Accueil Site Page 190

«Red Carpet»: l’écrin vaut mieux que le joyau…

À l’Opéra de Paris, des interprètes remarquables au service d’une chorégraphie vide.


Des danseurs magnifiques défendant leurs rôles avec cette rage de bien faire qui porte à l’excellence ; des lumières somptueuses jouant entre la couleur du sang et celle du deuil et se frayant un passage dans une obscure clarté parfaitement irréelle ; un jeu complexe de lourds rideaux grenat qui morcelle le spectacle en cent séquences d’inégales durées et définit des espaces immenses ou resserrés jusqu’à l’étouffement. Et pour tout élément de décor, un lustre unique, mais monumental et portant mille feux, bien fait pour rappeler que l’on est ici à l’Opéra de Paris, le vrai, celui de Napoléon III. Dans cette pièce signée par l’Israélien Hofesh Shechter, tout est remarquablement sophistiqué, tout… sauf la chorégraphie qui est d’un vide abyssal.

Noceurs décadents

Certes elle est spectaculaire, cette chorégraphie qui fait penser, et ne fait penser à rien d’autre qu’une soirée dansante entre noceurs décadents. Elle exige de la part de ses interprètes, 13 danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris, un engagement sans faille tant ce travail de groupe, ces ensembles mouvants et sinueux doivent être périlleux à exécuter en bonne intelligence, tant le rythme en est diabolique, les contorsions des corps infernales alors que les bras sont devenus serpents et que les mains sont métamorphosées en flammes.

Mais, de bout en bout, la gestuelle semble ne pas évoluer. Ou plus exactement, elle paraît obéir inlassablement aux mêmes procédés. L’agitation n’en masque pas la vacuité.

A lire aussi: De sexe et d’âme

Elle ennuie à force d’uniformité. Et quand bien même il ne dure qu’un peu plus d’une heure, le spectacle apparaît comme interminable.

Hofesh Shechter lance les danseurs dans une tempête de mouvements sans d’autre motif que d’occuper l’espace et de vous en mettre plein la vue. Et ce n’est pas l’épais programme édité par l’Opéra et ses commentaires savants qui parviennent à donner de l’épaisseur à un ouvrage qui en manque absolument.  

L’inanité de l’écriture

Une fois encore, et c’est vraiment dans l’air du temps, on se retrouve confronté à un ouvrage bien ficelé, accompagné de lumières somptueuses, travaillées avec un art consommé par l’éclairagiste Tim Visser, et qui semblent être le clou du spectacle ; à des costumes élégants, mais sans caractère aucun, à l’exception d’une redingote délirante, des robes du soir, des tenues parfaitement taillées, mais ne dégageant strictement rien d’intéressant pour le théâtre. Toutefois ils sont signés par la maison Chanel ce qui fait office de sésame dans une société qui adule les marques de luxe et pour qui en porter est une fin en soi.      

La musique, où l’on sent des réminiscences du Moyen-Orient, a été composée par le chorégraphe lui-même. Exécutée par deux instruments à cordes, un instrument à vent et une batterie juchés dans le lointain de la scène, hurlante parfois comme il se doit, elle n’est pas désagréable à entendre à condition sans doute que ce ne soit qu’une seule fois. Et elle accompagne plutôt bien cette pièce où vélocité et virtuosité des danseurs masquent l’inanité de l’écriture.

Cet intitulé aux sonorités vulgaires

Mais comme cela bondit, tourbillonne et galope, épaté par l’abattage des exécutants le public applaudit bien fort. Pas trop longtemps tout de même, comme s’il réalisait en son for intérieur que Red Carpet n’est au fond pas grand chose. C’est cet intitulé aux sonorités vulgaires (le mot carpette a pour nous des consonances fâcheuses) qui scelle la chorégraphie. Et l’on se demande pourquoi un titre en anglais pour un ouvrage commandé et financé par l’Opéra de Paris, conçu par un Israélien, exécuté par des danseurs français pour un public francophone. Comme si l’usage du français était chose ringarde, sinon déshonorante. Tapis rouge eut résonné avec plus d’élégance, de références flatteuses. Et de légitimité.


Red Carpet. Par le Ballet de l’Opéra de Paris. Opéra Garnier. Jusqu’au 14 juillet 2025.

La gauche mollah

0

Selon le grand homme de paix Jean-Luc Mélenchon, « l’agression de Nétanyahou contre l’Iran est inadmissible ».


LFI prend le parti de l’Iran, cela vous étonne ?
J’attends le pire de leur part, et leur dérive fascistoïde continue à me sidérer et m’inquiéter.
Je pensais que les Insoumis éviteraient prudemment de défendre un régime vomi par sa jeunesse. Et non !
Ils affirment que non, bien sûr, nous ne sommes pas pour ce régime. Mais déjà place de la République à Paris, des militants viennent bien proclamer leur soutien au pauvre petit Etat agressé par les sionistes-fascistes.

L’antisionisme, unique boussole politique de Mélenchon ?

Les Insoumis éructent contre Macron qui reconnaît le droit d’Israël à se défendre, braillent que c’est Israël qui a attaqué le premier, en oubliant que depuis 40 ans, l’Iran attaque continuellement des villes israéliennes par proxys interposés (cela s’appelle même l’axe de la résistance, et cela n’a qu’une raison sociale : la destruction d’Israël !) et qu’il est proche de la bombe nucléaire – l’AIEA l’a déclaré il y a quelques jours.

A lire aussi: Causeur #135: A-t-on le droit de défendre Israël?

L’unique boussole de Mélenchon, c’est sa haine de l’Etat juif. Il prétend qu’il n’est pas antisémite, chacun jugera à la liste de ses saillies facile à retrouver. Mais son « antisionisme » ressuscite les mêmes fantasmes de complot et stéréotypes que l’antisémitisme ancien. Quiconque défend Israël est ainsi le valet du Mossad ou du CRIF. C’est le Protocole de sages de Sion revisité. Le leader de l’extrême gauche s’intéresse aux victimes seulement quand les agresseurs sont juifs. Les Palestiniens tués par Assad ou les musulmans tués par toutes sortes d’autres régimes, il s’en fiche. Les Insoumis ont tambouriné sur la flottille pour Gaza, cette pantalonnade navale relookée en haut fait d’armes, mais concernant la flottille terrestre accueillie sans petits pains ni bouteilles d’eau à coups de pierres  en Egypte – et parfois de fouet -, silence.
Résultat, sympathisants ou responsables LFI pleurnichent pour un régime qui pend les homosexuels, voile les femmes et tue ses opposants. Elle a bonne mine la convergence des luttes.

Tout ce qui est excessif est insignifiant, non ?

Pas toujours, en politique. L’histoire est faite par des minorités déterminées. Les Insoumis et la jeunesse militante qu’ils agrègent ne sont pas seulement des révolutionnaires de salon. S’ils peuvent semer le chaos dans la rue et dans les esprits, le Grand soir n’est cependant pas pour demain. Mais ils embobinent la jeunesse des quartiers et celle des campus de sciences humaines. Et ils menacent physiquement leurs contradicteurs (M. Delogu vient de publier un tweet menaçant en direction de Jérôme Guedj), et mobilisent des foules certes petites mais fanatisées et effrayantes. Et il ne faut pas oublier ce mélenchonisme d’atmosphère dans nombre de rédactions de nos médias. Samedi matin sur France Inter, on nous expliquait que Netanyahou torpille la détente en cours. J’ai cru que c’était l’heure du comique.

Que la gauche fanatique adore des dictatures islamistes, c’est raccord avec son histoire. Mais jusqu’à ce que le PS baise la bague de Don Mélenchon, il existait une gauche de la liberté. C’est terminé.

A lire aussi, Gil Mihaely: Israël respecté !

Après avoir juré que Mélenchon, plus jamais, Olivier Faure envisage un rapprochement, avec l’alibi éternel de l’extrême droite dangereuse. Le Premier secrétaire du PS n’a d’ailleurs pas dit un mot sur l’Iran ce week-end. Sans doute ne veut-il pas aller jusqu’à soutenir les assassins de Mahsa Amini, mais il ne faudrait tout de même pas qu’il soit suspecté de dérive sioniste…


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

De l’euthanasie rentable au complotisme décomplexé

Je ne vous parlerai ni de l’entrisme islamiste, ni de l’interdiction du voile aux moins de 15 ans, encore moins du match entre Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez. Ce mois-ci, j’ai choisi l’euthanasie, le débat télévisé du chef de l’État et le complotisme d’Aymeric Caron… Sans oublier Béziers, bien sûr !


Pied dans la porte

La théorie du « pied dans la porte » est développée par le Pr Jean-Louis Touraine, médecin, ancien député et ardent défenseur de l’euthanasie. Le concept est simple : « Une fois qu’on aura mis le pied dans la porte, il faudra revenir tous les ans […]. Parce que dans la première loi, il n’y aura pas les mineurs, les maladies psychiatriques et même pas les maladies d’Alzheimer. Mais, dès qu’on aura au moins obtenu une loi pour ceux qui ont la maladie de Charcot […], on pourra étendre les choses en disant que ce n’est quand même pas normal qu’il y ait des malades [qui y ont droit] parce qu’ils ont telle forme de maladie et puis d’autres qui n’y ont pas droit. » Au Québec, l’euthanasie représente aujourd’hui plus de 7 % des décès. Et la question est désormais posée : sa légalisation, présentée au départ comme l’« ultime recours », ne serait-elle pas devenue l’alternative bien commode à un système de santé défaillant ? Certains vont même plus loin et se posent la question de l’euthanasie pour « raisons sociales, quand les gens n’ont pas les moyens financiers ». En France, et selon une enquête de la Fondapol, la loi qui vient d’être votée à l’Assemblée permettrait une économie de 1,4 milliard d’euros par an. À méditer…

Médusé

C’est évident, je ne suis absolument pas objective sur le sujet. Le sujet étant mon mari, Robert Ménard, face au Chef de l’État dans l’émission de TF1 le 13 mai dernier. Après presque deux heures de ronron sans beaucoup d’intérêt, le maire de Béziers aura pour le moins réussi à réveiller les téléspectateurs assoupis. Et surtout à parler au nom de ces gens ordinaires, « ceux qu’on n’entend pas, parce qu’ils ne protestent pas, qu’ils ne manifestent pas. Ceux qui paient leurs impôts. Ceux qui s’arrêtent au stop. Bref, ceux qui respectent les règles mais qui en prennent plein la gueule tous les jours. » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a secoué le chef de l’État. Lequel a acquiescé à tout : d’accord pour donner plus de pouvoirs aux polices municipales ; d’accord pour louer des places de prison à l’étranger ; encore d’accord pour limiter l’immigration ; et d’accord enfin pour que les maires ne soient pas obligés de marier un étranger en situation irrégulière… Que ne l’a-t-il fait avant, depuis huit années qu’il est président de la République ? Nous ne le saurons probablement jamais. Je crois connaître suffisamment Robert pour savoir qu’il ne se réjouit pas d’avoir gagné le match face au président. Il s’inquiète plutôt de promesses une nouvelle fois sans lendemains. Car si Emmanuel Macron était médusé, les Français, eux, sont définitivement désabusés…

À lire aussi, Emmanuelle Ménard : Béziers: un olivier, et pas n’importe lequel

Is’Hac

Coup de tonnerre à Béziers. Le 6 mai dernier, Robert [Ménard] reçoit un appel téléphonique pour le prévenir que le petit Is’Hac, 14 ans, a été retrouvé pendu dans sa chambre. Il était scolarisé en 3e au collège de La Dullague. Un établissement qui est loin de m’être étranger, puisque j’ai été amenée à intervenir en sa faveur à de nombreuses reprises auprès des différents ministres de l’Éducation nationale lorsque j’étais député. J’ai même écrit à Brigitte Macron, excédée de n’avoir aucune réponse de Pap Ndiaye – que l’on disait son protégé –, à l’époque, qui avait l’air de se ficher comme d’une guigne de ce collège en difficulté… Depuis, un drame est arrivé. Le pire est arrivé. L’émotion et la colère suscitées par cette catastrophe ne retomberont pas de sitôt. La maman d’Is’Hac, que nous avons rencontrée à plusieurs reprises, a évoqué des faits de harcèlements depuis le CE2 à l’encontre de son fils. Certains enseignants, avec qui j’ai pu m’entretenir, estiment que la structure de l’établissement n’était pas à même d’accueillir dans de bonnes conditions cet élève au profil « atypique » et qu’ils n’étaient pas eux-mêmes formés à cet accueil. Je ne sais pas comment sa maman tient le coup. Une femme forte, admirable. Elle m’a expliqué qu’elle encourageait son fils à tenir bon face aux moqueries et aux sarcasmes, qu’au lycée, tout s’arrangerait. Il lui restait sept semaines à tenir…

Anna Politkovskaïa

Elle a été l’une des premières. Peut-être la première. La première à dénoncer les crimes de Vladimir Poutine. C’était il y a longtemps, en 1999. Anna Politkovskaïa était journaliste dans ce très beau journal russe, libre et indépendant, Novaïa Gazeta. Avant tout le monde, elle a compris ce qu’était le régime du président russe. Et n’a eu de cesse de décrypter le mécanisme infernal mis en place pour s’accaparer tous les pouvoirs. À partir de 2002, la vie d’Anna est devenue difficile, impossible. Elle a été arrêtée, puis relâchée. Ses enfants menacés. On a tenté de l’empoisonner. Mais elle n’a pas cédé.

Le samedi 7 octobre 2006, en fin d’après-midi, son corps a été retrouvé dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou. Criblé de balles. Anna a été exécutée le jour de l’anniversaire de Poutine. Infâme ironie. À Béziers, le 27 mai dernier, à l’occasion de la journée nationale de la Résistance, nous avons inauguré un buste en la mémoire de ce petit bout de femme au courage d’acier qui n’a jamais baissé le regard. Hommage…

Complot juif

« Pendant que les propagandistes d’Israël truquaient le vote à l’Eurovision pour faire gagner leur candidat qui n’avait rien à y faire, leur armée tuait encore des innocents à Gaza », a écrit Aymeric Caron, député apparenté LFI sur X dans la nuit de samedi à dimanche 18 mai. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, la candidate israélienne au concours de l’Eurovision 2025 est une rescapée du massacre du 7 octobre 2023 commis par le Hamas. Yuval Raphael a terminé à la deuxième place du concours musical en interprétant New Day Will Rise (« Un jour nouveau se lèvera »). Israël a remporté le vote du public sur l’ensemble des 38 pays votants. Aucun des 70 professionnels qui surveillaient les opérations de vote en direct n’a relevé la moindre anomalie. Mais Aymeric Caron a une obsession : colporter la haine des juifs et d’Israël. Triste sire.

Vu d’ailleurs

0

Monsieur Nostalgie, qui aime les rencontres éditoriales déroutantes, nous parle ce dimanche de deux livres : les chroniques de guerre de Thierry Marignac et les saveurs du Levant de Noha Baz. Voyage improbable de l’intérieur de la Russie jusqu’à Alep…


La littérature autorise les rapprochements et le télescopage de livres qui, sur le papier, n’ont rien à voir. Le critique a tous les droits surtout celui de distinguer des ouvrages qui plaisent intimement, dont l’écriture charme bien que de prime abord, dans un premier élan, les sujets traités ici pourraient rebuter, acculer à la déprime et au défaitisme. La guerre en Ukraine et le chaos qui règne au Levant sont de puissants tue-l’amour. Avons-nous envie de nous coltiner des écrits qui sont parasités par les images véhiculées, du matin au soir, par les satellites ? Notre libre-arbitre est hors-jeu. Il a déclaré forfait depuis longtemps. Avons-nous encore la force mentale et serons-nous surtout en mesure de laisser notre esprit s’imprégner d’autres sons, d’autres réalités et d’autres discours qui viendraient perturber notre prêt-à-mâcher ? Nous sommes formatés à superposer maladroitement des impressions qui nous sont vendues « clé en main » et peu enclins à écouter, à vraiment entendre, la complexité des Hommes. Leur rapport à l’Histoire et la sédimentation de leur pensée. On approche donc, avec méfiance, un brin de lassitude et d’incompréhension sur ces terres hostiles. D’un côté, Thierry Marignac, un journaliste connaissant son sujet (c’est assez rare pour le souligner), écrivain et traducteur avant tout, compagnon de route d’Édouard Limonov, non-aligné et averti des soubassements du monde, voilà pour le pedigree, nous emmène dans le camp ennemi, en immersion, dans cette Russie aujourd’hui interdite, au contact direct des protagonistes d’un conflit qui nous échappe et dont nous sommes ignorants. Là-bas, il a rencontré des soldats, des civils, des partisans et des opposants à cette guerre. Il ramène des témoignages, des atmosphères, des interrogations, des peurs et des vérités qui vont bien au-delà d’une galerie de portraits, d’une investigation journalistique à but didactique et bêcheuse, du reportage d’un envoyé spécial. Marignac n’est pas un professeur de morale à la solde d’un dessein particulier, il est un écrivain de la déroute, capable par sa plume, de prendre le pouls d’une guerre moderne, d’en déceler toutes les contradictions et les emballements, de montrer les alliances de circonstance et la fermentation des idées. Sortent alors de l’ombre, c’est la magie de la littérature, des gueules pas possibles, des décors décharnés, des froidures matinales, une violence sous-jacente et aussi une vie quotidienne à la normalité presque inquiétante, jeunes qui dansent et boivent, intellectuels et littérateurs qui s’autocongratulent. Des commerces florissants, des SUV dernier cri sur des parkings patibulaires et des rancœurs vitrifiées. Dans Vu de Russie paru à la Manufacture de livres, Marignac tente non pas d’instrumentaliser ou de morigéner, mais d’écrire librement dans une zone de turbulences extrêmes où la désinformation et le mensonge sont des armes de dissuasion massive. Il ne s’érige pas en porte-parole ou en vaguemestre servile, il nous fait pénétrer dans la tête de ces combattants et de ces réfractaires, dans un pays qui nous est de plus en plus inconnu.

A lire aussi, Pascal Louvrier: La réussite a-t-elle un âge?

De l’autre côté, Noha Baz, médecin pédiatre née à Alep, exerçant à Beyrouth et à Paris exalte les saveurs, les parfums et les mirages dans une zone elle aussi déchirée, où le tumulte semble être la normalité. Dans Le Levant – Les saveurs de l’aube publié dans la collection « L’âme des peuples », cette érudite et fine gastronome, évoque un périple commencé à Beyrouth au Nouvel an 2000 qui conduisit son groupe à travers la vallée de la Bekaa, la vieille ville de Damas ou l’entrée dans Tripoli. Ce voyage « lunaire » dans un paysage fragmenté par les religions et les civilisations offre une perception nouvelle. Sans rien cacher des fractures et des escalades mortifères, ce récit s’attache à faire miroiter les miracles culinaires et architecturaux de la région. Ce Levant dont l’auteur dit elle-même que durant l’écriture de son livre personne ne s’est mis d’accord sur ses frontières. « Pour certains, il s’agit de la Méditerranée orientale qui s’étend de l’Anatolie à l’Égypte. Pour d’autres, il englobe Chypre et même quelques kilomètres d’Irak » écrit-elle, s’amusant de ces controverses. Dans ces contrées où les armes et les vestiges se font face, où les chants et les mets enivrent, les pauses de Noha Baz enchantent les papilles lorsqu’elle décrit le kebbé  (spécialité typiquement levantine revendiquée par la cuisine libanaise […] Il est confectionné avec du boulgour et de la viande d’agneau hachée […] Selon la tradition, il est confectionné dans un jurn, un mortier en marbre dans lequel ses ingrédients sont longtemps battus à la main pour les mélanger intimement et en faire ressortir toutes les saveurs). Dans ces deux carnets de voyage, très différents et personnels, résonne pourtant le lointain souvenir d’une France fantasmée, littéraire et attrayante, le prestige de notre langue auprès de ces peuples amis, la trace peut-être de notre génie disparu.


Vu de Russie – Thierry Marignac – La manufacture de livres 192 pages

Le Levant – Les saveurs de l’aube – Noha Baz – éditions Nevicata – Collection L’âme des peuples 150 pages

Vu de Russie: Chroniques de guerre du camp ennemi

Price: ---

0 used & new available from

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


« J’adore le passé, c’est tellement plus reposant que le présent et tellement plus sûr que l’avenir », dit Anton Walbrook dans La Ronde, le film de Max Ophuls.

Certains font aussi profession de raconter le passé, ce sont des historiens. Encore faut-il savoir ce qu’est l’histoire, la comprendre avant de l’interpréter. C’est l’objet d’une petite plaquette publiée en 1933 par la Société des écrivains amis des livres. Elle rassemble quatre discours : deux prononcés en 1931 par l’académicien Gabriel Hanotaux – lors du congrès international d’histoire coloniale, puis à la Sorbonne ; celui d’un autre académicien, Paul Valéry, à l’occasion d’une distribution de prix en 1932 ; et celui de Maurice Courtois-Suffit, jeune membre de cette Société des écrivains.

Selon Hanotaux, « l’histoire, d’abord, est une nécessité ; nous ne pouvons lui échapper : elle nous tient et nous ligote de son accablante compagnie. Voltaire, en son bon sens dépouillé, dit : “Les premiers fondements de toute histoire sont les récits des pères aux enfants, transmis d’une génération à une autre…” Le père parle ; les enfants écoutent ; les fils parleront ; leurs enfants écouteront. Et voilà ! l’histoire est née. Qui coupera le fil des générations rattachées les unes aux autres par le souvenir et le récit ? » Il pose la question, mais reconnaît que « l’histoire n’est pas à la mode en ce moment », pire, qu’elle « passe un mauvais quart d’heure : elle est devenue la maîtresse des erreurs, la cause des guerres, la propagatrice des violences et des tyrannies, le principe de tout mal. »

À lire aussi, Jonathan Siskou : La boîte du bouquiniste

Vouloir toutefois la supprimer serait vain, dit Courtois-Suffit, bien qu’on puisse « l’anéantir momentanément. Nous en voyons l’exemple en Russie. Mais elle renaîtra bientôt. Un jour ou l’autre, on la laissera tranquille. » Tranquille ? Rien n’est moins sûr, estime Valéry, car par leur travail et leurs désaccords, les historiens bousculent l’histoire. « On a beau faire croître l’effort, varier les méthodes, élargir ou resserrer le champ de l’étude, dépouiller les archives des particuliers, les journaux du temps, les arrêtés municipaux ; ces divers développements ne convergent pas, ne trouvent point une idée unique pour limite. Ils ont chacun pour terme la nature et le caractère de leurs auteurs, et il n’en résulte jamais qu’une évidence, qui est l’impossibilité de séparer l’observateur de la chose observée, et l’histoire de l’historien. »

Il est cependant des faits sur lesquels tout le monde s’accorde, « ce sont des coups heureux, de véritables accidents ; et c’est l’ensemble de ces accidents qui constitue la partie incontestable de la connaissance du passé ». Mais à quoi bon ce savoir, s’inquiète Courtois-Suffit, puisque « les majorités ne sont pas intellectuelles, et les passions des majorités méprisent les leçons de l’histoire », tout comme les responsables politiques : « Nous ne pouvons rien contre les dangers de la politique, et la politique pourrait bien nous envoyer nous faire tuer, un jour ou l’autre, même si nous avons prévu ce fâcheux dénouement à tous nos problèmes. » L’histoire n’empêche pas les historiens d’aller se faire tuer, et elle survit même à ceux qui prédisent sa fin.

Gabriel Hanotaux, Paul Valéry et Maurice Courtois-Suffit, À propos de l’histoire, Société des écrivains amis des livres, 1933.

C’est toujours Noël en Somme

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il est des éditeurs pusillanimes qui répugnent à prendre des risques et qui, contrairement à la jolie chanson d’Enrico Macias, ont dans le cœur tous les euros des réassorts. A l’opposé, d’autres n’ont peur de rien ; ils se lancent dans de véritables aventures artistiques, littéraires, poétiques, sans trop se soucier des futurs chiffres de ventes. C’est le cas des éditions Cadastre8Zéro d’Amiens qui viennent de publier deux livres du regretté Bernard Noël. Ce sont leurs dernières publications : Le Chemin d’encre, et Ecrits en regard, De la peinture de François Rouan.

Je connais depuis de longues années leurs fondateurs, Mireille et Philippe Béra. Celui-ci était conseiller artistique à la Direction régionale des affaires culturelles de Picardie (DRAC), et son épouse a longtemps dirigé d’Institut médicoéducatif de Grand-Laviers, dans la Somme où elle invitait régulièrement écrivains, artistes et musiciens à animer des ateliers au profit des élèves. Il y a peu, je les ai retrouvés au Café, chez Pierre, à Amiens ; ils voulaient me présenter leurs deux derniers ouvrages.

Pour une fois, ma Sauvageonne adorée, mon ébouriffée aux yeux verts, verts de Vesle, n’était pas à mes côtés. Était-elle en train de prendre un café en compagnie de Rickybanlieue, l’un de ses plus fervents admirateurs qui l’a fait savoir récemment à la faveur d’un texte publié dans le courrier des lecteurs du site Causeur ? Non, je ne le pense pas. Depuis qu’elle s’est racheté des toiles, elle devait peindre, joyeuse, et si mignonne dans sa blouse jaune maculée de peinture acrylique.

© Philippe Lacoche

À lire aussi, Philippe Lacoche : De la Vesle à la Nièvre ou le temps qui fuit

Cadastre8Zéro est une maison associative fondée en 2005. Elle a publié une cinquantaine d’ouvrages d’écrivains, d’artistes et de photographes tels que Denis Dormoy, Maxime Godard, Clément Foucard, Sylvie Payet, Michel Butor, Arrabal, Jean-Pierre Cannet, Roger Wallet, Bernard Noël, bien sûr, etc. « Bernard Noël rencontra le peintre François Rouan en 1976 pour un entretien dont La Quinzaine Littéraire publia la transcription », explique Philippe Béra dans un texte de présentation de l’opus Le Chemin d’encre. « Trente ans plus tard, à l’initiative des éditions Cadastre8Zéro, Bernard Noël retrouva François Rouan dans son atelier de Laversine. Les deux amis décidèrent alors de faire un livre à partir d’un texte dont Bernard Noël avait entrepris l’écriture. C’est ainsi que Cadastre8Zéro édita en 2011 un premier ouvrage dans une version bilingue français-espagnol qui comprenait cinq séquences de sept strophes, sous le titre de Ce jardin d’encre (…). Bernard Noël nous annonça qu’il poursuivait l’écriture de Ce jardin d’encre et que seule sa propre fin, la sienne, disait-il, en arrêterait le cours… Mise en place d’une expérience que l’écrivain « n’avait jamais vécue aussi clairement auparavant » (…) A l’issue de cette expérience, nous avons exprimé à Bernard Noël notre souhait d’éditer séparément la version complète de son texte en tant que dernier et 11e titre de la collection « Donc » qu’il dirigea durant 11 ans. Bernard Noël nous indiqua alors qu’il reviendrait aux éditions Cadastre8Zéro de prendre cette initiative après « sa fin » qui intervint le 13 avril 2021. »

Quant à Ecrits en regard, De la peinture de François Rouan, Philippe Béra raconte que durant tout le temps de leur correspondance du Chemin d’encre, Bernard Noël est allé dans l’atelier François Rouan plusieurs fois. « Il a écrit cette correspondance en regard de sa peinture. Il voulait écrire un quatrième livre : jamais il n’a pu se rendre dans l’atelier pour le faire car il est mort. On a donc décidé de publier ces textes-là après son décès. On a mis la transcription de ce premier et à la fin une lettre verticale qu’il a écrite à François Rouan en 2020. Le premier texte est un entretien ; le dernier c’est une lettre. Au milieu il y a trois textes que l’on peut qualifier de critiques. » Et Mireille Béra d’ajouter : « Bernard Noël était un individu qui ne se laissait pas facilement approcher mais il était d’une générosité et d’une fidélité rares en amitié. Il nous avait tellement apporté qu’on a eu envie de terminer avec lui de façon à lui rendre hommage. » Un bel hommage en effet.

De sexe et d’âme

Mario Vargas Llosa a débité pas mal de banalités sur la liberté, l’oppression, la barbarie et l’engagement politique de l’intellectuel. Mais dans ses romans, le prix Nobel de littérature a aussi écrit des pages magnifiques sur les liens qui unissent l’homme et la femme, dont des passages furieusement érotiques


Il en a parlé jusque dans son dernier roman (2023), sur fond de valse péruvienne, en prenant garde, cette fois, de ne choquer « ni les grand-mères ni les curés ». En 2021, dans un petit ouvrage facétieux sur la débandade de la vieillesse (Les Vents), il se disait effrayé de voir que les jeunes adultes n’accordaient plus à l’amour physique la place qu’il lui avait donnée à leur âge. Une dizaine d’années plus tôt encore, il avait eu cette comparaison flaubertienne mâtinée de sex-appeal latino en recevant le prix Nobel de littérature (2010) : « Écrire, c’est comme faire l’amour avec la femme aimée, des semaines et des mois durant. »

Le 13 avril 2025 mourait à 89 ans le grand romancier péruvien Mario Vargas Llosa, né en 1936 à Arequipa, dernier représentant de ce que l’on a appelé, dans les années 1960 et 1970, le « boom » littéraire latino-américain. Entre pas mal de banalités sur la liberté, l’oppression, la civilisation, la barbarie et l’engagement politique de l’intellectuel, toutes débitées sur le ton charmant de la narration et, pour bon nombre d’entre elles, copieusement étalées pendant trente ans dans le quotidien espagnol El País, Mario Vargas Llosaécrivit dans ses romans de magnifiques pages sur l’homme, la femme et le lien de sexe et d’âme qui les unit parfois. Des pages à faire pâlir d’effroi les surfeuses et surfeurs de la vague #MeToo, les signataires du consentement avec accusé de réception, les bruyants dignitaires de la sexualité préfixielle (a-, trans-, bi- et autres pansexuels), ainsi que la petite troupe de diplômés ès troubles identitaires à l’affût de l’ultime coït hétérosexuel occidental.

Premiers émois d’un futur Nobel

Ses premiers écrits érotiques, Mario Vargas Llosa les rédigea, adolescent, au collège militaire Leoncio Prado de Lima, un lieu âpre où il s’agissait de « penser à ses couilles avant de penser à son âme » (La Ville et les Chiens). Un peu sommaires, ils lui firent toutefois gagner des cigarettes en douce ainsi qu’une solide réputation de poète auprès de ses camarades : « La femme gémissait, se tirait les cheveux, disait “assez, assez”, mais l’homme ne la lâchait pas ; de sa main nerveuse il continuait d’explorer son corps, il la déchirait, il la pénétrait […]. La femme pensa que ce qu’il y avait eu de meilleur, c’était les morsures finales et elle se réjouit en se rappelant que l’homme reviendrait le lendemain. » Le futur Prix Nobel et académicien jugea probablement nécessaire, par la suite, de peaufiner sa verve érotique et de donner à l’âme un rôle un peu plus substantiel dans cette affaire. La vie et la fiction passèrent par là, les deux se mêlant avec bonheur chez cet écrivain pour qui la bonne littérature est toujours « un défi au réel » (Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine) et chez cet homme dont la vie fut plutôt romanesque. De la prostituée brésilienne à qui il doit « ses premiers pas au labyrinthe mystérieux du désir » (Le Poisson dans l’eau), jusqu’à ses amours tardives avec la très médiatique Isabel Preysler, en passant par sa tante Julia et sa cousine Patricia qu’il épousa successivement au mépris de l’émotion familiale et des cinq balles dans la peau que son père lui promit en cadeau de mariage, Mario Vargas Llosa aima les femmes, « fantasma sur elles sans éprouver de gêne ou de culpabilité », et n’eut de cesse de l’écrire dans ses romans.

À lire aussi, Georgia Ray : Coups de pinceaux et blessures

Ce qu’il a couché sur le papier sent le corps avec un supplément d’âme. Avec lui, l’homme ne se contente pas d’une « relation sentimentale un peu terne avec une femme séduisante, sympathique, abstème, végétarienne et catholique convaincue » (Tours et détours de la vilaine fille). Il veut tenir la femme dans ses bras, l’embrasser, la mordre, lui faire l’amour dans « une chambre étroite aux murs roses piquetés d’images pornographiques et religieuses » et « la faire rougir comme une paysanne ». Il veut « respirer son odeur », « boire sa salive », « lécher son palais et ses gencives », « coller son oreille à son nombril pour écouter les rumeurs profondes de son corps », « sentir la secrète vie de ses veines et sa peau tiède battre sous ses lèvres », la faire jouir étendue sur le dos, « les cuisses ouvertes pour faire une place à sa tête », « savourer la fragrance qui sourd de son ventre ». Bref, « l’aimer comme un homme et se foutre de tout le reste ». L’amoureux est un sentimental qui hésite entre se rendre intéressant avec deux-trois théories érotico-biologiques sur le désir instinctif (La Tante Julia et le Scribouillard) et déclarer à la femme aimée : « Je te veux et te désire de toute mon âme, de tout mon corps » (Tours et détours…). Dans les deux cas, il est le strict opposé du tyran, de l’homme de pouvoir, de celui qui, comme le dictateur dominicain Rafael Trujillo (1891-1961) dont il brosse le portrait grandiose dans La Fête au Bouc, a des « couilles glacées » quand il s’agit de faire tuer Untel, mais des « testicules en ébullition » à l’idée de pouvoir encore, malgré « l’urine qui glisse de sa vessie sans demander l’autorisation de sa prostate morte », enfoncer sa « petite pointe visqueuse et chaude » dans la bouche d’une « belle poupée défaillant de plaisir dans ses bras » et « faire crier comme autrefois une petite femelle » dans le lupanar de la Maison d’Acajou.

L’écrivain démasqué ?

La question n’est pas de savoir si Mario Vargas Llosa a été l’homme de ses livres. Il l’a joliment formulé : l’écriture d’un roman est un strip-tease à l’envers, le romancier fait croire qu’il se met à nu alors même qu’il se déguise. Qu’on l’imagine en fou d’amour si l’on veut, en sentimental romantique ou fleur bleue, en vassal aux pieds d’une souveraine indifférente à ses mièvreries ou juste amoureux de Dorothy « parce qu’elle est très compréhensive et le laisse chanter au lit » (Les Cahiers de don Rigoberto). Les plaisantins qui l’ont rebaptisé « Mario Viagra Llosa », suite à sa toquade pour la reine de la presse du cœur, ne l’ont pas davantage décontenancé : héritier de la grande tradition baroque espagnole, de son obsession de la finitude et de la décomposition, il leur a répondu avec un humour ravageur en se présentant dans Les Vents comme « l’homme-caca », un vieillard gâteux, incontinent, incapable de retrouver son chemin et radotant inlassablement les mêmes histoires.

Au lendemain de la mort du romancier, le lyrisme présidentiel français – que doivent redouter tous ceux qui pourraient prétendre, par un malheureux hasard du calendrier, à un tweet funèbre de ce cru – dit de celui qui regrettait de ne pas voir les présidents s’afficher avec des écrivains ou des philosophes, qu’il avait opposé « la liberté au fanatisme, l’ironie aux dogmes et un idéal farouche aux orages du siècle ». La liste est incomplète : Mario Vargas Llosa opposa aussi l’érotisme au sexe contemporain qui lui semblait trop facile d’accès pour être désirable. Un érotisme dont il nous a laissé une belle définition dans son essai sur La Civilisation du spectacle et dans l’ensemble de sa création romanesque : ou comment faire de l’amour physique une œuvre d’art.

L’érotisme contemporain, entre fluidité et incertitude

L’érotisme a-t-il encore sa place dans une société comme la nôtre ? Pas sûr que l’exploration secrètement virtuose du labyrinthe du désir soit compatible avec l’impératif de bien-être, y compris sexuel, venu compléter la liste des fameuses « cases à cocher » pour prétendre jouir dans la dignité. Pas sûr non plus que le goût de l’autre soit au bout de l’exténuante aventure ascético-égoïste qu’on nous vend sous le nom frauduleux (et laid) de « lâcher-prise », avec son régime « Comme j’aime », sa séance de gymnastique spirituelle et son « atelier masturbation ». Pas sûr enfin que la jeunesse, biberonnée dès l’enfance aux images pornographiques (40 % des enfants y sont confrontés avant la fin du primaire et quasiment 100 % à la fin du collège selon un rapport sénatorial de 2021), mais sevrée depuis belle lurette de « l’orgie perpétuelle » (Gustave Flaubert) des grands textes littéraires, donne à la définition de l’érotisme le même sens que Mario Vargas Llosa. Société de « l’épuisement du désir » (Michela Marzano), société schizophrène du « revenge porn » et de la « gênance » : les images pornographiques se sont naturellement invitées dans le harcèlement entre adolescents, mais un baiser donné entre deux lignes d’un roman a de fortes chances d’être jugé « gênant » par une majorité d’élèves. Rassurons-nous, l’enquête « Envie », récemment menée par la sociologue Marie Bergström et réalisée auprès d’un échantillon d’environ 10 000 personnes âgées de 18 à 29 ans en France métropolitaine, montre que la « sexualité qui vient » contredit autant l’idée reçue d’hypersexualité (génération Tinder) que celle de récession sexuelle (génération No Sex). Elle revendiquerait plutôt une plus grande fluidité dans les relations amoureuses – du « crush » (amour fantasmé) à la « rencontre IRL » (« In Real Life ») – et dans la manière de « faire couple » (sans « mise en union cohabitante » systématique).

La voilà enfin notre définition contemporaine de l’érotisme.

À lire parmi les œuvres de Mario Vargas Llosa

La Ville et les Chiens (La ciudad y los perros, 1963, trad. Bernard Lesfargues), Gallimard, 1966, 528 pages.
La Tante Julia et le Scribouillard (La tía Julia y el escribidor, 1977, trad. Albert Bensoussan), Gallimard, 1979, 400 pages.
La Fête au Bouc (La fiesta del Chivo, 2000, trad. Albert Bensoussan), Gallimard, 2004, 592 pages.
Les Vents (Los vientos, 2021, trad. Albert Bensoussan), L’Herne, 2023, 184 pages.
Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine, Plon, 2005, 756 pages.
À paraître à l’automne, la traduction française de Le dedico mi silencio, 2023, 312 pages.

Ou ne pas lire

Marie Bergström (dir.), La sexualité qui vient : jeunesse et relations intimes après #MeToo, La Découverte, 2025, 392 pages.


La ville et les chiens

Price: ---

0 used & new available from

La fête au Bouc

Price: ---

0 used & new available from

Dictionnaire amoureux de l'Amérique latine

Price: ---

0 used & new available from

Israël respecté !

0

Dans un ouvrage paru il y a quelques semaines, Stéphane Simon et Pierre Rehov analysaient en profondeur la stratégie militaire multifronts menée par l’Etat juif depuis le 7-Octobre et prophétisaient une attaque massive contre l’Iran. « Quarante-cinq ans de dictature islamique sont au bout du viseur » écrivaient-ils. Avec le déclenchement de l’offensive « Rising Lion » ce 13 juin, les faits viennent de leur donner raison.


Comme son titre l’indique, 7 octobre – La Riposte ne cherche pas à retracer l’histoire des conflits au Moyen-Orient dans sa complexité et sa longueur, ni à équilibrer les points de vue. Et même si l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 y est relatée avec force détails, l’ambition principale des auteurs est de montrer, avec un regard exclusivement israélien assumé, la reprise de l’initiative tactique, stratégique et psychologique intervenue dès le 8 octobre contre l’« Axe de la résistance » pro-iranien.

Guerre existentielle

Débutant leur récit par la journée qui a marqué le monde par sa violence inédite, le journaliste sur Sud Radio Stéphane Simon et le reporter de guerre Pierre Rehov chroniquent avec précision les opérations militaires, diplomatiques et psychologiques qui ont depuis été menées par l’Etat juif. Au fil des pages, ils reconstituent l’engrenage de la riposte israélienne multiforme avec tout ce que ces événements impliquent comme dilemmes pour les États voisins et comme mobilisations internationales, mais aussi comme drames humains. En articulant témoignages, analyses stratégiques et données factuelles, ils décrivent en particulier la mutation profonde de la doctrine israélienne de défense.

A lire aussi, du même auteur: Iran: frappes massives d’Israël contre le régime

Après des décennies d’endiguement, à la fois face au Hezbollah et au Hamas, l’État juif a rompu avec sa logique de riposte ponctuelle et circonscrite, de représailles calibrées ou de réponses proportionnées. Il entre à présent dans une guerre existentielle, conduite à la fois au grand jour et dans les replis invisibles du renseignement. Et surtout, dans un conflit long, sans fin, une lutte de volontés entre deux peuples. « Cette guerre, écrivent Simon et Rehov, redessine sous nos yeux la carte de toute la région », et transforme le choc initial en une contre-offensive d’une intensité inédite, conçue pour frapper l’ennemi au cœur, l’affaiblir dans ses bastions, le désarticuler dans ses structures.

Des opérations ciblées spectaculaires

À travers une succession d’opérations spéciales, d’assassinats ciblés et de frappes chirurgicales menés par le Mossad, le Shin Bet, l’unité 8200 et les forces de Tsahal, Israël a peut-être non seulement restauré sa capacité de dissuasion, mais brisé la dynamique d’encerclement menée depuis des années par l’axe iranien. L’élimination du chef du Hamas, Ismaël Haniyeh, à Téhéran, dans une résidence ultrasécurisée attenante au palais présidentiel, est racontée comme un drame haletant et spectaculaire : les services israéliens auraient infiltré jusqu’au sommet du pouvoir iranien.

De même, l’opération « Pager » contre le Hezbollah, durant laquelle près de 4 000 dispositifs individuels de communication analogiques ont été détruits à distance après avoir soigneusement été piégés et vendus au mouvement terroriste par des entreprises-écrans créées par Israël, révèle une capacité de guerre électronique et de manipulation technologique proprement stupéfiante.

L’un des épisodes les plus captivants du livre reste néanmoins l’élimination presque fortuite de Yahya Sinwar, cerveau des attaques du 7-Octobre, tué lors d’un simple accrochage accidentel avec de jeunes soldats israéliens à Rafah. Cette scène, où l’improvisation se mélange avec le destin, parle autant du hasard de la guerre que de la situation tragique sur le front gazaoui.

A lire aussi, Richard Prasquier: Il était un petit navire…

Toutefois, le propos central des auteurs est ailleurs. Selon eux, la riposte israélienne ne vise pas uniquement à démanteler le Hamas, mais s’étend à l’ensemble de ce qu’on appelle les « proxys » de l’Iran : le Hezbollah, les milices chiites en Syrie et en Irak, les Houthis au Yémen. Il ne s’agit plus seulement de se défendre, mais de remodeler, à long terme, le paysage géopolitique du Moyen-Orient. Simon et Rehov vont jusqu’à écrire que « quarante-cinq ans de dictature islamique sont au bout du viseur des services israéliens », affirmant ainsi que l’objectif final, assumé sinon proclamé par l’État hébreu, est l’ébranlement – et pourquoi pas, la chute – du régime des mollahs à Téhéran.

En ce sens, l’ouvrage ne se limite pas au travail d’enquête, mais formule un plaidoyer stratégique pour transformer la meurtrissure du 7-Octobre en une force d’action, une dynamique de reconquête, voire en ce que les auteurs qualifient de « vengeance légitime ». Ce livre est en somme un manifeste en faveur d’un Israël redevenu maître de son récit, de son territoire et de son avenir.

Stéphane Simon, Pierre Rehov, 7 octobre – La Riposte : Israël-Iran, la guerre secrète, Fayard 400 pages

7 octobre - La Riposte: Israël-Iran. La guerre secrète

Price: ---

0 used & new available from

Discrimination positive: aux Etats-Unis, la fin du mythe de l’«affirmative action»

0

Alors que la Cour suprême des États-Unis a récemment mis un terme à la discrimination positive dans l’enseignement supérieur, un débat profond resurgit sur l’efficacité et les effets réels de cette politique. Jason Riley, dans la lignée de penseurs comme Thomas Sowell, démonte un demi-siècle de récits dominants, chiffres et histoire à l’appui. Loin d’avoir été un moteur de progrès, l’affirmative action aurait, selon lui, contribué à freiner la réussite des Noirs américains, en délégitimant leurs succès et en les enfermant dans une logique de dépendance. Retour sur une politique aussi symbolique que controversée, et sur une vérité moins consensuelle: les Noirs ont avancé sans elle – parfois même bien davantage


L’auteur Jason L. Riley

Après que neufs États ont prohibé l’Affirmative Action (discrimination positive), l’arrêt de la Cour Suprême de 2023 – Students for fair admission v. Harvard (SFFA)– l’interdit à son tour dans le pays tout entier. Les termes du président de la Cour ne pouvaient être plus clairs : « éliminer la discrimination raciale c’est l’éliminer entièrement ».

Cette décision, si elle a déplu aux élites progressistes, s’accorde avec l’opinion publique, Noirs compris, pourvu qu’on lui formule explicitement en quoi elle consiste au lieu de s’en tenir à l’expression « Affirmative Action ». En effet son sens a évolué au fil du temps depuis la mobilisation pour les droits civiques. Assimilée alors à une indifférence à la race, elle a évolué vers une exigence numérique dans les années 1970. Le livre de Jason J. Riley se focalise sur la version actuelle de la discrimination positive, pervertie et très éloignée de son sens initial. Il cherche à répondre aux questions suivantes : Dans quelle mesure les différences de résultats sont principalement dues à un racisme récurrent comme il est soutenu aujourd’hui ? D’autres facteurs ont-ils été sciemment oubliés ?

Une politique active de responsabilisation

Après Thomas Sowell, Shelby Steele et d’autres, Jason Riley rappelle les progrès prodigieux des Noirs réalisés avant même que l’on évoque la discrimination positive. Un indicateur parlant est le taux de pauvreté des Noirs qui passa de 87 % en 1940 à 47 % en 1960. Des Noirs ont magnifiquement réussi avant même la loi sur les droits civiques. Trois femmes noires furent ainsi des scientifiques qui participèrent au programme d’exploration spatiale de la Nasa. Pour les leaders noirs des premières décennies du 20ème siècle, les Noirs devaient chercher à améliorer leur situation grâce à l’éducation et un travail acharné en adoptant les normes de la classe moyenne. Des publications et les organisations des droits civiques expliquaient ce qu’il fallait faire et ne pas faire. Lors de l’afflux de Noirs du Sud vers le Nord, ces derniers, instruits par ceux qui étaient déjà là, furent incités à adopter une politique de respectabilité : insistance sur la morale, les manières, le vêtement, tout en poursuivant des actions pour plus de justice. Cette manière de voir était aussi celle de Martin Luther King. Après la conquête de droits civiques, cette politique de la respectabilité tomba en disgrâce auprès des jeunes Noirs, toute responsabilité revenant aux Blancs. Ceux qui poursuivirent cette politique furent accusés d’agir comme des Blancs. Ce qui fut un facteur d’estime de soi était désormais perçu comme une trahison. Pourtant, comme l’écrit l’auteur « conditionner la réussite des Noirs à la disparition du racisme et des préjugés, c’est la faire dépendre de quelque chose que l’humanité n’a jamais accompli, tout en laissant dans l’oubli tous ces groupes minoritaires qui ont réussi malgré ces obstacles ». Les militants noirs minimisèrent l’importance de la famille traditionnelle et l’évolution de l’opinion des Blancs. De 1944 à 1963, la proportion de Blancs qui pensent que les Noirs doivent avoir la même chance d’obtenir un emploi que les Blancs était déjà passée de 42 % à un peu plus de 80 %.

Une lente évolution vers une politique d’égalité de résultats

La pression contre une politique discriminatoire, qui commença à faire sentir ses effets sous Roosevelt, fut poursuivie par ses successeurs, à travers des décrets, en raison d’une opposition du Congrès sur le sujet. Cette politique fut également contestée devant la justice jusqu’à l’arrêt Brown de 1954 qui mit fin à la ségrégation scolaire. Le président de la Cour suprême évita d’attaquer de front l’arrêt Plessy sur la ségrégation de 1896, pour invoquer l’estime de soi des Noirs considérés comme des êtres inférieurs. Il lui fallait ménager les juges du Sud pour parvenir à un verdict unanime et éviter les blocages. Mais blocages il y eut et, en 1964, dix ans après l’arrêt Brown, seulement 3 % des Noirs du Sud fréquentaient des classes où il y avait aussi des Blancs. En nombres absolus, il y avait plus de Noirs qui fréquentaient des écoles ségréguées en 1964 qu’en 1954. Pour accélérer la déségrégation et l’étendre à l’emploi et au logement, le Congrès vota la loi sur les droits civiques, après avoir reçu des assurances qu’elle ne conduirait jamais à un équilibre racial mais à un traitement égalitaire. Seule la discrimination intentionnelle était visée.

Pourquoi travailler avec acharnement à l’école si les exigences sont abaissées?

Mais, malgré une opinion publique défavorable à un traitement différentiel (62 % à 72 % selon les années dans les quinze enquêtes du Pew Research Center de 1987 à 2012), les bonnes intentions de départ furent perverties par des initiatives administratives et judiciaires. L’Office of Education se mit à produire des directives, intégrées ensuite par le pouvoir judiciaire. L’arrêt Green de 1968 de la Cour suprême fait de l’élimination d’un système scolaire dual une obligation positive, recourant pour la 1ère fois aux statistiques. De même, l’EEOC (Equal Employment Opportunity Commission), pourtant créée en 1964, révisa les normes légales et introduisit le concept de « disparate impact » (impact disproportionné) en fondant son évaluation des entreprises sur des données statistiques du bassin d’emploi. En 1978, si l’arrêt Bakke jugea les quotas à l’admission à l’Université inconstitutionnels, il admit que la race pouvait être prise en compte si c’était pour promouvoir la diversité des étudiants. Une discrimination positive pouvait ainsi trouver sa voie légale, même si elle était contraire à la formulation du titre VII de la loi de 1964.

A lire aussi : Musk versus Trump: testostérone et idéologie

La question des réparations

C’est un serpent de mer qui n’a guère convaincu les dirigeants politiques, mêmes démocrates. Barack Obama y était opposé comme Hillary Clinton et Bernie Sanders avant lui. Si la question fut soulevée par James Forman dans son « Black Manifesto » publié en 1969, elle réapparut en 1988 lors du vote au Congrès d’une loi dédommageant les Japonais retenus dans les camps d’internement pendant la guerre ou les membres de leur famille. Le projet 1619 de Nikole Hannah-Jones a relancé la question en soutenant que la nation avait été fondée sur une « esclavocratie » qui serait à l’origine de la puissance économique et industrielle des États-Unis. L’esclavage expliquerait encore aujourd’hui les écarts de revenus, de santé et d’éducation. L’esclavage ayant d’abord été pratiqué dans l’entre-soi racial, « faire du racisme la force motrice de l’esclavage, c’est faire d’un facteur historiquement récent la cause d’une institution qui a vu le jour des milliers d’années plus tôt » écrit Thomas Sowell. L’exigence de réparations est fondée idéologiquement sur une lecture ahistorique du passé. L’idée d’un trauma héréditaire n’a pas plus de sens qu’une culpabilité héréditaire. Le recul de la condition des Noirs (criminalité, dépendance aux aides sociales et taux d’emploi) date des années post-1960s, suggérant que d’autres facteurs sont en jeu.

L’histoire d’une réussite avant la discrimination positive

50 ans de discrimination positive ont donné la fausse impression que les progrès des Noirs dépendent des politiques préférentielles. Pourtant, les Noirs ont connu des progrès significatifs sans elles. Dès avant la fin de l’esclavage. En 1850, 434 000 Noirs libres avaient été recensés. 59 % d’entre eux savaient lire et écrire et avaient appris dans des écoles privées dont certaines étaient clandestines. Ces écoles privées jouèrent un rôle essentiel dans la scolarisation des Noirs jusqu’au 20ème siècle. Il faudra attendre 1916 pour que le nombre de Noirs fréquentant une école publique égale celui des Noirs en école privée. Une agence fédérale, le Bureau des réfugiés, des affranchis et des terres abandonnées, fondée en 1865, fut à l’origine de la création de 4000 écoles d’ici la fin de 1866. Dix ans plus tard, la moitié des enfants blancs et 40 % des enfants noirs étaient scolarisés. Mais, après le départ des troupes fédérales en 1877, la suprématie blanche reprit dans le Sud avec menaces sur les professeurs, meurtres et lynchages. Malgré cet environnement hostile, mais aussi grâce à l’aide de philanthropes tel que Julius Rosenwald qui contribua à la création de près de 5 000 écoles privées d’une capacité de 600 000 élèves, l’alphabétisation progressa fortement. Comme l’écrit l’auteur, le besoin le plus pressant des Noirs n’était pas d’avoir des camarades de classe blancs mais des écoles de qualité. En 1940, dans le Nord, les Blancs âgés de 25-29 ans avaient 3,6 ans de scolarité en plus que les Noirs. En 1960, 1,7 seulement. Des progrès furent aussi accomplis dans le Sud où l’oppression raciale était plus forte. C’est la mise en place des politiques préférentielles qui freina le mouvement de convergence observé depuis près d’un siècle. Ce fut la même chose en matière de revenus. Le taux de pauvreté des Noirs ne baissa que de 10 points dans les années 1960 et de 1 point dans les années 1970-1980, les deux premières décennies de la discrimination positive. L’écart Noirs/Blancs en matière de revenus est en 2018, pratiquement le même qu’en 1968. Pour continuer de croire au rôle positif des politiques préférentielles dans l’avancement des Noirs, on est prêt à ignorer ce qu’ils ont accompli sans elles. Dans les années récentes, l’essentialisme racial a progressé grâce aux avocats de la justice sociale. 

Discrimination positive : l’histoire d’une régression

La discrimination positive a jeté la suspicion sur les compétences des Noirs, toujours suspectés d’avoir été recrutés parce que Noirs, et délégitimé leur réussite académique. Ce fut le cas de Clarence Thomas diplômé de Yale en 1974, juge à la Cour suprême depuis 1991 qui fut qualifié d’hypocrite en raison de son opposition aux politiques préférentielles. Ces politiques ont eu des conséquences psychologiques sur la manière dont les Noirs sont vus et se perçoivent eux-mêmes. Pourquoi travailler avec acharnement à l’école si les exigences sont abaissées? Pourquoi exiger autant des Noirs que des Blancs si des performances moindres leur donnent accès à l’Université ?

En 2013, le recours SFFA demandait seulement des explications sur la sous-admission des étudiants asiatiques à Harvard1 : combien d’Asiatiques avaient postulé ? Quels étaient leur score aux tests SAT (Scholastic Assessment Test) et les informations entrant dans leur évaluation, comparés à ceux des autres admis ? Les Universités ont tout fait pour dissimuler leurs pratiques2. Un exemple ancien fut fourni par Thimoty Maguire, étudiant en droit à Georgetown. En travaillant au service des archives, il découvrit que les Noirs étaient admis avec des résultats aux tests LSAT (Law Scholastic Assessment Test) moins bons en moyenne que ceux des Blancs. Lorsqu’il publia ses résultats dans le journal étudiant, le doyen nia la véracité de son constat et ordonna la confiscation de tous les exemplaires. S’il ne fut pas expulsé, c’est grâce à l’intervention de son avocat. La politique universitaire de la diversité reposait donc sur la suppression de toute critique, à Georgetown comme ailleurs.

A lire aussi : États-Unis: méritocratie contre « affirmative action »

Pourtant, ces tests d’entrée à l’université utilisés depuis des décennies sont fortement corrélés aux performances futures à l’université et dans l’emploi. Plus récemment, lors de l’affaire George Floyd, ces tests furent déclarés racistes. Pour preuve, la meilleure réussite des Blancs. Mais alors comment expliquer que les Asiatiques font mieux qu’eux ? On invoqua aussi les biais liés à la classe sociale alors même que les Asiatiques de familles à bas revenus les réussissent mieux que les Blancs à haut revenu. Pour le psychologue social, Claude Steele, les scores d’entrée des Noirs en primaire étant très proches de ceux des Blancs, c’est après que les choses se dégradent, ce qui se retrouve au lycée et à l’entrée à l’Université. Le but devrait donc être d’améliorer les performances de ces enfants au primaire au lieu de chercher à bannir les tests ou de les admettre plus tard dans des universités d’élite où ils échouent en nombre, privant ainsi les universités moins cotées d’étudiants noirs ayant le niveau (effet mismatch, voir l’étude de Richard Sander et Stuart Taylor3). Les Noirs qui n’abandonnent pas leurs études sont souvent obligés de se rabattre sur une spécialité moins difficile en cours d’études alors qu’ils auraient pu se maintenir dans une université moins prestigieuse. Les doyens des facultés d’élite restent très taiseux sur le sujet. Ils veulent bien faire valoir leur performance en termes de diversité à l’admission, mais sans divulguer ce qui arrive ensuite aux étudiants ayant bénéficié de leur politique préférentielle. On se retrouve avec des militants de la justice sociale qui pleurent la pénurie d’ingénieurs, d’informaticiens et d’économistes noirs à laquelle la discrimination positive qu’ils promeuvent a contribué. Si les étudiants noirs de la George Mason University’ Law School, qui utilise les préférences raciales, ont de meilleurs scores aux tests que ceux de de l’université historiquement noire Howard University School of Law, seulement 30 % des 1ers sortent diplômés avec l’examen du barreau du 1ercoup, contre 57% des seconds. Les universités d’élite (une centaine) produisent seulement 4 % des Noirs diplômés du 1ercycle. De 2009 à 2019 deux universités de médecine historiquement noires ont diplômé plus d’étudiants noirs que celles principalement blanches. Après l’adoption de la proposition 2009 en Californie en 1996, les Noirs ont été moins nombreux dans les universités d’élite mais ont mieux réussi dans celles qui correspondaient mieux à leur niveau, y compris dans les disciplines les plus difficiles. Démonstration in vivo des effets néfastes d’une politique censée leur bénéficier.

Les « vérités poétiques » contre le réel

Shelby Steele parle de « vérités poétiques » à propos de la discrimination positive. Ceux qui la défendent savent qu’ils mentent mais arrivent à se persuader qu’ils agissent pour le bien commun et se déguisent ainsi en défenseurs de la justice sociale. Reconnaître les progrès accomplis sur la question raciale reviendrait à délégitimer les efforts déployés pour encourager la colère des Noirs, à la base de la stratégie électorale des Démocrates, explique Jason Riley. Cela obligerait à reconnaître que la discrimination positive a été une politique nuisible à la cause des Noirs. Elle a rendu aveugle sur la régression qui a accompagné sa mise en place en même temps qu’une forte extension de l’État-providence qui a miné l’autonomie et la cellule familiale. Les Noirs d’aujourd’hui qui défendent normes et décence qui ont réussi aux Noirs jusqu’aux années 1960 passent pour des traitres. Trop d’intellectuels et leaders noirs prétendent qu’il faut d’abord en finir avec le racisme avant de tenir compte de la responsabilité individuelle. De jeunes hommes noirs voient dans leurs comportements destructeurs un signe d’authenticité. Les élites noires ont intellectualisé leurs pratiques antisociales en prétendant qu’elles étaient normales, qu’il ne fallait pas les juger, ignorant ainsi les études qui montraient qu’elles empêchaient l’amélioration de la condition des Noirs. Il faut dire que la réception au vitriol du rapport de Daniel Patrick Moynihan sur les conséquences sociales des familles noires sans père en 1965 en a découragé plus d’un de se lancer dans l’étude de l’effet des comportements des Noirs sur les inégalités. S’en tenir au racisme comme cause fondamentale était plus sûr. Avec l’hégémonie DEI (diversité, équité, inclusion) des années récentes dans le parti démocrate mais aussi dans les principaux médias et les universités, la cause des Noirs est mal partie. Tout est encore la faute des Blancs. Comme la discrimination positive, le catéchisme DEI sape le développement de comportements nécessaires à l’amélioration de la condition des Noirs et remplit leur cerveau de mensonges qui entravent leur réussite. Si l’on peut célébrer la fin de la discrimination positive, peut-être en vue grâce à l’arrêt de la Cour Suprême de 2023, la relève DEI a de quoi inquiéter ceux qui ont à cœur d’améliorer l’avenir des Noirs défavorisés aux États-Unis.

The affirmative action myth. Why Blacks Don’t Need Racial Preferences to Succeed. Jason L. Riley, Basic Books, 2025, 288 pages.


  1. https://www.micheletribalat.fr/politiques-pr-f-rentielles/les-am-ricains-et-la-m-ritocratie ↩︎
  2. https://www.micheletribalat.fr/politiques-pr-f-rentielles/434797230?t=1749551511128 ↩︎
  3. Il existe bien une base de données statistique créée par la Mellon Foundation en 1990, mais elle n’est accessible qu’aux chercheurs non critiques à l’égard de la discrimination positive. https://www.micheletribalat.fr/politiques-pr-f-rentielles/434797230?t=1749551511128 ↩︎

Avant-Garde

Il y a vingt ans, le wokisme pointait déjà le bout de son mufle…


D’un geste las, Félix Lassalle repoussa le journal sur le guéridon de marbre. Au risque de renverser le verre auquel il n’avait pas touché, quand ses amis en étaient à leur troisième tournée. Il avait la mine défaite.

  – Je suis sonné, dit-il.

Précision inutile. Ses yeux hagards (ceux d’un boxeur au bord du KO) disaient assez l’étendue du désastre.

  – Allons, Félix, ressaisis-toi ! C’est toi le maire, non ? Il est normal que tu sois en première ligne quand il y a des coups à prendre. Et puis qui attache de l’importance à cette feuille de chou ?

André le pharmacien essaie de dédramatiser. Sans conviction excessive. Derrière le maire, c’est l’adjoint à la culture qui est visé. Et il est adjoint à la culture.

 Félix a repris le journal. Une fois de plus il relit l’article. A haute voix. Comme une réalité qu’il se refuse encore à admettre.

 – Ce titre, André, ce titre assassin : « La coupable incurie d’un maire »…Et, la suite : « Vierville à vau-l’eau… Faillite culturelle… Aucune ambition… Déclin inéluctable… ». Quant à la chute : « Ainsi, alors que toutes ses voisines ont su se mettre en valeur par l’organisation de manifestations susceptibles d’attirer de nombreux estivants, Vierville végète, Vierville se meurt, abandonnée à son sort lamentable par des édiles dont l’incapacité éclate désormais aux yeux de tous ».

 – Le style en est lourd. Et pompeux.

Monsieur Delprat risque ce commentaire pertinent encore que superfétatoire en semblable circonstance. Parce qu’il faut bien rompre le silence qui devient pesant. Il est vrai que sa qualité de professeur à la retraite lui confère en la matière une indiscutable autorité.

Derrière son bar, Achille, le patron du café du Vieux-Pont, n’a rien perdu de la conversation :

 – Faut bien dire, Monsieur le maire et, sauf votre respect, qu’il ne se passe rien, ici. L’été, pas le moindre touriste. Le commerce en pâtit. Alors qu’ailleurs… Tournoi de pétanque à Orangeris, jumping à Prédailles, son et lumière au château de Machecoul, floralies de Compans-sur-Nère, Chorales à St Prou, théâtre à Villenouvelle, yoga et judo à Montargent, j’en oublie sûrement… Partout, la foule, les terrasses des cafés garnies, la presse, les reportages à la télé. La vie, quoi !

L’expression de la vox populi. Un nouveau coup de poignard. Cette fois, l’opposition en embuscade a les faveurs de la rue. La situation est grave. Assez grave pour exiger un sursaut immédiat.

  Félix se redresse, inspire largement, promène sur l’assistance le regard dominateur du chef blessé mais conscient qu’il doit jusqu’au bout assurer sa mission.

 – Messieurs, c’est dans l’urgence que se révèlent les stratèges, dans l’adversité que l’on reconnaît les cœurs bien trempés. Notre bateau prend l’eau, il n’a pas encore coulé ! Nous sommes en juin, certes, et il nous reste peu de temps pour relever le défi. Mais je vous certifie que l’été ne se passera pas sans que Vierville ne fasse parler d’elle. Il en va de l’honneur d’un maire. Et, bien entendu, de ses collaborateurs. André, dès demain, réunion exceptionnelle du conseil municipal. A huis clos, bien entendu. Nous allons prendre le taureau par les cornes.

Jamais séance n’avait été plus animée. Une ambiance électrique. L’intensité d’un brainstorming auquel chacun avait à cœur de participer, ne fut-ce que pour témoigner à Félix une solidarité bien nécessaire en ces temps de turbulence. Les idées fusaient, chacune suscitant son lot d’objections.

 – Pourquoi pas un feu d’artifice ?

 – Il y en a au moins trois, le 14 juillet dans les bourgs environnants. Et en dehors de cette date, ce serait plutôt incongru !

 – Un concours de majorettes ?

 – Trop commun.

 – Un élection de miss ?

 – En été, toutes les jolies filles de la région transhument vers les plages, vous le savez bien. Si nous nous retrouvons comme candidates avec les quatre laiderons demeurés au pays, nous nous couvrirons de ridicule. Le remède sera bien pire que le mal.

 Sont ainsi évoqués sans plus de succès un tournoi de bridge (trop élitiste), un grand bal champêtre (trop populaire), un baptême de l’air en hélicoptère (trop onéreux), sans compter, une exposition de peinture, une foire à la brocante, une course cycliste, toutes propositions rejetées pour des raisons diverses mais non dépourvues, hélas, de fondements. Le découragement commence à se lire sur les visages.

 – Je vous rappelle, dit Félix, que le temps presse. Si nous ne trouvons rien, si nous ne parvenons pas à mettre sur pied, dans la quinzaine qui vient, une manifestation qui attire à Vierville la grande foule, il ne me restera plus qu’à présenter ma démission. Et la vôtre. Autant dire livrer la mairie à ce grigou de Ferran et à sa bande. Avec tout ce que cela implique.

 Comme chacun médite sur cette sombre perspective, une voix, celle du second adjoint, s’élève du fond de la salle.

 – Ce qu’il nous faut c’est un festival.

 Le mot a un effet magique. Enthousiasme immédiat. Adhésion unanime. Des festivals, la France en compte par milliers. De toute espèce. Pas la moindre bourgade de quelque importance qui ne s’enorgueillisse de posséder le sien. En rejoignant la cohorte, Vierville entrera dans la modernité. Et l’honneur sera sauf.

Reste seulement à imaginer la spécificité de la chose, ce que M. Delprat exprime en une métaphore korzibskienne :

  – Nous avons la carte, il nous faut maintenant le territoire. Un festival, très bien mais un festival de quoi ?

C’est là qu’André manifeste tout son génie :

 – Organisons un festival de jazz !

Le jazz, aucun ici n’en a une notion très claire. Louis Armstrong, certes, mais il paraît qu’il est mort. Sidney Bechet aussi. De toute façon pas question de faire appel à des vedettes, la modicité du budget l’interdit, et l’urgence de l’échéance.

 On ne peut compter que sur les moyens du bord. A savoir le neveu du boucher qui joue de la cornemuse, Roselyne, la fille de l’antiquaire, dotée d’un beau brin de voix, quelques rescapés de la défunte fanfare et le cousin accordéoniste de Félix qui ne se dérobera pas devant le devoir. Le dentiste, féru de musique contemporaine, percussionniste à l’occasion, fera un directeur artistique très convenable.

En un rien de temps, le programme est bouclé.

 – Ça va swinguer ! conclut André au comble du ravissement.

A lire aussi, Thomas Morales: Les flagellants du livre

Si le nez de Cléopâtre avait été plus court, assure Pascal, la face du monde en eût été changée. Saluons, une fois encore, l’intervention de la Providence. Si la voiture de Clément Gironde, en ballade dans la région, n’avait succombé, sur la place de Vierville, à une asphyxie du carburateur, les choses eussent pris un tour bien différent.

Est-il utile de présenter Clément Gironde ? Spécialiste de jazz (mais de quoi, cet esprit éminent, n’est-il pas spécialiste ?), il distille d’une plume absconse, dans le Quotidien du Soir, des avis péremptoires. Tout Paris se range à ses jugements, pour surprenants qu’ils soient souvent.

Une sommité d’autant plus respectée que le paradoxe est son domaine et qu’il a su élever l’amphigouri à la hauteur d’une institution.

Bref, un penseur. Capable de faire ou de défaire une réputation, pour le seul plaisir de choquer le bourgeois. Lequel, c’est bien connu, n’aime rien tant qu’être fouaillé.

Pour l’heure, attablé au café du Vieux-Pont, Gironde trompe son ennui devant un demi de bière, en attendant de pouvoir reprendre la route. Et comme il professe à longueur de colonnes sa proximité avec le peuple, il a cru bon d’engager la conversation avec Achille.

 – Jolie petite ville. Un peu endormie toutefois. Il semble qu’il ne s’y passe pas grand-chose, n’est-ce pas ?

Achille cesse d’astiquer son comptoir. Naguère encore, il eût abondé dans le sens de cet étranger. Mais les choses sont en train de changer. Et son honneur de Viervillois est désagréablement titillé par une estimation qu’il sent plutôt péjorative.

 – Oh, c’était vrai jusqu’ici, répond-il. Mais nous aurons dans huit jours un festival de jazz. (Il prononce « jase » confortant ainsi l’opinion de ceux qui veulent entendre dans ce terme un dérivé du verbe « jaser ») ;

 – De jazz ! très intéressant ! Quel est donc le programme ?

 Achille désigne d’un geste l’affiche placardée au coin du bar.

 – Tous des gens du pays. Excellents musiciens. J’en sais quelque chose : depuis une semaine, ils répètent comme des forcenés dans mon arrière-salle. Vous entendriez la cornemuse ! Et l’accordéon ! Quant à Roselyne, une voix… C’est simple, elle mériterait de passer à la télé.

Déclic. Clément Gironde tient un sujet en or et il doit justement rédiger sa chronique. Pour un peu, il s’écrierait : « Garçon de quoi écrire ! » mais la formule a déjà beaucoup servi. (Elle a même fourni le titre d’un de ses livres à un académicien. Pouah !)

 – Auriez-vous du papier et un crayon ? Merci.


                                               Extrait du Quotidien du soir 

                                               De notre envoyé spécial

Vierville réinvente le jazz !

« Le jazz, je l’ai souvent écrit, surgit où on ne l’attend pas. Ai-je assez vitupéré ces musiciens, nourris de tradition, s’obstinant à respecter les canons surannés d’une musique devenue obsolète, symbole d’un impérialisme culturel contribuant à l’aliénation des masses ! Ai-je assez daubé sur les rassemblements estivaux que je persiste à honorer de ma présence, mais pour mieux les dynamiter ! Ai-je assez appelé de mes vœux un renouvellement, que dis-je, une révolution qui pulvériserait les frontières, rendrait à la créativité son rôle plein et entier !

Cette révolution, il appartenait à la province d’en brandir le flambeau. Vierville l’a compris, qui a mis sur pied, dans l’enthousiasme populaire, le festival de jazz le plus novateur de tous ceux auxquels il nous sera donné d’assister cet été. Bousculées les habitudes, à la trappe les conventions. Du neuf, de l’inédit. Aucune de ces têtes d’affiche que l’on s’arrache ailleurs à prix d’or mais des artistes issus du terroir, porteurs d’une authenticité qui a depuis longtemps déserté les grandes scènes. Emblématique en un mot, de ce jazz vif qui emprunte d’un pied résolu les sentiers de la création.

Ainsi saluera-t-on l’audace des organisateurs qui n’hésitent pas à promouvoir des instruments peu usités ouvrant des voies (et des voix) insoupçonnées à la musique que nous aimons.

La cornemuse est de ceux-là. Qui douterait qu’elle ne porte l’avenir du jazz ? Conjuguée à celle de l’accordéon, qui a déjà fait ses preuves en ce domaine, sa sonorité la désigne incontestablement comme l’instrument le plus apte à traduire la révolte des jeunes générations.

Sans doute quelques grincheux réactionnaires objecteront-ils que faire swinguer une cornemuse relève de la gageure. A ceux-là nous répondrons que l’opinion des grincheux nous importe peu. Aussi peu que le swing. Ils n’ont pas compris, ces ignares obtus, que l’essence de la musique réside dans sa capacité à surprendre. Que le concept de transgression est le moteur de la nouveauté et confère à l’art toute sa puissance contestataire.

Laissons-les à leurs ressassements stériles. Rendons-nous tous à Vierville dont ce premier festival sonnera comme un manifeste : celui d’un jazz enfin libéré de ses carcans, ouvert sur des lendemains radieux, auxquels aspirent tous les amoureux du progrès. »

Clément Gironde


Ils accoururent, par trains spéciaux et même par charters. Envahirent la terrasse du café du Vieux Pont. Se pâmèrent devant le podium érigé sur le terrain de sport. Roselyne glapit, l’accordéon grinça, la cornemuse émit des couinements. Ils adorèrent. On ne pouvait trouver plus « tendance ».

Il paraît, aux dernières nouvelles, que le ministre de la Culture se déplacera bientôt à Vierville. Il tient à remettre, en personne, à Félix Lassalle, les insignes de Chevalier des Arts et Lettres. Chacun ici s’accorde à dire que c’est une distinction bien méritée.

Au véritable french tacos

Price: ---

0 used & new available from

«Red Carpet»: l’écrin vaut mieux que le joyau…

0
RED CARPET, Hofesh Shechter © Julien Benhamou OnP

À l’Opéra de Paris, des interprètes remarquables au service d’une chorégraphie vide.


Des danseurs magnifiques défendant leurs rôles avec cette rage de bien faire qui porte à l’excellence ; des lumières somptueuses jouant entre la couleur du sang et celle du deuil et se frayant un passage dans une obscure clarté parfaitement irréelle ; un jeu complexe de lourds rideaux grenat qui morcelle le spectacle en cent séquences d’inégales durées et définit des espaces immenses ou resserrés jusqu’à l’étouffement. Et pour tout élément de décor, un lustre unique, mais monumental et portant mille feux, bien fait pour rappeler que l’on est ici à l’Opéra de Paris, le vrai, celui de Napoléon III. Dans cette pièce signée par l’Israélien Hofesh Shechter, tout est remarquablement sophistiqué, tout… sauf la chorégraphie qui est d’un vide abyssal.

Noceurs décadents

Certes elle est spectaculaire, cette chorégraphie qui fait penser, et ne fait penser à rien d’autre qu’une soirée dansante entre noceurs décadents. Elle exige de la part de ses interprètes, 13 danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris, un engagement sans faille tant ce travail de groupe, ces ensembles mouvants et sinueux doivent être périlleux à exécuter en bonne intelligence, tant le rythme en est diabolique, les contorsions des corps infernales alors que les bras sont devenus serpents et que les mains sont métamorphosées en flammes.

Mais, de bout en bout, la gestuelle semble ne pas évoluer. Ou plus exactement, elle paraît obéir inlassablement aux mêmes procédés. L’agitation n’en masque pas la vacuité.

A lire aussi: De sexe et d’âme

Elle ennuie à force d’uniformité. Et quand bien même il ne dure qu’un peu plus d’une heure, le spectacle apparaît comme interminable.

Hofesh Shechter lance les danseurs dans une tempête de mouvements sans d’autre motif que d’occuper l’espace et de vous en mettre plein la vue. Et ce n’est pas l’épais programme édité par l’Opéra et ses commentaires savants qui parviennent à donner de l’épaisseur à un ouvrage qui en manque absolument.  

L’inanité de l’écriture

Une fois encore, et c’est vraiment dans l’air du temps, on se retrouve confronté à un ouvrage bien ficelé, accompagné de lumières somptueuses, travaillées avec un art consommé par l’éclairagiste Tim Visser, et qui semblent être le clou du spectacle ; à des costumes élégants, mais sans caractère aucun, à l’exception d’une redingote délirante, des robes du soir, des tenues parfaitement taillées, mais ne dégageant strictement rien d’intéressant pour le théâtre. Toutefois ils sont signés par la maison Chanel ce qui fait office de sésame dans une société qui adule les marques de luxe et pour qui en porter est une fin en soi.      

La musique, où l’on sent des réminiscences du Moyen-Orient, a été composée par le chorégraphe lui-même. Exécutée par deux instruments à cordes, un instrument à vent et une batterie juchés dans le lointain de la scène, hurlante parfois comme il se doit, elle n’est pas désagréable à entendre à condition sans doute que ce ne soit qu’une seule fois. Et elle accompagne plutôt bien cette pièce où vélocité et virtuosité des danseurs masquent l’inanité de l’écriture.

Cet intitulé aux sonorités vulgaires

Mais comme cela bondit, tourbillonne et galope, épaté par l’abattage des exécutants le public applaudit bien fort. Pas trop longtemps tout de même, comme s’il réalisait en son for intérieur que Red Carpet n’est au fond pas grand chose. C’est cet intitulé aux sonorités vulgaires (le mot carpette a pour nous des consonances fâcheuses) qui scelle la chorégraphie. Et l’on se demande pourquoi un titre en anglais pour un ouvrage commandé et financé par l’Opéra de Paris, conçu par un Israélien, exécuté par des danseurs français pour un public francophone. Comme si l’usage du français était chose ringarde, sinon déshonorante. Tapis rouge eut résonné avec plus d’élégance, de références flatteuses. Et de légitimité.


Red Carpet. Par le Ballet de l’Opéra de Paris. Opéra Garnier. Jusqu’au 14 juillet 2025.

La gauche mollah

0
Tel Aviv, 16 juin 2025 © Leo Correa/AP/SIPA

Selon le grand homme de paix Jean-Luc Mélenchon, « l’agression de Nétanyahou contre l’Iran est inadmissible ».


LFI prend le parti de l’Iran, cela vous étonne ?
J’attends le pire de leur part, et leur dérive fascistoïde continue à me sidérer et m’inquiéter.
Je pensais que les Insoumis éviteraient prudemment de défendre un régime vomi par sa jeunesse. Et non !
Ils affirment que non, bien sûr, nous ne sommes pas pour ce régime. Mais déjà place de la République à Paris, des militants viennent bien proclamer leur soutien au pauvre petit Etat agressé par les sionistes-fascistes.

L’antisionisme, unique boussole politique de Mélenchon ?

Les Insoumis éructent contre Macron qui reconnaît le droit d’Israël à se défendre, braillent que c’est Israël qui a attaqué le premier, en oubliant que depuis 40 ans, l’Iran attaque continuellement des villes israéliennes par proxys interposés (cela s’appelle même l’axe de la résistance, et cela n’a qu’une raison sociale : la destruction d’Israël !) et qu’il est proche de la bombe nucléaire – l’AIEA l’a déclaré il y a quelques jours.

A lire aussi: Causeur #135: A-t-on le droit de défendre Israël?

L’unique boussole de Mélenchon, c’est sa haine de l’Etat juif. Il prétend qu’il n’est pas antisémite, chacun jugera à la liste de ses saillies facile à retrouver. Mais son « antisionisme » ressuscite les mêmes fantasmes de complot et stéréotypes que l’antisémitisme ancien. Quiconque défend Israël est ainsi le valet du Mossad ou du CRIF. C’est le Protocole de sages de Sion revisité. Le leader de l’extrême gauche s’intéresse aux victimes seulement quand les agresseurs sont juifs. Les Palestiniens tués par Assad ou les musulmans tués par toutes sortes d’autres régimes, il s’en fiche. Les Insoumis ont tambouriné sur la flottille pour Gaza, cette pantalonnade navale relookée en haut fait d’armes, mais concernant la flottille terrestre accueillie sans petits pains ni bouteilles d’eau à coups de pierres  en Egypte – et parfois de fouet -, silence.
Résultat, sympathisants ou responsables LFI pleurnichent pour un régime qui pend les homosexuels, voile les femmes et tue ses opposants. Elle a bonne mine la convergence des luttes.

Tout ce qui est excessif est insignifiant, non ?

Pas toujours, en politique. L’histoire est faite par des minorités déterminées. Les Insoumis et la jeunesse militante qu’ils agrègent ne sont pas seulement des révolutionnaires de salon. S’ils peuvent semer le chaos dans la rue et dans les esprits, le Grand soir n’est cependant pas pour demain. Mais ils embobinent la jeunesse des quartiers et celle des campus de sciences humaines. Et ils menacent physiquement leurs contradicteurs (M. Delogu vient de publier un tweet menaçant en direction de Jérôme Guedj), et mobilisent des foules certes petites mais fanatisées et effrayantes. Et il ne faut pas oublier ce mélenchonisme d’atmosphère dans nombre de rédactions de nos médias. Samedi matin sur France Inter, on nous expliquait que Netanyahou torpille la détente en cours. J’ai cru que c’était l’heure du comique.

Que la gauche fanatique adore des dictatures islamistes, c’est raccord avec son histoire. Mais jusqu’à ce que le PS baise la bague de Don Mélenchon, il existait une gauche de la liberté. C’est terminé.

A lire aussi, Gil Mihaely: Israël respecté !

Après avoir juré que Mélenchon, plus jamais, Olivier Faure envisage un rapprochement, avec l’alibi éternel de l’extrême droite dangereuse. Le Premier secrétaire du PS n’a d’ailleurs pas dit un mot sur l’Iran ce week-end. Sans doute ne veut-il pas aller jusqu’à soutenir les assassins de Mahsa Amini, mais il ne faudrait tout de même pas qu’il soit suspecté de dérive sioniste…


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

De l’euthanasie rentable au complotisme décomplexé

0
Macron débat avec Robert Ménard sur TF1 le 13 mai 2025 © Capture d’écran TF1

Je ne vous parlerai ni de l’entrisme islamiste, ni de l’interdiction du voile aux moins de 15 ans, encore moins du match entre Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez. Ce mois-ci, j’ai choisi l’euthanasie, le débat télévisé du chef de l’État et le complotisme d’Aymeric Caron… Sans oublier Béziers, bien sûr !


Pied dans la porte

La théorie du « pied dans la porte » est développée par le Pr Jean-Louis Touraine, médecin, ancien député et ardent défenseur de l’euthanasie. Le concept est simple : « Une fois qu’on aura mis le pied dans la porte, il faudra revenir tous les ans […]. Parce que dans la première loi, il n’y aura pas les mineurs, les maladies psychiatriques et même pas les maladies d’Alzheimer. Mais, dès qu’on aura au moins obtenu une loi pour ceux qui ont la maladie de Charcot […], on pourra étendre les choses en disant que ce n’est quand même pas normal qu’il y ait des malades [qui y ont droit] parce qu’ils ont telle forme de maladie et puis d’autres qui n’y ont pas droit. » Au Québec, l’euthanasie représente aujourd’hui plus de 7 % des décès. Et la question est désormais posée : sa légalisation, présentée au départ comme l’« ultime recours », ne serait-elle pas devenue l’alternative bien commode à un système de santé défaillant ? Certains vont même plus loin et se posent la question de l’euthanasie pour « raisons sociales, quand les gens n’ont pas les moyens financiers ». En France, et selon une enquête de la Fondapol, la loi qui vient d’être votée à l’Assemblée permettrait une économie de 1,4 milliard d’euros par an. À méditer…

Médusé

C’est évident, je ne suis absolument pas objective sur le sujet. Le sujet étant mon mari, Robert Ménard, face au Chef de l’État dans l’émission de TF1 le 13 mai dernier. Après presque deux heures de ronron sans beaucoup d’intérêt, le maire de Béziers aura pour le moins réussi à réveiller les téléspectateurs assoupis. Et surtout à parler au nom de ces gens ordinaires, « ceux qu’on n’entend pas, parce qu’ils ne protestent pas, qu’ils ne manifestent pas. Ceux qui paient leurs impôts. Ceux qui s’arrêtent au stop. Bref, ceux qui respectent les règles mais qui en prennent plein la gueule tous les jours. » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a secoué le chef de l’État. Lequel a acquiescé à tout : d’accord pour donner plus de pouvoirs aux polices municipales ; d’accord pour louer des places de prison à l’étranger ; encore d’accord pour limiter l’immigration ; et d’accord enfin pour que les maires ne soient pas obligés de marier un étranger en situation irrégulière… Que ne l’a-t-il fait avant, depuis huit années qu’il est président de la République ? Nous ne le saurons probablement jamais. Je crois connaître suffisamment Robert pour savoir qu’il ne se réjouit pas d’avoir gagné le match face au président. Il s’inquiète plutôt de promesses une nouvelle fois sans lendemains. Car si Emmanuel Macron était médusé, les Français, eux, sont définitivement désabusés…

À lire aussi, Emmanuelle Ménard : Béziers: un olivier, et pas n’importe lequel

Is’Hac

Coup de tonnerre à Béziers. Le 6 mai dernier, Robert [Ménard] reçoit un appel téléphonique pour le prévenir que le petit Is’Hac, 14 ans, a été retrouvé pendu dans sa chambre. Il était scolarisé en 3e au collège de La Dullague. Un établissement qui est loin de m’être étranger, puisque j’ai été amenée à intervenir en sa faveur à de nombreuses reprises auprès des différents ministres de l’Éducation nationale lorsque j’étais député. J’ai même écrit à Brigitte Macron, excédée de n’avoir aucune réponse de Pap Ndiaye – que l’on disait son protégé –, à l’époque, qui avait l’air de se ficher comme d’une guigne de ce collège en difficulté… Depuis, un drame est arrivé. Le pire est arrivé. L’émotion et la colère suscitées par cette catastrophe ne retomberont pas de sitôt. La maman d’Is’Hac, que nous avons rencontrée à plusieurs reprises, a évoqué des faits de harcèlements depuis le CE2 à l’encontre de son fils. Certains enseignants, avec qui j’ai pu m’entretenir, estiment que la structure de l’établissement n’était pas à même d’accueillir dans de bonnes conditions cet élève au profil « atypique » et qu’ils n’étaient pas eux-mêmes formés à cet accueil. Je ne sais pas comment sa maman tient le coup. Une femme forte, admirable. Elle m’a expliqué qu’elle encourageait son fils à tenir bon face aux moqueries et aux sarcasmes, qu’au lycée, tout s’arrangerait. Il lui restait sept semaines à tenir…

Anna Politkovskaïa

Elle a été l’une des premières. Peut-être la première. La première à dénoncer les crimes de Vladimir Poutine. C’était il y a longtemps, en 1999. Anna Politkovskaïa était journaliste dans ce très beau journal russe, libre et indépendant, Novaïa Gazeta. Avant tout le monde, elle a compris ce qu’était le régime du président russe. Et n’a eu de cesse de décrypter le mécanisme infernal mis en place pour s’accaparer tous les pouvoirs. À partir de 2002, la vie d’Anna est devenue difficile, impossible. Elle a été arrêtée, puis relâchée. Ses enfants menacés. On a tenté de l’empoisonner. Mais elle n’a pas cédé.

Le samedi 7 octobre 2006, en fin d’après-midi, son corps a été retrouvé dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou. Criblé de balles. Anna a été exécutée le jour de l’anniversaire de Poutine. Infâme ironie. À Béziers, le 27 mai dernier, à l’occasion de la journée nationale de la Résistance, nous avons inauguré un buste en la mémoire de ce petit bout de femme au courage d’acier qui n’a jamais baissé le regard. Hommage…

Complot juif

« Pendant que les propagandistes d’Israël truquaient le vote à l’Eurovision pour faire gagner leur candidat qui n’avait rien à y faire, leur armée tuait encore des innocents à Gaza », a écrit Aymeric Caron, député apparenté LFI sur X dans la nuit de samedi à dimanche 18 mai. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, la candidate israélienne au concours de l’Eurovision 2025 est une rescapée du massacre du 7 octobre 2023 commis par le Hamas. Yuval Raphael a terminé à la deuxième place du concours musical en interprétant New Day Will Rise (« Un jour nouveau se lèvera »). Israël a remporté le vote du public sur l’ensemble des 38 pays votants. Aucun des 70 professionnels qui surveillaient les opérations de vote en direct n’a relevé la moindre anomalie. Mais Aymeric Caron a une obsession : colporter la haine des juifs et d’Israël. Triste sire.

Vu d’ailleurs

0
Les écrivains Thierry Marignac et Noha Baz © Hannah Assouline / DR.

Monsieur Nostalgie, qui aime les rencontres éditoriales déroutantes, nous parle ce dimanche de deux livres : les chroniques de guerre de Thierry Marignac et les saveurs du Levant de Noha Baz. Voyage improbable de l’intérieur de la Russie jusqu’à Alep…


La littérature autorise les rapprochements et le télescopage de livres qui, sur le papier, n’ont rien à voir. Le critique a tous les droits surtout celui de distinguer des ouvrages qui plaisent intimement, dont l’écriture charme bien que de prime abord, dans un premier élan, les sujets traités ici pourraient rebuter, acculer à la déprime et au défaitisme. La guerre en Ukraine et le chaos qui règne au Levant sont de puissants tue-l’amour. Avons-nous envie de nous coltiner des écrits qui sont parasités par les images véhiculées, du matin au soir, par les satellites ? Notre libre-arbitre est hors-jeu. Il a déclaré forfait depuis longtemps. Avons-nous encore la force mentale et serons-nous surtout en mesure de laisser notre esprit s’imprégner d’autres sons, d’autres réalités et d’autres discours qui viendraient perturber notre prêt-à-mâcher ? Nous sommes formatés à superposer maladroitement des impressions qui nous sont vendues « clé en main » et peu enclins à écouter, à vraiment entendre, la complexité des Hommes. Leur rapport à l’Histoire et la sédimentation de leur pensée. On approche donc, avec méfiance, un brin de lassitude et d’incompréhension sur ces terres hostiles. D’un côté, Thierry Marignac, un journaliste connaissant son sujet (c’est assez rare pour le souligner), écrivain et traducteur avant tout, compagnon de route d’Édouard Limonov, non-aligné et averti des soubassements du monde, voilà pour le pedigree, nous emmène dans le camp ennemi, en immersion, dans cette Russie aujourd’hui interdite, au contact direct des protagonistes d’un conflit qui nous échappe et dont nous sommes ignorants. Là-bas, il a rencontré des soldats, des civils, des partisans et des opposants à cette guerre. Il ramène des témoignages, des atmosphères, des interrogations, des peurs et des vérités qui vont bien au-delà d’une galerie de portraits, d’une investigation journalistique à but didactique et bêcheuse, du reportage d’un envoyé spécial. Marignac n’est pas un professeur de morale à la solde d’un dessein particulier, il est un écrivain de la déroute, capable par sa plume, de prendre le pouls d’une guerre moderne, d’en déceler toutes les contradictions et les emballements, de montrer les alliances de circonstance et la fermentation des idées. Sortent alors de l’ombre, c’est la magie de la littérature, des gueules pas possibles, des décors décharnés, des froidures matinales, une violence sous-jacente et aussi une vie quotidienne à la normalité presque inquiétante, jeunes qui dansent et boivent, intellectuels et littérateurs qui s’autocongratulent. Des commerces florissants, des SUV dernier cri sur des parkings patibulaires et des rancœurs vitrifiées. Dans Vu de Russie paru à la Manufacture de livres, Marignac tente non pas d’instrumentaliser ou de morigéner, mais d’écrire librement dans une zone de turbulences extrêmes où la désinformation et le mensonge sont des armes de dissuasion massive. Il ne s’érige pas en porte-parole ou en vaguemestre servile, il nous fait pénétrer dans la tête de ces combattants et de ces réfractaires, dans un pays qui nous est de plus en plus inconnu.

A lire aussi, Pascal Louvrier: La réussite a-t-elle un âge?

De l’autre côté, Noha Baz, médecin pédiatre née à Alep, exerçant à Beyrouth et à Paris exalte les saveurs, les parfums et les mirages dans une zone elle aussi déchirée, où le tumulte semble être la normalité. Dans Le Levant – Les saveurs de l’aube publié dans la collection « L’âme des peuples », cette érudite et fine gastronome, évoque un périple commencé à Beyrouth au Nouvel an 2000 qui conduisit son groupe à travers la vallée de la Bekaa, la vieille ville de Damas ou l’entrée dans Tripoli. Ce voyage « lunaire » dans un paysage fragmenté par les religions et les civilisations offre une perception nouvelle. Sans rien cacher des fractures et des escalades mortifères, ce récit s’attache à faire miroiter les miracles culinaires et architecturaux de la région. Ce Levant dont l’auteur dit elle-même que durant l’écriture de son livre personne ne s’est mis d’accord sur ses frontières. « Pour certains, il s’agit de la Méditerranée orientale qui s’étend de l’Anatolie à l’Égypte. Pour d’autres, il englobe Chypre et même quelques kilomètres d’Irak » écrit-elle, s’amusant de ces controverses. Dans ces contrées où les armes et les vestiges se font face, où les chants et les mets enivrent, les pauses de Noha Baz enchantent les papilles lorsqu’elle décrit le kebbé  (spécialité typiquement levantine revendiquée par la cuisine libanaise […] Il est confectionné avec du boulgour et de la viande d’agneau hachée […] Selon la tradition, il est confectionné dans un jurn, un mortier en marbre dans lequel ses ingrédients sont longtemps battus à la main pour les mélanger intimement et en faire ressortir toutes les saveurs). Dans ces deux carnets de voyage, très différents et personnels, résonne pourtant le lointain souvenir d’une France fantasmée, littéraire et attrayante, le prestige de notre langue auprès de ces peuples amis, la trace peut-être de notre génie disparu.


Vu de Russie – Thierry Marignac – La manufacture de livres 192 pages

Le Levant – Les saveurs de l’aube – Noha Baz – éditions Nevicata – Collection L’âme des peuples 150 pages

Vu de Russie: Chroniques de guerre du camp ennemi

Price: ---

0 used & new available from

La boîte du bouquiniste

0
Gabriel Hanotaux, Maurice Courtois-Suffit et Paul Valéry © D.R.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


« J’adore le passé, c’est tellement plus reposant que le présent et tellement plus sûr que l’avenir », dit Anton Walbrook dans La Ronde, le film de Max Ophuls.

Certains font aussi profession de raconter le passé, ce sont des historiens. Encore faut-il savoir ce qu’est l’histoire, la comprendre avant de l’interpréter. C’est l’objet d’une petite plaquette publiée en 1933 par la Société des écrivains amis des livres. Elle rassemble quatre discours : deux prononcés en 1931 par l’académicien Gabriel Hanotaux – lors du congrès international d’histoire coloniale, puis à la Sorbonne ; celui d’un autre académicien, Paul Valéry, à l’occasion d’une distribution de prix en 1932 ; et celui de Maurice Courtois-Suffit, jeune membre de cette Société des écrivains.

Selon Hanotaux, « l’histoire, d’abord, est une nécessité ; nous ne pouvons lui échapper : elle nous tient et nous ligote de son accablante compagnie. Voltaire, en son bon sens dépouillé, dit : “Les premiers fondements de toute histoire sont les récits des pères aux enfants, transmis d’une génération à une autre…” Le père parle ; les enfants écoutent ; les fils parleront ; leurs enfants écouteront. Et voilà ! l’histoire est née. Qui coupera le fil des générations rattachées les unes aux autres par le souvenir et le récit ? » Il pose la question, mais reconnaît que « l’histoire n’est pas à la mode en ce moment », pire, qu’elle « passe un mauvais quart d’heure : elle est devenue la maîtresse des erreurs, la cause des guerres, la propagatrice des violences et des tyrannies, le principe de tout mal. »

À lire aussi, Jonathan Siskou : La boîte du bouquiniste

Vouloir toutefois la supprimer serait vain, dit Courtois-Suffit, bien qu’on puisse « l’anéantir momentanément. Nous en voyons l’exemple en Russie. Mais elle renaîtra bientôt. Un jour ou l’autre, on la laissera tranquille. » Tranquille ? Rien n’est moins sûr, estime Valéry, car par leur travail et leurs désaccords, les historiens bousculent l’histoire. « On a beau faire croître l’effort, varier les méthodes, élargir ou resserrer le champ de l’étude, dépouiller les archives des particuliers, les journaux du temps, les arrêtés municipaux ; ces divers développements ne convergent pas, ne trouvent point une idée unique pour limite. Ils ont chacun pour terme la nature et le caractère de leurs auteurs, et il n’en résulte jamais qu’une évidence, qui est l’impossibilité de séparer l’observateur de la chose observée, et l’histoire de l’historien. »

Il est cependant des faits sur lesquels tout le monde s’accorde, « ce sont des coups heureux, de véritables accidents ; et c’est l’ensemble de ces accidents qui constitue la partie incontestable de la connaissance du passé ». Mais à quoi bon ce savoir, s’inquiète Courtois-Suffit, puisque « les majorités ne sont pas intellectuelles, et les passions des majorités méprisent les leçons de l’histoire », tout comme les responsables politiques : « Nous ne pouvons rien contre les dangers de la politique, et la politique pourrait bien nous envoyer nous faire tuer, un jour ou l’autre, même si nous avons prévu ce fâcheux dénouement à tous nos problèmes. » L’histoire n’empêche pas les historiens d’aller se faire tuer, et elle survit même à ceux qui prédisent sa fin.

Gabriel Hanotaux, Paul Valéry et Maurice Courtois-Suffit, À propos de l’histoire, Société des écrivains amis des livres, 1933.

C’est toujours Noël en Somme

0
Philippe et Mireille Béra © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Il est des éditeurs pusillanimes qui répugnent à prendre des risques et qui, contrairement à la jolie chanson d’Enrico Macias, ont dans le cœur tous les euros des réassorts. A l’opposé, d’autres n’ont peur de rien ; ils se lancent dans de véritables aventures artistiques, littéraires, poétiques, sans trop se soucier des futurs chiffres de ventes. C’est le cas des éditions Cadastre8Zéro d’Amiens qui viennent de publier deux livres du regretté Bernard Noël. Ce sont leurs dernières publications : Le Chemin d’encre, et Ecrits en regard, De la peinture de François Rouan.

Je connais depuis de longues années leurs fondateurs, Mireille et Philippe Béra. Celui-ci était conseiller artistique à la Direction régionale des affaires culturelles de Picardie (DRAC), et son épouse a longtemps dirigé d’Institut médicoéducatif de Grand-Laviers, dans la Somme où elle invitait régulièrement écrivains, artistes et musiciens à animer des ateliers au profit des élèves. Il y a peu, je les ai retrouvés au Café, chez Pierre, à Amiens ; ils voulaient me présenter leurs deux derniers ouvrages.

Pour une fois, ma Sauvageonne adorée, mon ébouriffée aux yeux verts, verts de Vesle, n’était pas à mes côtés. Était-elle en train de prendre un café en compagnie de Rickybanlieue, l’un de ses plus fervents admirateurs qui l’a fait savoir récemment à la faveur d’un texte publié dans le courrier des lecteurs du site Causeur ? Non, je ne le pense pas. Depuis qu’elle s’est racheté des toiles, elle devait peindre, joyeuse, et si mignonne dans sa blouse jaune maculée de peinture acrylique.

© Philippe Lacoche

À lire aussi, Philippe Lacoche : De la Vesle à la Nièvre ou le temps qui fuit

Cadastre8Zéro est une maison associative fondée en 2005. Elle a publié une cinquantaine d’ouvrages d’écrivains, d’artistes et de photographes tels que Denis Dormoy, Maxime Godard, Clément Foucard, Sylvie Payet, Michel Butor, Arrabal, Jean-Pierre Cannet, Roger Wallet, Bernard Noël, bien sûr, etc. « Bernard Noël rencontra le peintre François Rouan en 1976 pour un entretien dont La Quinzaine Littéraire publia la transcription », explique Philippe Béra dans un texte de présentation de l’opus Le Chemin d’encre. « Trente ans plus tard, à l’initiative des éditions Cadastre8Zéro, Bernard Noël retrouva François Rouan dans son atelier de Laversine. Les deux amis décidèrent alors de faire un livre à partir d’un texte dont Bernard Noël avait entrepris l’écriture. C’est ainsi que Cadastre8Zéro édita en 2011 un premier ouvrage dans une version bilingue français-espagnol qui comprenait cinq séquences de sept strophes, sous le titre de Ce jardin d’encre (…). Bernard Noël nous annonça qu’il poursuivait l’écriture de Ce jardin d’encre et que seule sa propre fin, la sienne, disait-il, en arrêterait le cours… Mise en place d’une expérience que l’écrivain « n’avait jamais vécue aussi clairement auparavant » (…) A l’issue de cette expérience, nous avons exprimé à Bernard Noël notre souhait d’éditer séparément la version complète de son texte en tant que dernier et 11e titre de la collection « Donc » qu’il dirigea durant 11 ans. Bernard Noël nous indiqua alors qu’il reviendrait aux éditions Cadastre8Zéro de prendre cette initiative après « sa fin » qui intervint le 13 avril 2021. »

Quant à Ecrits en regard, De la peinture de François Rouan, Philippe Béra raconte que durant tout le temps de leur correspondance du Chemin d’encre, Bernard Noël est allé dans l’atelier François Rouan plusieurs fois. « Il a écrit cette correspondance en regard de sa peinture. Il voulait écrire un quatrième livre : jamais il n’a pu se rendre dans l’atelier pour le faire car il est mort. On a donc décidé de publier ces textes-là après son décès. On a mis la transcription de ce premier et à la fin une lettre verticale qu’il a écrite à François Rouan en 2020. Le premier texte est un entretien ; le dernier c’est une lettre. Au milieu il y a trois textes que l’on peut qualifier de critiques. » Et Mireille Béra d’ajouter : « Bernard Noël était un individu qui ne se laissait pas facilement approcher mais il était d’une générosité et d’une fidélité rares en amitié. Il nous avait tellement apporté qu’on a eu envie de terminer avec lui de façon à lui rendre hommage. » Un bel hommage en effet.

De sexe et d’âme

0
Mario Vargas Llosa © Samuel Sanchez/Newscom/SIPA

Mario Vargas Llosa a débité pas mal de banalités sur la liberté, l’oppression, la barbarie et l’engagement politique de l’intellectuel. Mais dans ses romans, le prix Nobel de littérature a aussi écrit des pages magnifiques sur les liens qui unissent l’homme et la femme, dont des passages furieusement érotiques


Il en a parlé jusque dans son dernier roman (2023), sur fond de valse péruvienne, en prenant garde, cette fois, de ne choquer « ni les grand-mères ni les curés ». En 2021, dans un petit ouvrage facétieux sur la débandade de la vieillesse (Les Vents), il se disait effrayé de voir que les jeunes adultes n’accordaient plus à l’amour physique la place qu’il lui avait donnée à leur âge. Une dizaine d’années plus tôt encore, il avait eu cette comparaison flaubertienne mâtinée de sex-appeal latino en recevant le prix Nobel de littérature (2010) : « Écrire, c’est comme faire l’amour avec la femme aimée, des semaines et des mois durant. »

Le 13 avril 2025 mourait à 89 ans le grand romancier péruvien Mario Vargas Llosa, né en 1936 à Arequipa, dernier représentant de ce que l’on a appelé, dans les années 1960 et 1970, le « boom » littéraire latino-américain. Entre pas mal de banalités sur la liberté, l’oppression, la civilisation, la barbarie et l’engagement politique de l’intellectuel, toutes débitées sur le ton charmant de la narration et, pour bon nombre d’entre elles, copieusement étalées pendant trente ans dans le quotidien espagnol El País, Mario Vargas Llosaécrivit dans ses romans de magnifiques pages sur l’homme, la femme et le lien de sexe et d’âme qui les unit parfois. Des pages à faire pâlir d’effroi les surfeuses et surfeurs de la vague #MeToo, les signataires du consentement avec accusé de réception, les bruyants dignitaires de la sexualité préfixielle (a-, trans-, bi- et autres pansexuels), ainsi que la petite troupe de diplômés ès troubles identitaires à l’affût de l’ultime coït hétérosexuel occidental.

Premiers émois d’un futur Nobel

Ses premiers écrits érotiques, Mario Vargas Llosa les rédigea, adolescent, au collège militaire Leoncio Prado de Lima, un lieu âpre où il s’agissait de « penser à ses couilles avant de penser à son âme » (La Ville et les Chiens). Un peu sommaires, ils lui firent toutefois gagner des cigarettes en douce ainsi qu’une solide réputation de poète auprès de ses camarades : « La femme gémissait, se tirait les cheveux, disait “assez, assez”, mais l’homme ne la lâchait pas ; de sa main nerveuse il continuait d’explorer son corps, il la déchirait, il la pénétrait […]. La femme pensa que ce qu’il y avait eu de meilleur, c’était les morsures finales et elle se réjouit en se rappelant que l’homme reviendrait le lendemain. » Le futur Prix Nobel et académicien jugea probablement nécessaire, par la suite, de peaufiner sa verve érotique et de donner à l’âme un rôle un peu plus substantiel dans cette affaire. La vie et la fiction passèrent par là, les deux se mêlant avec bonheur chez cet écrivain pour qui la bonne littérature est toujours « un défi au réel » (Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine) et chez cet homme dont la vie fut plutôt romanesque. De la prostituée brésilienne à qui il doit « ses premiers pas au labyrinthe mystérieux du désir » (Le Poisson dans l’eau), jusqu’à ses amours tardives avec la très médiatique Isabel Preysler, en passant par sa tante Julia et sa cousine Patricia qu’il épousa successivement au mépris de l’émotion familiale et des cinq balles dans la peau que son père lui promit en cadeau de mariage, Mario Vargas Llosa aima les femmes, « fantasma sur elles sans éprouver de gêne ou de culpabilité », et n’eut de cesse de l’écrire dans ses romans.

À lire aussi, Georgia Ray : Coups de pinceaux et blessures

Ce qu’il a couché sur le papier sent le corps avec un supplément d’âme. Avec lui, l’homme ne se contente pas d’une « relation sentimentale un peu terne avec une femme séduisante, sympathique, abstème, végétarienne et catholique convaincue » (Tours et détours de la vilaine fille). Il veut tenir la femme dans ses bras, l’embrasser, la mordre, lui faire l’amour dans « une chambre étroite aux murs roses piquetés d’images pornographiques et religieuses » et « la faire rougir comme une paysanne ». Il veut « respirer son odeur », « boire sa salive », « lécher son palais et ses gencives », « coller son oreille à son nombril pour écouter les rumeurs profondes de son corps », « sentir la secrète vie de ses veines et sa peau tiède battre sous ses lèvres », la faire jouir étendue sur le dos, « les cuisses ouvertes pour faire une place à sa tête », « savourer la fragrance qui sourd de son ventre ». Bref, « l’aimer comme un homme et se foutre de tout le reste ». L’amoureux est un sentimental qui hésite entre se rendre intéressant avec deux-trois théories érotico-biologiques sur le désir instinctif (La Tante Julia et le Scribouillard) et déclarer à la femme aimée : « Je te veux et te désire de toute mon âme, de tout mon corps » (Tours et détours…). Dans les deux cas, il est le strict opposé du tyran, de l’homme de pouvoir, de celui qui, comme le dictateur dominicain Rafael Trujillo (1891-1961) dont il brosse le portrait grandiose dans La Fête au Bouc, a des « couilles glacées » quand il s’agit de faire tuer Untel, mais des « testicules en ébullition » à l’idée de pouvoir encore, malgré « l’urine qui glisse de sa vessie sans demander l’autorisation de sa prostate morte », enfoncer sa « petite pointe visqueuse et chaude » dans la bouche d’une « belle poupée défaillant de plaisir dans ses bras » et « faire crier comme autrefois une petite femelle » dans le lupanar de la Maison d’Acajou.

L’écrivain démasqué ?

La question n’est pas de savoir si Mario Vargas Llosa a été l’homme de ses livres. Il l’a joliment formulé : l’écriture d’un roman est un strip-tease à l’envers, le romancier fait croire qu’il se met à nu alors même qu’il se déguise. Qu’on l’imagine en fou d’amour si l’on veut, en sentimental romantique ou fleur bleue, en vassal aux pieds d’une souveraine indifférente à ses mièvreries ou juste amoureux de Dorothy « parce qu’elle est très compréhensive et le laisse chanter au lit » (Les Cahiers de don Rigoberto). Les plaisantins qui l’ont rebaptisé « Mario Viagra Llosa », suite à sa toquade pour la reine de la presse du cœur, ne l’ont pas davantage décontenancé : héritier de la grande tradition baroque espagnole, de son obsession de la finitude et de la décomposition, il leur a répondu avec un humour ravageur en se présentant dans Les Vents comme « l’homme-caca », un vieillard gâteux, incontinent, incapable de retrouver son chemin et radotant inlassablement les mêmes histoires.

Au lendemain de la mort du romancier, le lyrisme présidentiel français – que doivent redouter tous ceux qui pourraient prétendre, par un malheureux hasard du calendrier, à un tweet funèbre de ce cru – dit de celui qui regrettait de ne pas voir les présidents s’afficher avec des écrivains ou des philosophes, qu’il avait opposé « la liberté au fanatisme, l’ironie aux dogmes et un idéal farouche aux orages du siècle ». La liste est incomplète : Mario Vargas Llosa opposa aussi l’érotisme au sexe contemporain qui lui semblait trop facile d’accès pour être désirable. Un érotisme dont il nous a laissé une belle définition dans son essai sur La Civilisation du spectacle et dans l’ensemble de sa création romanesque : ou comment faire de l’amour physique une œuvre d’art.

L’érotisme contemporain, entre fluidité et incertitude

L’érotisme a-t-il encore sa place dans une société comme la nôtre ? Pas sûr que l’exploration secrètement virtuose du labyrinthe du désir soit compatible avec l’impératif de bien-être, y compris sexuel, venu compléter la liste des fameuses « cases à cocher » pour prétendre jouir dans la dignité. Pas sûr non plus que le goût de l’autre soit au bout de l’exténuante aventure ascético-égoïste qu’on nous vend sous le nom frauduleux (et laid) de « lâcher-prise », avec son régime « Comme j’aime », sa séance de gymnastique spirituelle et son « atelier masturbation ». Pas sûr enfin que la jeunesse, biberonnée dès l’enfance aux images pornographiques (40 % des enfants y sont confrontés avant la fin du primaire et quasiment 100 % à la fin du collège selon un rapport sénatorial de 2021), mais sevrée depuis belle lurette de « l’orgie perpétuelle » (Gustave Flaubert) des grands textes littéraires, donne à la définition de l’érotisme le même sens que Mario Vargas Llosa. Société de « l’épuisement du désir » (Michela Marzano), société schizophrène du « revenge porn » et de la « gênance » : les images pornographiques se sont naturellement invitées dans le harcèlement entre adolescents, mais un baiser donné entre deux lignes d’un roman a de fortes chances d’être jugé « gênant » par une majorité d’élèves. Rassurons-nous, l’enquête « Envie », récemment menée par la sociologue Marie Bergström et réalisée auprès d’un échantillon d’environ 10 000 personnes âgées de 18 à 29 ans en France métropolitaine, montre que la « sexualité qui vient » contredit autant l’idée reçue d’hypersexualité (génération Tinder) que celle de récession sexuelle (génération No Sex). Elle revendiquerait plutôt une plus grande fluidité dans les relations amoureuses – du « crush » (amour fantasmé) à la « rencontre IRL » (« In Real Life ») – et dans la manière de « faire couple » (sans « mise en union cohabitante » systématique).

La voilà enfin notre définition contemporaine de l’érotisme.

À lire parmi les œuvres de Mario Vargas Llosa

La Ville et les Chiens (La ciudad y los perros, 1963, trad. Bernard Lesfargues), Gallimard, 1966, 528 pages.
La Tante Julia et le Scribouillard (La tía Julia y el escribidor, 1977, trad. Albert Bensoussan), Gallimard, 1979, 400 pages.
La Fête au Bouc (La fiesta del Chivo, 2000, trad. Albert Bensoussan), Gallimard, 2004, 592 pages.
Les Vents (Los vientos, 2021, trad. Albert Bensoussan), L’Herne, 2023, 184 pages.
Dictionnaire amoureux de l’Amérique latine, Plon, 2005, 756 pages.
À paraître à l’automne, la traduction française de Le dedico mi silencio, 2023, 312 pages.

Ou ne pas lire

Marie Bergström (dir.), La sexualité qui vient : jeunesse et relations intimes après #MeToo, La Découverte, 2025, 392 pages.


La ville et les chiens

Price: ---

0 used & new available from

La fête au Bouc

Price: ---

0 used & new available from

Dictionnaire amoureux de l'Amérique latine

Price: ---

0 used & new available from

Israël respecté !

0
14 juin 2025, Israël, Rishon LeZion, sud de Tel Aviv. Des bâtiments ont été endommagés après qu’un missile iranien est tombé, tuant au moins deux personnes et en blessant plusieurs autres © Ilia Yefimovich/DPA/SIPA

Dans un ouvrage paru il y a quelques semaines, Stéphane Simon et Pierre Rehov analysaient en profondeur la stratégie militaire multifronts menée par l’Etat juif depuis le 7-Octobre et prophétisaient une attaque massive contre l’Iran. « Quarante-cinq ans de dictature islamique sont au bout du viseur » écrivaient-ils. Avec le déclenchement de l’offensive « Rising Lion » ce 13 juin, les faits viennent de leur donner raison.


Comme son titre l’indique, 7 octobre – La Riposte ne cherche pas à retracer l’histoire des conflits au Moyen-Orient dans sa complexité et sa longueur, ni à équilibrer les points de vue. Et même si l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 y est relatée avec force détails, l’ambition principale des auteurs est de montrer, avec un regard exclusivement israélien assumé, la reprise de l’initiative tactique, stratégique et psychologique intervenue dès le 8 octobre contre l’« Axe de la résistance » pro-iranien.

Guerre existentielle

Débutant leur récit par la journée qui a marqué le monde par sa violence inédite, le journaliste sur Sud Radio Stéphane Simon et le reporter de guerre Pierre Rehov chroniquent avec précision les opérations militaires, diplomatiques et psychologiques qui ont depuis été menées par l’Etat juif. Au fil des pages, ils reconstituent l’engrenage de la riposte israélienne multiforme avec tout ce que ces événements impliquent comme dilemmes pour les États voisins et comme mobilisations internationales, mais aussi comme drames humains. En articulant témoignages, analyses stratégiques et données factuelles, ils décrivent en particulier la mutation profonde de la doctrine israélienne de défense.

A lire aussi, du même auteur: Iran: frappes massives d’Israël contre le régime

Après des décennies d’endiguement, à la fois face au Hezbollah et au Hamas, l’État juif a rompu avec sa logique de riposte ponctuelle et circonscrite, de représailles calibrées ou de réponses proportionnées. Il entre à présent dans une guerre existentielle, conduite à la fois au grand jour et dans les replis invisibles du renseignement. Et surtout, dans un conflit long, sans fin, une lutte de volontés entre deux peuples. « Cette guerre, écrivent Simon et Rehov, redessine sous nos yeux la carte de toute la région », et transforme le choc initial en une contre-offensive d’une intensité inédite, conçue pour frapper l’ennemi au cœur, l’affaiblir dans ses bastions, le désarticuler dans ses structures.

Des opérations ciblées spectaculaires

À travers une succession d’opérations spéciales, d’assassinats ciblés et de frappes chirurgicales menés par le Mossad, le Shin Bet, l’unité 8200 et les forces de Tsahal, Israël a peut-être non seulement restauré sa capacité de dissuasion, mais brisé la dynamique d’encerclement menée depuis des années par l’axe iranien. L’élimination du chef du Hamas, Ismaël Haniyeh, à Téhéran, dans une résidence ultrasécurisée attenante au palais présidentiel, est racontée comme un drame haletant et spectaculaire : les services israéliens auraient infiltré jusqu’au sommet du pouvoir iranien.

De même, l’opération « Pager » contre le Hezbollah, durant laquelle près de 4 000 dispositifs individuels de communication analogiques ont été détruits à distance après avoir soigneusement été piégés et vendus au mouvement terroriste par des entreprises-écrans créées par Israël, révèle une capacité de guerre électronique et de manipulation technologique proprement stupéfiante.

L’un des épisodes les plus captivants du livre reste néanmoins l’élimination presque fortuite de Yahya Sinwar, cerveau des attaques du 7-Octobre, tué lors d’un simple accrochage accidentel avec de jeunes soldats israéliens à Rafah. Cette scène, où l’improvisation se mélange avec le destin, parle autant du hasard de la guerre que de la situation tragique sur le front gazaoui.

A lire aussi, Richard Prasquier: Il était un petit navire…

Toutefois, le propos central des auteurs est ailleurs. Selon eux, la riposte israélienne ne vise pas uniquement à démanteler le Hamas, mais s’étend à l’ensemble de ce qu’on appelle les « proxys » de l’Iran : le Hezbollah, les milices chiites en Syrie et en Irak, les Houthis au Yémen. Il ne s’agit plus seulement de se défendre, mais de remodeler, à long terme, le paysage géopolitique du Moyen-Orient. Simon et Rehov vont jusqu’à écrire que « quarante-cinq ans de dictature islamique sont au bout du viseur des services israéliens », affirmant ainsi que l’objectif final, assumé sinon proclamé par l’État hébreu, est l’ébranlement – et pourquoi pas, la chute – du régime des mollahs à Téhéran.

En ce sens, l’ouvrage ne se limite pas au travail d’enquête, mais formule un plaidoyer stratégique pour transformer la meurtrissure du 7-Octobre en une force d’action, une dynamique de reconquête, voire en ce que les auteurs qualifient de « vengeance légitime ». Ce livre est en somme un manifeste en faveur d’un Israël redevenu maître de son récit, de son territoire et de son avenir.

Stéphane Simon, Pierre Rehov, 7 octobre – La Riposte : Israël-Iran, la guerre secrète, Fayard 400 pages

7 octobre - La Riposte: Israël-Iran. La guerre secrète

Price: ---

0 used & new available from

Discrimination positive: aux Etats-Unis, la fin du mythe de l’«affirmative action»

0
Une manifestante milite contre la mise en place des nouvelles mesures anti-DEI dans une école de Prior Lake dans le Minnesota le 9 juin 2025 - sur sa pancarte est écrit : les DEI nous permettent tous de faire de notre mieux - qui s'oppose à cela ?" © Fox9

Alors que la Cour suprême des États-Unis a récemment mis un terme à la discrimination positive dans l’enseignement supérieur, un débat profond resurgit sur l’efficacité et les effets réels de cette politique. Jason Riley, dans la lignée de penseurs comme Thomas Sowell, démonte un demi-siècle de récits dominants, chiffres et histoire à l’appui. Loin d’avoir été un moteur de progrès, l’affirmative action aurait, selon lui, contribué à freiner la réussite des Noirs américains, en délégitimant leurs succès et en les enfermant dans une logique de dépendance. Retour sur une politique aussi symbolique que controversée, et sur une vérité moins consensuelle: les Noirs ont avancé sans elle – parfois même bien davantage


L’auteur Jason L. Riley

Après que neufs États ont prohibé l’Affirmative Action (discrimination positive), l’arrêt de la Cour Suprême de 2023 – Students for fair admission v. Harvard (SFFA)– l’interdit à son tour dans le pays tout entier. Les termes du président de la Cour ne pouvaient être plus clairs : « éliminer la discrimination raciale c’est l’éliminer entièrement ».

Cette décision, si elle a déplu aux élites progressistes, s’accorde avec l’opinion publique, Noirs compris, pourvu qu’on lui formule explicitement en quoi elle consiste au lieu de s’en tenir à l’expression « Affirmative Action ». En effet son sens a évolué au fil du temps depuis la mobilisation pour les droits civiques. Assimilée alors à une indifférence à la race, elle a évolué vers une exigence numérique dans les années 1970. Le livre de Jason J. Riley se focalise sur la version actuelle de la discrimination positive, pervertie et très éloignée de son sens initial. Il cherche à répondre aux questions suivantes : Dans quelle mesure les différences de résultats sont principalement dues à un racisme récurrent comme il est soutenu aujourd’hui ? D’autres facteurs ont-ils été sciemment oubliés ?

Une politique active de responsabilisation

Après Thomas Sowell, Shelby Steele et d’autres, Jason Riley rappelle les progrès prodigieux des Noirs réalisés avant même que l’on évoque la discrimination positive. Un indicateur parlant est le taux de pauvreté des Noirs qui passa de 87 % en 1940 à 47 % en 1960. Des Noirs ont magnifiquement réussi avant même la loi sur les droits civiques. Trois femmes noires furent ainsi des scientifiques qui participèrent au programme d’exploration spatiale de la Nasa. Pour les leaders noirs des premières décennies du 20ème siècle, les Noirs devaient chercher à améliorer leur situation grâce à l’éducation et un travail acharné en adoptant les normes de la classe moyenne. Des publications et les organisations des droits civiques expliquaient ce qu’il fallait faire et ne pas faire. Lors de l’afflux de Noirs du Sud vers le Nord, ces derniers, instruits par ceux qui étaient déjà là, furent incités à adopter une politique de respectabilité : insistance sur la morale, les manières, le vêtement, tout en poursuivant des actions pour plus de justice. Cette manière de voir était aussi celle de Martin Luther King. Après la conquête de droits civiques, cette politique de la respectabilité tomba en disgrâce auprès des jeunes Noirs, toute responsabilité revenant aux Blancs. Ceux qui poursuivirent cette politique furent accusés d’agir comme des Blancs. Ce qui fut un facteur d’estime de soi était désormais perçu comme une trahison. Pourtant, comme l’écrit l’auteur « conditionner la réussite des Noirs à la disparition du racisme et des préjugés, c’est la faire dépendre de quelque chose que l’humanité n’a jamais accompli, tout en laissant dans l’oubli tous ces groupes minoritaires qui ont réussi malgré ces obstacles ». Les militants noirs minimisèrent l’importance de la famille traditionnelle et l’évolution de l’opinion des Blancs. De 1944 à 1963, la proportion de Blancs qui pensent que les Noirs doivent avoir la même chance d’obtenir un emploi que les Blancs était déjà passée de 42 % à un peu plus de 80 %.

Une lente évolution vers une politique d’égalité de résultats

La pression contre une politique discriminatoire, qui commença à faire sentir ses effets sous Roosevelt, fut poursuivie par ses successeurs, à travers des décrets, en raison d’une opposition du Congrès sur le sujet. Cette politique fut également contestée devant la justice jusqu’à l’arrêt Brown de 1954 qui mit fin à la ségrégation scolaire. Le président de la Cour suprême évita d’attaquer de front l’arrêt Plessy sur la ségrégation de 1896, pour invoquer l’estime de soi des Noirs considérés comme des êtres inférieurs. Il lui fallait ménager les juges du Sud pour parvenir à un verdict unanime et éviter les blocages. Mais blocages il y eut et, en 1964, dix ans après l’arrêt Brown, seulement 3 % des Noirs du Sud fréquentaient des classes où il y avait aussi des Blancs. En nombres absolus, il y avait plus de Noirs qui fréquentaient des écoles ségréguées en 1964 qu’en 1954. Pour accélérer la déségrégation et l’étendre à l’emploi et au logement, le Congrès vota la loi sur les droits civiques, après avoir reçu des assurances qu’elle ne conduirait jamais à un équilibre racial mais à un traitement égalitaire. Seule la discrimination intentionnelle était visée.

Pourquoi travailler avec acharnement à l’école si les exigences sont abaissées?

Mais, malgré une opinion publique défavorable à un traitement différentiel (62 % à 72 % selon les années dans les quinze enquêtes du Pew Research Center de 1987 à 2012), les bonnes intentions de départ furent perverties par des initiatives administratives et judiciaires. L’Office of Education se mit à produire des directives, intégrées ensuite par le pouvoir judiciaire. L’arrêt Green de 1968 de la Cour suprême fait de l’élimination d’un système scolaire dual une obligation positive, recourant pour la 1ère fois aux statistiques. De même, l’EEOC (Equal Employment Opportunity Commission), pourtant créée en 1964, révisa les normes légales et introduisit le concept de « disparate impact » (impact disproportionné) en fondant son évaluation des entreprises sur des données statistiques du bassin d’emploi. En 1978, si l’arrêt Bakke jugea les quotas à l’admission à l’Université inconstitutionnels, il admit que la race pouvait être prise en compte si c’était pour promouvoir la diversité des étudiants. Une discrimination positive pouvait ainsi trouver sa voie légale, même si elle était contraire à la formulation du titre VII de la loi de 1964.

A lire aussi : Musk versus Trump: testostérone et idéologie

La question des réparations

C’est un serpent de mer qui n’a guère convaincu les dirigeants politiques, mêmes démocrates. Barack Obama y était opposé comme Hillary Clinton et Bernie Sanders avant lui. Si la question fut soulevée par James Forman dans son « Black Manifesto » publié en 1969, elle réapparut en 1988 lors du vote au Congrès d’une loi dédommageant les Japonais retenus dans les camps d’internement pendant la guerre ou les membres de leur famille. Le projet 1619 de Nikole Hannah-Jones a relancé la question en soutenant que la nation avait été fondée sur une « esclavocratie » qui serait à l’origine de la puissance économique et industrielle des États-Unis. L’esclavage expliquerait encore aujourd’hui les écarts de revenus, de santé et d’éducation. L’esclavage ayant d’abord été pratiqué dans l’entre-soi racial, « faire du racisme la force motrice de l’esclavage, c’est faire d’un facteur historiquement récent la cause d’une institution qui a vu le jour des milliers d’années plus tôt » écrit Thomas Sowell. L’exigence de réparations est fondée idéologiquement sur une lecture ahistorique du passé. L’idée d’un trauma héréditaire n’a pas plus de sens qu’une culpabilité héréditaire. Le recul de la condition des Noirs (criminalité, dépendance aux aides sociales et taux d’emploi) date des années post-1960s, suggérant que d’autres facteurs sont en jeu.

L’histoire d’une réussite avant la discrimination positive

50 ans de discrimination positive ont donné la fausse impression que les progrès des Noirs dépendent des politiques préférentielles. Pourtant, les Noirs ont connu des progrès significatifs sans elles. Dès avant la fin de l’esclavage. En 1850, 434 000 Noirs libres avaient été recensés. 59 % d’entre eux savaient lire et écrire et avaient appris dans des écoles privées dont certaines étaient clandestines. Ces écoles privées jouèrent un rôle essentiel dans la scolarisation des Noirs jusqu’au 20ème siècle. Il faudra attendre 1916 pour que le nombre de Noirs fréquentant une école publique égale celui des Noirs en école privée. Une agence fédérale, le Bureau des réfugiés, des affranchis et des terres abandonnées, fondée en 1865, fut à l’origine de la création de 4000 écoles d’ici la fin de 1866. Dix ans plus tard, la moitié des enfants blancs et 40 % des enfants noirs étaient scolarisés. Mais, après le départ des troupes fédérales en 1877, la suprématie blanche reprit dans le Sud avec menaces sur les professeurs, meurtres et lynchages. Malgré cet environnement hostile, mais aussi grâce à l’aide de philanthropes tel que Julius Rosenwald qui contribua à la création de près de 5 000 écoles privées d’une capacité de 600 000 élèves, l’alphabétisation progressa fortement. Comme l’écrit l’auteur, le besoin le plus pressant des Noirs n’était pas d’avoir des camarades de classe blancs mais des écoles de qualité. En 1940, dans le Nord, les Blancs âgés de 25-29 ans avaient 3,6 ans de scolarité en plus que les Noirs. En 1960, 1,7 seulement. Des progrès furent aussi accomplis dans le Sud où l’oppression raciale était plus forte. C’est la mise en place des politiques préférentielles qui freina le mouvement de convergence observé depuis près d’un siècle. Ce fut la même chose en matière de revenus. Le taux de pauvreté des Noirs ne baissa que de 10 points dans les années 1960 et de 1 point dans les années 1970-1980, les deux premières décennies de la discrimination positive. L’écart Noirs/Blancs en matière de revenus est en 2018, pratiquement le même qu’en 1968. Pour continuer de croire au rôle positif des politiques préférentielles dans l’avancement des Noirs, on est prêt à ignorer ce qu’ils ont accompli sans elles. Dans les années récentes, l’essentialisme racial a progressé grâce aux avocats de la justice sociale. 

Discrimination positive : l’histoire d’une régression

La discrimination positive a jeté la suspicion sur les compétences des Noirs, toujours suspectés d’avoir été recrutés parce que Noirs, et délégitimé leur réussite académique. Ce fut le cas de Clarence Thomas diplômé de Yale en 1974, juge à la Cour suprême depuis 1991 qui fut qualifié d’hypocrite en raison de son opposition aux politiques préférentielles. Ces politiques ont eu des conséquences psychologiques sur la manière dont les Noirs sont vus et se perçoivent eux-mêmes. Pourquoi travailler avec acharnement à l’école si les exigences sont abaissées? Pourquoi exiger autant des Noirs que des Blancs si des performances moindres leur donnent accès à l’Université ?

En 2013, le recours SFFA demandait seulement des explications sur la sous-admission des étudiants asiatiques à Harvard1 : combien d’Asiatiques avaient postulé ? Quels étaient leur score aux tests SAT (Scholastic Assessment Test) et les informations entrant dans leur évaluation, comparés à ceux des autres admis ? Les Universités ont tout fait pour dissimuler leurs pratiques2. Un exemple ancien fut fourni par Thimoty Maguire, étudiant en droit à Georgetown. En travaillant au service des archives, il découvrit que les Noirs étaient admis avec des résultats aux tests LSAT (Law Scholastic Assessment Test) moins bons en moyenne que ceux des Blancs. Lorsqu’il publia ses résultats dans le journal étudiant, le doyen nia la véracité de son constat et ordonna la confiscation de tous les exemplaires. S’il ne fut pas expulsé, c’est grâce à l’intervention de son avocat. La politique universitaire de la diversité reposait donc sur la suppression de toute critique, à Georgetown comme ailleurs.

A lire aussi : États-Unis: méritocratie contre « affirmative action »

Pourtant, ces tests d’entrée à l’université utilisés depuis des décennies sont fortement corrélés aux performances futures à l’université et dans l’emploi. Plus récemment, lors de l’affaire George Floyd, ces tests furent déclarés racistes. Pour preuve, la meilleure réussite des Blancs. Mais alors comment expliquer que les Asiatiques font mieux qu’eux ? On invoqua aussi les biais liés à la classe sociale alors même que les Asiatiques de familles à bas revenus les réussissent mieux que les Blancs à haut revenu. Pour le psychologue social, Claude Steele, les scores d’entrée des Noirs en primaire étant très proches de ceux des Blancs, c’est après que les choses se dégradent, ce qui se retrouve au lycée et à l’entrée à l’Université. Le but devrait donc être d’améliorer les performances de ces enfants au primaire au lieu de chercher à bannir les tests ou de les admettre plus tard dans des universités d’élite où ils échouent en nombre, privant ainsi les universités moins cotées d’étudiants noirs ayant le niveau (effet mismatch, voir l’étude de Richard Sander et Stuart Taylor3). Les Noirs qui n’abandonnent pas leurs études sont souvent obligés de se rabattre sur une spécialité moins difficile en cours d’études alors qu’ils auraient pu se maintenir dans une université moins prestigieuse. Les doyens des facultés d’élite restent très taiseux sur le sujet. Ils veulent bien faire valoir leur performance en termes de diversité à l’admission, mais sans divulguer ce qui arrive ensuite aux étudiants ayant bénéficié de leur politique préférentielle. On se retrouve avec des militants de la justice sociale qui pleurent la pénurie d’ingénieurs, d’informaticiens et d’économistes noirs à laquelle la discrimination positive qu’ils promeuvent a contribué. Si les étudiants noirs de la George Mason University’ Law School, qui utilise les préférences raciales, ont de meilleurs scores aux tests que ceux de de l’université historiquement noire Howard University School of Law, seulement 30 % des 1ers sortent diplômés avec l’examen du barreau du 1ercoup, contre 57% des seconds. Les universités d’élite (une centaine) produisent seulement 4 % des Noirs diplômés du 1ercycle. De 2009 à 2019 deux universités de médecine historiquement noires ont diplômé plus d’étudiants noirs que celles principalement blanches. Après l’adoption de la proposition 2009 en Californie en 1996, les Noirs ont été moins nombreux dans les universités d’élite mais ont mieux réussi dans celles qui correspondaient mieux à leur niveau, y compris dans les disciplines les plus difficiles. Démonstration in vivo des effets néfastes d’une politique censée leur bénéficier.

Les « vérités poétiques » contre le réel

Shelby Steele parle de « vérités poétiques » à propos de la discrimination positive. Ceux qui la défendent savent qu’ils mentent mais arrivent à se persuader qu’ils agissent pour le bien commun et se déguisent ainsi en défenseurs de la justice sociale. Reconnaître les progrès accomplis sur la question raciale reviendrait à délégitimer les efforts déployés pour encourager la colère des Noirs, à la base de la stratégie électorale des Démocrates, explique Jason Riley. Cela obligerait à reconnaître que la discrimination positive a été une politique nuisible à la cause des Noirs. Elle a rendu aveugle sur la régression qui a accompagné sa mise en place en même temps qu’une forte extension de l’État-providence qui a miné l’autonomie et la cellule familiale. Les Noirs d’aujourd’hui qui défendent normes et décence qui ont réussi aux Noirs jusqu’aux années 1960 passent pour des traitres. Trop d’intellectuels et leaders noirs prétendent qu’il faut d’abord en finir avec le racisme avant de tenir compte de la responsabilité individuelle. De jeunes hommes noirs voient dans leurs comportements destructeurs un signe d’authenticité. Les élites noires ont intellectualisé leurs pratiques antisociales en prétendant qu’elles étaient normales, qu’il ne fallait pas les juger, ignorant ainsi les études qui montraient qu’elles empêchaient l’amélioration de la condition des Noirs. Il faut dire que la réception au vitriol du rapport de Daniel Patrick Moynihan sur les conséquences sociales des familles noires sans père en 1965 en a découragé plus d’un de se lancer dans l’étude de l’effet des comportements des Noirs sur les inégalités. S’en tenir au racisme comme cause fondamentale était plus sûr. Avec l’hégémonie DEI (diversité, équité, inclusion) des années récentes dans le parti démocrate mais aussi dans les principaux médias et les universités, la cause des Noirs est mal partie. Tout est encore la faute des Blancs. Comme la discrimination positive, le catéchisme DEI sape le développement de comportements nécessaires à l’amélioration de la condition des Noirs et remplit leur cerveau de mensonges qui entravent leur réussite. Si l’on peut célébrer la fin de la discrimination positive, peut-être en vue grâce à l’arrêt de la Cour Suprême de 2023, la relève DEI a de quoi inquiéter ceux qui ont à cœur d’améliorer l’avenir des Noirs défavorisés aux États-Unis.

The affirmative action myth. Why Blacks Don’t Need Racial Preferences to Succeed. Jason L. Riley, Basic Books, 2025, 288 pages.


  1. https://www.micheletribalat.fr/politiques-pr-f-rentielles/les-am-ricains-et-la-m-ritocratie ↩︎
  2. https://www.micheletribalat.fr/politiques-pr-f-rentielles/434797230?t=1749551511128 ↩︎
  3. Il existe bien une base de données statistique créée par la Mellon Foundation en 1990, mais elle n’est accessible qu’aux chercheurs non critiques à l’égard de la discrimination positive. https://www.micheletribalat.fr/politiques-pr-f-rentielles/434797230?t=1749551511128 ↩︎

Avant-Garde

0
Image d'illustration.

Il y a vingt ans, le wokisme pointait déjà le bout de son mufle…


D’un geste las, Félix Lassalle repoussa le journal sur le guéridon de marbre. Au risque de renverser le verre auquel il n’avait pas touché, quand ses amis en étaient à leur troisième tournée. Il avait la mine défaite.

  – Je suis sonné, dit-il.

Précision inutile. Ses yeux hagards (ceux d’un boxeur au bord du KO) disaient assez l’étendue du désastre.

  – Allons, Félix, ressaisis-toi ! C’est toi le maire, non ? Il est normal que tu sois en première ligne quand il y a des coups à prendre. Et puis qui attache de l’importance à cette feuille de chou ?

André le pharmacien essaie de dédramatiser. Sans conviction excessive. Derrière le maire, c’est l’adjoint à la culture qui est visé. Et il est adjoint à la culture.

 Félix a repris le journal. Une fois de plus il relit l’article. A haute voix. Comme une réalité qu’il se refuse encore à admettre.

 – Ce titre, André, ce titre assassin : « La coupable incurie d’un maire »…Et, la suite : « Vierville à vau-l’eau… Faillite culturelle… Aucune ambition… Déclin inéluctable… ». Quant à la chute : « Ainsi, alors que toutes ses voisines ont su se mettre en valeur par l’organisation de manifestations susceptibles d’attirer de nombreux estivants, Vierville végète, Vierville se meurt, abandonnée à son sort lamentable par des édiles dont l’incapacité éclate désormais aux yeux de tous ».

 – Le style en est lourd. Et pompeux.

Monsieur Delprat risque ce commentaire pertinent encore que superfétatoire en semblable circonstance. Parce qu’il faut bien rompre le silence qui devient pesant. Il est vrai que sa qualité de professeur à la retraite lui confère en la matière une indiscutable autorité.

Derrière son bar, Achille, le patron du café du Vieux-Pont, n’a rien perdu de la conversation :

 – Faut bien dire, Monsieur le maire et, sauf votre respect, qu’il ne se passe rien, ici. L’été, pas le moindre touriste. Le commerce en pâtit. Alors qu’ailleurs… Tournoi de pétanque à Orangeris, jumping à Prédailles, son et lumière au château de Machecoul, floralies de Compans-sur-Nère, Chorales à St Prou, théâtre à Villenouvelle, yoga et judo à Montargent, j’en oublie sûrement… Partout, la foule, les terrasses des cafés garnies, la presse, les reportages à la télé. La vie, quoi !

L’expression de la vox populi. Un nouveau coup de poignard. Cette fois, l’opposition en embuscade a les faveurs de la rue. La situation est grave. Assez grave pour exiger un sursaut immédiat.

  Félix se redresse, inspire largement, promène sur l’assistance le regard dominateur du chef blessé mais conscient qu’il doit jusqu’au bout assurer sa mission.

 – Messieurs, c’est dans l’urgence que se révèlent les stratèges, dans l’adversité que l’on reconnaît les cœurs bien trempés. Notre bateau prend l’eau, il n’a pas encore coulé ! Nous sommes en juin, certes, et il nous reste peu de temps pour relever le défi. Mais je vous certifie que l’été ne se passera pas sans que Vierville ne fasse parler d’elle. Il en va de l’honneur d’un maire. Et, bien entendu, de ses collaborateurs. André, dès demain, réunion exceptionnelle du conseil municipal. A huis clos, bien entendu. Nous allons prendre le taureau par les cornes.

Jamais séance n’avait été plus animée. Une ambiance électrique. L’intensité d’un brainstorming auquel chacun avait à cœur de participer, ne fut-ce que pour témoigner à Félix une solidarité bien nécessaire en ces temps de turbulence. Les idées fusaient, chacune suscitant son lot d’objections.

 – Pourquoi pas un feu d’artifice ?

 – Il y en a au moins trois, le 14 juillet dans les bourgs environnants. Et en dehors de cette date, ce serait plutôt incongru !

 – Un concours de majorettes ?

 – Trop commun.

 – Un élection de miss ?

 – En été, toutes les jolies filles de la région transhument vers les plages, vous le savez bien. Si nous nous retrouvons comme candidates avec les quatre laiderons demeurés au pays, nous nous couvrirons de ridicule. Le remède sera bien pire que le mal.

 Sont ainsi évoqués sans plus de succès un tournoi de bridge (trop élitiste), un grand bal champêtre (trop populaire), un baptême de l’air en hélicoptère (trop onéreux), sans compter, une exposition de peinture, une foire à la brocante, une course cycliste, toutes propositions rejetées pour des raisons diverses mais non dépourvues, hélas, de fondements. Le découragement commence à se lire sur les visages.

 – Je vous rappelle, dit Félix, que le temps presse. Si nous ne trouvons rien, si nous ne parvenons pas à mettre sur pied, dans la quinzaine qui vient, une manifestation qui attire à Vierville la grande foule, il ne me restera plus qu’à présenter ma démission. Et la vôtre. Autant dire livrer la mairie à ce grigou de Ferran et à sa bande. Avec tout ce que cela implique.

 Comme chacun médite sur cette sombre perspective, une voix, celle du second adjoint, s’élève du fond de la salle.

 – Ce qu’il nous faut c’est un festival.

 Le mot a un effet magique. Enthousiasme immédiat. Adhésion unanime. Des festivals, la France en compte par milliers. De toute espèce. Pas la moindre bourgade de quelque importance qui ne s’enorgueillisse de posséder le sien. En rejoignant la cohorte, Vierville entrera dans la modernité. Et l’honneur sera sauf.

Reste seulement à imaginer la spécificité de la chose, ce que M. Delprat exprime en une métaphore korzibskienne :

  – Nous avons la carte, il nous faut maintenant le territoire. Un festival, très bien mais un festival de quoi ?

C’est là qu’André manifeste tout son génie :

 – Organisons un festival de jazz !

Le jazz, aucun ici n’en a une notion très claire. Louis Armstrong, certes, mais il paraît qu’il est mort. Sidney Bechet aussi. De toute façon pas question de faire appel à des vedettes, la modicité du budget l’interdit, et l’urgence de l’échéance.

 On ne peut compter que sur les moyens du bord. A savoir le neveu du boucher qui joue de la cornemuse, Roselyne, la fille de l’antiquaire, dotée d’un beau brin de voix, quelques rescapés de la défunte fanfare et le cousin accordéoniste de Félix qui ne se dérobera pas devant le devoir. Le dentiste, féru de musique contemporaine, percussionniste à l’occasion, fera un directeur artistique très convenable.

En un rien de temps, le programme est bouclé.

 – Ça va swinguer ! conclut André au comble du ravissement.

A lire aussi, Thomas Morales: Les flagellants du livre

Si le nez de Cléopâtre avait été plus court, assure Pascal, la face du monde en eût été changée. Saluons, une fois encore, l’intervention de la Providence. Si la voiture de Clément Gironde, en ballade dans la région, n’avait succombé, sur la place de Vierville, à une asphyxie du carburateur, les choses eussent pris un tour bien différent.

Est-il utile de présenter Clément Gironde ? Spécialiste de jazz (mais de quoi, cet esprit éminent, n’est-il pas spécialiste ?), il distille d’une plume absconse, dans le Quotidien du Soir, des avis péremptoires. Tout Paris se range à ses jugements, pour surprenants qu’ils soient souvent.

Une sommité d’autant plus respectée que le paradoxe est son domaine et qu’il a su élever l’amphigouri à la hauteur d’une institution.

Bref, un penseur. Capable de faire ou de défaire une réputation, pour le seul plaisir de choquer le bourgeois. Lequel, c’est bien connu, n’aime rien tant qu’être fouaillé.

Pour l’heure, attablé au café du Vieux-Pont, Gironde trompe son ennui devant un demi de bière, en attendant de pouvoir reprendre la route. Et comme il professe à longueur de colonnes sa proximité avec le peuple, il a cru bon d’engager la conversation avec Achille.

 – Jolie petite ville. Un peu endormie toutefois. Il semble qu’il ne s’y passe pas grand-chose, n’est-ce pas ?

Achille cesse d’astiquer son comptoir. Naguère encore, il eût abondé dans le sens de cet étranger. Mais les choses sont en train de changer. Et son honneur de Viervillois est désagréablement titillé par une estimation qu’il sent plutôt péjorative.

 – Oh, c’était vrai jusqu’ici, répond-il. Mais nous aurons dans huit jours un festival de jazz. (Il prononce « jase » confortant ainsi l’opinion de ceux qui veulent entendre dans ce terme un dérivé du verbe « jaser ») ;

 – De jazz ! très intéressant ! Quel est donc le programme ?

 Achille désigne d’un geste l’affiche placardée au coin du bar.

 – Tous des gens du pays. Excellents musiciens. J’en sais quelque chose : depuis une semaine, ils répètent comme des forcenés dans mon arrière-salle. Vous entendriez la cornemuse ! Et l’accordéon ! Quant à Roselyne, une voix… C’est simple, elle mériterait de passer à la télé.

Déclic. Clément Gironde tient un sujet en or et il doit justement rédiger sa chronique. Pour un peu, il s’écrierait : « Garçon de quoi écrire ! » mais la formule a déjà beaucoup servi. (Elle a même fourni le titre d’un de ses livres à un académicien. Pouah !)

 – Auriez-vous du papier et un crayon ? Merci.


                                               Extrait du Quotidien du soir 

                                               De notre envoyé spécial

Vierville réinvente le jazz !

« Le jazz, je l’ai souvent écrit, surgit où on ne l’attend pas. Ai-je assez vitupéré ces musiciens, nourris de tradition, s’obstinant à respecter les canons surannés d’une musique devenue obsolète, symbole d’un impérialisme culturel contribuant à l’aliénation des masses ! Ai-je assez daubé sur les rassemblements estivaux que je persiste à honorer de ma présence, mais pour mieux les dynamiter ! Ai-je assez appelé de mes vœux un renouvellement, que dis-je, une révolution qui pulvériserait les frontières, rendrait à la créativité son rôle plein et entier !

Cette révolution, il appartenait à la province d’en brandir le flambeau. Vierville l’a compris, qui a mis sur pied, dans l’enthousiasme populaire, le festival de jazz le plus novateur de tous ceux auxquels il nous sera donné d’assister cet été. Bousculées les habitudes, à la trappe les conventions. Du neuf, de l’inédit. Aucune de ces têtes d’affiche que l’on s’arrache ailleurs à prix d’or mais des artistes issus du terroir, porteurs d’une authenticité qui a depuis longtemps déserté les grandes scènes. Emblématique en un mot, de ce jazz vif qui emprunte d’un pied résolu les sentiers de la création.

Ainsi saluera-t-on l’audace des organisateurs qui n’hésitent pas à promouvoir des instruments peu usités ouvrant des voies (et des voix) insoupçonnées à la musique que nous aimons.

La cornemuse est de ceux-là. Qui douterait qu’elle ne porte l’avenir du jazz ? Conjuguée à celle de l’accordéon, qui a déjà fait ses preuves en ce domaine, sa sonorité la désigne incontestablement comme l’instrument le plus apte à traduire la révolte des jeunes générations.

Sans doute quelques grincheux réactionnaires objecteront-ils que faire swinguer une cornemuse relève de la gageure. A ceux-là nous répondrons que l’opinion des grincheux nous importe peu. Aussi peu que le swing. Ils n’ont pas compris, ces ignares obtus, que l’essence de la musique réside dans sa capacité à surprendre. Que le concept de transgression est le moteur de la nouveauté et confère à l’art toute sa puissance contestataire.

Laissons-les à leurs ressassements stériles. Rendons-nous tous à Vierville dont ce premier festival sonnera comme un manifeste : celui d’un jazz enfin libéré de ses carcans, ouvert sur des lendemains radieux, auxquels aspirent tous les amoureux du progrès. »

Clément Gironde


Ils accoururent, par trains spéciaux et même par charters. Envahirent la terrasse du café du Vieux Pont. Se pâmèrent devant le podium érigé sur le terrain de sport. Roselyne glapit, l’accordéon grinça, la cornemuse émit des couinements. Ils adorèrent. On ne pouvait trouver plus « tendance ».

Il paraît, aux dernières nouvelles, que le ministre de la Culture se déplacera bientôt à Vierville. Il tient à remettre, en personne, à Félix Lassalle, les insignes de Chevalier des Arts et Lettres. Chacun ici s’accorde à dire que c’est une distinction bien méritée.

Au véritable french tacos

Price: ---

0 used & new available from

Garçon de quoi écrire

Price: ---

0 used & new available from