvés peu à peu à Astana où les véritables négociations de paix devraient supplanter celles de Genève sur le fond du dossier. Dans le même temps, une coordination des différents acteurs régionaux (Iran, Turquie, Qatar, Arabie Saoudite) se matérialise sous les auspices de la Russie qui négocie parallèlement son action à un niveau supérieur de gouvernance avec les Etats-Unis, eux-mêmes désireux de conserver leur « leadership from behind » – en matière de non-interventionnisme, Trump pourrait paradoxalement agir en continuité avec la politique de B. Obama -, et avec la Chine qui, elle, devrait jouer à l’avenir un rôle essentiel au Moyen-Orient via son projet de « Nouvelle route de la Soie ». Un projet pharaonique qui constitue l’armature de ce que je nommerais le « pivot vers l’Ouest » chinois en miroir du « pivot vers l’Est » américain.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Caroline Galacteros.

Affaire Fillon: peut-on avoir confiance en la justice?

Eliane Houlette, 2014. SIPA. 00677791_000020

Je ne suis pas d’accord avec les commentaires vertueux sur l’honorabilité inconditionnelle de la justice de notre pays. Pour ma part, je ne lui fais guère confiance.

Beaucoup de juges sont anormalement politisés, bien au delà de l’engagement naturel de chacun. L’épisode du « mur des cons » est significatif, notamment parce que la secrétaire du syndicat en question n’y voyait rien d’aberrant et s’indigna d’être poursuivie.

Beaucoup de juges sont, sinon corrompus, du moins dépendant des réseaux. En province, ce sont les cercles de notabilité, les clubs, la maçonnerie; à Paris, c’est le monde de la mondanité (je me souviens des propos d’un mien avocat: « venez à ma remise de décoration, vous verrez ceux qui seront amenés à vous juger » – sic!).

Indépendance et compétence ?

La pratique des fuites dans la presse est devenue insupportable et l’argument de prétendus contre-feux allumés par les juges contre la parole médiatique des avocats ne vaut pas. On pourrait en effet poursuivre les avocats qui abusent de leur prétendue « déontologie » – si on n’était pas en connivence avec eux.

La compétence des juges est souvent discutable, pas forcément parce qu’ils sont tous incompétents mais parce que beaucoup ne s’y retrouvent plus dans une législation proliférante et contradictoire. Je me souviens aussi des propos de deux juristes membres du jury d’admission à l’Ecole nationale de la magistrature: « les 20 premiers sont remarquables, ensuite c’est passable mais la queue de classement est effarante… »

L’indépendance des magistrats est une bonne blague quand on connaît le système des promotions.

L’impunité quasi complète des magistrats quand on voit les sanctions prises par le Conseil supérieur de la magistrature est aussi une bonne blague, mais moins drôle.

Je continue à penser que la diligence des magistrats à traiter l’affaire Fillon est suspecte. On attendrait la même diligence dans des cas un peu plus lourds – le montage fiscal Seillière-Wendel date de 2007 et n’est toujours pas venu au jugement…

La France n’est pas un open space

Emmanuel Macron Houria Bouteldjia colonisation de Gaulle Algérie identité
Conférence d'Emmanuel Macron à la New York University, 5 décembre 2016

Macron et la culture

Emmanuel Macron veut en finir avec le vieux clivage droite/gauche et rassembler autour de lui les progressistes, à quelque camp qu’ils appartiennent, contre les conservateurs de tous bords. Qu’est-ce que le progrès pour l’homme qu’Alain Minc, Pierre Bergé, Jacques Attali et Xavier Niel voudraient nous voir élire ? C’est multiplier les start-up, ubériser le marché du travail, faciliter les trajets en autocar, développer dans les banlieues le désir d’être milliardaire et autoriser, pour stimuler la consommation, la pose de panneaux publicitaires dans les villes de moins de 10 000 habitants.

Il y a quelques jours à Lyon, ce progressisme s’est enrichi d’une dimension culturelle. Macron a dit ceci : « Et notre culture ne peut plus être une assignation à résidence identitaire : il n’y a pas la culture des uns et la culture des autres. Il n’y aurait pas cette formidable richesse française qui est là, dont on devrait renier une partie. Il n’y a d’ailleurs pas une culture française, il y a une culture en France. Elle est diverse, elle est multiple. Et je ne veux pas sortir du champ de cette culture certains auteurs, musiciens, artistes, sous prétexte qu’ils viennent d’ailleurs. » Les conservateurs défendent la culture française, les progressistes célèbrent la culture en France. Autrement dit, pour ceux qui se retrouvent sous cette bannière, la France n’est plus une histoire, la France n’est plus même un pays, c’est un pur espace. L’espace-France accueille la diversité et sur cette diversité des goûts, des pratiques, des musiques, des origines, nulle antériorité ne saurait prévaloir, nulle hiérarchie n’est en droit de s’exercer. Tout est égal et puisque tout est différent, tout est pareil.

A lire aussi >> Macron, prophète de bonheur: l’homme qui voulait plaire à tout le monde

De « français » à « en France », il y a la distance qui sépare une nation d’une société multiculturelle. Au nom du progrès, Emmanuel Macron nous invite à franchir ce pas. Au lieu de s’inquiéter de la désintégration française qui se produit sous nos yeux, il l’accompagne, il la conceptualise, il en[access capability= »lire_inedits »] recouvre la violence par l’éloge du multiple. Au lieu de proposer la reconstruction de l’école en ruine autour de la transmission d’un grand héritage, il dépouille nos classiques de leur aura et les noie dans la masse. Le divertissement dicte sa loi, l’immigration dicte sa loi, et le progressisme macronien cède en donnant à toutes ces redditions l’apparence de l’abnégation. Comme les auteurs de l’Histoire mondiale de la France, il boute la France hors de France pour ne pas entraver les processus en cours, et comme eux, il s’enchante de son ouverture, de sa bonté, de son hospitalité. Ce sont les lâches qui, autrefois, capitulaient, ce sont maintenant les progressistes et les érudits généreux.

La veille ou l’avant-veille du grand discours d’Emmanuel Macron, la tour Eiffel, qui tend de plus en plus à devenir une vitrine politico-publicitaire, s’est illuminée, et on a vu apparaître en lettres blanches ces mots énigmatiques : « Made for sharing » (« Fait pour être partagé »). Cette « scrapline », comme on dit aujourd’hui, est le slogan de la campagne que mène la Ville de Paris pour l’organisation des jeux Olympiques de 2024. Il vient d’être déposé mais il n’est pas, lui-même, de la première jeunesse. Il a déjà été utilisé en Angleterre par des confiseurs-chocolatiers, et repris aux États-Unis par Burger King pour lancer une pizza géante à découper. Pourquoi un tel choix ? Réponse de la directrice de la marque et du contenu : cette idée de sharing « synthétise l’ADN de notre projet au cœur de la ville-monde qu’est Paris ». Le progressisme atteint ici son apogée. Dans l’espace de la diversité qu’est devenue la France et dans la ville-monde que devient Paris, on ne voit pas pourquoi le français, cette survivance vernaculaire, devrait garder sa prééminence. Il faut une langue globale, et la seule qui puisse prétendre à cette fonction, c’est l’anglais. Je rappelle qu’Emmanuel Macron, invité il y a peu par l’université Humboldt de Berlin, s’est exprimé dans cette langue globale devant son auditoire. Et c’est un Québécois, Mathieu Bock-Côté, qui y a trouvé à redire.

Si rien ne vient déranger les plans de la providence, Emmanuel Macron sera le prochain président de l’espace-France. Et en faisant de la diversité la valeur suprême, il réalisera le prodige d’accélérer à la fois la division et l’uniformisation en cours. Un autre scénario aurait pu avoir lieu avec François Fillon. Mais le Penelopegate risque bien d’être fatal à celui-ci. Il a déjà été condamné par le tribunal médiatique. Et comme il dénonce ce tribunal, la condamnation s’aggrave. On ne critique pas les médias dans nos démocraties. On ne s’indigne pas de voir Le Canard enchaîné feuilletonner ses révélations pour des raisons commerciales. On se réjouit de ne plus être dupe de la vertu de M. Fillon. Ainsi abandonne-t-on la politique pour la morale ou, plus exactement, la morale politique pour les seules exigences de la morale privée. La morale politique, c’est le souci du monde. C’est l’effort pour rendre le monde habitable. L’habitabilité est son grand critère. Et au regard de ce critère, l’opposition des progressistes et des conservateurs n’a aucun sens. Il y a, pour que le monde soit un séjour humain, des progrès qui s’imposent et des choses qu’il faut savoir garder et transmettre. Voilà ce que Macron ignore car ce n’est pas l’habitabilité qu’il vise, c’est la fluidité. Et, ironie suprême, la culture française deviendra le repoussoir de ce programme inquiétant si, François Fillon n’ayant pas été assez vertueux, Marine Le Pen se retrouve seule à la défendre sur la scène politique.

Macron et l’histoire

Le moins qu’on puisse attendre d’un candidat à la magistrature suprême, c’est la cohérence, la responsabilité et le respect dû à la vérité historique. Emmanuel Macron, qui est pourtant un intellectuel, qui a fait partie du comité de rédaction de la revue Esprit, qui a travaillé avec Paul Ricœur, vient de manquer à ces trois exigences. Dans un entretien donné au Point en novembre 2016, il avait évoqué les « effets positifs » de la colonisation. « En Algérie, il y a eu la torture mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes. C’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie. » Un journaliste de la télévision algérienne a demandé des explications à Macron et voici sa réponse : « Je pense qu’il est inadmissible de faire la glorification de la colonisation […] La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. »

En première page de son édition datée du 17 février, Le Monde écrit que la déclaration d’Emmanuel Macron a suscité de vives critiques « à droite et à l’extrême droite ». Comme s’il fallait, pour s’offusquer des propos du candidat en marche, être un nostalgique de l’Empire français. Comme si la gauche, héritière des luttes anticoloniales, ne devait rien trouver à redire à une approximation aussi monstrueuse. Comme si le combat politique exigeait de sacrifier la nuance et les distinctions élémentaires. Claude Liauzu, historien très engagé à gauche, nous avait pourtant alertés dès 2005 : « De plus en plus nombreux, les spécialistes s’inquiètent de la propension qui gagne le métier à réduire l’histoire à un procès ou en faire un instrument idéologique. Confondre coloniser et exterminer, cela n’ajoute rien à la critique, au contraire. Ce schématisme ne permet guère de progrès scientifiques. » Coloniser, exterminer, c’est le titre d’un ouvrage d’Olivier Le Cour Grandmaison paru en 2005. Tandis que les plus vieux lâchement se taisent, les journalistes trentenaires et quarantenaires du Monde et de Libération se conduisent en bons élèves de l’école post-républicaine. Ils sont les purs produits d’un enseignement de l’histoire à la Boucheron et à la Le Cour Grandmaison que nul scrupule, que nulle probité intellectuelle n’arrête quand il s’agit de souligner les failles et les fautes de la France dans son rapport à l’altérité. Cet enseignement n’expose pas la complexité, il fustige le Mal. Macron a le même âge que les journalistes ainsi formés, il a donc tout naturellement suivi cette pente. Et il s’est fait ainsi le complice du régime algérien qui cherche à détourner l’attention de ses turpitudes et de son échec cuisant à assurer à son peuple une vie décente, malgré les rentes pétrolières et la rente gazeuse, par une condamnation de plus en plus obsessionnelle et délirante de la période coloniale. Par la même occasion, Macron a envoyé un message de soutien aux enfants de l’immigration postcoloniale, comme aiment à dire les sociologues, qui regardent la France avec une mentalité de créancier : elle leur doit réparation et ils ne lui doivent rien. Dans son livre effrayant paru aux éditions La Fabrique Les Blancs, les juifs et nous, Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, écrit : « La Shoah ? Le sujet colonial en a connu des dizaines. Des exterminations ? À gogo. » À tous ceux qui pensent comme elle, Emmanuel Macron demande de voter pour lui. Il s’adresse à ces électeurs potentiels et il leur dit que le ressentiment qu’ils éprouvent a sa place dans la diversité française.

Si les journalistes avaient un sens moral aussi développé qu’ils le prétendent, ils jugeraient cette affaire Macron bien plus grave que le Penelopegate. Certes, il n’est pas convenable de garder pour soi et pour les siens son enveloppe parlementaire mais s’affranchir des contraintes de l’objectivité et de la précision historique, aggraver la fracture française en donnant quitus à une francophobie de plus en plus militante et s’aplatir pour finir devant un pouvoir cynique, corrompu et manipulateur, c’est tout de même autre chose. Emmanuel Macron est, comme le dit Marcel Gauchet, « porteur d’une vision économique du monde ». Quand il s’y tient, il laisse échapper l’essentiel. Quand il en sort, il déraille. Et quand il veut se rattraper, il déraille encore. Souhaitant, sans rien renier de ses propos, mettre du baume au cœur des pieds-noirs qu’il a pu blesser, il a dit sur un ton grave : « Je vous ai compris » – soit la formule même que leur avait servie le Général de Gaulle après avoir décidé de faire exactement le contraire de ce qu’ils attendaient de lui. Si j’étais la France, je ne confierais pas mon destin à cet homme-là.[/access]

La seule exactitude

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Et si la présidentielle était reportée?

fillon election conseil constitutionnel degaulle
Conférence de presse de François Fillon. Numéro de reportage : AP22020960_000001.

Mercredi 1er mars 2017, début du carême. En bon chrétien, François Fillon entame son chemin de croix. Il annonce publiquement qu’il est convoqué par un juge d’instruction le 15 mars prochain «aux fins de mise en examen ».

Cela tombe bien, c’est exactement entre le 10 mars et le 17 mars que le Conseil constitutionnel peut décider de reporter l’élection !

« Violation de l’Etat de droit », « assassinat politique », les accusations portées à l’encontre de la justice sont particulièrement violentes. La rapidité de la procédure a en effet de quoi surprendre. A peine un mois s’est écoulé entre l’ouverture d’une enquête par le parquet national financier (en principe compétent « dans les affaires qui sont ou apparaîtraient d’une grande complexité ») et la décision d’une convocation aux fins de mise en examen.

L’éventualité d’une mise en examen du candidat LR  (opportunément ?) programmée à deux jours de la date limite du dépôt des candidatures, alourdit le climat délétère qui règne depuis plusieurs semaines sur la vie politique française.


Présidentielle : François Fillon annonce qu’il… par journalsudouest

Les temps judiciaire et politique se marient décidément aussi bien que l’huile et le vinaigre.

Le débat public n’existe plus, la démocratie est prise en otage par les affaires, l’ambiance est étouffante, lourde, pesante et, pour reprendre un terme à la mode, particulièrement « nauséabonde ».

Il reste 40 jours à tenir, ce qui est dans la moyenne pour un calvaire. Imagine-t-on François Fillon mis en examen ? La Constitution ne l’a pas imaginé. Aucune disposition juridique n’a prévu le cas dans lequel un candidat déclaré à une élection présidentielle ferait l’objet d’une procédure judiciaire. Alors tachons de faire preuve d’imagination.

L’esprit de la Vème République, c’est celui de la rencontre entre un homme et le peuple souverain. En principe, aucun juge ne vient tenir la chandelle.

François Fillon peut-il être candidat ? Moralement, c’est à lui seul de répondre. Mais juridiquement, il ne peut pas être empêché de concourir.

Dans l’histoire de la Vème République, deux événements majeurs ont contribué à faire évoluer le régime juridique de l’élection du président de la République.

22 août 1962 : l’attentat manqué du Petit Clamart

Un commando fait feu sur la DS du Général de Gaulle alors en route pour l’aérodrome de Villacoublay. 187 balles sont tirées, 14 atteignent la DS présidentielle et, miraculeusement, les quatre occupants du convoi (le président de la République et son épouse Yvonne de Gaulle, leur gendre le colonel Alain de Boissieu et le chauffeur Francis Marroux) en sortent indemnes.

Bastien-Thiry, condamné à mort, n’a pas été gracié. L’une des raisons du refus de grâce aura été celle de la mise en danger de la vie d’autrui. Aucune précaution ne fut prise par le commando pour protéger les riverains du Petit Clamart. Si le président de la République s’en est miraculeusement sorti, l’attentat aurait pu coûter la vie à une famille innocente. Au moment du passage du convoi présidentiel, un véhicule comprenant une famille circulait sur l’autre sens de la chaussée et se retrouva au beau milieu de la fusillade. Son conducteur fut blessé au doigt. Il s’appelait Monsieur Fillon.

La famille Fillon s’était ainsi retrouvée au cœur d’un événement qui allait bouleverser l’histoire de l’élection du président de la République.

Avant 1962, le président de la République était élu par des grands électeurs. En réaction politique à l’attentat manqué, le Général de Gaulle proposa au peuple français, par la voie du référendum, une réforme visant à soumettre l’élection du Chef de l’Etat au suffrage universel direct.

Depuis 1965, le président de la République est désigné directement par le peuple souverain.

2 avril 1974 : le décès du président Pompidou

Georges Pompidou est le premier chef d’Etat  à disparaître en cours de mandat sous la Vème République. Il n’est pas cependant le premier président de la République à décéder durant l’exercice de ses fonctions. Le président Félix Faure mourut le 16 février 1899 à l’Élysée et les circonstances de son décès passèrent à la postérité sous la formule célèbre de Clemenceau : « il a voulu vivre César, il est mort Pompée ».

La disparition du président Pompidou amena le pouvoir constituant à réfléchir à l’éventualité du  décès d’un candidat à l’élection présidentielle. Depuis l’entrée en vigueur de la loi constitutionnelle n° 76-527 du 18 juin 1976, l’article 7 de la Constitution envisage les hypothèses de décès ou d’empêchement d’un candidat à l’élection présidentielle :

– Si, dans les sept jours précédant la date limite du dépôt des présentations de candidatures, une des personnes ayant, moins de trente jours avant cette date, annoncé publiquement sa décision d’être candidate décède ou se trouve empêchée, le Conseil constitutionnel peut décider de reporter l’élection.

– Si, avant le premier tour, un des candidats décède ou se trouve empêché, le Conseil constitutionnel prononce le report de l’élection.

Deux cas de figure sont donc envisagés. Le premier dans les sept jours précédant la date limite du dépôt des présentations de candidatures, soit pour cette année du 10 au 17 mars, le second avant le premier tour, soit entre le 17 mars et le 23 avril prochain.

Dans le premier cas, le Conseil constitutionnel peut décider de reporter l’élection, il dispose d’un choix. Dans le second cas, il ne dispose d’aucun libre arbitre. Si un candidat décède ou est empêché, il est tenu de prononcer le report de l’élection.

Quelles sont les conditions pour que le Conseil constitutionnel reporte l’élection ?

Entre le 10 et le 17 mars

Avant la date limite de dépôt des candidatures, il n’y a pas de candidat. Il n’existe que des « personnes ayant annoncé publiquement leur décision d’être candidate ». Les candidatures relèvent officiellement de l’intention, elles ne sont pas encore jugées par le Conseil constitutionnel. Si un des candidats déclarés décède ou est empêché, alors le Conseil constitutionnel pourra décider de reporter l’élection.

Cette liberté qui lui est offerte de décider de reporter ou non l’élection se comprend pour une raison simple.

Prenons le cas d’un petit candidat qui a officiellement déclaré qu’il briguerait la magistrature suprême, celui dont on dit communément qu’il fait une candidature de témoignage et dont on sait pertinemment qu’il ne dispose d’aucune chance de recueillir les 500 parrainages.

S’il venait à décéder ou à être empêché, alors le Conseil constitutionnel n’est pas contraint de reporter l’élection pour une personne qui n’aurait en tout état de cause pas concouru.

A l’inverse, si par exemple le 15 mars prochain, le candidat de la droite et du centre venait à être empêché, le Conseil constitutionnel pourrait décider de reporter l’élection.

Toutefois, notons que selon le texte constitutionnel, le décès ou l’empêchement doit survenir la semaine précédant la date limite de présentation des candidatures. Si l’événement survient huit ou dix jours avant, le Conseil constitutionnel ne peut rien faire.

Fort heureusement, la convocation tombe le 15 mars !

Entre le 17 mars et le 23 avril

Après la date limite, il n’y a plus de candidats déclarés, mais uniquement des candidats à égalité. Le régime est alors le même pour tous, et, en cas de décès ou d’empêchement de l’un d’entre eux, alors le Conseil constitutionnel n’a plus le choix. Il doit prononcer le report de l’élection.

Après le 23 avril

Si le décès ou l’empêchement d’un des deux finalistes survient entre les deux tours, alors le Conseil constitutionnel annule les opérations électorales et de nouvelles élections sont organisées.

Une mise en examen n’est pas un cas d’empêchement au sens de la Constitution. Sauf si le Conseil constitutionnel décide de faire jurisprudence…

Le pouvoir du juge constitutionnel de reporter l’élection est limité aux cas de décès et d’empêchement. Il y a donc lieu de considérer que si ces deux cas produisent juridiquement des effets analogues, c’est qu’ils doivent être compris comme correspondant tous deux à une situation identique, celle dans laquelle, physiquement, il n’est pas possible pour une personne d’exercer la fonction de président de la République.

Evidemment, le Conseil constitutionnel dispose de la liberté reconnue aux juges pour interpréter les textes et aucune autorité supérieure ne pourrait contredire son choix. Il pourrait ainsi décider de considérer qu’une mise en examen constitue un cas d’empêchement.

Mais gageons qu’il ne le fera pas. Il n’appartient pas au Conseil constitutionnel de juger de la valeur éthique ou morale d’un candidat. Seule la conscience du candidat puis le vote du peuple souverain permettront de résoudre la question.

Le juge, fût-il constitutionnel, ne peut connaître que des questions de droit. Pour la morale ou pour l’éthique, il appartient aux citoyens d’en juger.
L’empêchement visé à l’article 7 de la Constitution ne vise que des cas qui rendraient le candidat physiquement inapte à exercer la fonction (maladie, disparition, accident, aliénation, attaque cérébrale,…).

L’empêchement n’étant pas défini par la Constitution, l’ambiguïté du terme laisse certains penser que la procédure prévue à l’article 7 de la Constitution pourrait être utilisée à l’encontre du candidat Fillon.

Aussi, le terme d’empêchement s’avère-t-il proche de l’impeachment américain, procédure permettant de destituer un président en exercice ayant commis des manquements incompatibles avec l’exercice de son mandat.

Mais en France, le terme d’empêchement a un sens. Et pour en cerner les contours, on s’intéressera alors au statut du président de la République.

S’agissant du chef de l’Etat, on remarque qu’il peut à la fois faire l’objet d’une procédure de destitution et être victime d’un empêchement. On définira donc l’empêchement par opposition à la destitution.

Aux termes de l’article 68 de la Constitution, le président de la République peut être destitué en cas de manquements incompatibles avec l’exercice de son mandat. La destitution est prononcée par le Parlement réuni en Haute Cour. Prononcée par le Parlement, la sanction revêt une dimension politique.

La destitution du président de la République suppose la réalisation d’un manquement incompatible avec l’exercice du mandat. Par définition, il est porté une appréciation de nature subjective sur le comportement du président de la République. Des faits présentant un caractère pénal, la révélation d’un passé trouble pourraient constituer de tels manquements.

Hormis dans la série Baron Noir, cette procédure n’a jamais été mise en œuvre, alors même que deux périodes de cohabitation auraient pu le permettre. En 1986, il avait été envisagé de renvoyer François Mitterrand devant la Haute Cour pour son refus de signer les ordonnances. En 2000, Arnaud Montebourg proposa d’y renvoyer Jacques Chirac en raison des révélations des affaires liées à la Mairie de Paris.

Dans ces deux cas, il n’avait pas été envisagé de déclarer le président de la République empêché. Lorsqu’on reproche au président de la République d’avoir des casseroles, on songe à le destituer, on ne constate pas son empêchement.

A l’inverse, l’article 7 de la Constitution prévoit un cas de vacance ou d’empêchement du président de la République. Ce cas de figure est intervenu à deux reprises sous la Ve République, après la démission du Général de Gaulle et après le décès du président Pompidou.

Dans la Constitution, il est écrit que le Conseil constitutionnel constate l’empêchement. Ainsi, l’empêchement doit donc être entendu comme correspondant à une situation objective, un constat, celui dans lequel la santé du président de la République serait altérée.

Le terme d’empêchement ayant été introduit dans la Constitution après le décès du président Pompidou, cela révèle donc l’intention du pouvoir constituant de prévoir une situation dans laquelle la maladie ou l’aliénation emporterait un candidat et non des affaires judiciaires.

Une mise en examen, des casseroles, une moralité peu exemplaire ou le passé judiciaire trouble d’un candidat ne constituent donc nullement des circonstances qui devraient amener le Conseil constitutionnel à décider de reporter l’élection.

Mais toute décision du Conseil constitutionnel étant sans appel, les sages de la rue de Montpensier demeurent libres, si la situation les contraignait à interpréter le texte comme ils l’entendent.

Dans cette hypothèse, ils feraient alors jurisprudence, au détriment de l’esprit de notre Constitution.

De Macron à Podemos, les mirages de la société civile

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Emmanuel Macron, Pablo Iglesias et Alexis Tsipras. Photos: Eduardo Munoz Alavarez ; Sipa. Numéro de reportage :00792983_000008. Sipa. Numéro de reportage : 00777706_000003.

La société civile est aujourd’hui parée de toutes les vertus qu’aurait perdues le monde politique. Ses membres – auto-désignés – sont flattés par les médias tandis que les élus sont censés cumuler (en plus de leurs mandats) malhonnêteté, incompétence et clientélisme ! Qui appartient d’ailleurs à la « société civile » ? Celui qui n’a jamais été élu et qui candidate ? Par définition, c’est le cas, au départ, de tous les élus ! Celui qui s’affranchit des partis politiques alors que la Constitution (article 4) reconnaît leur rôle et définit les conditions de leur légalité (« le respect de la souveraineté nationale et de la démocratie ») ? Le chef d’entreprise, le « zadiste », le « pétitionnaire », le chanteur, le public d’On n’est pas couché ?

La réalité est simple : est aujourd’hui baptisé membre de la société civile celui qui conteste la démocratie représentative mais cherche à peser sur la vie politique ou… à se faire élire, en enfilant le manteau de la probité et de la compétence !

Les avatars de la « société civile »

Quelques exemples étrangers illustrent pourtant les avatars de la « société civile » : le maire de Rome, issu du Mouvement 5 étoiles, apôtre de la transparence et de la sobriété, est embourbé depuis son élection dans des affaires de corruption, de conflits d’intérêts et de cupidité de son équipe.

En Grèce, le chantre de l’insurrection populaire, Alexis Tsipras, s’est finalement couché devant les exigences du FMI et de la Commission européenne. Les « Indignés » espagnols de Podemos ont perdu les élections. Le « Printemps » tunisien des libertés a ouvert les portes de la présidence à un islamiste puis à un très vieil homme.

Qu’est-ce qu’apporte la société civile en France ? Beaucoup à travers les associations, viviers de générosité ; mais le bénévolat s’essouffle quand il ne meurt pas de vieillesse. Son bilan est plus contrasté en politique : Simone Veil était inconnue du grand public quand elle a été nommée en 1974 ministre de la Santé. Puis elle s’est fondue dans le moule. Coluche ? Soutenu par le promoteur du « mouvement social » Pierre Bourdieu, il s’est effondré. Jacques Attali ? Même François Mitterrand ne lui confiait aucune responsabilité. Hulot ? Se soumettant aux primaires écologistes, il a été balayé. Tapie ? Une vie d’« affaires » ! Le professeur Schwartzenberg ? Quelques jours au gouvernement. Les succès de Thierry Breton, qui fut d’abord un remarquable élu local, ne peuvent dissimuler l’échec de Francis Mer à s’acclimater à la vie politique.

La représentation n’est que le « miroir brisé de la Nation »

La société civile se nourrirait de la « démocratie participative ». Laquelle ? Celle qui conteste à Notre-Dame-des-Landes par la violence les décisions des pouvoirs publics approuvées par un référendum local ? Elle serait stimulée par le numérique : l’observation des déchaînements de haine et de bêtise sur les réseaux sociaux invite à la prudence…

La démocratie représentative, elle, est un bien précieux : elle est issue d’un cadre légal et légitime et du libre choix des électeurs. Elle fait office de filtre des passions humaines. Pas assez « représentative » la démocratie ? Mais de qui ? La représentation n’est que le « miroir brisé de la Nation », selon le mot de Gambetta, certes. Mais la République est « une et indivisible ».

La démocratie représentative serait ainsi en crise. Sans doute ; mais comme les syndicats, les associations, le monde lui-même ! Les partis politiques attirent peu, c’est vrai, à l’exception de militants dévoués, habités par une passion. S’ils sont désertés, c’est sans doute que la droite et la gauche n’ont pas toujours fait la politique de leurs électeurs ! Mais qui veut prendre le risque de mettre entre parenthèses sa vie personnelle et professionnelle ? Qui est prêt à endurer en politique ce que l’on refuse justement dans sa vie « normale », le regard injuste ou sectaire, même si l’on a bien fait ? Si la politique est une passion, elle est bien aussi un sacrifice. Le mot passe mal dans une société hédoniste. Il est suspect. Il doit cacher des turpitudes et autant de bénéfices hypocrites ! Je mesure l’ironie du lecteur qui ne sait rien de la vie d’un maire, qui demande à ses élus d’être partout au même instant et que leurs familles attendent en vain, le soir, pour passer à table. Et quelle patience faut-il éprouver pour écouter ceux qui vous assènent les recettes d’un monde à refaire ! Des élus qu’aucune rumeur positive n’a jamais câlinés, soumis à l’imagination réglementaire sans limites des Administrations et aux risques judiciaires, obligés de dire « non » à ceux qui les ont soutenus, et « oui » à des adversaires acharnés !

La politique n’est pas un métier mais…

Le mandat parlementaire se nourrit justement de cette vie et de ces responsabilités locales où l’on s’efforce de marier l’anticipation et le soin apporté aux innombrables détails de la vie quotidienne des gens. L’opinion sait-elle qu’avec la fin du cumul des mandats, entérinée pour lui faire plaisir, on renforcera le poids des administrations de l’État et des partis parisiens ? La culture hors-sol est aussi mauvaise pour les élus que pour les plantes !

En revanche, nul n’a jamais voulu interdire le cumul des fonctions de tant d’autres acteurs de la « société civile » ! Nul ne trouve à redire au fait que le « quatrième pouvoir » déploie ses talents dans plusieurs médias à la fois, dans des universités, des maisons d’édition, des consultations d’entreprises, des instituts de sondage !

La politique n’est pas un métier ; mais ses missions doivent être assurées évidemment avec professionnalisme. Beaucoup de progrès dans la vie des Français sont issus des réussites des élus locaux qui équilibrent, souvent, les erreurs de l’État… Nombre de parlementaires sont exceptionnels et leurs travaux méconnus.

Seule la passion du bien commun permet de surmonter les difficultés techniques et psychologiques d’une vie où les sentiments sont exacerbés. Les élus ne réclament pas la pitié. Simplement le même respect qu’ils éprouvent pour ceux qui leur font confiance, et qu’ils attendent aussi des donneurs de leçons de morale qui, au nom d’un concept creux – celui de la société civile – ne sont pas toujours eux-mêmes des parangons de vertu.

Les végétaux prennent la parole

Francis Lalanne

ENFIN UN CANDIDAT UFCR-UDG !

Jeudi 2 février

Qui osera dire que le débat de fond n’est pas lancé dans cette campagne ? Il suffit de s’informer. Ainsi, dans mes spams d’aujourd’hui, je récupère un communiqué de presse d’Alain Mourguy, candidat de l’Union des forces citoyennes et républicaines et de l’Union des gens de bon sens (UFCR-UDG) à la présidentielle de 2017. Parmi 159 autres intéressantes propositions, il nous explique « comment créer un million d’emplois tout en économisant huit milliards d’euros par an ». A priori ça a l’air tentant ; j’ai pas tout lu mais en gros, pour financer le truc, il suffirait de supprimer le chômage.

LALANNE LAND

Vendredi 3 février

Encore une preuve de la vivacité du débat démocratique – au moins dans les couches conscientisées de la société : le « Collectif éco-citoyen 100 % » présidé par le polyvalent Francis Lalanne présentera aux prochaines législatives des candidats dans toutes les circonscriptions, de façon à « offrir une alternative citoyenne à la politique politicienne ». Il fallait y penser !

Toujours est-il que, sur ce programme, le collectif réunit pas moins de « 28 mouvements politiques, citoyens et écologiques ». Même que parmi eux, en ma qualité de président à vie de Jalons, je voudrais adresser un salut tout particulier à nos amis de Génération Végétale, qui sont la relève des idées que nous portons ! Qu’ils le sachent : en cas de problème à Lalanne Land, il y aura toujours à Jalons une place pour ces jeunes pousses.

FIGARO-CI, FIGARO-LÀ

Mercredi 8 février

Vendredi 3 février : au plus fort de la tempête, Le Figaro lâche celui qui était devenu son héros depuis son triomphe aux primaires. Le titre, qui s’étale sur cinq colonnes à la une, est sans ambiguïté : « Fillon continue, la droite s’inquiète. » Pas dur de deviner ce qu’il faudrait pour la calmer… À l’intérieur, deux articles de fond précisent le message : « Une affaire judiciaire et familiale qui n’en finit pas », déplore l’un ; « Les réflexions s’accélèrent autour du plan B », rassure l’autre. En bon français : Fillon est foutu, il est temps de passer à autre chose !

Ce mercredi, cinq jours plus tard, la tempête semble s’être calmée, au point que Le Figaro remonte sur le navire : « La droite resserre les rangs autour de Fillon », titre le journal à nouveau mobilisé. Et de filer, en pages intérieures, la métaphore militaire : « Fillon soude son camp et repart sur le terrain », « La contre-offensive est aussi juridique »… Mais le plus fort, c’est quand Le Figaro nous explique en une que[access capability= »lire_inedits »] « le candidat entend relancer une campagne entravée depuis quinze jours ». Comme si le quotidien lui-même n’y avait pas contribué en annonçant au peuple de droite que son candidat était cuit !

Heureusement il n’y paraît plus, et à lire la livraison d’aujourd’hui, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes fillonistes… Jusqu’au prochain obstacle qui pourrait faire trébucher le candidat ; auquel cas, n’en doutons pas, le quotidien reprendrait sa fameuse « liberté de blâmer ».

JÉSUS, ONFRAY ET MOI

Samedi 11 février

Dieu sait que j’aime bien Onfray, j’ai même été le premier à l’interviewer pour ce magazine. Avec tout ça, il est au courant bien sûr pour mon problème de catholisme, mais il ne m’en veut pas ; il me plaint, c’est tout.

Moi, pareil ! Quel dommage, lui ai-je habilement représenté, qu’un esprit aussi ouvert, fécond et indépendant que le sien se crispe dès qu’il s’agit des religions monothéistes, et de la mienne en particulier. Mais rien à faire ! Pour toute réponse Onfray, sûr de son fait, se contente de moquer gentiment mes chimères d’« arrière-monde »

Ce soir, Michel est venu chez Ruquier pour parler de Décadence, le tome 2 de sa Brève Encyclopédie, consacré précisément au constat de décès de la civilisation judéo-chrétienne. Mais comme tout ça est un peu sérieux, pour détendre l’atmosphère, on lui demande de développer sa thèse sur l’inexistence historique de Jésus.

Flavius Josèphe atteste du contraire, de même que Tacite et Suétone ? C’est qu’ils n’ont pas eu accès aux bonnes sources ! Le meilleur argument d’Onfray – enfin, mon préféré : « Si Jésus avait existé, il aurait bien sûr mangé des loukoums ! » Et bien sûr les quatre évangélistes (s’ils avaient eux-mêmes existé) se seraient bousculés pour nous rapporter l’affaire, vu son importance.

À ce compte-là, moi aussi j’ai ma preuve de l’inexistence historique du Christ : dans tous les évangiles on le voit manger, mais nulle part il ne fait popo ! Pas très crédible, tout ça.

Sur quoi, une heure plus tard, qu’est-ce que j’apprends ? Saint Paul non plus n’aurait pas existé ! Quand même, il exagère, Michel… commencé-je à marmonner, avant de me calmer tout net : de toute façon, une fois qu’il n’y a plus de Jésus, hein…

AFFAIRE THÉO : LE FILM

Jeudi 16 février

En exclu dans Le Point, du nouveau sur l’affaire Théo : le témoignage des flics, et celui des caméras de surveillance. En gros, l’histoire n’est pas aussi simple qu’a bien voulu nous le raconter le jeune homme, relayé depuis quinze jours par tous les médias. Non seulement il s’est interposé violemment pour empêcher l’interpellation d’un dealer, qui a pu prendre la fuite, mais il était chaud pour se fighter – et les flics ne se sont pas faits prier ! Tout ça s’est passé en moins d’une minute et, selon l’IGPN, l’intentionnalité de l’acte n’est pas établie. N’empêche qu’on lui a troué le cul, à Théo, alors qu’il méritait deux baffes… Et la proportionnalité des peines ?

PLUTÔT MÉLENCHON QUE MACRON !

Vendredi 17 février, 1h15

Sur LCI en ce moment, rediffusion du discours de Mélenchon à Strasbourg. On aime ou on n’aime pas, mais ça a le mérite d’exister. Je n’en dirais pas autant du zero man show de Macron, avec ses ambianceurs – robots capables de scander sur commande n’importe quoi. Il faut les entendre s’époumoner à hurler « Europe ! Europe ! », avec cet enthousiasme irréel qui est l’essence du macronisme et le moteur de son action.

EMMANUEL 2 : Y A-T-IL UN PILOTE DANS MACRON ?

Samedi 18 février

Qu’on cesse de dire qu’Emmanuel n’a pas de programme ! Il l’a détaillé en meeting cet après-midi à Toulon :
– « Je veux être élu ;
Je vous ai compris ;
Je vous aime« .
Cela dit, si vraiment il est élu sur de telles bases, chapeau ! Ce n’est plus du charisme, c’est de l’hypnose mesmérienne.[/access]

Comment sauver les travailleurs indépendants du RSI

Manifestation des travailleurs indépendants contre le RSI, septembre 2015. SIPA. 00723958_000020

Au commencement était la démagogie

Le rapport entre les travailleurs indépendants et la Sécurité sociale est problématique depuis fort longtemps. En 1947, le ministre du Travail et des Affaires sociales Daniel Meyer a pourtant clairement expliqué les choses à la commission chargée de préparer la généralisation de la Sécurité sociale aux travailleurs non-salariés : « Dans le domaine de la vieillesse, il est manifeste qu’aucun régime d’assurance n’est viable s’il ne s’adresse pas à un groupe social dans lequel la répartition entre les éléments âgés et les éléments actifs présente une certaine stabilité. Or, il n’est pas exagéré de dire que c’est seulement dans le cadre de la population d’un pays que l’on peut trouver cette stabilité. »[1. Comité d’histoire de la sécurité sociale, La Sécurité sociale, son histoire à travers les textes, tome III, p. 90.] Mais la commission ne tint pas compte de ces propos de bon sens, ce que le rapporteur Lory a exprimé en ces termes : « Il est apparu que la solidarité professionnelle plus forte que la solidarité nationale permettrait de vaincre les obstacles psychologiques qui avaient contribué à l’échec de la généralisation de la sécurité sociale. »

La loi du 17 janvier 1948 suit la recommandation du rapport Lory : elle instaure 4 caisses vieillesse autonomes, respectivement pour les artisans, pour les industriels et commerçants, pour les professions libérales, et pour les agriculteurs. Le ministre a beau regretter les « égoïsmes de catégories sociales qui ont ce résultat que, maintenant, la loi n’est plus tellement une loi de sécurité sociale », le texte est voté à l’unanimité. Dès lors le ver est dans le fruit ; 69 ans plus tard, nous sommes face aux conséquences désastreuses d’une loi dont l’esprit était : votons ce qui est psychologiquement acceptable, et après nous le Déluge !

L’invention du RSI

En 2005, sous le gouvernement Raffarin, la décision fut prise de fusionner les caisses de travailleurs non-salariés non agricoles (les « non-non », disait-on familièrement). Le régime des exploitants agricoles ayant été antérieurement confié à la Mutualité sociale agricole (MSA) ne fut pas concerné. Les professions libérales, très attachées à leurs caisses de retraites complémentaires majoritairement liées à une profession particulière (médecins, vétérinaires, notaires, etc.), restèrent également en dehors du mouvement de fusion pour ce qui est de l’assurance vieillesse. Restait donc comme fusion à opérer celle de deux carpes et d’un lapin, les carpes étant la CANCAVA des artisans et l’ORGANIC des industriels et commerçants, tandis que le lapin était l’Assurance maladie et maternité des professions indépendantes (l’AMPI), qui assurait également les professionnels libéraux.

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La mise au monde du Régime social des indépendants (RSI) se fit au forceps : sous forme de trois ordonnances, la première du 31 mars 2005 et les deux autres du 8 décembre 2005. La conception remontait à la loi du 2 juillet 2003 « habilitant le gouvernement à simplifier le droit » en procédant par ordonnances de façon à permettre aux « non-non » de s’adresser à un « interlocuteur social unique » (ISU).

La fusion des systèmes informatiques, réalisée dans un climat de lutte pour le pouvoir, a débouché sur une monstruosité, produisant un taux d’erreurs équivalent à celui du logiciel Louvois qui empoisonne depuis des années la vie de nos militaires. La mise en commun réussie des moyens informatiques de l’Association générale des institutions de retraite des cadres (l’AGIRC) et de l’Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés (l’ARRCO) montre heureusement que de tels cafouillages ne sont pas une fatalité, mais le résultat de la gestion politicienne d’un problème essentiellement technique. Les commissaires aux comptes ont fait des refus de certification et la Cour des comptes et  l’Inspection générale des affaires sociales (l’IGAS) produit des rapports accablants. L’encaissement maladroit des cotisations par les URSSAF, nullement habituées à traiter avec des travailleurs indépendants, a alors été particulièrement mal vécu par les artisans et commerçants.

Des assurés sociaux très mécontents

L’exaspération de nombreux travailleurs indépendants a été révélée une fois de plus par une enquête récente commandée par le Syndicat des Indépendants : 76 % d’entre eux auraient une mauvaise opinion des services rendus par le RSI. Les passages à la formule « société par actions simplifiée unipersonnelle » (SASU), qui permet de bénéficier du régime général en tant qu’assimilé salarié, se multiplient.

Face à cette mauvaise cote du RSI auprès de ses adhérents, des candidats à la présidence de la République (Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon) ont fait différentes propositions, dont la suppression de ce régime, qui serait absorbé par celui des salariés. Les administrateurs du RSI essayent de sauver leur institution en proposant quelques augmentations de la générosité du régime, et en demandant que le statut de SAS ne permette plus d’échapper aux cotisations en se rémunérant sous forme de dividendes, ce qui augmente le revenu disponible dans l’immédiat, mais au prix d’un affaiblissement des droits à pension. Tout cela manque singulièrement de hauteur de vue.

La solution : l’unité grâce à la diversité

Ce problème particulier du RSI fournit une indication qui permettrait de réaliser enfin, de façon intelligente, le projet de Sécurité sociale commune à tous les Français (un seul régime) – projet qui avait été inscrit dans la loi à la Libération – tout en respectant les particularismes professionnels. Les malheurs des adhérents au RSI indiquent en effet ce qu’il faut faire pour réaliser ce grand œuvre : dissocier les notions de régime et de caisse. Le régime est un ensemble cohérent de règles juridiques définissant les droits et les devoirs des assurés sociaux, la façon dont ils acquièrent une couverture sociale et ce en quoi consiste cette couverture. La caisse est un organisme qui rend à certains assurés sociaux le service d’encaisser leurs cotisations et de calculer puis de verser les prestations auxquelles ils ont droit, et qui leur propose éventuellement des services complémentaires.

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Les indépendants ont des spécificités importantes. Leur revenu est pour la majorité d’entre eux difficile à calculer : ils doivent avoir comme interlocuteur une caisse dont les employés connaissent ces particularités et savent en tenir compte. Chaque assuré social devrait avoir le droit de choisir sa caisse, mais cette liberté de choix est encore plus vitale pour les indépendants que pour les salariés. Les médecins ont des besoins différents de ceux des experts comptables, c’est pourquoi les premiers sont bien avec la CARMF et les seconds avec la CAVEC. Parmi les commerçants et artisans il existe aussi une grande diversité : il serait bon qu’ils aient le choix entre différentes caisses, appliquant bien entendu les mêmes règles pour la Sécurité sociale, mais chacune de manière adaptée aux particularités de sa clientèle. De plus, ces caisses professionnelles pourraient proposer, comme les « sections » des professions libérales, tous les compléments souhaitables, que ce soit en matière de retraite par capitalisation, de complémentaires santé, d’invalidité permanente ou temporaire, etc.

La Sécu doit imiter la gastronomie

Ce schéma de fonctionnement de la Sécurité sociale, la même pour tous, mais servie à chacun avec un assaisonnement adapté à ses spécificités et à ses préférences, constitue clairement une novation conceptuelle par rapport au schéma bureaucratique selon lequel fonctionne notre État providence. Les Français sont gastronomes : ils savent que la même pièce de bœuf, le même filet de sole, les mêmes haricots verts, peuvent être cuisinés de quantité de façons différentes, et chacun d’eux choisit le restaurant dont les recettes réjouissent particulièrement ses papilles. Disons que la retraite est une côte de bœuf, l’Assurance maladie une sole et les prestations familiales une poignée de haricots verts, et laissons chaque Français choisir son restaurant : le problème du RSI, et quantité d’autres, deviendront presque faciles à résoudre.

Macron, prophète de bonheur

Emmanuel Macron François Hollande Campagne présidentielle Marine Le Pen
Meeting d'Emmanuel Macron au Palais des Sports de Lyon, 4 février 2017

Grâces soient rendues à Sylvain Fort. Ce garçon, que je n’ai jamais vu mais avec qui j’ai eu quelques échanges écrits et téléphonés, plutôt amicaux au demeurant, fait partie des porte-parole d’Emmanuel Macron. Après nous avoir baladés pendant des semaines, Pierre Lamalattie et moi-même – lui pour un reportage, moi pour un entretien –, il m’a finalement fait comprendre que les articles plutôt vachards, et c’est un euphémisme, publiés sur causeur.fr, ne donnaient guère envie à son candidat de répondre favorablement à nos demandes. Blacklister les journalistes considérés comme trop critiques, n’est-ce pas un peu trumpiste sur les bords ? Peu importe, c’est sans doute mieux comme ça. Qui sait ce qui serait arrivé, si la rencontre avait eu lieu. Comme le dit drôlement Vincent Castagno, si ce gars pouvait serrer la main de tous les Français, il serait élu avec 100 % des voix.

Si ça se trouve, j’aurais été, moi aussi, touchée par la grâce et je serais présentement dans un meeting, à applaudir au signal de l’ambiance team avec un tee-shirt « Macron président ». Il y a un mystère Macron et le réduire à une création médiatique serait ne rien y comprendre. Si l’ancien ministre de Manuel Valls est à l’évidence le chouchou du parti des médias, il n’est pas seulement cela. La séduction qu’il exerce sur des gens très différents, allant de vieux briscards de la politique à de parfaits novices, ne repose pas seulement sur un marketing bien rodé, mais aussi sur un charisme réel dont on peine à comprendre pourquoi il enchante les uns et laisse les autres de marbre.

Macron voudrait plaire aux pieds-noirs et aux descendants d’immigrés, aux bobos et aux cathos. Il risque, évidemment, de décevoir tout le monde.

Aussi étrange que cela soit, cet homme passé par nos meilleures écoles, par la banque privée et par le gouvernement de la France, apparaît un phénomène nouveau. Au rayon politique, Macron est incontestablement ce que nous avons de plus frais. Au moment où nous avons décidé de lui consacrer notre « une », la rédaction de Causeur comptait quelques fervents macronistes qui se sont fait passablement chahuter. Au terme de cette réunion chaotique et joyeuse, Gil Mihaely avait trouvé la clef de l’énigme : « Arrêtez de vous chamailler sur son programme, c’est lui le programme », lançait-il pour ramener le calme. Quelques jours plus tard, Macron déclarait au JDD : « La politique c’est un style. […] C’est une magie. » Le problème, avec les illusionnistes, c’est que, même quand on marche, on a du mal à oublier qu’il y a un truc. Sa voix éraillée de[access capability= »lire_inedits »] rock-star en fin de concert, ses manières de télévangéliste lassent un peu. On commence à trouver que ce folklore a des relents vaguement sectaires. Après tout, ce n’est ni un gourou ni un directeur de conscience que nous devons élire en mai.

Dans cette campagne pleine de rebondissements, on sait ce que valent les prédictions. Reste qu’après un début de campagne en fanfare, facilité par la déroute de Fillon, la magie Macron semble marquer le pas, y compris à Causeur. Peut-être ces ingrats d’électeurs ne trouvent-ils pas suffisant qu’on leur dise qu’on les aime, même d’une belle voix chaude.

Il faut dire qu’entre-temps, Macron a bien été obligé de sortir de l’ambiguïté et, comme le pronostiquaient les commentateurs en paraphrasant le cardinal de Retz, cela ne pouvait être qu’à son détriment. Son discours de Lyon, dans lequel il a décrété : « Il n’y a pas de culture française. Mais il y a des cultures en France », puis son faux pas d’Alger, où il a qualifié la colonisation française de crime contre l’humanité, ont montré les limites de la stratégie « une cuillère pour la gauche, une cuillère pour la droite » – ou « une cuillère pour Jeanne d’Arc, une cuillère pour Steve Jobs ». Macron voudrait plaire aux pieds-noirs et aux descendants d’immigrés, aux bobos et aux cathos. Il risque, évidemment, de décevoir tout le monde.

Au fil des semaines, on a vu donc apparaître, derrière l’apparente nouveauté du costume un personnage pour le moins classique. Comme Ségolène Royal, Macron conjugue un ancrage décidé dans le cercle de la raison à un style New Age qui lui donne un petit air de prophète, mais de prophète du bonheur. Libéral sur le plan économique, libertaire sur le plan sociétal, immigrationniste, européiste et libre-échangiste, convaincu que toutes les questions identitaires sont solubles dans la croissance économique, Macron est, au fond, une incarnation très classique du bloc central de la société française – que Marine Le Pen avait, non sans finesse, baptisé UMPS.

Dans ces conditions, le jeune prodige de la politique française pourrait bien être le meilleur continuateur du président qu’il a abandonné. Bien qu’il regrette sans doute vivement de ne pas avoir tenté sa chance lui-même, François Hollande a, semble-t-il, pardonné la trahison du fils prodigue et en attendant de tuer le veau gras, il a laissé Ségolène Royal faire allégeance. Récemment, il a suggéré à l’un de ses amis, rappeur de son état, d’attendre encore un peu avant de rejoindre officiellement En Marche !. Mais Stéphane Le Foll, le ministre de l’Agriculture, qui soutient officiellement Hamon, s’est dit prêt à voter pour lui dès le premier tour s’il fallait faire barrage à Marine Le Pen. Et quand Le Foll parle, c’est souvent Hollande qui pense. Bien sûr, une consigne de ce type pourrait libérer les plus légitimistes des électeurs socialistes qui hésitent à abandonner le candidat de leur parti. Toutefois, un soutien trop clair du président risquerait de rappeler au bon peuple que Macron, en dépit de sa jeunesse, n’est pas un perdreau de l’année, et qu’il n’est pas sorti tout armé des ondes mais de deux ans à Bercy. Surtout, promettre aux Français un second quinquennat Hollande n’est pas nécessairement le moyen de réenchanter leur vie comme tous les candidats promettent de le faire. Bref, si Hollande et Macron continuent à travailler main dans la main, ni l’un ni l’autre n’a intérêt à ce que cela se sache.

Le charme, l’intelligence, la culture et même la beauté : à l’exception, peut-être, de l’humour, dont on ne dirait pas qu’il est son point fort, mais je peux me tromper, Emmanuel Macron a toutes les qualités. Et pourtant, on a du mal à se départir de l’impression qu’il est le genre d’homme à vous glisser entre les doigts. Macron ne cesse de dire qu’il aime tous les Français. Fort bien. On aimerait être sûr qu’il aime aussi la France. [/access]

OTAN: coup de semonce des États-Unis

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D’invitation à faire quelque chose, le mot semonce a changé de sens, jusqu’à désigner une mise en garde ferme. Un glissement sémantique qui se retrouve dans les rapports États-Unis – Europe au sein de l’OTAN.

Alors qu’il était seulement candidat, le président américain a tout au long de l’année 2016, multiplié les déclarations sur sa volonté de faire payer ses alliés, notamment européens, pour la contribution que les États-Unis apportent à leur défense. Il estime que les Européens ne font pas les efforts suffisants pour équilibrer la contribution américaine au sein de l’OTAN, allant même jusqu’à menacer de ne pas remplir ses obligations si les Européens ne remplissait pas les leurs.

Trump accuse le laxisme européen

Ce message a été retransmis le  15 février 2017 aux ministres de la défense européens, lors d’une réunion à Bruxelles, par Jim Mattis, le ministre de la Défense américain. Une intervention vue comme un « ultimatum » par la presse américaine et comme « rassurante » par la presse européenne. Une différence d’analyse qui reflète bien les positions politiques de chaque côté de l’Atlantique. Les Européens estiment avoir besoin de la puissance militaire américaine alors que les États-Unis, qui sont fortement investis militairement depuis 2001 au Proche Orient, veulent, et cela depuis la chute de l’URSS et la montée en puissance de la Chine reporter leurs efforts militaires sur le Pacifique. Les accusations portées par le président Trump contre le laxisme européen en matière de défense ne sont donc pas nouveaux mais la critique contre l’OTAN en tant que telle est un fait nouveau plus surprenant.

Il faut mettre en évidence les lignes de forces structurant la relation transatlantique pour comprendre la portée des multiples déclarations sur la question de la défense de l’Europe et de l’OTAN.

Le traité de Washington (14 avril 1949) scellait, dans son article 5, un pacte de défense entre 12 pays[1. Belgique, Canada, Danemark, États-Unis, France, Islande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal et Royaume-Uni.] pour faire face collectivement à toute attaque contre le territoire de l’un des signataires. Afin de parfaire la capacité à répondre à la menace militaire de l’URSS implicitement désignée comme l’ennemi potentiel, une organisation civilo-militaire fut mise en place.

Une OTAN en plusieurs strates

L’organisation civile, avec notamment le Conseil de l’Atlantique nord (CAN), régule les processus de la décision politique alors que l’organisation militaire intégrée, sous les ordres du SACEUR (Supreme Allied Command in Europe ou Commandant suprême des forces alliées en Europe) constitue une architecture d’états-majors et de troupes prêts à réagir. Cette structure permanente combinée et ses efforts d’harmonisation des procédures et des matériels (interopérabilité) en ont fait une remarquable mécanique d’intégration pour des forces multinationales. C’est pourquoi, après la disparition de l’ennemi soviétique, elle a pu perdurer pour remplir des missions en liens de plus en plus lâches avec son objectif initial de défense du territoire européen des pays membres, qu’il s’agisse d’opérations coercitives (Bosnie Herzégovine – 1992/ ; Kosovo-depuis 1999/ ; Afghanistan-2003/2014, …), de lutte contre le terrorisme islamiste, la piraterie ou de secours aux populations. Elle a été, dans plusieurs de ces opérations, le bras armé du Conseil de sécurité.

Il faut donc d’abord comprendre que « l’organisation » n’est qu’un outil bifide (politique/militaire) de « l’Alliance ». L’administration américaine prend bien en compte cette distinction pour porter ses critiques sur un rééquilibrage entre États membres pour la création et l’entretien de la caisse à outils militaires et non les chantiers sur lesquels les employer (décision politique).

En effet, l’organisation politique (CAN) est la seule instance dans laquelle États-Unis et autres pays occidentaux peuvent se retrouver pour parler de sujets politiques. Et les États-Unis ne veulent pas céder sur cet avantage : les nouvelles autorités américaines se sont rendues au siège de l’OTAN, le président Trump doit rencontrer les dirigeants des pays de l’OTAN en mai 2017. Dans les autres instances internationales sont présents des pays tiers. Quant à l’Union européenne, aucun contact n’a été pris à ce stade. De leurs côtés, les pays membres ont intérêt à conserver cette organisation politique qui leur permet d’avoir un droit de regard sur toute opération de l’OTAN même s’ils n’y participent pas (raisons pour lesquelles, par exemple, les pays membres avaient insisté pour faire conduire les opérations en Libye par l’OTAN).

Pour la Maison blanche, le volet militaire de l’Alliance importait lorsqu’il était vu comme un outil pour renforcer (Afghanistan), voire remplacer (Libye) un engagement direct américain. Mais le nouveau président ne veut plus participer au traitement de toutes les crises, donc l’outil devient moins utile pour lui. A l’inverse, pour les pays européens, la dimension militaire importe de plus en plus, car elle est garante de l’existence d’une capacité de défense, à moindre coût, grâce à la puissance américaine. Ainsi, le budget de défense des États-Unis représente 70% du total des budgets militaires des pays membres. Ils sont quasiment les seuls à appliquer la règle d’affectation de 2 % du PIB à la défense[2. Une règle fixée pour tenter d’enrayer la décroissance des budgets de défense au sein de l’Alliance. Outre les États-Unis avec un taux de 3,6 % représentant 664 058 millions de $, seuls le Royaume uni, la Grèce, l’Estonie et la Pologne dépassent ce seuil pour un total cumulé de 77 656 millions de $.]. C’est bien ce que les États-Unis reprochent depuis la fin de la guerre froide à leurs partenaires européens qui ont glissé vers la facilité de « toucher les dividendes de la paix ». Après les supplications, puis les injonctions, voici maintenant venu le temps des mises en garde, dans le style direct du nouveau président, sur l’idée de « pas d’engagement militaire américain, s’il n’y a pas un meilleur partage du fardeau financier ».

Des Européens conscients mais coincés

Certes, l’on peut supposer que les dirigeants européens sont conscients de la vulnérabilité de leur défense face aux menaces grandissantes. Qu’elles soient sur leurs frontières Est ou résultent du développement d’une idéologie islamiste fortement anti-occidentale en voie de s’installer solidement, si elle n’est pas contrecarrée à temps, sur ses frontières sud, de l’Atlantique jusqu’en Asie centrale. Mais ils sont bloqués par la situation de fait créée par leurs politiques d’augmentation des dépenses publiques corrélées à une diminution des dépenses de défense. Ils savent qu’inverser la tendance pour répondre à l’attente du président Trump, c’est brusquer des opinions publiques bercées par les doux chants de la paix. Comme il s’y ajoute des affinités modérées pour la nouvelle Administration américaine, des incertitudes sur l’avenir politique dans chaque pays européen, une propension à édulcorer les menaces, l’Europe semble saisie d’une lassitude identique à celle qui a saisi la France dans les années 1930.

Il ne s’agit donc pas d’un bras de fer entre un président « imprévisible » et des dirigeants plus enclins aux formes diplomatiques classiques mais de répondre à une question de fond : les Etats-Unis reviendront-ils en Europe, en cas de besoin, au cri de « Lafayette, nous voici » ?

La réponse est dans une appréciation de situation géopolitique partagée sur deux sujets majeurs : la Russie, et les dossiers conflictuels ouverts par la précédente Administration rejointe par de nombreux pays européens ; l’islamisme, comme idéologie conquérante. Sur tous les autres dossiers, et notamment la Chine ou les principes du commerce international, l’administration Trump semblerait avoir fait le choix de ne plus y associer l’Europe. Et elle est ensuite sur la nature de la stratégie à mettre en place face à ces différents sujets.

Et, qu’il s’agisse d’analyse géopolitique ou de stratégie, le président Trump ouvre clairement de nouvelles perspectives, qu’il s’agit désormais d’explorer.

Affaire Fillon: « les journalistes jouissent d’avoir le premier rôle »

François Fillon, 21 février 2017

L‘affaire Fillon

« Imagine-t-on le Général de Gaulle mis en examen ? » a dit François Fillon au début de sa campagne. Cette phrase qui visait à discréditer un Nicolas Sarkozy plombé par les affaires m’a scandalisé pour trois raisons : elle faisait bon marché de la présomption d’innocence ; elle transformait De Gaulle en personne de bibliothèque rose : De Gaulle c’était l’association de la grandeur et de la raison d’État, de l’appel du 18 juin et des basses œuvres de Foccart ou de Charles Pasqua. Certes, il payait son électricité et les déjeuners auxquels il invitait ses collaborateurs, mais à son machiavélisme politique, la justice des anges qui règne aujourd’hui trouverait sans nul doute à redire. Last but not least, François Fillon, en parlant ainsi, transgressait le principe de la séparation des sphères. Au lieu de préserver la spécificité du domaine politique, il l’inféodait au judiciaire en demandant à celui-ci d’arbitrer ses litiges. Apprenant qu’il a, seize ans durant, salarié sa femme comme attachée parlementaire alors même que celle-ci s’est toujours présentée comme une femme au foyer, et qu’il a payé deux de ses enfants encore étudiant pour des missions imprécises, je me suis donc remémoré, comme d’autres, ce vieux proverbe africain : « Quand on monte au cocotier, il vaut mieux avoir le cul propre ! »

A lire aussi >> #Justice pour Fillon! Le putsch médiatico-judiciaire aura-t-il la peau de l’élection? 

J’aurais aimé cependant qu’avant d’exiger la mise à mort politique de François Fillon, on se pose la question suivante : la France s’en sortira-t-elle mieux sans lui qu’avec lui ? Il était, l’autre soir, en meeting à Charleville-Mézières et il a fait, contre vents et marées, un discours politique. J’en retiens deux passages : « De faiblesses en abandons, de renoncements en compromis, nous avons laissé proliférer des zones de non-droit. Désormais dans bien des lieux, les règles salafistes semblent prendre le pas sur les lois de la République. Cela n’est pas tolérable, cela ne sera pas toléré. Si le prochain président de la République ne met pas un coup d’arrêt à la progression du fanatisme, je vous le dis : la France entrera dans une nouvelle période sombre de son histoire. » Second cri d’alarme : « L’école était le creuset de la République, elle en est désormais le caveau. Obsédés par leur furie égalitariste, nos idéologues de l’éducation ont tout simplement oublié que l’école était là pour transmettre des connaissances. Notre école nivelle les intelligences, rabaisse les mérites, étouffe les talents, accroît les handicaps culturels et sociaux, au nom d’une conception dévoyée de l’égalité. Elle empêche l’élévation des meilleurs élèves, surtout s’ils sont issus des milieux les plus modestes. »


Alain Finkielkraut revient sur la polémique… par causeur

Qu’y a-t-il aujourd’hui de plus urgent que de réparer la fracture française et que de sauver l’école ? Et quel autre candidat parle ainsi ? Mais peu importe aux journalistes : ils se délectent de voir les affaires judiciaires prendre le pas sur les affaires communes car c’est pour eux l’occasion d’exercer et d’étendre encore leur pouvoir. Ils se veulent les représentants de l’exigence citoyenne, en fait, ils jouissent d’avoir le premier rôle et cette jouissance a quelque chose d’obscène. « Autrefois, écrit Kundera dans L’Immortalité, être journaliste signifiait[access capability= »lire_inedits »] s’approcher plus que tout autre de la vie réelle, fouiller ses recoins cachés, y plonger les mains et les salir. » La situation a changé. Le questionnement n’est plus la méthode de travail du reporter poursuivant humblement une enquête le calepin à la main, mais bien une façon d’exercer le pouvoir : « Le journaliste n’est pas celui qui pose des questions, mais celui qui détient le droit de les poser à n’importe qui sur n’importe quel sujet. » Bien sûr, nous avons tous ce droit : la question est une passerelle de compréhension jetée de l’homme à l’homme. Alors Kundera précise : « Le pouvoir du journaliste ne se fonde pas sur le droit de poser une question mais sur le droit d’exiger une réponse. » « Répondez ! » disent Edwy Plenel, Jean-Michel Aphatie, Gérard Davet, Fabrice Lhomme et les reporters d’Envoyé spécial qui sont allés coincer à Sablé-sur-Sarthe les employés de François Fillon pour les sommer de sortir de leur silence. « Répondez ! », c’est le onzième commandement.

La mise en œuvre de ce commandement flatte le ressentiment démocratique contre les détenteurs de pouvoir. Ils ont beau avoir été élus, leur primauté apparaît comme une insulte à l’égale dignité des personnes. Ils sont donc l’objet d’une défiance permanente. Cette défiance conduit certains réformateurs audacieux à vouloir équilibrer le vote par le tirage au sort. Je propose d’aller plus loin et de fonder la VIe République sur la généralisation du tirage au sort. Une fois les résultats connus, les journalistes vedettes du onzième commandement se réuniraient en conclave, examineraient les dossiers et choisiraient le plus pur, le plus transparent pour présider nos destinées. Alors s’élèverait une fumée blanche, puis l’élu(e) apparaîtrait au balcon, tendrait les bras et s’offrirait à la France.

Le procès Bensoussan

Des propos tenus lors de l’émission Répliques du 10 octobre 2015 ont valu à Georges Bensoussan de comparaître devant la 17e chambre correctionnelle pour provocation à la haine raciale. J’ai réécouté l’enregistrement la veille de l’audience et, comme je l’ai dit à la barre, le débat entre mes invités Patrick Weil et Georges Bensoussan était tendu car il portait sur le sujet le plus brûlant du jour : la crise du vivre-ensemble, mais il n’y a eu aucun dérapage, aucun débordement et, l’émission durant cinquante-trois minutes, chacun a pu préciser sa pensée et lever tous les malentendus possibles. D’où mon étonnement d’avoir à témoigner devant un tribunal : il ne revient pas à la justice de régler les litiges intellectuels. Le reproche qui est fait à Bensoussan est d’avoir affirmé, en s’appuyant sur les travaux du sociologue d’origine algérienne Smaïn Laacher, que dans les familles arabes, l’antisémitisme, on le tête avec le lait de la mère. Cette expression est ancienne et elle n’a, en elle-même, rien de raciste. Comme l’a rappelé Michel Laval, l’avocat de Bensoussan, en citant Le Livre des métaphores de Marc Fumaroli, l’image du lait maternel évoque au figuré les sentiments et opinions contractés dès l’enfance dans la famille et le milieu. Le « lait », autrement dit, ce n’est pas le « sang », il ne s’agit pas de génétique, il s’agit de transmission. Et c’est l’expression qu’a employée l’ancien Premier ministre israélien Ytzhak Shamir pour qualifier l’antisémitisme polonais, dont Zeev Sternhell nous dit par ailleurs qu’il était palpable dans chaque coin de rue au sortir de la guerre. Peut-être parce qu’il était habité par ces références, le directeur de la Revue d’Histoire de la Shoah n’a pas utilisé la bonne image. Lors du documentaire diffusé sur France 3 auquel il faisait référence, Smaïn Laacher a dit que l’antisémitisme arabe est « déjà déposé dans l’espace domestique… Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, c’est qu’il suffit de les traiter de “Juifs”. Et ça, toutes les familles arabes le savent » ! En d’autres termes, avant d’être une opinion ou une idéologie, cet antisémitisme est un code culturel : « Dans ce qu’on appelle les ghettos, il est difficile d’y échapper, comme à l’air qu’on respire. » « L’air qu’on respire » et « le lait de la mère », ce sont deux métaphores différentes qui disent exactement la même chose !


Alain Finkielkraut sur le procès de Georges… par causeur

Pour justifier cependant l’accusation de racisme, le CCIF et toutes les associations qui lui ont emboîté le pas font grief à Bensoussan d’être tombé dans la généralisation. Généraliser, c’est essentialiser ; essentialiser, c’est remettre en cause l’unité du genre humain. Ce raisonnement montre qu’il ne s’agit plus, pour l’antiracisme officiel, de combattre les préjugés et les discriminations mais de frapper d’interdit le mouvement même de la pensée. Qui pense, en effet, conceptualise. Et qui conceptualise généralise. Avec le mot-couperet d’essentialisation, la réalité est soustraite à l’investigation et les musulmans à la critique. Toute critique de l’islam comme fait social, religieux et politique relève, dans cette perspective, de l’islamophobie. Et nous voici confrontés au grand paradoxe du multiculturalisme : on conteste d’abord la prétention de l’Occident à incarner l’universel en lui rappelant l’existence d’autres manières d’être et de faire. Et dans un second temps, on cloue au pilori ceux qui relèvent dans ces manières des traits négatifs, comme par exemple la misogynie et l’antisémitisme. Le non-Occident n’est jamais coupable de rien, il a l’innocence absolue, intouchable et intachable de la victime de l’histoire. Quand les multiculturalistes voient des musulmans choisir le djihad contre les juifs et les croisés, ils disent comme l’islamologue François Burgat que c’est parce qu’ils n’étaient pas traités comme des sujets à part entière qu’ils sont devenus des sujets entièrement à part. Ainsi l’Occident est-il doté de l’attribut divin de l’omnipotence par ceux-là mêmes qui se targuent de l’avoir fait descendre de son trône. C’est lui le grand criminel, c’est lui qui est à l’initiative de tout.

Bensoussan rejette cette façon de voir (ou plutôt de ne pas voir) mais il se garde bien d’enfermer les musulmans dans la mentalité qu’il dénonce. Quand j’évoque, en l’entendant parler de la coupure de la France en deux peuples, le risque de l’essentialisation, il me répond qu’il n’y a aucune fatalité à ce phénomène et qu’il y a tous les moyens d’y remédier si les élites de notre nation reprennent les choses en main, si elles acceptent de revendiquer leur héritage. Mais, prenant acte de l’actuelle fracture française et du fait que la France est devenue la première terre d’immigration vers Israël, il se demande : « Qu’est-ce qui se passe ? » Et au lieu de s’interroger avec lui, le ministère public et les associations ne pensent qu’à le punir. Je l’ai dit à la cour : « Un antiracisme dévoyé vous enjoint de criminaliser l’inquiétude au lieu de combattre la réalité sur laquelle elle se fonde. Si vous cédez, ce sera une catastrophe intellectuelle et morale. »

On croyait naguère que le racisme n’avait qu’un visage : Dupont-Lajoie, et une multitude de cibles : le Noir, l’Arabe, le Musulman, le Juif, le Rom. Cette vision du monde a été démentie par les faits. L’antiracisme judiciaire fuit ce démenti dans le déni. Et la Licra, longtemps accusée de judéocentrisme, vient de rejoindre le parti du déni. Je faisais partie du Comité d’honneur de la Licra. En s’associant à tous les collectifs contre la liberté de penser et le droit de regarder la réalité en face, cette organisation s’est déshonorée. J’ai donc envoyé, dès le lendemain du procès, ma lettre de démission et j’invite tous les adhérents à tirer eux-mêmes les conséquences de l’indignité qui vient d’être commise. La Licra se « mrapise » et s’il y a une chose dont la France d’aujourd’hui n’a pas besoin, c’est de deux Mrap.

Un mot, pour finir, sur le ministère public : dans son réquisitoire, la procureure a parlé à propos de Bensoussan de « passage à l’acte dans le champ lexical ». Cette femme est jeune, et les mots qu’elle emploie portent la marque du jargon débile qui a, depuis quelques décennies, envahi l’Éducation nationale. Mais la formule n’est pas seulement jargonnante, elle est extravagante. Qu’est-ce que passer à l’acte, sinon précisément sortir du champ lexical ? En rapatriant dans la langue ce qui par définition n’en relève pas, la procureure a voulu dire que Bensoussan était un véritable criminel. Elle n’a cessé, en outre, de le comparer à Éric Zemmour car, pour elle, le vrai problème de la France ce n’est pas que les juifs ne s’y sentent plus en sécurité, c’est qu’y sévissent impunément des intellectuels et des journalistes « réactionnaires ». Si, comme on peut l’espérer, Bensoussan est relaxé, la grande alliance des associations antiracistes et de la magistrature du mur des cons ne lâchera pas l’affaire. Elle interjettera appel car rien ne lui est plus intolérable que la nécessité d’ouvrir les yeux.[/access]

Russie-Qatar: les dessous d’un mariage de raison

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poutine qatar syrie gaz
L'émir du Qatar et Vladimir Poutine. Sipa. Numéro de reportage : AP21845924_000005.
poutine qatar syrie gaz
L'émir du Qatar et Vladimir Poutine. Sipa. Numéro de reportage : AP21845924_000005.

Quelques points de chronologie d’abord. Le 20 février, l’ambassadeur de Russie au Qatar, Nurmakhmad Kholov, a annoncé à l’agence russe Tass que « le Qatar investissait près de 2 milliards de dollars dans les activités de l’entreprise russe Novatek, plus important producteur indépendant de gaz de Russie ». Kholov a précisé que « la Russie et le Qatar ont réussi ces trois dernières années à obtenir de bons résultats en matière d’économie et d’échanges commerciaux grâce au travail conjoint de la commission intergouvernementale pour le commerce, l’économie, la science et la coopération technique » entre les deux pays. Avant de conclure : « Le Qatar exprime un grand intérêt pour les produits agricoles russes ainsi que pour les projets russes en matière de pétrochimie et de sources énergétiques, autant que dans le domaine de la construction ».

Un embryon de coopération militaire

Ceci est dans la droite ligne de la privatisation du géant public russe du pétrole, Rosneft, qui a eu lieu au début du mois de décembre dernier. L’Etat russe qui possédait 50% de Rosneft, première entreprise pétrolière mondiale, en a cédé 19,5% du capital au fonds d’investissement Glencore ainsi qu’au fonds souverain du Qatar (dans une proportion que l’on ignore) pour un montant de 10,5 milliards de dollars, qui doivent servir au renflouement du budget russe via l’entreprise publique Rosneftegaz. Précisons que le Qatar est lui-même majoritaire au sein du fonds Glencore.

Précisions enfin, pour illustrer cette « lune de miel » qu’au delà de l’énergie, un embryon de coopération militaire existe entre les deux pays. Le 6 septembre 2016, Moscou et Doha ont en effet signé un accord militaire après une visite du ministre qatari de la Défense, Khalid bin Mohammad Al Attiyah à son homologue russe Sergueï Choïgou, lors du Forum international militaire et technique de Moscou « ARMÉE-2016 ». Cet accord faisait suite à la rencontre, en mai de la même année, du vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov avec l’émir Tamim ben Hamad al-Thanin. « Nous avons signé un accord de coopération militaire avec la Russie, mais il ne comprend pas l’achat d’armes », a indiqué Saoud Bin Abdallah al-Mahmoud, Ambassadeur du Qatar à Moscou. Comme l’explique le site Opex360, « s’agissant d’éventuels contrats d’armement, rien n’est fermé du côté de Doha, le diplomate ayant assuré que son gouvernement examinerait cette ‘possibilité’ ». Dans ce nouveau contexte marqué par les progrès en matière de coopération énergétique, il n’est pas à exclure que des armes russes soient vendues au Qatar dans les deux ans, d’autant plus qu’elles ont, au grand dam de Doha, démontré toute leur efficacité en Syrie et que Moscou engrange déjà de précieux contrats d’armement dans la région (nous ferons un point d’ici peu sur ces contrats tous azimuts).

Une vieille discorde aggravée par la crise syrienne

Le passif entre Moscou et Doha est pourtant ancien. La Tchétchénie fut un premier motif de discorde. Au commencement de la décennie 2000, le Tchétchène Zelimkhan Iandarbiev, alors au Qatar, était accusé par la Russie de financer des rebelles tchétchènes liés à Al-Qaïda et d’avoir participé à l’organisation de la prise d’otages dans un théâtre moscovite en octobre 2002 qui s’était soldée par 129 morts. Mais Doha a refusé à la Russie son extradition. En février 2004, toujours en exil à Doha, Zelimkhan Iandarbiev trépassa après qu’une bombe placée dans sa voiture eut explosé. Comme l’explique le site Opex360, « les services russes (SVR et GRU) furent accusés d’avoir commis cet assassinat, qui sera, plus tard, à l’origine de la première loi anti-terroriste adoptée par l’Emirat. En tout cas, deux suspects de nationalité russe appartenant effectivement au GRU furent interpellés et jugés à Doha pour assassinat et trafic d’armes. Après avoir été torturés selon Moscou, les deux hommes furent condamnés à la prison à vie, avant d’être finalement transférés en Russie pour y accomplir leur peine. On y a perdu leur trace ».

La relation russo-qatarie se dégrade brutalement dès le début de la Guerre civile syrienne en 2011. Alors que la Russie joue des circonstances pour consolider son alliance avec le régime syrien (pour ne pas laisser les mains libres à Téhéran), et vole ouvertement à son secours en septembre 2015 en intervenant militairement (une première pour Moscou depuis l’invasion de l’Afghanistan en 1979), le Qatar, proche des Frères musulmans, est en fait dès le début de la Guerre syrienne à la manœuvre pour faire tomber le régime de Bachar Al-Assad et installer, en coopération avec les Turcs – eux aussi très liés aux Frères musulmans – et en concurrence avec les wahhabites d’Arabie Saoudite, un régime sunnite à Damas sous la forme d’un “Etat islamique”. Les Frères musulmans financent et arment les rebelles syriens (moins le Front al-Nosra, émanation wahhabite d’Al-Qaïda, qu’Ahrar al-Sham et la coalition du Front islamique, dominés par les Frères musulmans et parrainés par Doha et Ankara).

En 2012, alors que les Occidentaux pensent que le régime de Bachar Al-Assad va tomber en quelques semaines, le ministre qatari des Affaires étrangères Hamed Ibn Jassem aurait déclaré à l’ambassadeur russe auprès des Nations Unies : « Je vous mets en garde contre toute utilisation du veto sur la crise en Syrie; la Russie doit approuver la résolution, sinon elle perdra tous les pays arabes ». Mais l’intéressé, Vitali Tchourkine, qui vient de décéder brutalement, aurait alors rétorqué au Qatari : « Si vous me reparliez sur ce ton de nouveau, il n’y aurait plus une chose qui s’appelle le Qatar » avant de lancer directement au Premier ministre du Qatar : « Vous êtes ici au Conseil de sécurité en tant qu’invité, respectez-vous et reprenez votre taille initiale, d’ailleurs je ne m’adresserai plus à vous, je parle au nom de la grande Russie, et qu’avec les Grands ». Ces propos peu diplomatiques ont été bien sûr démentis par la Fédération de Russie, mais ils illustrent bien les certitudes de l’époque : les puissances sunnites du Moyen-Orient, fortes de leurs soutiens occidentaux, pensent alors réellement pouvoir parvenir à leurs fins en profitant des « Printemps arabes » pour écarter le très gênant Assad tandis que les Russes, cherchant à rattraper l’humiliation endurée en Libye – où ils n’ont pu empêcher les Occidentaux d’outrepasser leur mandat initial pour provoquer la chute du régime libyen et la fin terrifiante du Colonel Kadhafi -, se promettent alors de ne plus rien céder aux Occidentaux ou à leurs alliés du Golfe, tant sur le terrain diplomatique, en dégainant leur veto au Conseil de Sécurité que sur le terrain militaire, en volant directement à la rescousse d’Assad dans sa guerre contre-insurrectionnelle l’opposant aux « rebelles » syriens.

Doha prend acte de la domination russe

Sur fond de crise syrienne, mais aussi de guerre du pétrole et du gaz, il faut convenir qu’aujourd’hui, en concluant ces accords avec Moscou, le Qatar, à l’instar de la Turquie l’été dernier, prend acte de la domination stratégique russe sur la région et « va à Canossa », tandis que Moscou consolide son approche diplomatique éminemment pragmatique et basée sur du « win-win » consistant à parler à tous – même à ses adversaires voire à ses ennemis – et à trouver avec chacun des bases d’accord diversifiées permettant d’exercer un effet de levier sur d’autres partenaires-concurrents (en l’espèce sur Téhéran qui ne peut que s’inquiéter fortement de l’actuel rapprochement Moscou-Doha)

La prophétie qatarie, partagée à l’époque par bien des analystes occidentaux – « vous allez voir, en protégeant Bachar Al-Assad, les Russes vont se mettre à dos tous les pays de la région, particulièrement les puissances sunnites, et ils s’enliseront en Syrie comme les Soviétiques (ou les Américains…) en Afghanistan » – ne s’est pas révélée exacte. Contrairement à la France, qui, seule contre tous, semble encore vouloir pousser en Syrie les rebelles contre le régime – il faut lire la passionnante enquête de Georges Malbrunot du Figaro sur ce point –, les Qataris, comme les Turcs, ont pris acte de leur échec pour déstabiliser le régime de Bachar Al-Assad et souhaitent désormais exercer leur influence autrement sur la région. Si le processus d’Astana n’a pas encore porté ses fruits politiques, il y a fort à parier que les Turcs, mais aussi les puissances du Golfe, font tout pour disposer en Syrie d’une zone d’influence qui comporte la région d’Idleb (aujourd’hui aux mains des rebelles, essentiellement djihadistes) mais aussi la région de l’extrême Nord du pays, symbolisée par la ville d’Al-Bab, récemment reprise à l’Etat islamique, où l’Armée turque aidée des rebelles syriens occupe, dans le cadre de l’opération « Bouclier de l’Euphrate », un espace stratégique et pourrait souhaiter s’étendre plus au sud vers Raqqa, moins au détriment du régime syrien (les Russes n’accepteraient pas) qu’au détriment des Kurdes du PYD, qui servent encore une fois, dans l’histoire du Levant, de variable d’ajustement régionale à l’usage des Russes comme des Américains… Une telle influence sunnite en Syrie ne gênerait d’ailleurs pas Moscou qui, contrairement à Damas ou Téhéran, ne souhaite pas un contrôle unitaire de l’ensemble de la Syrie. La Russie pourrait se satisfaire d’une solution fédérale avec une Syrie utile alaouite protégeant les intérêts stratégiques russes (base navale de Tartous et aérienne de Hmeimim).

Pour comprendre les raisonnements russe, turc et qatari, il faut s’intéresser aux enjeux gaziers et pétroliers. Non que la Syrie soit un producteur important d’hydrocarbures. Les réserves onshore au Nord et à l’Est du pays n’ont rien d’exceptionnel. Quant aux possibles réserves off-shore, elles se situent au large de Lattaquié, sous contrôle des Alaouites : les sociétés russes placent déjà leurs pions pour les exploiter ultérieurement. L’enjeu est moins dans la production d’hydrocarbures que dans le transport d’hydrocarbures des riches régions du Moyen-Orient (Iran, Qatar, Arabie Saoudite) vers l’Europe. Pour le dire en une phrase, les puissances sunnites, en s’alliant aux Occidentaux, pensaient pouvoir doubler les Russes dans l’approvisionnement en hydrocarbures du Sud de l’Europe avec la Turquie servant de « hub » énergétique à cette opération d’envergure. Une Syrie sous contrôle sunnite aurait facilité un tel projet… et introduit une sévère concurrence pour les Russes sur le marché européen des hydrocarbures. Mais ce rêve sunnite a vécu. Le 9 août dernier, le président turc Recep Erdogan qui, pour asseoir son pouvoir autocratique, a besoin de l’influence russe pour contrebalancer celle des Américains, est lui aussi « allé à Canossa » en rencontrant Poutine à Saint-Pétersbourg (cf. l’excellente analyse de Jean-François Colosimo dans une interview au Figaro). Le lendemain, Vladimir Poutine se rendait à Istanbul et les deux présidents relançaient le projet de gazoduc « Turkish Stream », qui permet aux Russes de passer par la Turquie (et de contourner l’Ukraine !) pour vendre du gaz à l’Europe via le sud du continent. En investissant dans Rosneft et dans Novatek, les Qataris comprennent à leur tour qu’ils ne peuvent avoir sérieusement accès au marché européen sans l’aval de Moscou. Une aubaine financière pour le président russe friand de l’argent qatari pour assainir ses finances publiques et réduire le déficit public du pays (même si la dette publique russe n’atteint que 20% du PIB quand la nôtre frôle les 100%…).

Russie, Iran et Qatar ont 50% du gaz mondial

Je prends la liberté de citer longuement le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel qui résume parfaitement, dans Atlantico, la nouvelle donne géostratégique : « Trois pays – la Russie, l’Iran et le Qatar – possèdent 50% des réserves mondiales de gaz naturel. Les trois sont désormais alliés économiquement et stratégiquement, ce qui marque l’échec de la stratégie de l’Union européenne de diversification de ses sources d’approvisionnement de gaz naturel inspirée et voulue par les Etats-Unis et l’Otan. En effet, la Russie est déjà le premier fournisseur de l’Union européenne avec 40% des importations, qui représentent 20% de la consommation totale de gaz de l’Union européenne. Compte tenu de la hausse de la consommation dans l’Union européenne et de l’épuisement du gisement gazier en Mer du Nord, cette dépendance énergétique de l’UE vis-à-vis de la Russie devrait fortement s’accroître dans les prochaines années. La Commission européenne estimait en effet que, d’ici 2040, 70% des besoins énergétiques de l’UE devraient être assurés par les importations, contre 50% aujourd’hui. Cette dépendance était inacceptable pour les stratèges américains pour lesquels la création d’une Eurasie annoncerait la fin de leur suprématie mondiale et l’arrivée d’un troisième grand acteur sur la scène mondiale qui perturberait leur tête-à-tête d’adversaire-partenaire avec la Chine.Pour les stratèges américains et les atlantistes européens, le Qatar, avec 24300 milliards de m3 de réserves prouvées qui lui assurent 154 ans de production au rythme actuel, était la solution. A condition toutefois de construire un gazoduc, car la liquéfaction et le transport en bateau via le détroit d’Ormuz et le canal de Suez rendaient le gaz qatari non concurrentiel avec le gaz russe. Selon des informations du journal libanais Al-Akhbar publiées en 2012, les Qataris avaient établi un plan, approuvé par l’administration Obama et l’UE visant à construire un gazoduc vers l’Europe via la Syrie. Ce gazoduc terrestre aurait traversé l’Arabie Saoudite, puis la Jordanie, en évitant l’Irak pour arriver à Homs en Syrie, d’où il aurait bifurqué dans trois directions : Lattaquié sur la côte syrienne, Tripoli au nord du Liban, et une troisième branche via la Turquie vers l’Europe. Mais Bachar El-Assad refusait d’autoriser ce transit ».

J’avais moi-même publié un article dans la Revue des Affaires sur les enjeux énergétiques de la Guerre de Syrie. Ce que j’entrevoyais commence de se réaliser et nous voyons les prémisses d’une politique énergétique moyen-orientale directement pilotée par Moscou. Alors qu’avant 2011, deux projets de gazoducs entraient en concurrence – un “tracé chiite” permettant d’exporter le gaz iranien via la Syrie et un “gazoduc sunnite” permettant d’exporter le gaz qatari via la Turquie – la Russie a joué un jeu à la fois ferme (via ses Soukhoï…) et souple (en ne fermant pas la voie d’une influence sunnite dans une future Syrie fédérale) de sorte à devenir le pivot central et l’honest broker du Levant pour que le gaz tant iranien que qatari transite vers l’Europe sans déposséder Moscou via le futur gazoduc russo-turc Turkish Stream, la Syrie marquant dans ce périple gazier une étape essentielle.

La Russie, acteur de coordination et de médiation

Quid de la suite ? Tandis que la Guerre de Syrie commence de se stabiliser avec une zone chiite formée par la Syrie utile et une percée vers l’Est à Deir Ezzor, une zone sunnite et une zone kurde servant de levier à l’influence croisée américano-russe, des compromis politiques pourraient être trouvés peu à peu à Astana où les véritables négociations de paix devraient supplanter celles de Genève sur le fond du dossier. Dans le même temps, une coordination des différents acteurs régionaux (Iran, Turquie, Qatar, Arabie Saoudite) se matérialise sous les auspices de la Russie qui négocie parallèlement son action à un niveau supérieur de gouvernance avec les Etats-Unis, eux-mêmes désireux de conserver leur « leadership from behind » – en matière de non-interventionnisme, Trump pourrait paradoxalement agir en continuité avec la politique de B. Obama -, et avec la Chine qui, elle, devrait jouer à l’avenir un rôle essentiel au Moyen-Orient via son projet de « Nouvelle route de la Soie ». Un projet pharaonique qui constitue l’armature de ce que je nommerais le « pivot vers l’Ouest » chinois en miroir du « pivot vers l’Est » américain.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le blog de Caroline Galacteros.

Affaire Fillon: peut-on avoir confiance en la justice?

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Eliane Houlette, 2014. SIPA. 00677791_000020
Eliane Houlette, 2014. SIPA. 00677791_000020

Je ne suis pas d’accord avec les commentaires vertueux sur l’honorabilité inconditionnelle de la justice de notre pays. Pour ma part, je ne lui fais guère confiance.

Beaucoup de juges sont anormalement politisés, bien au delà de l’engagement naturel de chacun. L’épisode du « mur des cons » est significatif, notamment parce que la secrétaire du syndicat en question n’y voyait rien d’aberrant et s’indigna d’être poursuivie.

Beaucoup de juges sont, sinon corrompus, du moins dépendant des réseaux. En province, ce sont les cercles de notabilité, les clubs, la maçonnerie; à Paris, c’est le monde de la mondanité (je me souviens des propos d’un mien avocat: « venez à ma remise de décoration, vous verrez ceux qui seront amenés à vous juger » – sic!).

Indépendance et compétence ?

La pratique des fuites dans la presse est devenue insupportable et l’argument de prétendus contre-feux allumés par les juges contre la parole médiatique des avocats ne vaut pas. On pourrait en effet poursuivre les avocats qui abusent de leur prétendue « déontologie » – si on n’était pas en connivence avec eux.

La compétence des juges est souvent discutable, pas forcément parce qu’ils sont tous incompétents mais parce que beaucoup ne s’y retrouvent plus dans une législation proliférante et contradictoire. Je me souviens aussi des propos de deux juristes membres du jury d’admission à l’Ecole nationale de la magistrature: « les 20 premiers sont remarquables, ensuite c’est passable mais la queue de classement est effarante… »

L’indépendance des magistrats est une bonne blague quand on connaît le système des promotions.

L’impunité quasi complète des magistrats quand on voit les sanctions prises par le Conseil supérieur de la magistrature est aussi une bonne blague, mais moins drôle.

Je continue à penser que la diligence des magistrats à traiter l’affaire Fillon est suspecte. On attendrait la même diligence dans des cas un peu plus lourds – le montage fiscal Seillière-Wendel date de 2007 et n’est toujours pas venu au jugement…

La France n’est pas un open space

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Emmanuel Macron Houria Bouteldjia colonisation de Gaulle Algérie identité
Conférence d'Emmanuel Macron à la New York University, 5 décembre 2016
Emmanuel Macron Houria Bouteldjia colonisation de Gaulle Algérie identité
Conférence d'Emmanuel Macron à la New York University, 5 décembre 2016

Macron et la culture

Emmanuel Macron veut en finir avec le vieux clivage droite/gauche et rassembler autour de lui les progressistes, à quelque camp qu’ils appartiennent, contre les conservateurs de tous bords. Qu’est-ce que le progrès pour l’homme qu’Alain Minc, Pierre Bergé, Jacques Attali et Xavier Niel voudraient nous voir élire ? C’est multiplier les start-up, ubériser le marché du travail, faciliter les trajets en autocar, développer dans les banlieues le désir d’être milliardaire et autoriser, pour stimuler la consommation, la pose de panneaux publicitaires dans les villes de moins de 10 000 habitants.

Il y a quelques jours à Lyon, ce progressisme s’est enrichi d’une dimension culturelle. Macron a dit ceci : « Et notre culture ne peut plus être une assignation à résidence identitaire : il n’y a pas la culture des uns et la culture des autres. Il n’y aurait pas cette formidable richesse française qui est là, dont on devrait renier une partie. Il n’y a d’ailleurs pas une culture française, il y a une culture en France. Elle est diverse, elle est multiple. Et je ne veux pas sortir du champ de cette culture certains auteurs, musiciens, artistes, sous prétexte qu’ils viennent d’ailleurs. » Les conservateurs défendent la culture française, les progressistes célèbrent la culture en France. Autrement dit, pour ceux qui se retrouvent sous cette bannière, la France n’est plus une histoire, la France n’est plus même un pays, c’est un pur espace. L’espace-France accueille la diversité et sur cette diversité des goûts, des pratiques, des musiques, des origines, nulle antériorité ne saurait prévaloir, nulle hiérarchie n’est en droit de s’exercer. Tout est égal et puisque tout est différent, tout est pareil.

A lire aussi >> Macron, prophète de bonheur: l’homme qui voulait plaire à tout le monde

De « français » à « en France », il y a la distance qui sépare une nation d’une société multiculturelle. Au nom du progrès, Emmanuel Macron nous invite à franchir ce pas. Au lieu de s’inquiéter de la désintégration française qui se produit sous nos yeux, il l’accompagne, il la conceptualise, il en[access capability= »lire_inedits »] recouvre la violence par l’éloge du multiple. Au lieu de proposer la reconstruction de l’école en ruine autour de la transmission d’un grand héritage, il dépouille nos classiques de leur aura et les noie dans la masse. Le divertissement dicte sa loi, l’immigration dicte sa loi, et le progressisme macronien cède en donnant à toutes ces redditions l’apparence de l’abnégation. Comme les auteurs de l’Histoire mondiale de la France, il boute la France hors de France pour ne pas entraver les processus en cours, et comme eux, il s’enchante de son ouverture, de sa bonté, de son hospitalité. Ce sont les lâches qui, autrefois, capitulaient, ce sont maintenant les progressistes et les érudits généreux.

La veille ou l’avant-veille du grand discours d’Emmanuel Macron, la tour Eiffel, qui tend de plus en plus à devenir une vitrine politico-publicitaire, s’est illuminée, et on a vu apparaître en lettres blanches ces mots énigmatiques : « Made for sharing » (« Fait pour être partagé »). Cette « scrapline », comme on dit aujourd’hui, est le slogan de la campagne que mène la Ville de Paris pour l’organisation des jeux Olympiques de 2024. Il vient d’être déposé mais il n’est pas, lui-même, de la première jeunesse. Il a déjà été utilisé en Angleterre par des confiseurs-chocolatiers, et repris aux États-Unis par Burger King pour lancer une pizza géante à découper. Pourquoi un tel choix ? Réponse de la directrice de la marque et du contenu : cette idée de sharing « synthétise l’ADN de notre projet au cœur de la ville-monde qu’est Paris ». Le progressisme atteint ici son apogée. Dans l’espace de la diversité qu’est devenue la France et dans la ville-monde que devient Paris, on ne voit pas pourquoi le français, cette survivance vernaculaire, devrait garder sa prééminence. Il faut une langue globale, et la seule qui puisse prétendre à cette fonction, c’est l’anglais. Je rappelle qu’Emmanuel Macron, invité il y a peu par l’université Humboldt de Berlin, s’est exprimé dans cette langue globale devant son auditoire. Et c’est un Québécois, Mathieu Bock-Côté, qui y a trouvé à redire.

Si rien ne vient déranger les plans de la providence, Emmanuel Macron sera le prochain président de l’espace-France. Et en faisant de la diversité la valeur suprême, il réalisera le prodige d’accélérer à la fois la division et l’uniformisation en cours. Un autre scénario aurait pu avoir lieu avec François Fillon. Mais le Penelopegate risque bien d’être fatal à celui-ci. Il a déjà été condamné par le tribunal médiatique. Et comme il dénonce ce tribunal, la condamnation s’aggrave. On ne critique pas les médias dans nos démocraties. On ne s’indigne pas de voir Le Canard enchaîné feuilletonner ses révélations pour des raisons commerciales. On se réjouit de ne plus être dupe de la vertu de M. Fillon. Ainsi abandonne-t-on la politique pour la morale ou, plus exactement, la morale politique pour les seules exigences de la morale privée. La morale politique, c’est le souci du monde. C’est l’effort pour rendre le monde habitable. L’habitabilité est son grand critère. Et au regard de ce critère, l’opposition des progressistes et des conservateurs n’a aucun sens. Il y a, pour que le monde soit un séjour humain, des progrès qui s’imposent et des choses qu’il faut savoir garder et transmettre. Voilà ce que Macron ignore car ce n’est pas l’habitabilité qu’il vise, c’est la fluidité. Et, ironie suprême, la culture française deviendra le repoussoir de ce programme inquiétant si, François Fillon n’ayant pas été assez vertueux, Marine Le Pen se retrouve seule à la défendre sur la scène politique.

Macron et l’histoire

Le moins qu’on puisse attendre d’un candidat à la magistrature suprême, c’est la cohérence, la responsabilité et le respect dû à la vérité historique. Emmanuel Macron, qui est pourtant un intellectuel, qui a fait partie du comité de rédaction de la revue Esprit, qui a travaillé avec Paul Ricœur, vient de manquer à ces trois exigences. Dans un entretien donné au Point en novembre 2016, il avait évoqué les « effets positifs » de la colonisation. « En Algérie, il y a eu la torture mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes. C’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie. » Un journaliste de la télévision algérienne a demandé des explications à Macron et voici sa réponse : « Je pense qu’il est inadmissible de faire la glorification de la colonisation […] La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. »

En première page de son édition datée du 17 février, Le Monde écrit que la déclaration d’Emmanuel Macron a suscité de vives critiques « à droite et à l’extrême droite ». Comme s’il fallait, pour s’offusquer des propos du candidat en marche, être un nostalgique de l’Empire français. Comme si la gauche, héritière des luttes anticoloniales, ne devait rien trouver à redire à une approximation aussi monstrueuse. Comme si le combat politique exigeait de sacrifier la nuance et les distinctions élémentaires. Claude Liauzu, historien très engagé à gauche, nous avait pourtant alertés dès 2005 : « De plus en plus nombreux, les spécialistes s’inquiètent de la propension qui gagne le métier à réduire l’histoire à un procès ou en faire un instrument idéologique. Confondre coloniser et exterminer, cela n’ajoute rien à la critique, au contraire. Ce schématisme ne permet guère de progrès scientifiques. » Coloniser, exterminer, c’est le titre d’un ouvrage d’Olivier Le Cour Grandmaison paru en 2005. Tandis que les plus vieux lâchement se taisent, les journalistes trentenaires et quarantenaires du Monde et de Libération se conduisent en bons élèves de l’école post-républicaine. Ils sont les purs produits d’un enseignement de l’histoire à la Boucheron et à la Le Cour Grandmaison que nul scrupule, que nulle probité intellectuelle n’arrête quand il s’agit de souligner les failles et les fautes de la France dans son rapport à l’altérité. Cet enseignement n’expose pas la complexité, il fustige le Mal. Macron a le même âge que les journalistes ainsi formés, il a donc tout naturellement suivi cette pente. Et il s’est fait ainsi le complice du régime algérien qui cherche à détourner l’attention de ses turpitudes et de son échec cuisant à assurer à son peuple une vie décente, malgré les rentes pétrolières et la rente gazeuse, par une condamnation de plus en plus obsessionnelle et délirante de la période coloniale. Par la même occasion, Macron a envoyé un message de soutien aux enfants de l’immigration postcoloniale, comme aiment à dire les sociologues, qui regardent la France avec une mentalité de créancier : elle leur doit réparation et ils ne lui doivent rien. Dans son livre effrayant paru aux éditions La Fabrique Les Blancs, les juifs et nous, Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, écrit : « La Shoah ? Le sujet colonial en a connu des dizaines. Des exterminations ? À gogo. » À tous ceux qui pensent comme elle, Emmanuel Macron demande de voter pour lui. Il s’adresse à ces électeurs potentiels et il leur dit que le ressentiment qu’ils éprouvent a sa place dans la diversité française.

Si les journalistes avaient un sens moral aussi développé qu’ils le prétendent, ils jugeraient cette affaire Macron bien plus grave que le Penelopegate. Certes, il n’est pas convenable de garder pour soi et pour les siens son enveloppe parlementaire mais s’affranchir des contraintes de l’objectivité et de la précision historique, aggraver la fracture française en donnant quitus à une francophobie de plus en plus militante et s’aplatir pour finir devant un pouvoir cynique, corrompu et manipulateur, c’est tout de même autre chose. Emmanuel Macron est, comme le dit Marcel Gauchet, « porteur d’une vision économique du monde ». Quand il s’y tient, il laisse échapper l’essentiel. Quand il en sort, il déraille. Et quand il veut se rattraper, il déraille encore. Souhaitant, sans rien renier de ses propos, mettre du baume au cœur des pieds-noirs qu’il a pu blesser, il a dit sur un ton grave : « Je vous ai compris » – soit la formule même que leur avait servie le Général de Gaulle après avoir décidé de faire exactement le contraire de ce qu’ils attendaient de lui. Si j’étais la France, je ne confierais pas mon destin à cet homme-là.[/access]

La seule exactitude

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Et si la présidentielle était reportée?

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fillon election conseil constitutionnel degaulle
Conférence de presse de François Fillon. Numéro de reportage : AP22020960_000001.
fillon election conseil constitutionnel degaulle
Conférence de presse de François Fillon. Numéro de reportage : AP22020960_000001.

Mercredi 1er mars 2017, début du carême. En bon chrétien, François Fillon entame son chemin de croix. Il annonce publiquement qu’il est convoqué par un juge d’instruction le 15 mars prochain «aux fins de mise en examen ».

Cela tombe bien, c’est exactement entre le 10 mars et le 17 mars que le Conseil constitutionnel peut décider de reporter l’élection !

« Violation de l’Etat de droit », « assassinat politique », les accusations portées à l’encontre de la justice sont particulièrement violentes. La rapidité de la procédure a en effet de quoi surprendre. A peine un mois s’est écoulé entre l’ouverture d’une enquête par le parquet national financier (en principe compétent « dans les affaires qui sont ou apparaîtraient d’une grande complexité ») et la décision d’une convocation aux fins de mise en examen.

L’éventualité d’une mise en examen du candidat LR  (opportunément ?) programmée à deux jours de la date limite du dépôt des candidatures, alourdit le climat délétère qui règne depuis plusieurs semaines sur la vie politique française.


Présidentielle : François Fillon annonce qu’il… par journalsudouest

Les temps judiciaire et politique se marient décidément aussi bien que l’huile et le vinaigre.

Le débat public n’existe plus, la démocratie est prise en otage par les affaires, l’ambiance est étouffante, lourde, pesante et, pour reprendre un terme à la mode, particulièrement « nauséabonde ».

Il reste 40 jours à tenir, ce qui est dans la moyenne pour un calvaire. Imagine-t-on François Fillon mis en examen ? La Constitution ne l’a pas imaginé. Aucune disposition juridique n’a prévu le cas dans lequel un candidat déclaré à une élection présidentielle ferait l’objet d’une procédure judiciaire. Alors tachons de faire preuve d’imagination.

L’esprit de la Vème République, c’est celui de la rencontre entre un homme et le peuple souverain. En principe, aucun juge ne vient tenir la chandelle.

François Fillon peut-il être candidat ? Moralement, c’est à lui seul de répondre. Mais juridiquement, il ne peut pas être empêché de concourir.

Dans l’histoire de la Vème République, deux événements majeurs ont contribué à faire évoluer le régime juridique de l’élection du président de la République.

22 août 1962 : l’attentat manqué du Petit Clamart

Un commando fait feu sur la DS du Général de Gaulle alors en route pour l’aérodrome de Villacoublay. 187 balles sont tirées, 14 atteignent la DS présidentielle et, miraculeusement, les quatre occupants du convoi (le président de la République et son épouse Yvonne de Gaulle, leur gendre le colonel Alain de Boissieu et le chauffeur Francis Marroux) en sortent indemnes.

Bastien-Thiry, condamné à mort, n’a pas été gracié. L’une des raisons du refus de grâce aura été celle de la mise en danger de la vie d’autrui. Aucune précaution ne fut prise par le commando pour protéger les riverains du Petit Clamart. Si le président de la République s’en est miraculeusement sorti, l’attentat aurait pu coûter la vie à une famille innocente. Au moment du passage du convoi présidentiel, un véhicule comprenant une famille circulait sur l’autre sens de la chaussée et se retrouva au beau milieu de la fusillade. Son conducteur fut blessé au doigt. Il s’appelait Monsieur Fillon.

La famille Fillon s’était ainsi retrouvée au cœur d’un événement qui allait bouleverser l’histoire de l’élection du président de la République.

Avant 1962, le président de la République était élu par des grands électeurs. En réaction politique à l’attentat manqué, le Général de Gaulle proposa au peuple français, par la voie du référendum, une réforme visant à soumettre l’élection du Chef de l’Etat au suffrage universel direct.

Depuis 1965, le président de la République est désigné directement par le peuple souverain.

2 avril 1974 : le décès du président Pompidou

Georges Pompidou est le premier chef d’Etat  à disparaître en cours de mandat sous la Vème République. Il n’est pas cependant le premier président de la République à décéder durant l’exercice de ses fonctions. Le président Félix Faure mourut le 16 février 1899 à l’Élysée et les circonstances de son décès passèrent à la postérité sous la formule célèbre de Clemenceau : « il a voulu vivre César, il est mort Pompée ».

La disparition du président Pompidou amena le pouvoir constituant à réfléchir à l’éventualité du  décès d’un candidat à l’élection présidentielle. Depuis l’entrée en vigueur de la loi constitutionnelle n° 76-527 du 18 juin 1976, l’article 7 de la Constitution envisage les hypothèses de décès ou d’empêchement d’un candidat à l’élection présidentielle :

– Si, dans les sept jours précédant la date limite du dépôt des présentations de candidatures, une des personnes ayant, moins de trente jours avant cette date, annoncé publiquement sa décision d’être candidate décède ou se trouve empêchée, le Conseil constitutionnel peut décider de reporter l’élection.

– Si, avant le premier tour, un des candidats décède ou se trouve empêché, le Conseil constitutionnel prononce le report de l’élection.

Deux cas de figure sont donc envisagés. Le premier dans les sept jours précédant la date limite du dépôt des présentations de candidatures, soit pour cette année du 10 au 17 mars, le second avant le premier tour, soit entre le 17 mars et le 23 avril prochain.

Dans le premier cas, le Conseil constitutionnel peut décider de reporter l’élection, il dispose d’un choix. Dans le second cas, il ne dispose d’aucun libre arbitre. Si un candidat décède ou est empêché, il est tenu de prononcer le report de l’élection.

Quelles sont les conditions pour que le Conseil constitutionnel reporte l’élection ?

Entre le 10 et le 17 mars

Avant la date limite de dépôt des candidatures, il n’y a pas de candidat. Il n’existe que des « personnes ayant annoncé publiquement leur décision d’être candidate ». Les candidatures relèvent officiellement de l’intention, elles ne sont pas encore jugées par le Conseil constitutionnel. Si un des candidats déclarés décède ou est empêché, alors le Conseil constitutionnel pourra décider de reporter l’élection.

Cette liberté qui lui est offerte de décider de reporter ou non l’élection se comprend pour une raison simple.

Prenons le cas d’un petit candidat qui a officiellement déclaré qu’il briguerait la magistrature suprême, celui dont on dit communément qu’il fait une candidature de témoignage et dont on sait pertinemment qu’il ne dispose d’aucune chance de recueillir les 500 parrainages.

S’il venait à décéder ou à être empêché, alors le Conseil constitutionnel n’est pas contraint de reporter l’élection pour une personne qui n’aurait en tout état de cause pas concouru.

A l’inverse, si par exemple le 15 mars prochain, le candidat de la droite et du centre venait à être empêché, le Conseil constitutionnel pourrait décider de reporter l’élection.

Toutefois, notons que selon le texte constitutionnel, le décès ou l’empêchement doit survenir la semaine précédant la date limite de présentation des candidatures. Si l’événement survient huit ou dix jours avant, le Conseil constitutionnel ne peut rien faire.

Fort heureusement, la convocation tombe le 15 mars !

Entre le 17 mars et le 23 avril

Après la date limite, il n’y a plus de candidats déclarés, mais uniquement des candidats à égalité. Le régime est alors le même pour tous, et, en cas de décès ou d’empêchement de l’un d’entre eux, alors le Conseil constitutionnel n’a plus le choix. Il doit prononcer le report de l’élection.

Après le 23 avril

Si le décès ou l’empêchement d’un des deux finalistes survient entre les deux tours, alors le Conseil constitutionnel annule les opérations électorales et de nouvelles élections sont organisées.

Une mise en examen n’est pas un cas d’empêchement au sens de la Constitution. Sauf si le Conseil constitutionnel décide de faire jurisprudence…

Le pouvoir du juge constitutionnel de reporter l’élection est limité aux cas de décès et d’empêchement. Il y a donc lieu de considérer que si ces deux cas produisent juridiquement des effets analogues, c’est qu’ils doivent être compris comme correspondant tous deux à une situation identique, celle dans laquelle, physiquement, il n’est pas possible pour une personne d’exercer la fonction de président de la République.

Evidemment, le Conseil constitutionnel dispose de la liberté reconnue aux juges pour interpréter les textes et aucune autorité supérieure ne pourrait contredire son choix. Il pourrait ainsi décider de considérer qu’une mise en examen constitue un cas d’empêchement.

Mais gageons qu’il ne le fera pas. Il n’appartient pas au Conseil constitutionnel de juger de la valeur éthique ou morale d’un candidat. Seule la conscience du candidat puis le vote du peuple souverain permettront de résoudre la question.

Le juge, fût-il constitutionnel, ne peut connaître que des questions de droit. Pour la morale ou pour l’éthique, il appartient aux citoyens d’en juger.
L’empêchement visé à l’article 7 de la Constitution ne vise que des cas qui rendraient le candidat physiquement inapte à exercer la fonction (maladie, disparition, accident, aliénation, attaque cérébrale,…).

L’empêchement n’étant pas défini par la Constitution, l’ambiguïté du terme laisse certains penser que la procédure prévue à l’article 7 de la Constitution pourrait être utilisée à l’encontre du candidat Fillon.

Aussi, le terme d’empêchement s’avère-t-il proche de l’impeachment américain, procédure permettant de destituer un président en exercice ayant commis des manquements incompatibles avec l’exercice de son mandat.

Mais en France, le terme d’empêchement a un sens. Et pour en cerner les contours, on s’intéressera alors au statut du président de la République.

S’agissant du chef de l’Etat, on remarque qu’il peut à la fois faire l’objet d’une procédure de destitution et être victime d’un empêchement. On définira donc l’empêchement par opposition à la destitution.

Aux termes de l’article 68 de la Constitution, le président de la République peut être destitué en cas de manquements incompatibles avec l’exercice de son mandat. La destitution est prononcée par le Parlement réuni en Haute Cour. Prononcée par le Parlement, la sanction revêt une dimension politique.

La destitution du président de la République suppose la réalisation d’un manquement incompatible avec l’exercice du mandat. Par définition, il est porté une appréciation de nature subjective sur le comportement du président de la République. Des faits présentant un caractère pénal, la révélation d’un passé trouble pourraient constituer de tels manquements.

Hormis dans la série Baron Noir, cette procédure n’a jamais été mise en œuvre, alors même que deux périodes de cohabitation auraient pu le permettre. En 1986, il avait été envisagé de renvoyer François Mitterrand devant la Haute Cour pour son refus de signer les ordonnances. En 2000, Arnaud Montebourg proposa d’y renvoyer Jacques Chirac en raison des révélations des affaires liées à la Mairie de Paris.

Dans ces deux cas, il n’avait pas été envisagé de déclarer le président de la République empêché. Lorsqu’on reproche au président de la République d’avoir des casseroles, on songe à le destituer, on ne constate pas son empêchement.

A l’inverse, l’article 7 de la Constitution prévoit un cas de vacance ou d’empêchement du président de la République. Ce cas de figure est intervenu à deux reprises sous la Ve République, après la démission du Général de Gaulle et après le décès du président Pompidou.

Dans la Constitution, il est écrit que le Conseil constitutionnel constate l’empêchement. Ainsi, l’empêchement doit donc être entendu comme correspondant à une situation objective, un constat, celui dans lequel la santé du président de la République serait altérée.

Le terme d’empêchement ayant été introduit dans la Constitution après le décès du président Pompidou, cela révèle donc l’intention du pouvoir constituant de prévoir une situation dans laquelle la maladie ou l’aliénation emporterait un candidat et non des affaires judiciaires.

Une mise en examen, des casseroles, une moralité peu exemplaire ou le passé judiciaire trouble d’un candidat ne constituent donc nullement des circonstances qui devraient amener le Conseil constitutionnel à décider de reporter l’élection.

Mais toute décision du Conseil constitutionnel étant sans appel, les sages de la rue de Montpensier demeurent libres, si la situation les contraignait à interpréter le texte comme ils l’entendent.

Dans cette hypothèse, ils feraient alors jurisprudence, au détriment de l’esprit de notre Constitution.

De Macron à Podemos, les mirages de la société civile

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Eduardo Munoz Alavarez ; Sipa. Numéro de reportage :00792983_000008. Sipa. Numéro de reportage : 00777706_000003.
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Emmanuel Macron, Pablo Iglesias et Alexis Tsipras. Photos: Eduardo Munoz Alavarez ; Sipa. Numéro de reportage :00792983_000008. Sipa. Numéro de reportage : 00777706_000003.

La société civile est aujourd’hui parée de toutes les vertus qu’aurait perdues le monde politique. Ses membres – auto-désignés – sont flattés par les médias tandis que les élus sont censés cumuler (en plus de leurs mandats) malhonnêteté, incompétence et clientélisme ! Qui appartient d’ailleurs à la « société civile » ? Celui qui n’a jamais été élu et qui candidate ? Par définition, c’est le cas, au départ, de tous les élus ! Celui qui s’affranchit des partis politiques alors que la Constitution (article 4) reconnaît leur rôle et définit les conditions de leur légalité (« le respect de la souveraineté nationale et de la démocratie ») ? Le chef d’entreprise, le « zadiste », le « pétitionnaire », le chanteur, le public d’On n’est pas couché ?

La réalité est simple : est aujourd’hui baptisé membre de la société civile celui qui conteste la démocratie représentative mais cherche à peser sur la vie politique ou… à se faire élire, en enfilant le manteau de la probité et de la compétence !

Les avatars de la « société civile »

Quelques exemples étrangers illustrent pourtant les avatars de la « société civile » : le maire de Rome, issu du Mouvement 5 étoiles, apôtre de la transparence et de la sobriété, est embourbé depuis son élection dans des affaires de corruption, de conflits d’intérêts et de cupidité de son équipe.

En Grèce, le chantre de l’insurrection populaire, Alexis Tsipras, s’est finalement couché devant les exigences du FMI et de la Commission européenne. Les « Indignés » espagnols de Podemos ont perdu les élections. Le « Printemps » tunisien des libertés a ouvert les portes de la présidence à un islamiste puis à un très vieil homme.

Qu’est-ce qu’apporte la société civile en France ? Beaucoup à travers les associations, viviers de générosité ; mais le bénévolat s’essouffle quand il ne meurt pas de vieillesse. Son bilan est plus contrasté en politique : Simone Veil était inconnue du grand public quand elle a été nommée en 1974 ministre de la Santé. Puis elle s’est fondue dans le moule. Coluche ? Soutenu par le promoteur du « mouvement social » Pierre Bourdieu, il s’est effondré. Jacques Attali ? Même François Mitterrand ne lui confiait aucune responsabilité. Hulot ? Se soumettant aux primaires écologistes, il a été balayé. Tapie ? Une vie d’« affaires » ! Le professeur Schwartzenberg ? Quelques jours au gouvernement. Les succès de Thierry Breton, qui fut d’abord un remarquable élu local, ne peuvent dissimuler l’échec de Francis Mer à s’acclimater à la vie politique.

La représentation n’est que le « miroir brisé de la Nation »

La société civile se nourrirait de la « démocratie participative ». Laquelle ? Celle qui conteste à Notre-Dame-des-Landes par la violence les décisions des pouvoirs publics approuvées par un référendum local ? Elle serait stimulée par le numérique : l’observation des déchaînements de haine et de bêtise sur les réseaux sociaux invite à la prudence…

La démocratie représentative, elle, est un bien précieux : elle est issue d’un cadre légal et légitime et du libre choix des électeurs. Elle fait office de filtre des passions humaines. Pas assez « représentative » la démocratie ? Mais de qui ? La représentation n’est que le « miroir brisé de la Nation », selon le mot de Gambetta, certes. Mais la République est « une et indivisible ».

La démocratie représentative serait ainsi en crise. Sans doute ; mais comme les syndicats, les associations, le monde lui-même ! Les partis politiques attirent peu, c’est vrai, à l’exception de militants dévoués, habités par une passion. S’ils sont désertés, c’est sans doute que la droite et la gauche n’ont pas toujours fait la politique de leurs électeurs ! Mais qui veut prendre le risque de mettre entre parenthèses sa vie personnelle et professionnelle ? Qui est prêt à endurer en politique ce que l’on refuse justement dans sa vie « normale », le regard injuste ou sectaire, même si l’on a bien fait ? Si la politique est une passion, elle est bien aussi un sacrifice. Le mot passe mal dans une société hédoniste. Il est suspect. Il doit cacher des turpitudes et autant de bénéfices hypocrites ! Je mesure l’ironie du lecteur qui ne sait rien de la vie d’un maire, qui demande à ses élus d’être partout au même instant et que leurs familles attendent en vain, le soir, pour passer à table. Et quelle patience faut-il éprouver pour écouter ceux qui vous assènent les recettes d’un monde à refaire ! Des élus qu’aucune rumeur positive n’a jamais câlinés, soumis à l’imagination réglementaire sans limites des Administrations et aux risques judiciaires, obligés de dire « non » à ceux qui les ont soutenus, et « oui » à des adversaires acharnés !

La politique n’est pas un métier mais…

Le mandat parlementaire se nourrit justement de cette vie et de ces responsabilités locales où l’on s’efforce de marier l’anticipation et le soin apporté aux innombrables détails de la vie quotidienne des gens. L’opinion sait-elle qu’avec la fin du cumul des mandats, entérinée pour lui faire plaisir, on renforcera le poids des administrations de l’État et des partis parisiens ? La culture hors-sol est aussi mauvaise pour les élus que pour les plantes !

En revanche, nul n’a jamais voulu interdire le cumul des fonctions de tant d’autres acteurs de la « société civile » ! Nul ne trouve à redire au fait que le « quatrième pouvoir » déploie ses talents dans plusieurs médias à la fois, dans des universités, des maisons d’édition, des consultations d’entreprises, des instituts de sondage !

La politique n’est pas un métier ; mais ses missions doivent être assurées évidemment avec professionnalisme. Beaucoup de progrès dans la vie des Français sont issus des réussites des élus locaux qui équilibrent, souvent, les erreurs de l’État… Nombre de parlementaires sont exceptionnels et leurs travaux méconnus.

Seule la passion du bien commun permet de surmonter les difficultés techniques et psychologiques d’une vie où les sentiments sont exacerbés. Les élus ne réclament pas la pitié. Simplement le même respect qu’ils éprouvent pour ceux qui leur font confiance, et qu’ils attendent aussi des donneurs de leçons de morale qui, au nom d’un concept creux – celui de la société civile – ne sont pas toujours eux-mêmes des parangons de vertu.

Les végétaux prennent la parole

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Francis Lalanne
Francis Lalanne

ENFIN UN CANDIDAT UFCR-UDG !

Jeudi 2 février

Qui osera dire que le débat de fond n’est pas lancé dans cette campagne ? Il suffit de s’informer. Ainsi, dans mes spams d’aujourd’hui, je récupère un communiqué de presse d’Alain Mourguy, candidat de l’Union des forces citoyennes et républicaines et de l’Union des gens de bon sens (UFCR-UDG) à la présidentielle de 2017. Parmi 159 autres intéressantes propositions, il nous explique « comment créer un million d’emplois tout en économisant huit milliards d’euros par an ». A priori ça a l’air tentant ; j’ai pas tout lu mais en gros, pour financer le truc, il suffirait de supprimer le chômage.

LALANNE LAND

Vendredi 3 février

Encore une preuve de la vivacité du débat démocratique – au moins dans les couches conscientisées de la société : le « Collectif éco-citoyen 100 % » présidé par le polyvalent Francis Lalanne présentera aux prochaines législatives des candidats dans toutes les circonscriptions, de façon à « offrir une alternative citoyenne à la politique politicienne ». Il fallait y penser !

Toujours est-il que, sur ce programme, le collectif réunit pas moins de « 28 mouvements politiques, citoyens et écologiques ». Même que parmi eux, en ma qualité de président à vie de Jalons, je voudrais adresser un salut tout particulier à nos amis de Génération Végétale, qui sont la relève des idées que nous portons ! Qu’ils le sachent : en cas de problème à Lalanne Land, il y aura toujours à Jalons une place pour ces jeunes pousses.

FIGARO-CI, FIGARO-LÀ

Mercredi 8 février

Vendredi 3 février : au plus fort de la tempête, Le Figaro lâche celui qui était devenu son héros depuis son triomphe aux primaires. Le titre, qui s’étale sur cinq colonnes à la une, est sans ambiguïté : « Fillon continue, la droite s’inquiète. » Pas dur de deviner ce qu’il faudrait pour la calmer… À l’intérieur, deux articles de fond précisent le message : « Une affaire judiciaire et familiale qui n’en finit pas », déplore l’un ; « Les réflexions s’accélèrent autour du plan B », rassure l’autre. En bon français : Fillon est foutu, il est temps de passer à autre chose !

Ce mercredi, cinq jours plus tard, la tempête semble s’être calmée, au point que Le Figaro remonte sur le navire : « La droite resserre les rangs autour de Fillon », titre le journal à nouveau mobilisé. Et de filer, en pages intérieures, la métaphore militaire : « Fillon soude son camp et repart sur le terrain », « La contre-offensive est aussi juridique »… Mais le plus fort, c’est quand Le Figaro nous explique en une que[access capability= »lire_inedits »] « le candidat entend relancer une campagne entravée depuis quinze jours ». Comme si le quotidien lui-même n’y avait pas contribué en annonçant au peuple de droite que son candidat était cuit !

Heureusement il n’y paraît plus, et à lire la livraison d’aujourd’hui, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes fillonistes… Jusqu’au prochain obstacle qui pourrait faire trébucher le candidat ; auquel cas, n’en doutons pas, le quotidien reprendrait sa fameuse « liberté de blâmer ».

JÉSUS, ONFRAY ET MOI

Samedi 11 février

Dieu sait que j’aime bien Onfray, j’ai même été le premier à l’interviewer pour ce magazine. Avec tout ça, il est au courant bien sûr pour mon problème de catholisme, mais il ne m’en veut pas ; il me plaint, c’est tout.

Moi, pareil ! Quel dommage, lui ai-je habilement représenté, qu’un esprit aussi ouvert, fécond et indépendant que le sien se crispe dès qu’il s’agit des religions monothéistes, et de la mienne en particulier. Mais rien à faire ! Pour toute réponse Onfray, sûr de son fait, se contente de moquer gentiment mes chimères d’« arrière-monde »

Ce soir, Michel est venu chez Ruquier pour parler de Décadence, le tome 2 de sa Brève Encyclopédie, consacré précisément au constat de décès de la civilisation judéo-chrétienne. Mais comme tout ça est un peu sérieux, pour détendre l’atmosphère, on lui demande de développer sa thèse sur l’inexistence historique de Jésus.

Flavius Josèphe atteste du contraire, de même que Tacite et Suétone ? C’est qu’ils n’ont pas eu accès aux bonnes sources ! Le meilleur argument d’Onfray – enfin, mon préféré : « Si Jésus avait existé, il aurait bien sûr mangé des loukoums ! » Et bien sûr les quatre évangélistes (s’ils avaient eux-mêmes existé) se seraient bousculés pour nous rapporter l’affaire, vu son importance.

À ce compte-là, moi aussi j’ai ma preuve de l’inexistence historique du Christ : dans tous les évangiles on le voit manger, mais nulle part il ne fait popo ! Pas très crédible, tout ça.

Sur quoi, une heure plus tard, qu’est-ce que j’apprends ? Saint Paul non plus n’aurait pas existé ! Quand même, il exagère, Michel… commencé-je à marmonner, avant de me calmer tout net : de toute façon, une fois qu’il n’y a plus de Jésus, hein…

AFFAIRE THÉO : LE FILM

Jeudi 16 février

En exclu dans Le Point, du nouveau sur l’affaire Théo : le témoignage des flics, et celui des caméras de surveillance. En gros, l’histoire n’est pas aussi simple qu’a bien voulu nous le raconter le jeune homme, relayé depuis quinze jours par tous les médias. Non seulement il s’est interposé violemment pour empêcher l’interpellation d’un dealer, qui a pu prendre la fuite, mais il était chaud pour se fighter – et les flics ne se sont pas faits prier ! Tout ça s’est passé en moins d’une minute et, selon l’IGPN, l’intentionnalité de l’acte n’est pas établie. N’empêche qu’on lui a troué le cul, à Théo, alors qu’il méritait deux baffes… Et la proportionnalité des peines ?

PLUTÔT MÉLENCHON QUE MACRON !

Vendredi 17 février, 1h15

Sur LCI en ce moment, rediffusion du discours de Mélenchon à Strasbourg. On aime ou on n’aime pas, mais ça a le mérite d’exister. Je n’en dirais pas autant du zero man show de Macron, avec ses ambianceurs – robots capables de scander sur commande n’importe quoi. Il faut les entendre s’époumoner à hurler « Europe ! Europe ! », avec cet enthousiasme irréel qui est l’essence du macronisme et le moteur de son action.

EMMANUEL 2 : Y A-T-IL UN PILOTE DANS MACRON ?

Samedi 18 février

Qu’on cesse de dire qu’Emmanuel n’a pas de programme ! Il l’a détaillé en meeting cet après-midi à Toulon :
– « Je veux être élu ;
Je vous ai compris ;
Je vous aime« .
Cela dit, si vraiment il est élu sur de telles bases, chapeau ! Ce n’est plus du charisme, c’est de l’hypnose mesmérienne.[/access]

Comment sauver les travailleurs indépendants du RSI

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Manifestation des travailleurs indépendants contre le RSI, septembre 2015. SIPA. 00723958_000020
Manifestation des travailleurs indépendants contre le RSI, septembre 2015. SIPA. 00723958_000020

Au commencement était la démagogie

Le rapport entre les travailleurs indépendants et la Sécurité sociale est problématique depuis fort longtemps. En 1947, le ministre du Travail et des Affaires sociales Daniel Meyer a pourtant clairement expliqué les choses à la commission chargée de préparer la généralisation de la Sécurité sociale aux travailleurs non-salariés : « Dans le domaine de la vieillesse, il est manifeste qu’aucun régime d’assurance n’est viable s’il ne s’adresse pas à un groupe social dans lequel la répartition entre les éléments âgés et les éléments actifs présente une certaine stabilité. Or, il n’est pas exagéré de dire que c’est seulement dans le cadre de la population d’un pays que l’on peut trouver cette stabilité. »[1. Comité d’histoire de la sécurité sociale, La Sécurité sociale, son histoire à travers les textes, tome III, p. 90.] Mais la commission ne tint pas compte de ces propos de bon sens, ce que le rapporteur Lory a exprimé en ces termes : « Il est apparu que la solidarité professionnelle plus forte que la solidarité nationale permettrait de vaincre les obstacles psychologiques qui avaient contribué à l’échec de la généralisation de la sécurité sociale. »

La loi du 17 janvier 1948 suit la recommandation du rapport Lory : elle instaure 4 caisses vieillesse autonomes, respectivement pour les artisans, pour les industriels et commerçants, pour les professions libérales, et pour les agriculteurs. Le ministre a beau regretter les « égoïsmes de catégories sociales qui ont ce résultat que, maintenant, la loi n’est plus tellement une loi de sécurité sociale », le texte est voté à l’unanimité. Dès lors le ver est dans le fruit ; 69 ans plus tard, nous sommes face aux conséquences désastreuses d’une loi dont l’esprit était : votons ce qui est psychologiquement acceptable, et après nous le Déluge !

L’invention du RSI

En 2005, sous le gouvernement Raffarin, la décision fut prise de fusionner les caisses de travailleurs non-salariés non agricoles (les « non-non », disait-on familièrement). Le régime des exploitants agricoles ayant été antérieurement confié à la Mutualité sociale agricole (MSA) ne fut pas concerné. Les professions libérales, très attachées à leurs caisses de retraites complémentaires majoritairement liées à une profession particulière (médecins, vétérinaires, notaires, etc.), restèrent également en dehors du mouvement de fusion pour ce qui est de l’assurance vieillesse. Restait donc comme fusion à opérer celle de deux carpes et d’un lapin, les carpes étant la CANCAVA des artisans et l’ORGANIC des industriels et commerçants, tandis que le lapin était l’Assurance maladie et maternité des professions indépendantes (l’AMPI), qui assurait également les professionnels libéraux.

A lire aussi >> Pour une vraie réforme libérale de la Sécurité sociale: autonomie et responsabilité en seraient les piliers

La mise au monde du Régime social des indépendants (RSI) se fit au forceps : sous forme de trois ordonnances, la première du 31 mars 2005 et les deux autres du 8 décembre 2005. La conception remontait à la loi du 2 juillet 2003 « habilitant le gouvernement à simplifier le droit » en procédant par ordonnances de façon à permettre aux « non-non » de s’adresser à un « interlocuteur social unique » (ISU).

La fusion des systèmes informatiques, réalisée dans un climat de lutte pour le pouvoir, a débouché sur une monstruosité, produisant un taux d’erreurs équivalent à celui du logiciel Louvois qui empoisonne depuis des années la vie de nos militaires. La mise en commun réussie des moyens informatiques de l’Association générale des institutions de retraite des cadres (l’AGIRC) et de l’Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés (l’ARRCO) montre heureusement que de tels cafouillages ne sont pas une fatalité, mais le résultat de la gestion politicienne d’un problème essentiellement technique. Les commissaires aux comptes ont fait des refus de certification et la Cour des comptes et  l’Inspection générale des affaires sociales (l’IGAS) produit des rapports accablants. L’encaissement maladroit des cotisations par les URSSAF, nullement habituées à traiter avec des travailleurs indépendants, a alors été particulièrement mal vécu par les artisans et commerçants.

Des assurés sociaux très mécontents

L’exaspération de nombreux travailleurs indépendants a été révélée une fois de plus par une enquête récente commandée par le Syndicat des Indépendants : 76 % d’entre eux auraient une mauvaise opinion des services rendus par le RSI. Les passages à la formule « société par actions simplifiée unipersonnelle » (SASU), qui permet de bénéficier du régime général en tant qu’assimilé salarié, se multiplient.

Face à cette mauvaise cote du RSI auprès de ses adhérents, des candidats à la présidence de la République (Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon) ont fait différentes propositions, dont la suppression de ce régime, qui serait absorbé par celui des salariés. Les administrateurs du RSI essayent de sauver leur institution en proposant quelques augmentations de la générosité du régime, et en demandant que le statut de SAS ne permette plus d’échapper aux cotisations en se rémunérant sous forme de dividendes, ce qui augmente le revenu disponible dans l’immédiat, mais au prix d’un affaiblissement des droits à pension. Tout cela manque singulièrement de hauteur de vue.

La solution : l’unité grâce à la diversité

Ce problème particulier du RSI fournit une indication qui permettrait de réaliser enfin, de façon intelligente, le projet de Sécurité sociale commune à tous les Français (un seul régime) – projet qui avait été inscrit dans la loi à la Libération – tout en respectant les particularismes professionnels. Les malheurs des adhérents au RSI indiquent en effet ce qu’il faut faire pour réaliser ce grand œuvre : dissocier les notions de régime et de caisse. Le régime est un ensemble cohérent de règles juridiques définissant les droits et les devoirs des assurés sociaux, la façon dont ils acquièrent une couverture sociale et ce en quoi consiste cette couverture. La caisse est un organisme qui rend à certains assurés sociaux le service d’encaisser leurs cotisations et de calculer puis de verser les prestations auxquelles ils ont droit, et qui leur propose éventuellement des services complémentaires.

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Les indépendants ont des spécificités importantes. Leur revenu est pour la majorité d’entre eux difficile à calculer : ils doivent avoir comme interlocuteur une caisse dont les employés connaissent ces particularités et savent en tenir compte. Chaque assuré social devrait avoir le droit de choisir sa caisse, mais cette liberté de choix est encore plus vitale pour les indépendants que pour les salariés. Les médecins ont des besoins différents de ceux des experts comptables, c’est pourquoi les premiers sont bien avec la CARMF et les seconds avec la CAVEC. Parmi les commerçants et artisans il existe aussi une grande diversité : il serait bon qu’ils aient le choix entre différentes caisses, appliquant bien entendu les mêmes règles pour la Sécurité sociale, mais chacune de manière adaptée aux particularités de sa clientèle. De plus, ces caisses professionnelles pourraient proposer, comme les « sections » des professions libérales, tous les compléments souhaitables, que ce soit en matière de retraite par capitalisation, de complémentaires santé, d’invalidité permanente ou temporaire, etc.

La Sécu doit imiter la gastronomie

Ce schéma de fonctionnement de la Sécurité sociale, la même pour tous, mais servie à chacun avec un assaisonnement adapté à ses spécificités et à ses préférences, constitue clairement une novation conceptuelle par rapport au schéma bureaucratique selon lequel fonctionne notre État providence. Les Français sont gastronomes : ils savent que la même pièce de bœuf, le même filet de sole, les mêmes haricots verts, peuvent être cuisinés de quantité de façons différentes, et chacun d’eux choisit le restaurant dont les recettes réjouissent particulièrement ses papilles. Disons que la retraite est une côte de bœuf, l’Assurance maladie une sole et les prestations familiales une poignée de haricots verts, et laissons chaque Français choisir son restaurant : le problème du RSI, et quantité d’autres, deviendront presque faciles à résoudre.

Macron, prophète de bonheur

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Emmanuel Macron François Hollande Campagne présidentielle Marine Le Pen
Meeting d'Emmanuel Macron au Palais des Sports de Lyon, 4 février 2017
Emmanuel Macron François Hollande Campagne présidentielle Marine Le Pen
Meeting d'Emmanuel Macron au Palais des Sports de Lyon, 4 février 2017

Grâces soient rendues à Sylvain Fort. Ce garçon, que je n’ai jamais vu mais avec qui j’ai eu quelques échanges écrits et téléphonés, plutôt amicaux au demeurant, fait partie des porte-parole d’Emmanuel Macron. Après nous avoir baladés pendant des semaines, Pierre Lamalattie et moi-même – lui pour un reportage, moi pour un entretien –, il m’a finalement fait comprendre que les articles plutôt vachards, et c’est un euphémisme, publiés sur causeur.fr, ne donnaient guère envie à son candidat de répondre favorablement à nos demandes. Blacklister les journalistes considérés comme trop critiques, n’est-ce pas un peu trumpiste sur les bords ? Peu importe, c’est sans doute mieux comme ça. Qui sait ce qui serait arrivé, si la rencontre avait eu lieu. Comme le dit drôlement Vincent Castagno, si ce gars pouvait serrer la main de tous les Français, il serait élu avec 100 % des voix.

Si ça se trouve, j’aurais été, moi aussi, touchée par la grâce et je serais présentement dans un meeting, à applaudir au signal de l’ambiance team avec un tee-shirt « Macron président ». Il y a un mystère Macron et le réduire à une création médiatique serait ne rien y comprendre. Si l’ancien ministre de Manuel Valls est à l’évidence le chouchou du parti des médias, il n’est pas seulement cela. La séduction qu’il exerce sur des gens très différents, allant de vieux briscards de la politique à de parfaits novices, ne repose pas seulement sur un marketing bien rodé, mais aussi sur un charisme réel dont on peine à comprendre pourquoi il enchante les uns et laisse les autres de marbre.

Macron voudrait plaire aux pieds-noirs et aux descendants d’immigrés, aux bobos et aux cathos. Il risque, évidemment, de décevoir tout le monde.

Aussi étrange que cela soit, cet homme passé par nos meilleures écoles, par la banque privée et par le gouvernement de la France, apparaît un phénomène nouveau. Au rayon politique, Macron est incontestablement ce que nous avons de plus frais. Au moment où nous avons décidé de lui consacrer notre « une », la rédaction de Causeur comptait quelques fervents macronistes qui se sont fait passablement chahuter. Au terme de cette réunion chaotique et joyeuse, Gil Mihaely avait trouvé la clef de l’énigme : « Arrêtez de vous chamailler sur son programme, c’est lui le programme », lançait-il pour ramener le calme. Quelques jours plus tard, Macron déclarait au JDD : « La politique c’est un style. […] C’est une magie. » Le problème, avec les illusionnistes, c’est que, même quand on marche, on a du mal à oublier qu’il y a un truc. Sa voix éraillée de[access capability= »lire_inedits »] rock-star en fin de concert, ses manières de télévangéliste lassent un peu. On commence à trouver que ce folklore a des relents vaguement sectaires. Après tout, ce n’est ni un gourou ni un directeur de conscience que nous devons élire en mai.

Dans cette campagne pleine de rebondissements, on sait ce que valent les prédictions. Reste qu’après un début de campagne en fanfare, facilité par la déroute de Fillon, la magie Macron semble marquer le pas, y compris à Causeur. Peut-être ces ingrats d’électeurs ne trouvent-ils pas suffisant qu’on leur dise qu’on les aime, même d’une belle voix chaude.

Il faut dire qu’entre-temps, Macron a bien été obligé de sortir de l’ambiguïté et, comme le pronostiquaient les commentateurs en paraphrasant le cardinal de Retz, cela ne pouvait être qu’à son détriment. Son discours de Lyon, dans lequel il a décrété : « Il n’y a pas de culture française. Mais il y a des cultures en France », puis son faux pas d’Alger, où il a qualifié la colonisation française de crime contre l’humanité, ont montré les limites de la stratégie « une cuillère pour la gauche, une cuillère pour la droite » – ou « une cuillère pour Jeanne d’Arc, une cuillère pour Steve Jobs ». Macron voudrait plaire aux pieds-noirs et aux descendants d’immigrés, aux bobos et aux cathos. Il risque, évidemment, de décevoir tout le monde.

Au fil des semaines, on a vu donc apparaître, derrière l’apparente nouveauté du costume un personnage pour le moins classique. Comme Ségolène Royal, Macron conjugue un ancrage décidé dans le cercle de la raison à un style New Age qui lui donne un petit air de prophète, mais de prophète du bonheur. Libéral sur le plan économique, libertaire sur le plan sociétal, immigrationniste, européiste et libre-échangiste, convaincu que toutes les questions identitaires sont solubles dans la croissance économique, Macron est, au fond, une incarnation très classique du bloc central de la société française – que Marine Le Pen avait, non sans finesse, baptisé UMPS.

Dans ces conditions, le jeune prodige de la politique française pourrait bien être le meilleur continuateur du président qu’il a abandonné. Bien qu’il regrette sans doute vivement de ne pas avoir tenté sa chance lui-même, François Hollande a, semble-t-il, pardonné la trahison du fils prodigue et en attendant de tuer le veau gras, il a laissé Ségolène Royal faire allégeance. Récemment, il a suggéré à l’un de ses amis, rappeur de son état, d’attendre encore un peu avant de rejoindre officiellement En Marche !. Mais Stéphane Le Foll, le ministre de l’Agriculture, qui soutient officiellement Hamon, s’est dit prêt à voter pour lui dès le premier tour s’il fallait faire barrage à Marine Le Pen. Et quand Le Foll parle, c’est souvent Hollande qui pense. Bien sûr, une consigne de ce type pourrait libérer les plus légitimistes des électeurs socialistes qui hésitent à abandonner le candidat de leur parti. Toutefois, un soutien trop clair du président risquerait de rappeler au bon peuple que Macron, en dépit de sa jeunesse, n’est pas un perdreau de l’année, et qu’il n’est pas sorti tout armé des ondes mais de deux ans à Bercy. Surtout, promettre aux Français un second quinquennat Hollande n’est pas nécessairement le moyen de réenchanter leur vie comme tous les candidats promettent de le faire. Bref, si Hollande et Macron continuent à travailler main dans la main, ni l’un ni l’autre n’a intérêt à ce que cela se sache.

Le charme, l’intelligence, la culture et même la beauté : à l’exception, peut-être, de l’humour, dont on ne dirait pas qu’il est son point fort, mais je peux me tromper, Emmanuel Macron a toutes les qualités. Et pourtant, on a du mal à se départir de l’impression qu’il est le genre d’homme à vous glisser entre les doigts. Macron ne cesse de dire qu’il aime tous les Français. Fort bien. On aimerait être sûr qu’il aime aussi la France. [/access]

OTAN: coup de semonce des États-Unis

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usa europe trump otan defense

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D’invitation à faire quelque chose, le mot semonce a changé de sens, jusqu’à désigner une mise en garde ferme. Un glissement sémantique qui se retrouve dans les rapports États-Unis – Europe au sein de l’OTAN.

Alors qu’il était seulement candidat, le président américain a tout au long de l’année 2016, multiplié les déclarations sur sa volonté de faire payer ses alliés, notamment européens, pour la contribution que les États-Unis apportent à leur défense. Il estime que les Européens ne font pas les efforts suffisants pour équilibrer la contribution américaine au sein de l’OTAN, allant même jusqu’à menacer de ne pas remplir ses obligations si les Européens ne remplissait pas les leurs.

Trump accuse le laxisme européen

Ce message a été retransmis le  15 février 2017 aux ministres de la défense européens, lors d’une réunion à Bruxelles, par Jim Mattis, le ministre de la Défense américain. Une intervention vue comme un « ultimatum » par la presse américaine et comme « rassurante » par la presse européenne. Une différence d’analyse qui reflète bien les positions politiques de chaque côté de l’Atlantique. Les Européens estiment avoir besoin de la puissance militaire américaine alors que les États-Unis, qui sont fortement investis militairement depuis 2001 au Proche Orient, veulent, et cela depuis la chute de l’URSS et la montée en puissance de la Chine reporter leurs efforts militaires sur le Pacifique. Les accusations portées par le président Trump contre le laxisme européen en matière de défense ne sont donc pas nouveaux mais la critique contre l’OTAN en tant que telle est un fait nouveau plus surprenant.

Il faut mettre en évidence les lignes de forces structurant la relation transatlantique pour comprendre la portée des multiples déclarations sur la question de la défense de l’Europe et de l’OTAN.

Le traité de Washington (14 avril 1949) scellait, dans son article 5, un pacte de défense entre 12 pays[1. Belgique, Canada, Danemark, États-Unis, France, Islande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal et Royaume-Uni.] pour faire face collectivement à toute attaque contre le territoire de l’un des signataires. Afin de parfaire la capacité à répondre à la menace militaire de l’URSS implicitement désignée comme l’ennemi potentiel, une organisation civilo-militaire fut mise en place.

Une OTAN en plusieurs strates

L’organisation civile, avec notamment le Conseil de l’Atlantique nord (CAN), régule les processus de la décision politique alors que l’organisation militaire intégrée, sous les ordres du SACEUR (Supreme Allied Command in Europe ou Commandant suprême des forces alliées en Europe) constitue une architecture d’états-majors et de troupes prêts à réagir. Cette structure permanente combinée et ses efforts d’harmonisation des procédures et des matériels (interopérabilité) en ont fait une remarquable mécanique d’intégration pour des forces multinationales. C’est pourquoi, après la disparition de l’ennemi soviétique, elle a pu perdurer pour remplir des missions en liens de plus en plus lâches avec son objectif initial de défense du territoire européen des pays membres, qu’il s’agisse d’opérations coercitives (Bosnie Herzégovine – 1992/ ; Kosovo-depuis 1999/ ; Afghanistan-2003/2014, …), de lutte contre le terrorisme islamiste, la piraterie ou de secours aux populations. Elle a été, dans plusieurs de ces opérations, le bras armé du Conseil de sécurité.

Il faut donc d’abord comprendre que « l’organisation » n’est qu’un outil bifide (politique/militaire) de « l’Alliance ». L’administration américaine prend bien en compte cette distinction pour porter ses critiques sur un rééquilibrage entre États membres pour la création et l’entretien de la caisse à outils militaires et non les chantiers sur lesquels les employer (décision politique).

En effet, l’organisation politique (CAN) est la seule instance dans laquelle États-Unis et autres pays occidentaux peuvent se retrouver pour parler de sujets politiques. Et les États-Unis ne veulent pas céder sur cet avantage : les nouvelles autorités américaines se sont rendues au siège de l’OTAN, le président Trump doit rencontrer les dirigeants des pays de l’OTAN en mai 2017. Dans les autres instances internationales sont présents des pays tiers. Quant à l’Union européenne, aucun contact n’a été pris à ce stade. De leurs côtés, les pays membres ont intérêt à conserver cette organisation politique qui leur permet d’avoir un droit de regard sur toute opération de l’OTAN même s’ils n’y participent pas (raisons pour lesquelles, par exemple, les pays membres avaient insisté pour faire conduire les opérations en Libye par l’OTAN).

Pour la Maison blanche, le volet militaire de l’Alliance importait lorsqu’il était vu comme un outil pour renforcer (Afghanistan), voire remplacer (Libye) un engagement direct américain. Mais le nouveau président ne veut plus participer au traitement de toutes les crises, donc l’outil devient moins utile pour lui. A l’inverse, pour les pays européens, la dimension militaire importe de plus en plus, car elle est garante de l’existence d’une capacité de défense, à moindre coût, grâce à la puissance américaine. Ainsi, le budget de défense des États-Unis représente 70% du total des budgets militaires des pays membres. Ils sont quasiment les seuls à appliquer la règle d’affectation de 2 % du PIB à la défense[2. Une règle fixée pour tenter d’enrayer la décroissance des budgets de défense au sein de l’Alliance. Outre les États-Unis avec un taux de 3,6 % représentant 664 058 millions de $, seuls le Royaume uni, la Grèce, l’Estonie et la Pologne dépassent ce seuil pour un total cumulé de 77 656 millions de $.]. C’est bien ce que les États-Unis reprochent depuis la fin de la guerre froide à leurs partenaires européens qui ont glissé vers la facilité de « toucher les dividendes de la paix ». Après les supplications, puis les injonctions, voici maintenant venu le temps des mises en garde, dans le style direct du nouveau président, sur l’idée de « pas d’engagement militaire américain, s’il n’y a pas un meilleur partage du fardeau financier ».

Des Européens conscients mais coincés

Certes, l’on peut supposer que les dirigeants européens sont conscients de la vulnérabilité de leur défense face aux menaces grandissantes. Qu’elles soient sur leurs frontières Est ou résultent du développement d’une idéologie islamiste fortement anti-occidentale en voie de s’installer solidement, si elle n’est pas contrecarrée à temps, sur ses frontières sud, de l’Atlantique jusqu’en Asie centrale. Mais ils sont bloqués par la situation de fait créée par leurs politiques d’augmentation des dépenses publiques corrélées à une diminution des dépenses de défense. Ils savent qu’inverser la tendance pour répondre à l’attente du président Trump, c’est brusquer des opinions publiques bercées par les doux chants de la paix. Comme il s’y ajoute des affinités modérées pour la nouvelle Administration américaine, des incertitudes sur l’avenir politique dans chaque pays européen, une propension à édulcorer les menaces, l’Europe semble saisie d’une lassitude identique à celle qui a saisi la France dans les années 1930.

Il ne s’agit donc pas d’un bras de fer entre un président « imprévisible » et des dirigeants plus enclins aux formes diplomatiques classiques mais de répondre à une question de fond : les Etats-Unis reviendront-ils en Europe, en cas de besoin, au cri de « Lafayette, nous voici » ?

La réponse est dans une appréciation de situation géopolitique partagée sur deux sujets majeurs : la Russie, et les dossiers conflictuels ouverts par la précédente Administration rejointe par de nombreux pays européens ; l’islamisme, comme idéologie conquérante. Sur tous les autres dossiers, et notamment la Chine ou les principes du commerce international, l’administration Trump semblerait avoir fait le choix de ne plus y associer l’Europe. Et elle est ensuite sur la nature de la stratégie à mettre en place face à ces différents sujets.

Et, qu’il s’agisse d’analyse géopolitique ou de stratégie, le président Trump ouvre clairement de nouvelles perspectives, qu’il s’agit désormais d’explorer.

Affaire Fillon: « les journalistes jouissent d’avoir le premier rôle »

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François Fillon, 21 février 2017
François Fillon, 21 février 2017

L‘affaire Fillon

« Imagine-t-on le Général de Gaulle mis en examen ? » a dit François Fillon au début de sa campagne. Cette phrase qui visait à discréditer un Nicolas Sarkozy plombé par les affaires m’a scandalisé pour trois raisons : elle faisait bon marché de la présomption d’innocence ; elle transformait De Gaulle en personne de bibliothèque rose : De Gaulle c’était l’association de la grandeur et de la raison d’État, de l’appel du 18 juin et des basses œuvres de Foccart ou de Charles Pasqua. Certes, il payait son électricité et les déjeuners auxquels il invitait ses collaborateurs, mais à son machiavélisme politique, la justice des anges qui règne aujourd’hui trouverait sans nul doute à redire. Last but not least, François Fillon, en parlant ainsi, transgressait le principe de la séparation des sphères. Au lieu de préserver la spécificité du domaine politique, il l’inféodait au judiciaire en demandant à celui-ci d’arbitrer ses litiges. Apprenant qu’il a, seize ans durant, salarié sa femme comme attachée parlementaire alors même que celle-ci s’est toujours présentée comme une femme au foyer, et qu’il a payé deux de ses enfants encore étudiant pour des missions imprécises, je me suis donc remémoré, comme d’autres, ce vieux proverbe africain : « Quand on monte au cocotier, il vaut mieux avoir le cul propre ! »

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J’aurais aimé cependant qu’avant d’exiger la mise à mort politique de François Fillon, on se pose la question suivante : la France s’en sortira-t-elle mieux sans lui qu’avec lui ? Il était, l’autre soir, en meeting à Charleville-Mézières et il a fait, contre vents et marées, un discours politique. J’en retiens deux passages : « De faiblesses en abandons, de renoncements en compromis, nous avons laissé proliférer des zones de non-droit. Désormais dans bien des lieux, les règles salafistes semblent prendre le pas sur les lois de la République. Cela n’est pas tolérable, cela ne sera pas toléré. Si le prochain président de la République ne met pas un coup d’arrêt à la progression du fanatisme, je vous le dis : la France entrera dans une nouvelle période sombre de son histoire. » Second cri d’alarme : « L’école était le creuset de la République, elle en est désormais le caveau. Obsédés par leur furie égalitariste, nos idéologues de l’éducation ont tout simplement oublié que l’école était là pour transmettre des connaissances. Notre école nivelle les intelligences, rabaisse les mérites, étouffe les talents, accroît les handicaps culturels et sociaux, au nom d’une conception dévoyée de l’égalité. Elle empêche l’élévation des meilleurs élèves, surtout s’ils sont issus des milieux les plus modestes. »


Alain Finkielkraut revient sur la polémique… par causeur

Qu’y a-t-il aujourd’hui de plus urgent que de réparer la fracture française et que de sauver l’école ? Et quel autre candidat parle ainsi ? Mais peu importe aux journalistes : ils se délectent de voir les affaires judiciaires prendre le pas sur les affaires communes car c’est pour eux l’occasion d’exercer et d’étendre encore leur pouvoir. Ils se veulent les représentants de l’exigence citoyenne, en fait, ils jouissent d’avoir le premier rôle et cette jouissance a quelque chose d’obscène. « Autrefois, écrit Kundera dans L’Immortalité, être journaliste signifiait[access capability= »lire_inedits »] s’approcher plus que tout autre de la vie réelle, fouiller ses recoins cachés, y plonger les mains et les salir. » La situation a changé. Le questionnement n’est plus la méthode de travail du reporter poursuivant humblement une enquête le calepin à la main, mais bien une façon d’exercer le pouvoir : « Le journaliste n’est pas celui qui pose des questions, mais celui qui détient le droit de les poser à n’importe qui sur n’importe quel sujet. » Bien sûr, nous avons tous ce droit : la question est une passerelle de compréhension jetée de l’homme à l’homme. Alors Kundera précise : « Le pouvoir du journaliste ne se fonde pas sur le droit de poser une question mais sur le droit d’exiger une réponse. » « Répondez ! » disent Edwy Plenel, Jean-Michel Aphatie, Gérard Davet, Fabrice Lhomme et les reporters d’Envoyé spécial qui sont allés coincer à Sablé-sur-Sarthe les employés de François Fillon pour les sommer de sortir de leur silence. « Répondez ! », c’est le onzième commandement.

La mise en œuvre de ce commandement flatte le ressentiment démocratique contre les détenteurs de pouvoir. Ils ont beau avoir été élus, leur primauté apparaît comme une insulte à l’égale dignité des personnes. Ils sont donc l’objet d’une défiance permanente. Cette défiance conduit certains réformateurs audacieux à vouloir équilibrer le vote par le tirage au sort. Je propose d’aller plus loin et de fonder la VIe République sur la généralisation du tirage au sort. Une fois les résultats connus, les journalistes vedettes du onzième commandement se réuniraient en conclave, examineraient les dossiers et choisiraient le plus pur, le plus transparent pour présider nos destinées. Alors s’élèverait une fumée blanche, puis l’élu(e) apparaîtrait au balcon, tendrait les bras et s’offrirait à la France.

Le procès Bensoussan

Des propos tenus lors de l’émission Répliques du 10 octobre 2015 ont valu à Georges Bensoussan de comparaître devant la 17e chambre correctionnelle pour provocation à la haine raciale. J’ai réécouté l’enregistrement la veille de l’audience et, comme je l’ai dit à la barre, le débat entre mes invités Patrick Weil et Georges Bensoussan était tendu car il portait sur le sujet le plus brûlant du jour : la crise du vivre-ensemble, mais il n’y a eu aucun dérapage, aucun débordement et, l’émission durant cinquante-trois minutes, chacun a pu préciser sa pensée et lever tous les malentendus possibles. D’où mon étonnement d’avoir à témoigner devant un tribunal : il ne revient pas à la justice de régler les litiges intellectuels. Le reproche qui est fait à Bensoussan est d’avoir affirmé, en s’appuyant sur les travaux du sociologue d’origine algérienne Smaïn Laacher, que dans les familles arabes, l’antisémitisme, on le tête avec le lait de la mère. Cette expression est ancienne et elle n’a, en elle-même, rien de raciste. Comme l’a rappelé Michel Laval, l’avocat de Bensoussan, en citant Le Livre des métaphores de Marc Fumaroli, l’image du lait maternel évoque au figuré les sentiments et opinions contractés dès l’enfance dans la famille et le milieu. Le « lait », autrement dit, ce n’est pas le « sang », il ne s’agit pas de génétique, il s’agit de transmission. Et c’est l’expression qu’a employée l’ancien Premier ministre israélien Ytzhak Shamir pour qualifier l’antisémitisme polonais, dont Zeev Sternhell nous dit par ailleurs qu’il était palpable dans chaque coin de rue au sortir de la guerre. Peut-être parce qu’il était habité par ces références, le directeur de la Revue d’Histoire de la Shoah n’a pas utilisé la bonne image. Lors du documentaire diffusé sur France 3 auquel il faisait référence, Smaïn Laacher a dit que l’antisémitisme arabe est « déjà déposé dans l’espace domestique… Une des insultes des parents à leurs enfants quand ils veulent les réprimander, c’est qu’il suffit de les traiter de “Juifs”. Et ça, toutes les familles arabes le savent » ! En d’autres termes, avant d’être une opinion ou une idéologie, cet antisémitisme est un code culturel : « Dans ce qu’on appelle les ghettos, il est difficile d’y échapper, comme à l’air qu’on respire. » « L’air qu’on respire » et « le lait de la mère », ce sont deux métaphores différentes qui disent exactement la même chose !


Alain Finkielkraut sur le procès de Georges… par causeur

Pour justifier cependant l’accusation de racisme, le CCIF et toutes les associations qui lui ont emboîté le pas font grief à Bensoussan d’être tombé dans la généralisation. Généraliser, c’est essentialiser ; essentialiser, c’est remettre en cause l’unité du genre humain. Ce raisonnement montre qu’il ne s’agit plus, pour l’antiracisme officiel, de combattre les préjugés et les discriminations mais de frapper d’interdit le mouvement même de la pensée. Qui pense, en effet, conceptualise. Et qui conceptualise généralise. Avec le mot-couperet d’essentialisation, la réalité est soustraite à l’investigation et les musulmans à la critique. Toute critique de l’islam comme fait social, religieux et politique relève, dans cette perspective, de l’islamophobie. Et nous voici confrontés au grand paradoxe du multiculturalisme : on conteste d’abord la prétention de l’Occident à incarner l’universel en lui rappelant l’existence d’autres manières d’être et de faire. Et dans un second temps, on cloue au pilori ceux qui relèvent dans ces manières des traits négatifs, comme par exemple la misogynie et l’antisémitisme. Le non-Occident n’est jamais coupable de rien, il a l’innocence absolue, intouchable et intachable de la victime de l’histoire. Quand les multiculturalistes voient des musulmans choisir le djihad contre les juifs et les croisés, ils disent comme l’islamologue François Burgat que c’est parce qu’ils n’étaient pas traités comme des sujets à part entière qu’ils sont devenus des sujets entièrement à part. Ainsi l’Occident est-il doté de l’attribut divin de l’omnipotence par ceux-là mêmes qui se targuent de l’avoir fait descendre de son trône. C’est lui le grand criminel, c’est lui qui est à l’initiative de tout.

Bensoussan rejette cette façon de voir (ou plutôt de ne pas voir) mais il se garde bien d’enfermer les musulmans dans la mentalité qu’il dénonce. Quand j’évoque, en l’entendant parler de la coupure de la France en deux peuples, le risque de l’essentialisation, il me répond qu’il n’y a aucune fatalité à ce phénomène et qu’il y a tous les moyens d’y remédier si les élites de notre nation reprennent les choses en main, si elles acceptent de revendiquer leur héritage. Mais, prenant acte de l’actuelle fracture française et du fait que la France est devenue la première terre d’immigration vers Israël, il se demande : « Qu’est-ce qui se passe ? » Et au lieu de s’interroger avec lui, le ministère public et les associations ne pensent qu’à le punir. Je l’ai dit à la cour : « Un antiracisme dévoyé vous enjoint de criminaliser l’inquiétude au lieu de combattre la réalité sur laquelle elle se fonde. Si vous cédez, ce sera une catastrophe intellectuelle et morale. »

On croyait naguère que le racisme n’avait qu’un visage : Dupont-Lajoie, et une multitude de cibles : le Noir, l’Arabe, le Musulman, le Juif, le Rom. Cette vision du monde a été démentie par les faits. L’antiracisme judiciaire fuit ce démenti dans le déni. Et la Licra, longtemps accusée de judéocentrisme, vient de rejoindre le parti du déni. Je faisais partie du Comité d’honneur de la Licra. En s’associant à tous les collectifs contre la liberté de penser et le droit de regarder la réalité en face, cette organisation s’est déshonorée. J’ai donc envoyé, dès le lendemain du procès, ma lettre de démission et j’invite tous les adhérents à tirer eux-mêmes les conséquences de l’indignité qui vient d’être commise. La Licra se « mrapise » et s’il y a une chose dont la France d’aujourd’hui n’a pas besoin, c’est de deux Mrap.

Un mot, pour finir, sur le ministère public : dans son réquisitoire, la procureure a parlé à propos de Bensoussan de « passage à l’acte dans le champ lexical ». Cette femme est jeune, et les mots qu’elle emploie portent la marque du jargon débile qui a, depuis quelques décennies, envahi l’Éducation nationale. Mais la formule n’est pas seulement jargonnante, elle est extravagante. Qu’est-ce que passer à l’acte, sinon précisément sortir du champ lexical ? En rapatriant dans la langue ce qui par définition n’en relève pas, la procureure a voulu dire que Bensoussan était un véritable criminel. Elle n’a cessé, en outre, de le comparer à Éric Zemmour car, pour elle, le vrai problème de la France ce n’est pas que les juifs ne s’y sentent plus en sécurité, c’est qu’y sévissent impunément des intellectuels et des journalistes « réactionnaires ». Si, comme on peut l’espérer, Bensoussan est relaxé, la grande alliance des associations antiracistes et de la magistrature du mur des cons ne lâchera pas l’affaire. Elle interjettera appel car rien ne lui est plus intolérable que la nécessité d’ouvrir les yeux.[/access]