A Toulouse, l’extrême gauche colonise et bloque l’université du Mirail
A l’université Toulouse-Jean-Jaurès (dite du « Mirail »), une minorité de profs et d’étudiants impose sa lutte contre le système patriarcalo-racisto-capitaliste et empêche, depuis plusieurs semaines, tout déroulement normal des cours.
A Toulouse, depuis maintenant plusieurs mois, l’université du Mirail est une fois de plus « en lutte ». C’est le 1er février que la mobilisation estudiantine a pris de l’ampleur : ce jour-là, l’étudiant à qui il aurait pris l’envie de venir en cours n’aurait trouvé que des bâtiments barricadés par des chaises ou des poubelles renversées, des étudiants brandissant malgré le froid leurs audacieuses banderoles (« Non à la fusion », « Sélection non »), et des haut-parleurs diffusant, entre deux versions de Bella Ciao, un appel à participer à l’Assemblée générale (AG) dans le grand amphi à 10h30.
« Des gens y dorment, y mangent, y vivent, des soirées ont été organisées, des ateliers militants ou non s’y sont tenus »
Depuis ce jour, le blocage total de l’université toulousaine de lettres et sciences humaines a été reconduit à plusieurs reprises : d’abord ponctuellement le 6 et le 15 février, puis, actuellement, depuis le 6 mars. Cela fait donc trois semaines qu’aucun cours n’a pu avoir lieu. Mais rassurez-vous : certains étudiants du Mirail ont trouvé de quoi s’occuper. En effet, en parallèle, d’autres entreprises plus ou moins cocasses ont été menées par des groupes d’extrême gauche : par exemple, l’occupation permanente du troisième étage du bâtiment de l’Arche, sur le campus, depuis le 8 février (« des gens y dorment, y mangent, y vivent, des soirées ont été organisées, des ateliers militants ou non s’y sont tenus », nous dit la page Facebook du mouvement : on pourra en effet assister à des ateliers de réalisation de banderoles, voir un documentaire intitulé « Ghetto expérimental », et manger à la « cantine solidaire »). Ou encore, l’organisation de diverses conférences, avec des professeurs parfois plus enclins à se mobiliser que leurs étudiants. Tout cela rythmé par les AG, au moins deux fois par semaine, qui votent à chaque fois le renouvellement du blocage.
Toutes ces joyeuses initiatives font partie du folklore « miraillesque ». Celui-ci réussit chaque année ou presque à se déployer, à l’occasion de toutes les batailles à mener contre l’odieux système patriarcalo-racisto-capitaliste. Cette année, c’est une aubaine pour les groupes militants du Mirail : deux luttes concernent directement les étudiants (alors que parfois, ils doivent se contenter de mobiliser leurs troupes à propos de réformes des retraites…). Il y a d’abord l’opposition aux réformes de l’enseignement supérieur annoncées par le ministre Jean-Michel Blanquer – et déjà partiellement mises en œuvre avec la plateforme Parcoursup – et le combat contre la fusion des universités toulousaines.
« Pour une fac accessible à tou-te-s »
L’agitation actuelle s’inscrit, en effet, dans un contexte national de protestations contre les réformes de l’admission dans l’enseignement supérieur (qui se sont ailleurs bien souvent dégonflées comme des soufflés mal cuits). Le réflexe pavlovien de haine de la sélection à l’université (« pour une fac accessible à tou-te-s ») donne lieu à une rhétorique usée jusqu’à la corde, répétée à l’envi d’un air entendu par les distributeurs de tracts : au moyen de la sélection, contenue implicitement dans ces affreuses réformes, l’Etat, vecteur de l’oppression capitaliste, vole le futur des étudiant-e-s et les empêche d’étudier comme de trouver ultérieurement un emploi. A bas, donc, l’Etat ; à bas Macron ; à bas les fascistes (pour faire bonne mesure) ; et grève générale, pour l’établissement d’une société enfin égalitaire. CQFD.
Le thème local de fusion des universités est cependant le plus important dans les revendications. La « fusion » est un projet qui compte réunir les budgets et les directions administratives du Mirail, de la fac de sciences Paul Sabatier et de deux écoles d’ingénieurs, en vue de l’obtention d’un label « Idex » et donc de subventions supplémentaires (dans une logique bureaucratique bien de notre temps). Outre les syndicats étudiants, agitant entre autres le spectre de la sélection et de la hausse des frais d’inscription (bien que ce point soit totalement réfuté par les responsables du projet), la plupart des personnels administratifs, craignant les suppressions de postes, se sont joints au « grand mouvement social », et ce depuis déjà quelques mois : c’est ainsi que depuis décembre, on ne peut pratiquement plus accéder aux bibliothèques. Aux slogans contre la sélection se sont donc ajoutés ceux de « Lacroix démission », lequel était, jusqu’à mardi dernier, président de l’université, et avait fait pencher la balance pour la fusion au Conseil d’administration. On notait la formule taguée sur un des bâtiments : « Calvaire sur Lacroix ».
Une première tête est tombée…
Mais le mardi 20 mars, à cause du blocage, et de l’impossibilité du déroulement d’une quelconque séance du Conseil d’administration depuis plusieurs mois (du fait de l’opposition des syndicats étudiants), le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a déclaré la fac « ingouvernable », et a annoncé sa mise sous tutelle, écartant de fait le président Daniel Lacroix et le Conseil d’administration ! Le nouveau président par intérim a même annoncé l’abandon du projet de fusion. Victoire des mobilisé-e-s. Cependant, ceux-ci, dénonçant un « coup de force du gouvernement », et une probable « répression policière », ont tout de même choisi de poursuivre le blocage en AG. Pendant ce temps, d’autres (beaucoup d’autres) se demandent ce qu’il va advenir de leur semestre. Retour à la case départ.
…mais la « révolution » continue
Les activistes d’extrême gauche, de toutes les luttes et de toutes les indignations, règnent ainsi sans partage sur la vie politique et intellectuelle de l’université. Et pas seulement, loin s’en faut, pendant les moments d’agitation ; ceux-ci ne sont que les bulles éclatant à la surface de l’eau bouillante. Mais les périodes comme celle-ci permettent aux syndicats, partis et groupes de réflexion de maintenir leur visibilité et de recruter de nouveaux membres, pour entretenir leur influence en temps normal.
C’est en effet au quotidien, tacitement, que la bataille politique se livre. Et au Mirail, la pression idéologique de l’extrême gauche est constante, écrasante et inaltérable. Celui qui entre est immédiatement prévenu : « Ici c’est le Mirail », lit-on sur les murs tagués. Dans un campus isolé, à l’extérieur du centre-ville (c’est un monde clos), l’étudiant se trouve constamment assailli par une multitude de sollicitations, de demandes de positionnement idéologique. On perçoit tout de suite les plus directes : les membres du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) distribuant occasionnellement des tracts devant les bâtiments. Ou encore les affiches pour telle journée de réflexion sur les enseignements politiques de Marx. Des indices plus « subtils » révèlent aussi leur influence : l’utilisation omniprésente de l’écriture inclusive sur les prospectus, dans les mails de certains professeurs,et même sur certaines pages du site de l’université ; ou la proposition de masters intitulés « Genre, égalité et politiques sociales » ou « Nouvelle économie sociale », concept récurrent des altermondialistes.
« Vive le vent, vive le vent, vive le vandalisme »
Après quelques mois, on se résigne à ne jamais échapper à la pression idéologique. L’espace même du campus est violemment prosélyte : graffitis partout sur les murs extérieurs, dont quelques-uns assez originaux, comme ceux-ci : « Vive le vent, vive le vent, vive le vandalisme » (sans doute celui qui l’a écrit s’est-il émerveillé de son bon goût) ; « ZAD partout » ; « Grève ou crève » ; « Aimeute ». Apostrophes jusque dans les toilettes, elles aussi recouvertes de slogans : dans les toilettes des femmes, celles que l’auteur de cet article fréquente, ils sont axés majoritairement sur les questions de genre : « à bas le patriarcat », « la révolution sera féministe ou ne sera pas », ou, ces derniers mois avec la vague #metoo, « Men are responsible for more than 85% of all crimes. Name the problem : it’s male violence » (on ne saisit cependant pas pourquoi l’étudiante l’a écrit en anglais, serait-ce une étrange intériorisation de l’impérialisme américain ?).
Au Mirail, se perpétue donc un climat permanent de contestation de l’ordre social. Il influence fortement les étudiants, qui, bien sûr, se conforment inconsciemment à l’atmosphère dans laquelle ils baignent : on le voit de façon anecdotique à l’adoption d’un style vestimentaire (et capillaire) « brisant les tabous », mais surtout à la propension à assimiler et restituer les sommations agressives qu’ils reçoivent en permanence. Après quelques mois au Mirail, la majorité des étudiants tient par exemple les idées de la France insoumise pour référence politique « normale », si l’on excepte ceux qui déclarent avec dégoût que ce parti est un « allié objectif du système capitaliste ».
Marx est partout
Plus fondamentalement, sur certains sujets, la contradiction est non seulement interdite, mais aussi impensable. C’est par exemple un fait avéré au Mirail que le conflit israélo-palestinien est uniquement le résultat d’un « apartheid » exercé aux dépens des Palestiniens. Autre évidence « miraillesque » : les femmes sont opprimées depuis la nuit des temps, partout et encore aujourd’hui, puisque la domination masculine est « systémique » ; et seule la constitution des femmes en « team clito » (formule accompagnée sur les murs de dessins peu ragoûtants), pourra renverser cette domination. Troisième tableau de ce classique triptyque de la mobilisation : la dénonciation de la « violence structurelle » de l’Etat capitaliste, et de ses agents, les forces de l’ordre.
Il n’y a (paradoxalement) qu’à prononcer les mots de Gramsci pour qualifier le problème : le Mirail est en situation de totale hégémonie culturelle. Depuis des dizaines d’années, l’université vit dans le fantasme de rejouer mai 68, et très régulièrement, les étudiants ont droit à une répétition générale en vue d’un nouveau soulèvement à grande échelle. En perpétuelle ébullition (comme on lit encore une fois dans les toilettes, « le Mirail bout ou meurt »), l’atmosphère intellectuelle de l’université n’est que peu propice – et c’est un euphémisme – au calme et à la réflexion dont on pourrait naïvement penser qu’ils sont nécessaires aux études supérieures. L’activité scientifique elle-même subit de plein fouet cette absence de neutralité, et une partie – certes pas la majorité, heureusement – des enseignants-chercheurs prend implicitement ou explicitement position en cours. C’est ainsi que le Mirail s’autoalimente idéologiquement en permanence, et qu’il parvient, au fil des années, à conserver son esprit inébranlable de révolte.
L’université est un des derniers bastions de l’extrême gauche révolutionnaire. Et s’il n’en restait qu’un, ce serait sans doute celui-là.
Cantat: et la musique dans tout ça ?
A l’heure où j’écris ces lignes, l’album de Bertrand Cantat, Amor Fati, est N°19 des ventes sur Amazon.fr. Le disque se vend extrêmement bien, depuis des semaines. Et si, au-delà des polémiques, on prenait la peine de l’écouter pour ce qu’il est : une œuvre musicale produite par un homme condamné pour meurtre il y a 15 ans. Certes, il est insupportable pour beaucoup d’admettre l’idée que des passionnés de musique, des ex-fans de Noir Désir ou encore de simples curieux donnent une chance à cet objet en l’écoutant.
Soigner le mal par le bien(-pensant)
L’intérêt artistique premier d’Amor Fati consiste en l’accès à l’œuvre d’un être frappé d’un double traumatisme moral irréversible : celui d’avoir tué l’être cher et de porter l’étiquette de « tueur » – d’une femme, d’une mère – jusqu’à la fin de ses jours. Sans parler d’un autre drame familial plus récent (2010) : le suicide de son ex-épouse et mère de ses enfants. Ne soyons pas dupes : dans ces chansons forgées dans les entrailles d’une âme déchue, l’auditeur cherche aussi à entendre la douleur primale cathartique, dans un jeu de miroir drainant ses propres démons. Et derrière la douleur, peut-être, la culpabilité. Car la notion de mal colle à l’œuvre autant qu’au chanteur. Et quand certains préconisent de soigner le mal par le mal, Bertrand Cantat, lui, s’autorise à soigner le mal par le bien. Surtout le bien-pensant (Cf. le morceau « L’Angleterre).
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Par-delà le bien et le mal, cet enregistrement ne revêt toutefois pas de grandes profondeurs nietzschéennes. Mais accordons à l’ex-Noir Désir un savoir-faire évident, un talent indéniable. Pour ma part, je retiendrai le morceau d’ouverture (« Amie nuit ») avec ses nappes synthétiques glaçantes façon Orange mécanique, belle descente introspective restituant un climat nocturne aux palpitations poétiques, l’éponyme « Amor Fati », rap fataliste entraînant (« Ce qui est est » est répété comme un mantra), « J’attendrai », boucle chamanique au coin du feu des cercles de l’Enfer, bijou de divagation mélancolique, et ce sera à peu près tout.
Le reste évoque la plupart du temps le Noir Désir période « Des Visages des figures », avec des éclaircies folk rock, voire pop, nécessaires exutoires pour le chanteur.
« Extraire la beauté du mal » ?
On peut maintenant s’interroger sur l’actuel acharnement de certains collectifs dits féministes à faire annuler les concerts de Cantat, notamment. Rien dans son œuvre ne justifie cela, depuis les débuts de Noir Désir. Ces organisations seraient mieux inspirées de garder leurs forces et leur énergie pour se pencher sur le cas de certains « artistes » dont les créations offensent ostensiblement l’image de la femme. De sinistre mémoire, on rappellera qu’une chanson d’Orelsan contenant des passages licencieux comme « ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner », poursuivie par cinq mouvements féministes, avait bénéficié de l’indulgence des juges quelques années plus tard au motif de la prescription et de la liberté d’expression. Par contre, où sont les féministes et les politiques quand les rappeurs de Squadra et Landy chantent en 2017: « bitch, je veux pas déclarer mes sentiments, tu vas fermer ta gueule et tu vas sucer gentiment […] Fais des jumeaux à une blonde, t’as deux cons qui naissent » dans « En bas de chez moi » (18 millions de vues YouTube depuis août dernier) ?… D’autres rappeurs notoires, comme Booba ou Black M, se sont illustrés par leurs paroles violentes, sexistes, misogynes. Mais Cantat cristallise tellement d’hostilité par son acte impardonnable commis en 2003 qu’il est devenu une proie médiatique facile : se frotter à lui en bande organisée, c’est la garantie de s’offrir une pub à moindre frais sur la place publique, par l’effet repoussoir.
En outre, puisqu’on navigue en pleine poésie, notons que dans un projet de Préface aux Fleurs du Mal, Baudelaire écrivait : « Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage. […] Il m’a paru plaisant, et d’autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d’extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle. »
Tout un programme qui résume quelque part l’intérêt, l’essence, d’un disque comme celui de Bertrand Cantat. Merci Charlie.
Arnaud Beltrame, la France qui résiste
Le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame est mort. L’officier supérieur de la gendarmerie s’était proposé comme otage pour sauver une femme séquestrée par le terroriste de Trèbes (Aude). Par son sacrifice, il incarne une France: celle qui ne renonce pas.
Une nouvelle fois, ce vendredi 23 mars à Carcassonne et à Trèbes, la France a été frappée en plein cœur par les assauts de l’islamisme meurtrier. Une nouvelle fois, des vies ont été confisquées dans le sang au cri de « Allah Akbar ». Avoir battu Daech sur le terrain iraqo-syrien ne signifie certainement pas avoir réglé le problème de la prolifération idéologique de l’islamisme, bien au contraire.
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Dans ce deuil sans cesse renouvelé, la France s’est pourtant aussi redécouvert un visage de grandeur et de bravoure. La France qui se bat, la France qui résiste s’est retrouvée incarnée tout entière dans la personne du lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, et ce visage-là, au milieu du sang et des larmes, a fait beaucoup de bien. Par son acte héroïque, en se substituant volontairement à l’une des otages du tueur, il a rappelé, dans l’évidence du geste, ce que signifie servir et protéger. Servir l’intérêt général, la communauté nationale, et non pas être au service de soi-même ou d’une communauté au détriment des autres. Protéger, avoir le sens mûr et adulte des responsabilités. Surtout : être capable, face à des fous animés par la pulsion de mort, d’affirmer que de la mort, s’il faut en passer par là, on n’a pas peur. En tout cas, qu’on en a moins peur que de perdre son honneur et le sens des valeurs que l’on défend et qui nous dépassent. Car c’est bien la notion de sacrifice à laquelle ce geste nous a tous confrontés, avec stupeur et admiration, comme si nous l’avions un peu oubliée, comme si c’était un peu désuet et réservé à Verdun ou au plateau des Glières…
Ce n’est pas la police qui tue
Des héros, pourtant, la France qui résiste en compte beaucoup, depuis quelques années, des dessinateurs de Charlie Hebdo au couple de policiers Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, tués chez eux, du policier Xavier Jugelé abattu sur les Champs Elysées au jeune rescapé Lassana Bathily qui protégea des clients de l’Hyper Cacher, des militaires abattus par Mohamed Merah à toutes les nombreuses, trop nombreuses, victimes de l’islamisme dont l’héroïsme d’Arnaud Beltrame porte la voix et le visage.
Il y a la France qui résiste. Et puis il y a l’autre… Celle qui, pendant ce temps, accuse la police d’« assassiner » les citoyens qu’elle protège en réalité, celle qui préfère prendre inlassablement la défense d’un des représentants actifs des Frères musulmans, en la personne de Tariq Ramadan…
On ne peut qu’être frappé, pareillement, par le contraste entre le sacrifice consenti dans l’attaque de Carcassonne et de Trèbes, où des militaires d’une compagnie de CRS ont été préalablement pris pour cibles par le tueur, et les images diffusées la veille de la fin de la manifestation parisienne, débordée par les habituels ultras d’extrême gauche assiégeant de malheureux CRS réduits à l’impuissance, retranchés derrière les palissades de travaux de la colonne de la Bastille, pris pour cibles de gaz et jets divers et attendant prudemment de pouvoir s’extirper de là sans trop d’encombres. Ne l’oublions pas, les débordements en marge des manifestations contre la loi Travail avaient conduit à ce que deux policiers soient attaqués et leur voiture incendiée par des antifascistes aussi désœuvrés qu’enragés.
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Hier, le lieutenant-colonel Beltrame a sacrifié sa vie pour sauver les nôtres. Sa mort nous souffle encore un peu plus l’ardente obligation de résister.
Jeff Koons et Anne Hidalgo: c’est le bouquet!
Anne Hidalgo a accepté d’installer devant le Palais de Tokyo un bouquet de tulipes de 40 tonnes de métal signé Jeff Koons. Censé rendre hommage aux victimes des attentats, ce cadeau que personne ne demandait coûtera plusieurs millions d’euros. Signe que le vent tourne en défaveur de l’art contemporain, les pétitions se multiplient jusque dans le monde de la culture.
Beaucoup de gens, en début d’année ou après un anniversaire, sont confrontés à ce problème délicat : à qui refourguer les cadeaux non désirés ? C’est un peu la question que se posent les Parisiens depuis que Jeff Koons a annoncé la livraison imminente d’un présent particulièrement encombrant. Compte tenu de son poids d’environ 44 tonnes, il vaut mieux se poser la question à l’avance. Il s’agit d’un gigantesque bouquet de tulipes métalliques en préparation depuis fin 2016. L’artiste a décidé unilatéralement que son œuvre serait installée à la place d’honneur sur le parvis commun du Palais de Tokyo et du musée d’Art moderne de la Ville de Paris. En outre, il précise que son geste est inspiré par le désir sincère de rendre hommage aux victimes des attentats. Maintenant que les choses se précisent, les pétitions et les chroniques hostiles au projet se multiplient. Le Figaro, Libération, Le Monde, Charlie Hebdo, Artension, etc., contribuent à la contestation. On relève les noms de deux anciens ministres de la Culture (Frédéric Mitterrand et Jean-Luc Aillagon), d’un ex-responsable du Palais de Tokyo (Nicolas Bourriaud) et de très nombreuses personnalités.
La patate chaude a été remise à la ministre de la Culture
Les dernières demandes d’autorisation sont actuellement soumises à la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, qui se serait sans doute passée de ce dossier épineux. Elle hésite. On la comprend. Beaucoup d’arguments militent en effet pour un abandon du projet ou, du moins, pour son implantation à un autre endroit.
Tout d’abord, il y a des considérations techniques. Le Bouquet of Tulips de Jeff Koons est extrêmement pesant. Il faudrait faire des travaux de soutènement considérables, dont on ne sait même pas s’ils sont envisageables. Ensuite, il y a la question de l’intégration dans l’environnement haussmannien et Art déco de la colline de Chaillot qui compte de nombreux monuments classés. Beaucoup d’amoureux de Paris s’inquiètent de cette verrue multicolore. Y font curieusement exception les dirigeants des deux musées riverains. En effet, les tulipes, justement par le fait qu’elles détonneraient, pourraient renforcer la visibilité de ces institutions, à la façon d’une grande enseigne. Le responsable du Palais de Tokyo y met cependant moins d’ardeur. On sent que tant qu’à faire d’avoir une enseigne, il aurait aimé en choisir une plus conforme à la vocation expérimentale de son établissement. Quoi qu’il en soit, l’argument de visibilité des musées peine à convaincre en termes d’intérêt général.
La sincérité de Jeff Koons, qui prétend rendre hommage aux victimes des attentats, est mise en doute. En effet, si telles sont réellement les intentions de la star, pourquoi exiger que sa sculpture soit installée dans un lieu aussi prestigieux que dénué de relation avec les drames en question ? Beaucoup d’observateurs ont plutôt l’impression que Jeff Koons utilise un prétexte fallacieux pour prendre position à une place d’honneur dans ce haut lieu de l’art moderne et contemporain. Ceci intervient dans un contexte où aucune de ses œuvres ne figure dans les collections publiques françaises, exception faite d’un travail mineur et ancien à Bordeaux (un meuble à aspirateurs). Les musées français, en effet, ne souhaitaient pas acquérir ses productions à l’époque où ils en avaient encore les moyens.
Près de la moitié du budget d’acquisition du Louvre
L’opération est présentée comme un don désintéressé. Cependant, en matière de don, Jeff Koons n’apporte, en réalité, que l’idée immatérielle des Tulips, idée d’ailleurs déjà utilisée par son auteur dans des projets précédents. L’artiste ne prend pas en charge le plus onéreux, c’est-à-dire la fabrication et l’implantation de l’œuvre. Le coût en est estimé à 3 ou 4 millions d’euros. Le financement serait assuré par un groupe de mécènes dont l’identité est tenue secrète et qui sont réunis par la galerie de l’artiste, Noiremont Art Production. Bien qu’il s’agisse de fonds privés, l’importance de l’enveloppe laisse songeur. Elle représente, en effet, trois fois le budget annuel d’acquisition de l’ensemble des musées de la Ville de Paris et près de la moitié de celui du Louvre. On imagine ce que peuvent en penser certains conservateurs tenus au devoir de réserve. En outre, les sommes concernées ouvrent droit à des réductions d’impôt à hauteur de 60 %, tout du moins pour les mécènes relevant de la fiscalité française. L’État français serait donc indirectement, mais massivement, mis à contribution. Dans ces conditions, il n’est pas illégitime de s’interroger sur une opération dont l’intérêt artistique est largement contesté. Accessoirement, on peut aussi remarquer que les Tulips font tourner une usine en Allemagne et renforcent la notoriété d’un artiste américain. Bref, nombre de Français se sentent un peu placés dans le rôle des idiots utiles.
La joie d’Anne Hidalgo
Beaucoup de plasticiens protestent contre l’acceptation jugée précipitée des Tulips. Des associations de galeries font de même. Le problème est qu’en 2016 la maire de Paris, Anne Hidalgo, a validé l’offre de Jeff Koons avec une candeur stupéfiante, sans consultations, sans appel à projet, comme s’il allait de soi qu’on donne à cet artiste mirifique la place d’honneur. Une conférence de presse festive a été organisée fin 2016 par l’ambassade des États-Unis, très impliquée dans le projet depuis le départ. La maire de Paris, Anne Hidalgo, invitée en vedette américaine, y a exprimé son enthousiasme avec son sourire des jours olympiques. Elle s’est réjouie « que cet immense artiste décide d’offrir à la ville de Paris l’idée originale d’une œuvre monumentale symbolisant la générosité et le partage… » Encore récemment, elle a réaffirmé son soutien aux Tulips en indiquant qu’elle « trouve ça beau ». Est-il donc si évident qu’aucun autre talent ne puisse imaginer quelque chose de valable pour l’entrée du Palais de Tokyo si la transformation de cet endroit est à l’ordre du jour ? Beaucoup d’artistes et de galeries se sont, semble-t-il, sentis blessés et exclus par cette façon de procéder.
Toutes ces objections ne seraient cependant pas grand-chose si un doute ne s’était pas installé quant à l’intérêt artistique du travail de Jeff Koons. Un trouble a en particulier été produit par des conférences que l’artiste a données à Paris ces derniers temps, dans le sillage de sa rétrospective au centre Beaubourg. Fin 2014, l’auteur des Balloon Dog a notamment fait une longue intervention au Collège de France sur sa façon de travailler, intitulée en toute simplicité « La connexion à l’universel ». L’orateur est apparu à cette occasion comme un homme souriant, gentil, optimiste, affable, heureux de sa réussite et désireux de faire partager sa bonne humeur. Il a fait figure de gendre idéal ou de locataire parfait. Cependant, ses propos ont paru étonnamment infantiles. Si on pouvait ressusciter Boucher ou Botticelli pour les écouter, peut-être serait-on également déçu. Il est probablement plus sage de regarder les œuvres que de faire parler les artistes. Toutefois, en ce qui concerne Jeff Koons, l’inconsistance de ses propos colle si bien avec l’inanité de ses œuvres qu’elle a valeur de confirmation.
Un art ludique qui fait figure de caricature du capitalisme
Succédant au pop art, Jeff Koons a produit des créations colorées, drolatiques, gigantesques et clinquantes. Ses réalisations ont surtout un effet d’animation. Une famille de bobos peut dire : « Tiens ! c’est marrant ! Tiens ! c’est dingue ! » Les historiens de l’art contemporain ont essayé de l’intellectualiser, de faire l’exégèse de sa démarche, de lui trouver quelque chose de « duchampien ». Mais cela reste tiré par les cheveux. Les zélateurs les plus habiles plaident dorénavant pour une simplicité assumée. C’est le cas, par exemple, d’Olivier Cena (journaliste à Télérama) qui explique : « On se dit qu’il doit y avoir un truc derrière […], mais, le truc, c’est qu’il n’y a pas de truc ! » Jeff Koons est ludique, et puis c’est tout. Il incarne ce que l’art contemporain a de plus commercial.
Ce n’est pas la première fois qu’une œuvre d’art suscite des polémiques en France. C’est même presque la routine et les choses auraient pu se dérouler de façon habituelle. Classiquement, au premier incident, on dénonce parmi les contestateurs des « catholiques intégristes » ou des individus « proches du Front national », ce qui est parfois effectivement le cas. On s’en émeut. Les déclarations de solidarité pleuvent. Le monde de la culture serre les rangs, tout rentre dans l’ordre, on se congratule, et on constate que les grincheux, loin de perturber la communication, l’ont au contraire dopée. Avec Tulips, on change de scénario. La contestation fuse de tous les horizons politiques, et tout particulièrement de la gauche. Jeff Koons réussit involontairement ce miracle de produire des objets incarnant parfaitement une bonne part de ce qui irrite dans le capitalisme : l’énormité des moyens, l’indigence de la pensée, la mise en place d’un monde ludique, sans parler des petits relents d’impérialisme culturel.
L’affaire Jeff Koons est sans doute un signe des temps. Il y a une trentaine d’années, l’art contemporain était perçu comme subversif par nature. Il paraissait magnifiquement contestataire et presque incontestable. La gauche culturelle le défendait bec et ongles. On était encore dans l’enthousiasme des années Jack Lang. À présent, un doute sérieux s’installe. Pour de nombreux observateurs, l’art dit contemporain est, pour une bonne part, ressenti comme un art financier, un art capitaliste, un art qui a le visage de la spéculation et des stratégies de communication. C’est une arène où des hyper-riches font surtout figure de nouveaux riches.
Les risques de l’art financier
La question qui se pose est de savoir si ça va durer encore longtemps. À défaut de lire dans le marc de café, on peut y réfléchir à la lumière des théories économiques. En effet, si l’art contemporain est en grande partie un art financier, il y a des chances que les théories financières aient quelque chose à nous apprendre à son sujet. Il faut s’intéresser tout particulièrement à celles permettant de comprendre le mécanisme des cycles, c’est-à-dire le fait que des crises interrompent sans prévenir des périodes de croissance régulière.
Hyman Minsky (1919-1996), remis à l’honneur par la crise de 2008, a développé l’idée remarquable d’un « paradoxe de la tranquillité ». Selon cet auteur, c’est dans les phases calmes que s’accumulent petit à petit les facteurs d’instabilité invisible préparant une crise. Plus la tranquillité est longue et sans nuages, plus le réajustement sera important. Le risque vient grosso modo du fait qu’en période propice, nombre d’investisseurs ont trop confiance. Ils se laissent influencer par des éléments d’ordre psychologique tels que l’ambiance favorable, l’opinion des autres, l’effet euphorisant du succès de certains titres. Ils souhaitent participer au mouvement, ils s’endettent, ils veulent profiter de la conjoncture. Ils examinent insuffisamment par eux-mêmes la valeur intrinsèque de leurs acquisitions. En résumé, le cœur du problème tient tout simplement au fait que les acteurs ne réfléchissent pas assez par eux-mêmes.
En ce qui concerne l’art contemporain, il y a certainement des amateurs qui apprécient des artistes comme Jeff Koons pour des raisons sincères et respectables. Cependant, comment ne pas voir que nombre de collectionneurs font surtout confiance à cette sorte de garantie trompeuse que constituent le succès, la cote, la consécration ? Ces collectionneurs ne pensent pas par eux-mêmes. Ils ont cette paresse d’esprit qui pourrait leur faire dire avec Kant : « Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer. »[tooltips content= »Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les lumières ?, 1784. »]1[/tooltips] C’est évidemment eux qui prolongent la « tranquillité » tout en accroissant les risques de crise à leurs dépens.
Des babioles très onéreuses dont il faut soutenir la cote
En phase de croissance, une catégorie d’intervenants particulièrement typique est celle que certains économistes appellent les « acteurs Ponzi ». Ce terme, pris au sens strict, désigne des comportements frauduleux, mais il peut par extension – et c’est là le plus intéressant – qualifier des activités spéculatives licites. Charles Ponzi (1882-1949) a donné son nom au mécanisme. Il s’agit d’un escroc à l’œuvre dans les années 1920. Il a monté un système de titres aux rendements anormalement alléchants reposant sur l’arrivée massive de nouveaux entrants dont l’apport en capital servait à gonfler artificiellement les dividendes. Ponzi crédibilisait son miroir aux alouettes en instrumentalisant la respectabilité de l’Union postale internationale et, avec elle, celle de l’ensemble des postes du monde. Un système de Ponzi nécessite donc trois composantes : un stratège (ou un escroc), une caution institutionnelle plausible et un afflux continu d’investisseurs crédules qui font gonfler la bulle spéculative. La crise de 2008 a révélé diverses chaînes de Ponzi parfaitement malhonnêtes, notamment celle de Bernard Madoff. Le point qui justifie la généralisation du concept est que les trois ingrédients identifiés ci-dessus peuvent également faire la preuve de leur efficacité en toute légalité.
Dans le cas de Jeff Koons, il est tentant justement de faire le rapprochement avec un système de Ponzi, version licite. Dans le rôle du ou des stratèges, on imagine assez facilement l’artiste-manager, sa galerie de « production » et quelques grands collectionneurs qui ont en portefeuille des pièces dont ils souhaitent soutenir la valeur. C’est probablement le cas de Bernard Arnault, et surtout de François Pinault qui détient quelques babioles de Jeff Koons particulièrement onéreuses. Ensuite, côté caution institutionnelle en France, on trouve l’intervention remarquée de l’artiste-star à Versailles en 2008, ses expositions à Beaubourg (1987 et 2015) et les fameuses Tulips « données » au Palais de Tokyo. Enfin, et c’est le fruit des deux points précédents, le flux de nouveaux entrants est constitué par les mécènes et collectionneurs attendus en renfort, sans parler des innombrables acheteurs de tirages multiples, de produits dérivés et autres sacs Vuitton-Koons.
Le feuilleton Jeff Koons n’est cependant pas fini. Il sera très intéressant à observer, car il est probablement emblématique du destin d’une bonne partie de l’art financier contemporain. Affaire à suivre, donc.
Maulin en voie de radicalisation
Olivier Maulin dévoile son journal intime de 1997 à 1999 et sa désillusion sur cette fin de siècle mortifère. Maulin est loin d’être un personnage anodin des lettres françaises. Contrairement aux romanciers des petits riens, marquis germanopratins à la gueule vérolée, pleurnichards progressistes des plateaux télé et autres fossoyeurs de la fiction, Maulin se tient debout. Sans peur et sans reproche. Il n’avance pas masqué comme nombre de ses confrères embrigadés. Sa voix porte, sa plume pique. Son style pétarade, son amertume exulte. Il est résolument unique dans le paysage éditorial.
Depuis 2006, cet alsacien né en 1969 a publié une dizaine de romans. Fait rare dans ce métier tellement ingrat, il a su trouver un public de fidèles lecteurs. Ses fans le suivent dans tous ses débordements et en redemandent toujours plus. La mondialisation qui rase sur son passage toutes les dissidences n’a pas réussi à le faire taire. On lit du Maulin pour se déniaiser, pour se marrer, pour goûter une langue bistrotière mais aussi pour entendre cette autre musique que la sérénade des affidés aux pouvoirs successifs. Une claque à toute cette clique d’écrivains bien-pensants et précepteurs moraux. Les romans de Maulin sont toniques comme ces alcools de betterave qui réveillent les âmes endormies. Ils sont souvent tendres, jamais donneurs de leçons et ses personnages ne sombrent pas dans les stéréotypes humanistes chers à nos médias censeurs. Il y a chez Maulin une rage sociale et poétique qu’il réussit à faire exploser dans des farces flamboyantes. On le qualifie parfois de rabelaisien car il sort du cadre, les coutures de la bienséance cèdent sous sa mitraille. Sa prose lorgne aussi du côté de René Fallet et de Marcel Aymé.
Ce garçon pudique n’avait jusqu’alors jamais exposé sa vie aux yeux du public. Il déroge à la règle dans Histoire des cocotiers parue chez rue fromentin. Jean-Pierre Montal son éditeur l’a convaincu de publier ce journal qui court sur la fin des années 90 comme le témoignage poignant, grinçant et décapant d’un thésard en histoire du Brésil. Entre Lisbonne, Copacabana, Strasbourg et Paris, l’existence instable, précaire et sentimentale de ce « vieil » étudiant qui approche de la trentaine, se déroule dans une brutalité cotonneuse. Olivier pas encore diplômé et déjà désabusé par un système perverti de l’intérieur n’a pas renoncé à devenir un écrivain. Il végète dans une société qui glorifie l’argent et les fausses valeurs. Il se sent meurtri de devoir affronter, chaque jour, la veulerie et le conformisme intellectuel de sa génération. Des enfants de Mitterrand qui prêchent dans le vide, qui aboient avec la meute. Alors, Olivier sort l’artillerie pour dégommer leurs misérables compromissions. C’est jouissif quand il flingue : « J’achète Libération de temps en temps ici, que je considère comme un journal abject. Cette opinion fait-elle de moi un type d’extrême droite ? ». Rappelez-vous de ce moment gluant de notre histoire récente où tout a basculé, où s’exprimer librement sur le Kosovo, le Sida, la montée du FN, les manifestations de sans-papiers faisait de vous un fasciste.
Oliver accumule les galères de fric et d’informatique. Il doit faire face à une administration désorganisée qui anéantit tout esprit critique. Ce journal solde ces années-là. Inutiles et vaines. Dans la précision des annotations, leur mordant et leur drôlerie, tout le talent du futur écrivain est en gestation. Sa présence douloureuse et pourtant jamais larmoyante déborde à chaque paragraphe. Et puis, son acte le plus courageux, au-delà des opinions politiques, demeure son rapport au corps. Les plus belles pages de son journal sont chargées d’un érotisme non trafiqué, de cet attrait sourd et obsédant pour les femmes.
Histoire des cocotiers, Olivier Maulin, Editions Rue Fromentin, 2018.
Canada: adieu « madame », « monsieur », « père », mère » !
En Occident, la mode est à la dissolution. Dissolution des identités culturelles dans la marchandise. Dissolution des récits nationaux dans la repentance. Dissolution des genres biologiques dans l’utopie androgyne. Le Canada, depuis l’élection de Justin Trudeau, est un véritable paradis pour les partisans de cette tendance.
La semaine dernière, le Journal de Montréal apprenait aux Québécois que Service Canada, l’organisme censé faire le lien entre les citoyens et le gouvernement fédéral, avait demandé à ses intervenants en première ligne de cesser d’utiliser les mots « monsieur », « madame », « père » et « mère » au profit du prénom et du nom des gens et du terme « parent ». L’objectif ? Dégenrer le langage avec lequel on s’adresse aux citoyens pour ne pas offusquer les minorités sexuelles, comme on a dégenré récemment l’hymne national canadien en y changeant certains mots.
On n’a qu’à bien se tenir!
Cette épuration progressiste engendre de multiples paradoxes. Notons d’abord il n’y a pas aujourd’hui plus incorrecte position que celle de la majorité. Les cis-genres (ceux dont le sexe biologique – Ô! Horreur – correspond au sexe psychologique), les hétérosexuels, les occidentaux blancs n’ont qu’à bien se tenir. Leur position de majoritaires, de dominants historiques, les rendent cibles de toutes les tyrannies progressistes.
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L’auto-flagellation est pour eux obligatoire, sans quoi le goudron et les plumes les attendent au détour. Leurs délateurs et bourreaux seront généralement d’autres normaux, mais des normaux moralement supérieurs aux yeux des idéologies hypermodernes à la mode, des normaux ayant fait preuve d’une ardeur particulière dans le coup de fouet contre leurs traits constitutifs.
La société se liquéfie
De cette dissolution des appartenances traditionnelles émerge systématiquement une fragmentation identitaire délirante. Ainsi, on proposera aux nouveaux inscrits sur Facebook des dizaines de genres possibles (parfois au-delà de 70). On attend avec impatience que le Canada de Justin Trudeau propose à ses citoyens de se définir comme gender fluids ou two-spirit et inclue dans ses communications officielles les pronoms neutres « iel » et « ol » afin de ne heurter personne… ou de heurter tout le monde, sauf ceux souffrant de troubles de l’identité sexuelle.
De cette fragmentation émergent non pas de nouvelles communautés d’appartenance, mais la déliaison généralisée des sociétés. C’est, de loin, l’effet le plus paradoxal du lot, et celui ayant les conséquences les plus perverses.
En déstructurant les identités, en relativisant outrageusement ce qui les constitue, on rend très difficile le fait de se penser comme membre d’un groupe. Un grand vide s’en suit. Un vide collectif d’abord, puisque le groupe se perd lui-même de vue. Puis ensuite un vide ressenti au plus profond d’eux-mêmes par les individus autrefois liés.
L’individu atomisé cherche la fuite
Ce vide existentiel est douloureux et engendre une certaine détresse chez ceux qui le perçoivent avec plus d’acuité : dépression, anxiété, dépendances diverses afin de le remplir. L’individu atomisé cherche la fuite. Sa culture s’amenuise, et son langage s’appauvrit. Il flétrit, s’affaisse sur lui-même. Il donne certes l’impression de communiquer plus que jamais, d’être plus ouvert au monde que jamais il ne le fut auparavant. Il facebook ses états d’âme. Il met en scène sa vie sur Instagram. Mais profondément, il fane, comme une fleur séparée de ses racines, isolée de ses semblables, sans rien pour la polliniser, ni vent, ni insecte. Tout cela au nom du sacrosaint progrès. Mais du progrès de quoi? De qui?
Il est rare que les intellectuels fassent de bon gré le lien entre les idéologies dites progressistes et le triomphe du marché tout-puissant. Forts de la pensée socialiste, les deux sont, dans la tête des progressistes, généralement perçus comme aux antipodes. Or, aujourd’hui, c’est exactement le phénomène inverse qui s’observe. Les lubies progressistes de déconstruction des identités, des nations, des genres créent un vacuum sociétal dans lequel s’installe un marché toujours plus envahissant et régulateur du lien entre les individus.
Le vrai visage du Canada
Rien de plus perméable à la consommation effrénée que l’individu atomisé. Et rien de plus doux pour le marché que de fournir de la marchandise mondialement uniforme à des individus ne se revendiquant plus de rien, vidés de toute substance.
Voilà donc le vrai visage de ce Canada si moralement supérieur que l’on célèbre à gauche et à droite dans le monde depuis la prise de pouvoir du Liberal Party en 2015. Sous prétexte d’être à l’avant-garde de la morale, on vide les canadiens du peu qui les liait entre eux. Gageons que les grands argentiers de la planète s’en pourlèchent chaque jour les babines.
Le Palais de Tokyo, joyau de l’Art déco en perdition
Le Palais de Tokyo, initialement appelé « Palais des musées d’art moderne », regroupe en un seul ensemble deux musées jumeaux. À l’est s’étend le musée d’Art moderne de la Ville de Paris. À l’ouest, un espace relevant de l’État est actuellement dédié à l’art contemporain. C’est cette aile qu’on dénomme dorénavant Palais de Tokyo. Le lien avec la capitale nippone est fortuit. Il tient à son emplacement sur l’ancien quai de Tokyo, rebaptisé en 1945 avenue de New York.
Tags, détritus et skateboards
Cet ensemble monumental a été érigé pour l’Exposition universelle de 1937, dans le style Art déco, afin de contribuer au prestige artistique de la France et au retour de commandes internationales. Un groupe de statues y a été implanté, de façon à ce que les maîtres français les plus fameux à l’époque soient représentés. Les œuvres ont été coordonnées pour former un harmonieux jardin de sculptures autour d’un bassin. Charles Despiau (1874-1946) n’a jamais pu finir son Apollon qui devait couronner le tout au milieu. C’est pourquoi a été installée en remplacement une quatrième épreuve de La France d’Antoine Bourdelle (1861-1929). Dans ses habits de Pallas-Athénée, cette figure héroïque est devenue après-guerre une effigie de la France libre. Elle est érigée au centre, au-dessus des espaces ayant servi au stockage des biens juifs spoliés. De part et d’autre, on peut également voir, enchâssés dans les murs, les magnifiques bas-reliefs d’Alfred Janniot (1889-1969) encore en place, par la force des choses. Cependant, la plupart des statues présentes à l’origine ont disparu. Les dix qui entouraient le miroir d’eau ont été dispersées dans une course à la simplification de l’architecture. Elles ont été remplacées par de petits vases qui, à leur tour, ont été éliminés. À présent, il ne subsiste que les socles autour d’un bassin vide et parfois garni de détritus. L’espace dallé de part et d’autre est devenu un sympathique rendez-vous de skateboard. Les quelques sculptures restantes sur les marges sont abondamment taguées. Elles sont même parfois si multicolores qu’on pourrait croire à des créations du pop art. Ce lieu, qui devrait être l’un des plus beaux endroits de Paris et un témoignage magnifique de l’Art déco français, fait presque figure de terrain vague, de friche urbaine.
Pour des raisons incompréhensibles et indéfendables, le Palais de Tokyo n’est même pas classé monument historique. La priorité, voire l’urgence, est de restaurer cet ensemble exceptionnel. Il faut le rétablir dans son état d’origine, le plus riche, le plus cohérent, celui qui était prévu pour être définitif, c’est-à-dire celui de 1937. Il serait indécent de consacrer des sommes considérables pour accueillir les Tulips de Jeff Koons avant d’avoir remis cette question à l’ordre du jour et réglé ce problème.
« White privilege », le nouveau mythe antiraciste
Dans un reportage sur le film Black Panther diffusé récemment sur la chaîne de télévision LCN, on entendait une jeune fille noire affirmer que « les Blancs pouvaient faire des choses que les Noirs ne pouvaient pas faire ».
Ayant intériorisé la nouvelle vulgate antiraciste, la jeune fille devenait, malgré elle, l’incarnation de ce grand travestissement de la réalité. Selon ce mythe, les Québécois d’origine africaine et haïtienne vivraient dans un régime d’apartheid invisible, dans un état de ségrégation systémique qu’il faudrait prioritairement déconstruire.
Une passe d’armes malvenue
Quelques jours auparavant, la députée libérale fédérale, Celina Caesar-Chavannes, invitait sur Twitter son collègue conservateur, Maxime Bernier, à « reconnaître les privilèges » dont il jouissait quotidiennement en tant qu’homme blanc. L’accrochage est survenu après que Bernier a affirmé que la manière dont était présentée le nouveau budget fédéral divisait les citoyens en fonction de leur identité ethnique et culturelle, ce qui nuisait à la cohésion sociale. Avec raison, Bernier parlait de la division de la population en une multitude de tribus opposées les unes aux autres.
Maxime Bernier a affirmé qu’il pensait que « lutter contre la discrimination avait pour but de traiter tout le monde de la même façon, et non de catégoriser les Canadiens selon leur origine ». Mais, selon le ministre de l’Immigration Ahmed Hussen, ne pas voir la couleur de la peau « signifie que le Parti conservateur soutient le statu quo en niant les expériences subies par les gens qui vivent avec le racisme au quotidien ». Un chroniqueur de la gauche caviar renchérissait, écrivant que « pour garantir les mêmes droits fondamentaux à tous, il ne faut pas traiter tout le monde également ». En gros, faire fi des races serait raciste. Pour ne pas être raciste, il faudrait rester attentif… aux races.
Privilège blanc, le concept qui fait des ravages
C’est la notion de « privilège blanc » qui se cache derrière ce nouvel engouement pour les questions raciales, nouveau concept à la mode que des politiciens « progressistes » ont adopté au Canada. Fabriqué dans les universités américaines, le concept de white privilege renvoie au statut symbolique et socio-économique particulier auxquels tous les Blancs auraient automatiquement droit. Si le concept peut effectivement aider à analyser la persistance d’une certaine discrimination envers les Noirs aux États-Unis, retiré de son contexte, il n’a plus aucune valeur. Les universitaires de la gauche régressive ont décidé d’appliquer cette grille d’analyse à toutes les sociétés occidentales, sans tenir compte de leurs histoires et valeurs particulières. Aujourd’hui, tous les pays occidentaux seraient fondés sur ce privilège racial. Questionner cette vision serait blasphématoire.
Il est curieux d’observer que la nouvelle génération d’antiracistes perçoit les Blancs comme ses anciens ennemis suprématistes. Ainsi, les Blancs seraient la « race des seigneurs », une bourgeoisie symbolique qui n’aurait plus vraiment conscience de sa domination. Au Canada comme au Brésil, en France comme en Afrique du Sud, les personnes blanches seraient avantagées dans toutes les sphères de leurs vies simplement parce qu’elles auraient la peau claire. C’est un peu comme si les antiracistes avaient intériorisé le discours colonialiste européen pour le retourner contre lui-même. Comme si les personnes « racisées » restaient prisonnières du complexe d’infériorité coloniale dont il fallait plutôt les libérer.
Le racisme inversé reste du racisme
Le concept de privilège blanc repose sur tous les stéréotypes que les antiracistes disent combattre. Le concept simplifie à outrance l’histoire des peuples occidentaux, les réduit à leur race et en fait une vaste communauté parfaitement homogène. S’il fallait qu’une seule personnalité d’origine européenne décrive les personnes noires comme le font tous les jours des antiracistes dans les médias, sa carrière volerait en éclat en quelques minutes. Il est bien vu, voire encouragé d’essentialiser les Occidentaux, mais inacceptable d’émettre la moindre réserve au sujet de pratiques culturelles et religieuses venues de l’étranger.
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Dans l’esprit des nouveaux antiracistes, il n’y aurait donc plus de Français, d’Irlandais, de Polonais, d’Américains et d’Argentins, mais seulement des Blancs, éternels représentants de la race impure. La culture des peuples et la personnalité des individus ne comptent plus. Au Québec, il n’y aurait même plus de Canadiens français métissés avec les Autochtones, mais encore une fois seulement des méchants Blancs.
Attaques terroristes dans l’Aude : l’analyse d’Alain Finkielkraut
Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».
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A Toulouse, l’extrême gauche colonise et bloque l’université du Mirail

A l’université Toulouse-Jean-Jaurès (dite du « Mirail »), une minorité de profs et d’étudiants impose sa lutte contre le système patriarcalo-racisto-capitaliste et empêche, depuis plusieurs semaines, tout déroulement normal des cours.
A Toulouse, depuis maintenant plusieurs mois, l’université du Mirail est une fois de plus « en lutte ». C’est le 1er février que la mobilisation estudiantine a pris de l’ampleur : ce jour-là, l’étudiant à qui il aurait pris l’envie de venir en cours n’aurait trouvé que des bâtiments barricadés par des chaises ou des poubelles renversées, des étudiants brandissant malgré le froid leurs audacieuses banderoles (« Non à la fusion », « Sélection non »), et des haut-parleurs diffusant, entre deux versions de Bella Ciao, un appel à participer à l’Assemblée générale (AG) dans le grand amphi à 10h30.
« Des gens y dorment, y mangent, y vivent, des soirées ont été organisées, des ateliers militants ou non s’y sont tenus »
Depuis ce jour, le blocage total de l’université toulousaine de lettres et sciences humaines a été reconduit à plusieurs reprises : d’abord ponctuellement le 6 et le 15 février, puis, actuellement, depuis le 6 mars. Cela fait donc trois semaines qu’aucun cours n’a pu avoir lieu. Mais rassurez-vous : certains étudiants du Mirail ont trouvé de quoi s’occuper. En effet, en parallèle, d’autres entreprises plus ou moins cocasses ont été menées par des groupes d’extrême gauche : par exemple, l’occupation permanente du troisième étage du bâtiment de l’Arche, sur le campus, depuis le 8 février (« des gens y dorment, y mangent, y vivent, des soirées ont été organisées, des ateliers militants ou non s’y sont tenus », nous dit la page Facebook du mouvement : on pourra en effet assister à des ateliers de réalisation de banderoles, voir un documentaire intitulé « Ghetto expérimental », et manger à la « cantine solidaire »). Ou encore, l’organisation de diverses conférences, avec des professeurs parfois plus enclins à se mobiliser que leurs étudiants. Tout cela rythmé par les AG, au moins deux fois par semaine, qui votent à chaque fois le renouvellement du blocage.
Toutes ces joyeuses initiatives font partie du folklore « miraillesque ». Celui-ci réussit chaque année ou presque à se déployer, à l’occasion de toutes les batailles à mener contre l’odieux système patriarcalo-racisto-capitaliste. Cette année, c’est une aubaine pour les groupes militants du Mirail : deux luttes concernent directement les étudiants (alors que parfois, ils doivent se contenter de mobiliser leurs troupes à propos de réformes des retraites…). Il y a d’abord l’opposition aux réformes de l’enseignement supérieur annoncées par le ministre Jean-Michel Blanquer – et déjà partiellement mises en œuvre avec la plateforme Parcoursup – et le combat contre la fusion des universités toulousaines.
« Pour une fac accessible à tou-te-s »
L’agitation actuelle s’inscrit, en effet, dans un contexte national de protestations contre les réformes de l’admission dans l’enseignement supérieur (qui se sont ailleurs bien souvent dégonflées comme des soufflés mal cuits). Le réflexe pavlovien de haine de la sélection à l’université (« pour une fac accessible à tou-te-s ») donne lieu à une rhétorique usée jusqu’à la corde, répétée à l’envi d’un air entendu par les distributeurs de tracts : au moyen de la sélection, contenue implicitement dans ces affreuses réformes, l’Etat, vecteur de l’oppression capitaliste, vole le futur des étudiant-e-s et les empêche d’étudier comme de trouver ultérieurement un emploi. A bas, donc, l’Etat ; à bas Macron ; à bas les fascistes (pour faire bonne mesure) ; et grève générale, pour l’établissement d’une société enfin égalitaire. CQFD.
Le thème local de fusion des universités est cependant le plus important dans les revendications. La « fusion » est un projet qui compte réunir les budgets et les directions administratives du Mirail, de la fac de sciences Paul Sabatier et de deux écoles d’ingénieurs, en vue de l’obtention d’un label « Idex » et donc de subventions supplémentaires (dans une logique bureaucratique bien de notre temps). Outre les syndicats étudiants, agitant entre autres le spectre de la sélection et de la hausse des frais d’inscription (bien que ce point soit totalement réfuté par les responsables du projet), la plupart des personnels administratifs, craignant les suppressions de postes, se sont joints au « grand mouvement social », et ce depuis déjà quelques mois : c’est ainsi que depuis décembre, on ne peut pratiquement plus accéder aux bibliothèques. Aux slogans contre la sélection se sont donc ajoutés ceux de « Lacroix démission », lequel était, jusqu’à mardi dernier, président de l’université, et avait fait pencher la balance pour la fusion au Conseil d’administration. On notait la formule taguée sur un des bâtiments : « Calvaire sur Lacroix ».
Une première tête est tombée…
Mais le mardi 20 mars, à cause du blocage, et de l’impossibilité du déroulement d’une quelconque séance du Conseil d’administration depuis plusieurs mois (du fait de l’opposition des syndicats étudiants), le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a déclaré la fac « ingouvernable », et a annoncé sa mise sous tutelle, écartant de fait le président Daniel Lacroix et le Conseil d’administration ! Le nouveau président par intérim a même annoncé l’abandon du projet de fusion. Victoire des mobilisé-e-s. Cependant, ceux-ci, dénonçant un « coup de force du gouvernement », et une probable « répression policière », ont tout de même choisi de poursuivre le blocage en AG. Pendant ce temps, d’autres (beaucoup d’autres) se demandent ce qu’il va advenir de leur semestre. Retour à la case départ.
…mais la « révolution » continue
Les activistes d’extrême gauche, de toutes les luttes et de toutes les indignations, règnent ainsi sans partage sur la vie politique et intellectuelle de l’université. Et pas seulement, loin s’en faut, pendant les moments d’agitation ; ceux-ci ne sont que les bulles éclatant à la surface de l’eau bouillante. Mais les périodes comme celle-ci permettent aux syndicats, partis et groupes de réflexion de maintenir leur visibilité et de recruter de nouveaux membres, pour entretenir leur influence en temps normal.
C’est en effet au quotidien, tacitement, que la bataille politique se livre. Et au Mirail, la pression idéologique de l’extrême gauche est constante, écrasante et inaltérable. Celui qui entre est immédiatement prévenu : « Ici c’est le Mirail », lit-on sur les murs tagués. Dans un campus isolé, à l’extérieur du centre-ville (c’est un monde clos), l’étudiant se trouve constamment assailli par une multitude de sollicitations, de demandes de positionnement idéologique. On perçoit tout de suite les plus directes : les membres du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) distribuant occasionnellement des tracts devant les bâtiments. Ou encore les affiches pour telle journée de réflexion sur les enseignements politiques de Marx. Des indices plus « subtils » révèlent aussi leur influence : l’utilisation omniprésente de l’écriture inclusive sur les prospectus, dans les mails de certains professeurs,et même sur certaines pages du site de l’université ; ou la proposition de masters intitulés « Genre, égalité et politiques sociales » ou « Nouvelle économie sociale », concept récurrent des altermondialistes.
« Vive le vent, vive le vent, vive le vandalisme »
Après quelques mois, on se résigne à ne jamais échapper à la pression idéologique. L’espace même du campus est violemment prosélyte : graffitis partout sur les murs extérieurs, dont quelques-uns assez originaux, comme ceux-ci : « Vive le vent, vive le vent, vive le vandalisme » (sans doute celui qui l’a écrit s’est-il émerveillé de son bon goût) ; « ZAD partout » ; « Grève ou crève » ; « Aimeute ». Apostrophes jusque dans les toilettes, elles aussi recouvertes de slogans : dans les toilettes des femmes, celles que l’auteur de cet article fréquente, ils sont axés majoritairement sur les questions de genre : « à bas le patriarcat », « la révolution sera féministe ou ne sera pas », ou, ces derniers mois avec la vague #metoo, « Men are responsible for more than 85% of all crimes. Name the problem : it’s male violence » (on ne saisit cependant pas pourquoi l’étudiante l’a écrit en anglais, serait-ce une étrange intériorisation de l’impérialisme américain ?).
Au Mirail, se perpétue donc un climat permanent de contestation de l’ordre social. Il influence fortement les étudiants, qui, bien sûr, se conforment inconsciemment à l’atmosphère dans laquelle ils baignent : on le voit de façon anecdotique à l’adoption d’un style vestimentaire (et capillaire) « brisant les tabous », mais surtout à la propension à assimiler et restituer les sommations agressives qu’ils reçoivent en permanence. Après quelques mois au Mirail, la majorité des étudiants tient par exemple les idées de la France insoumise pour référence politique « normale », si l’on excepte ceux qui déclarent avec dégoût que ce parti est un « allié objectif du système capitaliste ».
Marx est partout
Plus fondamentalement, sur certains sujets, la contradiction est non seulement interdite, mais aussi impensable. C’est par exemple un fait avéré au Mirail que le conflit israélo-palestinien est uniquement le résultat d’un « apartheid » exercé aux dépens des Palestiniens. Autre évidence « miraillesque » : les femmes sont opprimées depuis la nuit des temps, partout et encore aujourd’hui, puisque la domination masculine est « systémique » ; et seule la constitution des femmes en « team clito » (formule accompagnée sur les murs de dessins peu ragoûtants), pourra renverser cette domination. Troisième tableau de ce classique triptyque de la mobilisation : la dénonciation de la « violence structurelle » de l’Etat capitaliste, et de ses agents, les forces de l’ordre.
Il n’y a (paradoxalement) qu’à prononcer les mots de Gramsci pour qualifier le problème : le Mirail est en situation de totale hégémonie culturelle. Depuis des dizaines d’années, l’université vit dans le fantasme de rejouer mai 68, et très régulièrement, les étudiants ont droit à une répétition générale en vue d’un nouveau soulèvement à grande échelle. En perpétuelle ébullition (comme on lit encore une fois dans les toilettes, « le Mirail bout ou meurt »), l’atmosphère intellectuelle de l’université n’est que peu propice – et c’est un euphémisme – au calme et à la réflexion dont on pourrait naïvement penser qu’ils sont nécessaires aux études supérieures. L’activité scientifique elle-même subit de plein fouet cette absence de neutralité, et une partie – certes pas la majorité, heureusement – des enseignants-chercheurs prend implicitement ou explicitement position en cours. C’est ainsi que le Mirail s’autoalimente idéologiquement en permanence, et qu’il parvient, au fil des années, à conserver son esprit inébranlable de révolte.
L’université est un des derniers bastions de l’extrême gauche révolutionnaire. Et s’il n’en restait qu’un, ce serait sans doute celui-là.
Cantat: et la musique dans tout ça ?
A l’heure où j’écris ces lignes, l’album de Bertrand Cantat, Amor Fati, est N°19 des ventes sur Amazon.fr. Le disque se vend extrêmement bien, depuis des semaines. Et si, au-delà des polémiques, on prenait la peine de l’écouter pour ce qu’il est : une œuvre musicale produite par un homme condamné pour meurtre il y a 15 ans. Certes, il est insupportable pour beaucoup d’admettre l’idée que des passionnés de musique, des ex-fans de Noir Désir ou encore de simples curieux donnent une chance à cet objet en l’écoutant.
Soigner le mal par le bien(-pensant)
L’intérêt artistique premier d’Amor Fati consiste en l’accès à l’œuvre d’un être frappé d’un double traumatisme moral irréversible : celui d’avoir tué l’être cher et de porter l’étiquette de « tueur » – d’une femme, d’une mère – jusqu’à la fin de ses jours. Sans parler d’un autre drame familial plus récent (2010) : le suicide de son ex-épouse et mère de ses enfants. Ne soyons pas dupes : dans ces chansons forgées dans les entrailles d’une âme déchue, l’auditeur cherche aussi à entendre la douleur primale cathartique, dans un jeu de miroir drainant ses propres démons. Et derrière la douleur, peut-être, la culpabilité. Car la notion de mal colle à l’œuvre autant qu’au chanteur. Et quand certains préconisent de soigner le mal par le mal, Bertrand Cantat, lui, s’autorise à soigner le mal par le bien. Surtout le bien-pensant (Cf. le morceau « L’Angleterre).
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Par-delà le bien et le mal, cet enregistrement ne revêt toutefois pas de grandes profondeurs nietzschéennes. Mais accordons à l’ex-Noir Désir un savoir-faire évident, un talent indéniable. Pour ma part, je retiendrai le morceau d’ouverture (« Amie nuit ») avec ses nappes synthétiques glaçantes façon Orange mécanique, belle descente introspective restituant un climat nocturne aux palpitations poétiques, l’éponyme « Amor Fati », rap fataliste entraînant (« Ce qui est est » est répété comme un mantra), « J’attendrai », boucle chamanique au coin du feu des cercles de l’Enfer, bijou de divagation mélancolique, et ce sera à peu près tout.
Le reste évoque la plupart du temps le Noir Désir période « Des Visages des figures », avec des éclaircies folk rock, voire pop, nécessaires exutoires pour le chanteur.
« Extraire la beauté du mal » ?
On peut maintenant s’interroger sur l’actuel acharnement de certains collectifs dits féministes à faire annuler les concerts de Cantat, notamment. Rien dans son œuvre ne justifie cela, depuis les débuts de Noir Désir. Ces organisations seraient mieux inspirées de garder leurs forces et leur énergie pour se pencher sur le cas de certains « artistes » dont les créations offensent ostensiblement l’image de la femme. De sinistre mémoire, on rappellera qu’une chanson d’Orelsan contenant des passages licencieux comme « ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner », poursuivie par cinq mouvements féministes, avait bénéficié de l’indulgence des juges quelques années plus tard au motif de la prescription et de la liberté d’expression. Par contre, où sont les féministes et les politiques quand les rappeurs de Squadra et Landy chantent en 2017: « bitch, je veux pas déclarer mes sentiments, tu vas fermer ta gueule et tu vas sucer gentiment […] Fais des jumeaux à une blonde, t’as deux cons qui naissent » dans « En bas de chez moi » (18 millions de vues YouTube depuis août dernier) ?… D’autres rappeurs notoires, comme Booba ou Black M, se sont illustrés par leurs paroles violentes, sexistes, misogynes. Mais Cantat cristallise tellement d’hostilité par son acte impardonnable commis en 2003 qu’il est devenu une proie médiatique facile : se frotter à lui en bande organisée, c’est la garantie de s’offrir une pub à moindre frais sur la place publique, par l’effet repoussoir.
En outre, puisqu’on navigue en pleine poésie, notons que dans un projet de Préface aux Fleurs du Mal, Baudelaire écrivait : « Ce n’est pas pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs que ce livre a été écrit ; non plus que pour les femmes, les filles ou les sœurs de mon voisin. Je laisse cette fonction à ceux qui ont intérêt à confondre les bonnes actions avec le beau langage. […] Il m’a paru plaisant, et d’autant plus agréable que la tâche était plus difficile, d’extraire la beauté du Mal. Ce livre, essentiellement inutile et absolument innocent, n’a pas été fait dans un autre but que de me divertir et d’exercer mon goût passionné de l’obstacle. »
Tout un programme qui résume quelque part l’intérêt, l’essence, d’un disque comme celui de Bertrand Cantat. Merci Charlie.
Arnaud Beltrame, la France qui résiste
Le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame est mort. L’officier supérieur de la gendarmerie s’était proposé comme otage pour sauver une femme séquestrée par le terroriste de Trèbes (Aude). Par son sacrifice, il incarne une France: celle qui ne renonce pas.
Une nouvelle fois, ce vendredi 23 mars à Carcassonne et à Trèbes, la France a été frappée en plein cœur par les assauts de l’islamisme meurtrier. Une nouvelle fois, des vies ont été confisquées dans le sang au cri de « Allah Akbar ». Avoir battu Daech sur le terrain iraqo-syrien ne signifie certainement pas avoir réglé le problème de la prolifération idéologique de l’islamisme, bien au contraire.
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Dans ce deuil sans cesse renouvelé, la France s’est pourtant aussi redécouvert un visage de grandeur et de bravoure. La France qui se bat, la France qui résiste s’est retrouvée incarnée tout entière dans la personne du lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame, et ce visage-là, au milieu du sang et des larmes, a fait beaucoup de bien. Par son acte héroïque, en se substituant volontairement à l’une des otages du tueur, il a rappelé, dans l’évidence du geste, ce que signifie servir et protéger. Servir l’intérêt général, la communauté nationale, et non pas être au service de soi-même ou d’une communauté au détriment des autres. Protéger, avoir le sens mûr et adulte des responsabilités. Surtout : être capable, face à des fous animés par la pulsion de mort, d’affirmer que de la mort, s’il faut en passer par là, on n’a pas peur. En tout cas, qu’on en a moins peur que de perdre son honneur et le sens des valeurs que l’on défend et qui nous dépassent. Car c’est bien la notion de sacrifice à laquelle ce geste nous a tous confrontés, avec stupeur et admiration, comme si nous l’avions un peu oubliée, comme si c’était un peu désuet et réservé à Verdun ou au plateau des Glières…
Ce n’est pas la police qui tue
Des héros, pourtant, la France qui résiste en compte beaucoup, depuis quelques années, des dessinateurs de Charlie Hebdo au couple de policiers Jean-Baptiste Salvaing et Jessica Schneider, tués chez eux, du policier Xavier Jugelé abattu sur les Champs Elysées au jeune rescapé Lassana Bathily qui protégea des clients de l’Hyper Cacher, des militaires abattus par Mohamed Merah à toutes les nombreuses, trop nombreuses, victimes de l’islamisme dont l’héroïsme d’Arnaud Beltrame porte la voix et le visage.
Il y a la France qui résiste. Et puis il y a l’autre… Celle qui, pendant ce temps, accuse la police d’« assassiner » les citoyens qu’elle protège en réalité, celle qui préfère prendre inlassablement la défense d’un des représentants actifs des Frères musulmans, en la personne de Tariq Ramadan…
On ne peut qu’être frappé, pareillement, par le contraste entre le sacrifice consenti dans l’attaque de Carcassonne et de Trèbes, où des militaires d’une compagnie de CRS ont été préalablement pris pour cibles par le tueur, et les images diffusées la veille de la fin de la manifestation parisienne, débordée par les habituels ultras d’extrême gauche assiégeant de malheureux CRS réduits à l’impuissance, retranchés derrière les palissades de travaux de la colonne de la Bastille, pris pour cibles de gaz et jets divers et attendant prudemment de pouvoir s’extirper de là sans trop d’encombres. Ne l’oublions pas, les débordements en marge des manifestations contre la loi Travail avaient conduit à ce que deux policiers soient attaqués et leur voiture incendiée par des antifascistes aussi désœuvrés qu’enragés.
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Hier, le lieutenant-colonel Beltrame a sacrifié sa vie pour sauver les nôtres. Sa mort nous souffle encore un peu plus l’ardente obligation de résister.
Jeff Koons et Anne Hidalgo: c’est le bouquet!

Anne Hidalgo a accepté d’installer devant le Palais de Tokyo un bouquet de tulipes de 40 tonnes de métal signé Jeff Koons. Censé rendre hommage aux victimes des attentats, ce cadeau que personne ne demandait coûtera plusieurs millions d’euros. Signe que le vent tourne en défaveur de l’art contemporain, les pétitions se multiplient jusque dans le monde de la culture.
Beaucoup de gens, en début d’année ou après un anniversaire, sont confrontés à ce problème délicat : à qui refourguer les cadeaux non désirés ? C’est un peu la question que se posent les Parisiens depuis que Jeff Koons a annoncé la livraison imminente d’un présent particulièrement encombrant. Compte tenu de son poids d’environ 44 tonnes, il vaut mieux se poser la question à l’avance. Il s’agit d’un gigantesque bouquet de tulipes métalliques en préparation depuis fin 2016. L’artiste a décidé unilatéralement que son œuvre serait installée à la place d’honneur sur le parvis commun du Palais de Tokyo et du musée d’Art moderne de la Ville de Paris. En outre, il précise que son geste est inspiré par le désir sincère de rendre hommage aux victimes des attentats. Maintenant que les choses se précisent, les pétitions et les chroniques hostiles au projet se multiplient. Le Figaro, Libération, Le Monde, Charlie Hebdo, Artension, etc., contribuent à la contestation. On relève les noms de deux anciens ministres de la Culture (Frédéric Mitterrand et Jean-Luc Aillagon), d’un ex-responsable du Palais de Tokyo (Nicolas Bourriaud) et de très nombreuses personnalités.
La patate chaude a été remise à la ministre de la Culture
Les dernières demandes d’autorisation sont actuellement soumises à la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, qui se serait sans doute passée de ce dossier épineux. Elle hésite. On la comprend. Beaucoup d’arguments militent en effet pour un abandon du projet ou, du moins, pour son implantation à un autre endroit.
Tout d’abord, il y a des considérations techniques. Le Bouquet of Tulips de Jeff Koons est extrêmement pesant. Il faudrait faire des travaux de soutènement considérables, dont on ne sait même pas s’ils sont envisageables. Ensuite, il y a la question de l’intégration dans l’environnement haussmannien et Art déco de la colline de Chaillot qui compte de nombreux monuments classés. Beaucoup d’amoureux de Paris s’inquiètent de cette verrue multicolore. Y font curieusement exception les dirigeants des deux musées riverains. En effet, les tulipes, justement par le fait qu’elles détonneraient, pourraient renforcer la visibilité de ces institutions, à la façon d’une grande enseigne. Le responsable du Palais de Tokyo y met cependant moins d’ardeur. On sent que tant qu’à faire d’avoir une enseigne, il aurait aimé en choisir une plus conforme à la vocation expérimentale de son établissement. Quoi qu’il en soit, l’argument de visibilité des musées peine à convaincre en termes d’intérêt général.
La sincérité de Jeff Koons, qui prétend rendre hommage aux victimes des attentats, est mise en doute. En effet, si telles sont réellement les intentions de la star, pourquoi exiger que sa sculpture soit installée dans un lieu aussi prestigieux que dénué de relation avec les drames en question ? Beaucoup d’observateurs ont plutôt l’impression que Jeff Koons utilise un prétexte fallacieux pour prendre position à une place d’honneur dans ce haut lieu de l’art moderne et contemporain. Ceci intervient dans un contexte où aucune de ses œuvres ne figure dans les collections publiques françaises, exception faite d’un travail mineur et ancien à Bordeaux (un meuble à aspirateurs). Les musées français, en effet, ne souhaitaient pas acquérir ses productions à l’époque où ils en avaient encore les moyens.
Près de la moitié du budget d’acquisition du Louvre
L’opération est présentée comme un don désintéressé. Cependant, en matière de don, Jeff Koons n’apporte, en réalité, que l’idée immatérielle des Tulips, idée d’ailleurs déjà utilisée par son auteur dans des projets précédents. L’artiste ne prend pas en charge le plus onéreux, c’est-à-dire la fabrication et l’implantation de l’œuvre. Le coût en est estimé à 3 ou 4 millions d’euros. Le financement serait assuré par un groupe de mécènes dont l’identité est tenue secrète et qui sont réunis par la galerie de l’artiste, Noiremont Art Production. Bien qu’il s’agisse de fonds privés, l’importance de l’enveloppe laisse songeur. Elle représente, en effet, trois fois le budget annuel d’acquisition de l’ensemble des musées de la Ville de Paris et près de la moitié de celui du Louvre. On imagine ce que peuvent en penser certains conservateurs tenus au devoir de réserve. En outre, les sommes concernées ouvrent droit à des réductions d’impôt à hauteur de 60 %, tout du moins pour les mécènes relevant de la fiscalité française. L’État français serait donc indirectement, mais massivement, mis à contribution. Dans ces conditions, il n’est pas illégitime de s’interroger sur une opération dont l’intérêt artistique est largement contesté. Accessoirement, on peut aussi remarquer que les Tulips font tourner une usine en Allemagne et renforcent la notoriété d’un artiste américain. Bref, nombre de Français se sentent un peu placés dans le rôle des idiots utiles.
La joie d’Anne Hidalgo
Beaucoup de plasticiens protestent contre l’acceptation jugée précipitée des Tulips. Des associations de galeries font de même. Le problème est qu’en 2016 la maire de Paris, Anne Hidalgo, a validé l’offre de Jeff Koons avec une candeur stupéfiante, sans consultations, sans appel à projet, comme s’il allait de soi qu’on donne à cet artiste mirifique la place d’honneur. Une conférence de presse festive a été organisée fin 2016 par l’ambassade des États-Unis, très impliquée dans le projet depuis le départ. La maire de Paris, Anne Hidalgo, invitée en vedette américaine, y a exprimé son enthousiasme avec son sourire des jours olympiques. Elle s’est réjouie « que cet immense artiste décide d’offrir à la ville de Paris l’idée originale d’une œuvre monumentale symbolisant la générosité et le partage… » Encore récemment, elle a réaffirmé son soutien aux Tulips en indiquant qu’elle « trouve ça beau ». Est-il donc si évident qu’aucun autre talent ne puisse imaginer quelque chose de valable pour l’entrée du Palais de Tokyo si la transformation de cet endroit est à l’ordre du jour ? Beaucoup d’artistes et de galeries se sont, semble-t-il, sentis blessés et exclus par cette façon de procéder.
Toutes ces objections ne seraient cependant pas grand-chose si un doute ne s’était pas installé quant à l’intérêt artistique du travail de Jeff Koons. Un trouble a en particulier été produit par des conférences que l’artiste a données à Paris ces derniers temps, dans le sillage de sa rétrospective au centre Beaubourg. Fin 2014, l’auteur des Balloon Dog a notamment fait une longue intervention au Collège de France sur sa façon de travailler, intitulée en toute simplicité « La connexion à l’universel ». L’orateur est apparu à cette occasion comme un homme souriant, gentil, optimiste, affable, heureux de sa réussite et désireux de faire partager sa bonne humeur. Il a fait figure de gendre idéal ou de locataire parfait. Cependant, ses propos ont paru étonnamment infantiles. Si on pouvait ressusciter Boucher ou Botticelli pour les écouter, peut-être serait-on également déçu. Il est probablement plus sage de regarder les œuvres que de faire parler les artistes. Toutefois, en ce qui concerne Jeff Koons, l’inconsistance de ses propos colle si bien avec l’inanité de ses œuvres qu’elle a valeur de confirmation.
Un art ludique qui fait figure de caricature du capitalisme
Succédant au pop art, Jeff Koons a produit des créations colorées, drolatiques, gigantesques et clinquantes. Ses réalisations ont surtout un effet d’animation. Une famille de bobos peut dire : « Tiens ! c’est marrant ! Tiens ! c’est dingue ! » Les historiens de l’art contemporain ont essayé de l’intellectualiser, de faire l’exégèse de sa démarche, de lui trouver quelque chose de « duchampien ». Mais cela reste tiré par les cheveux. Les zélateurs les plus habiles plaident dorénavant pour une simplicité assumée. C’est le cas, par exemple, d’Olivier Cena (journaliste à Télérama) qui explique : « On se dit qu’il doit y avoir un truc derrière […], mais, le truc, c’est qu’il n’y a pas de truc ! » Jeff Koons est ludique, et puis c’est tout. Il incarne ce que l’art contemporain a de plus commercial.
Ce n’est pas la première fois qu’une œuvre d’art suscite des polémiques en France. C’est même presque la routine et les choses auraient pu se dérouler de façon habituelle. Classiquement, au premier incident, on dénonce parmi les contestateurs des « catholiques intégristes » ou des individus « proches du Front national », ce qui est parfois effectivement le cas. On s’en émeut. Les déclarations de solidarité pleuvent. Le monde de la culture serre les rangs, tout rentre dans l’ordre, on se congratule, et on constate que les grincheux, loin de perturber la communication, l’ont au contraire dopée. Avec Tulips, on change de scénario. La contestation fuse de tous les horizons politiques, et tout particulièrement de la gauche. Jeff Koons réussit involontairement ce miracle de produire des objets incarnant parfaitement une bonne part de ce qui irrite dans le capitalisme : l’énormité des moyens, l’indigence de la pensée, la mise en place d’un monde ludique, sans parler des petits relents d’impérialisme culturel.
L’affaire Jeff Koons est sans doute un signe des temps. Il y a une trentaine d’années, l’art contemporain était perçu comme subversif par nature. Il paraissait magnifiquement contestataire et presque incontestable. La gauche culturelle le défendait bec et ongles. On était encore dans l’enthousiasme des années Jack Lang. À présent, un doute sérieux s’installe. Pour de nombreux observateurs, l’art dit contemporain est, pour une bonne part, ressenti comme un art financier, un art capitaliste, un art qui a le visage de la spéculation et des stratégies de communication. C’est une arène où des hyper-riches font surtout figure de nouveaux riches.
Les risques de l’art financier
La question qui se pose est de savoir si ça va durer encore longtemps. À défaut de lire dans le marc de café, on peut y réfléchir à la lumière des théories économiques. En effet, si l’art contemporain est en grande partie un art financier, il y a des chances que les théories financières aient quelque chose à nous apprendre à son sujet. Il faut s’intéresser tout particulièrement à celles permettant de comprendre le mécanisme des cycles, c’est-à-dire le fait que des crises interrompent sans prévenir des périodes de croissance régulière.
Hyman Minsky (1919-1996), remis à l’honneur par la crise de 2008, a développé l’idée remarquable d’un « paradoxe de la tranquillité ». Selon cet auteur, c’est dans les phases calmes que s’accumulent petit à petit les facteurs d’instabilité invisible préparant une crise. Plus la tranquillité est longue et sans nuages, plus le réajustement sera important. Le risque vient grosso modo du fait qu’en période propice, nombre d’investisseurs ont trop confiance. Ils se laissent influencer par des éléments d’ordre psychologique tels que l’ambiance favorable, l’opinion des autres, l’effet euphorisant du succès de certains titres. Ils souhaitent participer au mouvement, ils s’endettent, ils veulent profiter de la conjoncture. Ils examinent insuffisamment par eux-mêmes la valeur intrinsèque de leurs acquisitions. En résumé, le cœur du problème tient tout simplement au fait que les acteurs ne réfléchissent pas assez par eux-mêmes.
En ce qui concerne l’art contemporain, il y a certainement des amateurs qui apprécient des artistes comme Jeff Koons pour des raisons sincères et respectables. Cependant, comment ne pas voir que nombre de collectionneurs font surtout confiance à cette sorte de garantie trompeuse que constituent le succès, la cote, la consécration ? Ces collectionneurs ne pensent pas par eux-mêmes. Ils ont cette paresse d’esprit qui pourrait leur faire dire avec Kant : « Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer. »[tooltips content= »Emmanuel Kant, Qu’est-ce que les lumières ?, 1784. »]1[/tooltips] C’est évidemment eux qui prolongent la « tranquillité » tout en accroissant les risques de crise à leurs dépens.
Des babioles très onéreuses dont il faut soutenir la cote
En phase de croissance, une catégorie d’intervenants particulièrement typique est celle que certains économistes appellent les « acteurs Ponzi ». Ce terme, pris au sens strict, désigne des comportements frauduleux, mais il peut par extension – et c’est là le plus intéressant – qualifier des activités spéculatives licites. Charles Ponzi (1882-1949) a donné son nom au mécanisme. Il s’agit d’un escroc à l’œuvre dans les années 1920. Il a monté un système de titres aux rendements anormalement alléchants reposant sur l’arrivée massive de nouveaux entrants dont l’apport en capital servait à gonfler artificiellement les dividendes. Ponzi crédibilisait son miroir aux alouettes en instrumentalisant la respectabilité de l’Union postale internationale et, avec elle, celle de l’ensemble des postes du monde. Un système de Ponzi nécessite donc trois composantes : un stratège (ou un escroc), une caution institutionnelle plausible et un afflux continu d’investisseurs crédules qui font gonfler la bulle spéculative. La crise de 2008 a révélé diverses chaînes de Ponzi parfaitement malhonnêtes, notamment celle de Bernard Madoff. Le point qui justifie la généralisation du concept est que les trois ingrédients identifiés ci-dessus peuvent également faire la preuve de leur efficacité en toute légalité.
Dans le cas de Jeff Koons, il est tentant justement de faire le rapprochement avec un système de Ponzi, version licite. Dans le rôle du ou des stratèges, on imagine assez facilement l’artiste-manager, sa galerie de « production » et quelques grands collectionneurs qui ont en portefeuille des pièces dont ils souhaitent soutenir la valeur. C’est probablement le cas de Bernard Arnault, et surtout de François Pinault qui détient quelques babioles de Jeff Koons particulièrement onéreuses. Ensuite, côté caution institutionnelle en France, on trouve l’intervention remarquée de l’artiste-star à Versailles en 2008, ses expositions à Beaubourg (1987 et 2015) et les fameuses Tulips « données » au Palais de Tokyo. Enfin, et c’est le fruit des deux points précédents, le flux de nouveaux entrants est constitué par les mécènes et collectionneurs attendus en renfort, sans parler des innombrables acheteurs de tirages multiples, de produits dérivés et autres sacs Vuitton-Koons.
Le feuilleton Jeff Koons n’est cependant pas fini. Il sera très intéressant à observer, car il est probablement emblématique du destin d’une bonne partie de l’art financier contemporain. Affaire à suivre, donc.
Maulin en voie de radicalisation
Olivier Maulin dévoile son journal intime de 1997 à 1999 et sa désillusion sur cette fin de siècle mortifère. Maulin est loin d’être un personnage anodin des lettres françaises. Contrairement aux romanciers des petits riens, marquis germanopratins à la gueule vérolée, pleurnichards progressistes des plateaux télé et autres fossoyeurs de la fiction, Maulin se tient debout. Sans peur et sans reproche. Il n’avance pas masqué comme nombre de ses confrères embrigadés. Sa voix porte, sa plume pique. Son style pétarade, son amertume exulte. Il est résolument unique dans le paysage éditorial.
Depuis 2006, cet alsacien né en 1969 a publié une dizaine de romans. Fait rare dans ce métier tellement ingrat, il a su trouver un public de fidèles lecteurs. Ses fans le suivent dans tous ses débordements et en redemandent toujours plus. La mondialisation qui rase sur son passage toutes les dissidences n’a pas réussi à le faire taire. On lit du Maulin pour se déniaiser, pour se marrer, pour goûter une langue bistrotière mais aussi pour entendre cette autre musique que la sérénade des affidés aux pouvoirs successifs. Une claque à toute cette clique d’écrivains bien-pensants et précepteurs moraux. Les romans de Maulin sont toniques comme ces alcools de betterave qui réveillent les âmes endormies. Ils sont souvent tendres, jamais donneurs de leçons et ses personnages ne sombrent pas dans les stéréotypes humanistes chers à nos médias censeurs. Il y a chez Maulin une rage sociale et poétique qu’il réussit à faire exploser dans des farces flamboyantes. On le qualifie parfois de rabelaisien car il sort du cadre, les coutures de la bienséance cèdent sous sa mitraille. Sa prose lorgne aussi du côté de René Fallet et de Marcel Aymé.
Ce garçon pudique n’avait jusqu’alors jamais exposé sa vie aux yeux du public. Il déroge à la règle dans Histoire des cocotiers parue chez rue fromentin. Jean-Pierre Montal son éditeur l’a convaincu de publier ce journal qui court sur la fin des années 90 comme le témoignage poignant, grinçant et décapant d’un thésard en histoire du Brésil. Entre Lisbonne, Copacabana, Strasbourg et Paris, l’existence instable, précaire et sentimentale de ce « vieil » étudiant qui approche de la trentaine, se déroule dans une brutalité cotonneuse. Olivier pas encore diplômé et déjà désabusé par un système perverti de l’intérieur n’a pas renoncé à devenir un écrivain. Il végète dans une société qui glorifie l’argent et les fausses valeurs. Il se sent meurtri de devoir affronter, chaque jour, la veulerie et le conformisme intellectuel de sa génération. Des enfants de Mitterrand qui prêchent dans le vide, qui aboient avec la meute. Alors, Olivier sort l’artillerie pour dégommer leurs misérables compromissions. C’est jouissif quand il flingue : « J’achète Libération de temps en temps ici, que je considère comme un journal abject. Cette opinion fait-elle de moi un type d’extrême droite ? ». Rappelez-vous de ce moment gluant de notre histoire récente où tout a basculé, où s’exprimer librement sur le Kosovo, le Sida, la montée du FN, les manifestations de sans-papiers faisait de vous un fasciste.
Oliver accumule les galères de fric et d’informatique. Il doit faire face à une administration désorganisée qui anéantit tout esprit critique. Ce journal solde ces années-là. Inutiles et vaines. Dans la précision des annotations, leur mordant et leur drôlerie, tout le talent du futur écrivain est en gestation. Sa présence douloureuse et pourtant jamais larmoyante déborde à chaque paragraphe. Et puis, son acte le plus courageux, au-delà des opinions politiques, demeure son rapport au corps. Les plus belles pages de son journal sont chargées d’un érotisme non trafiqué, de cet attrait sourd et obsédant pour les femmes.
Histoire des cocotiers, Olivier Maulin, Editions Rue Fromentin, 2018.
Canada: adieu « madame », « monsieur », « père », mère » !
En Occident, la mode est à la dissolution. Dissolution des identités culturelles dans la marchandise. Dissolution des récits nationaux dans la repentance. Dissolution des genres biologiques dans l’utopie androgyne. Le Canada, depuis l’élection de Justin Trudeau, est un véritable paradis pour les partisans de cette tendance.
La semaine dernière, le Journal de Montréal apprenait aux Québécois que Service Canada, l’organisme censé faire le lien entre les citoyens et le gouvernement fédéral, avait demandé à ses intervenants en première ligne de cesser d’utiliser les mots « monsieur », « madame », « père » et « mère » au profit du prénom et du nom des gens et du terme « parent ». L’objectif ? Dégenrer le langage avec lequel on s’adresse aux citoyens pour ne pas offusquer les minorités sexuelles, comme on a dégenré récemment l’hymne national canadien en y changeant certains mots.
On n’a qu’à bien se tenir!
Cette épuration progressiste engendre de multiples paradoxes. Notons d’abord il n’y a pas aujourd’hui plus incorrecte position que celle de la majorité. Les cis-genres (ceux dont le sexe biologique – Ô! Horreur – correspond au sexe psychologique), les hétérosexuels, les occidentaux blancs n’ont qu’à bien se tenir. Leur position de majoritaires, de dominants historiques, les rendent cibles de toutes les tyrannies progressistes.
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L’auto-flagellation est pour eux obligatoire, sans quoi le goudron et les plumes les attendent au détour. Leurs délateurs et bourreaux seront généralement d’autres normaux, mais des normaux moralement supérieurs aux yeux des idéologies hypermodernes à la mode, des normaux ayant fait preuve d’une ardeur particulière dans le coup de fouet contre leurs traits constitutifs.
La société se liquéfie
De cette dissolution des appartenances traditionnelles émerge systématiquement une fragmentation identitaire délirante. Ainsi, on proposera aux nouveaux inscrits sur Facebook des dizaines de genres possibles (parfois au-delà de 70). On attend avec impatience que le Canada de Justin Trudeau propose à ses citoyens de se définir comme gender fluids ou two-spirit et inclue dans ses communications officielles les pronoms neutres « iel » et « ol » afin de ne heurter personne… ou de heurter tout le monde, sauf ceux souffrant de troubles de l’identité sexuelle.
De cette fragmentation émergent non pas de nouvelles communautés d’appartenance, mais la déliaison généralisée des sociétés. C’est, de loin, l’effet le plus paradoxal du lot, et celui ayant les conséquences les plus perverses.
En déstructurant les identités, en relativisant outrageusement ce qui les constitue, on rend très difficile le fait de se penser comme membre d’un groupe. Un grand vide s’en suit. Un vide collectif d’abord, puisque le groupe se perd lui-même de vue. Puis ensuite un vide ressenti au plus profond d’eux-mêmes par les individus autrefois liés.
L’individu atomisé cherche la fuite
Ce vide existentiel est douloureux et engendre une certaine détresse chez ceux qui le perçoivent avec plus d’acuité : dépression, anxiété, dépendances diverses afin de le remplir. L’individu atomisé cherche la fuite. Sa culture s’amenuise, et son langage s’appauvrit. Il flétrit, s’affaisse sur lui-même. Il donne certes l’impression de communiquer plus que jamais, d’être plus ouvert au monde que jamais il ne le fut auparavant. Il facebook ses états d’âme. Il met en scène sa vie sur Instagram. Mais profondément, il fane, comme une fleur séparée de ses racines, isolée de ses semblables, sans rien pour la polliniser, ni vent, ni insecte. Tout cela au nom du sacrosaint progrès. Mais du progrès de quoi? De qui?
Il est rare que les intellectuels fassent de bon gré le lien entre les idéologies dites progressistes et le triomphe du marché tout-puissant. Forts de la pensée socialiste, les deux sont, dans la tête des progressistes, généralement perçus comme aux antipodes. Or, aujourd’hui, c’est exactement le phénomène inverse qui s’observe. Les lubies progressistes de déconstruction des identités, des nations, des genres créent un vacuum sociétal dans lequel s’installe un marché toujours plus envahissant et régulateur du lien entre les individus.
Le vrai visage du Canada
Rien de plus perméable à la consommation effrénée que l’individu atomisé. Et rien de plus doux pour le marché que de fournir de la marchandise mondialement uniforme à des individus ne se revendiquant plus de rien, vidés de toute substance.
Voilà donc le vrai visage de ce Canada si moralement supérieur que l’on célèbre à gauche et à droite dans le monde depuis la prise de pouvoir du Liberal Party en 2015. Sous prétexte d’être à l’avant-garde de la morale, on vide les canadiens du peu qui les liait entre eux. Gageons que les grands argentiers de la planète s’en pourlèchent chaque jour les babines.
Le Palais de Tokyo, joyau de l’Art déco en perdition
Le Palais de Tokyo, initialement appelé « Palais des musées d’art moderne », regroupe en un seul ensemble deux musées jumeaux. À l’est s’étend le musée d’Art moderne de la Ville de Paris. À l’ouest, un espace relevant de l’État est actuellement dédié à l’art contemporain. C’est cette aile qu’on dénomme dorénavant Palais de Tokyo. Le lien avec la capitale nippone est fortuit. Il tient à son emplacement sur l’ancien quai de Tokyo, rebaptisé en 1945 avenue de New York.
Tags, détritus et skateboards
Cet ensemble monumental a été érigé pour l’Exposition universelle de 1937, dans le style Art déco, afin de contribuer au prestige artistique de la France et au retour de commandes internationales. Un groupe de statues y a été implanté, de façon à ce que les maîtres français les plus fameux à l’époque soient représentés. Les œuvres ont été coordonnées pour former un harmonieux jardin de sculptures autour d’un bassin. Charles Despiau (1874-1946) n’a jamais pu finir son Apollon qui devait couronner le tout au milieu. C’est pourquoi a été installée en remplacement une quatrième épreuve de La France d’Antoine Bourdelle (1861-1929). Dans ses habits de Pallas-Athénée, cette figure héroïque est devenue après-guerre une effigie de la France libre. Elle est érigée au centre, au-dessus des espaces ayant servi au stockage des biens juifs spoliés. De part et d’autre, on peut également voir, enchâssés dans les murs, les magnifiques bas-reliefs d’Alfred Janniot (1889-1969) encore en place, par la force des choses. Cependant, la plupart des statues présentes à l’origine ont disparu. Les dix qui entouraient le miroir d’eau ont été dispersées dans une course à la simplification de l’architecture. Elles ont été remplacées par de petits vases qui, à leur tour, ont été éliminés. À présent, il ne subsiste que les socles autour d’un bassin vide et parfois garni de détritus. L’espace dallé de part et d’autre est devenu un sympathique rendez-vous de skateboard. Les quelques sculptures restantes sur les marges sont abondamment taguées. Elles sont même parfois si multicolores qu’on pourrait croire à des créations du pop art. Ce lieu, qui devrait être l’un des plus beaux endroits de Paris et un témoignage magnifique de l’Art déco français, fait presque figure de terrain vague, de friche urbaine.
Pour des raisons incompréhensibles et indéfendables, le Palais de Tokyo n’est même pas classé monument historique. La priorité, voire l’urgence, est de restaurer cet ensemble exceptionnel. Il faut le rétablir dans son état d’origine, le plus riche, le plus cohérent, celui qui était prévu pour être définitif, c’est-à-dire celui de 1937. Il serait indécent de consacrer des sommes considérables pour accueillir les Tulips de Jeff Koons avant d’avoir remis cette question à l’ordre du jour et réglé ce problème.
« White privilege », le nouveau mythe antiraciste
Dans un reportage sur le film Black Panther diffusé récemment sur la chaîne de télévision LCN, on entendait une jeune fille noire affirmer que « les Blancs pouvaient faire des choses que les Noirs ne pouvaient pas faire ».
Ayant intériorisé la nouvelle vulgate antiraciste, la jeune fille devenait, malgré elle, l’incarnation de ce grand travestissement de la réalité. Selon ce mythe, les Québécois d’origine africaine et haïtienne vivraient dans un régime d’apartheid invisible, dans un état de ségrégation systémique qu’il faudrait prioritairement déconstruire.
Une passe d’armes malvenue
Quelques jours auparavant, la députée libérale fédérale, Celina Caesar-Chavannes, invitait sur Twitter son collègue conservateur, Maxime Bernier, à « reconnaître les privilèges » dont il jouissait quotidiennement en tant qu’homme blanc. L’accrochage est survenu après que Bernier a affirmé que la manière dont était présentée le nouveau budget fédéral divisait les citoyens en fonction de leur identité ethnique et culturelle, ce qui nuisait à la cohésion sociale. Avec raison, Bernier parlait de la division de la population en une multitude de tribus opposées les unes aux autres.
Maxime Bernier a affirmé qu’il pensait que « lutter contre la discrimination avait pour but de traiter tout le monde de la même façon, et non de catégoriser les Canadiens selon leur origine ». Mais, selon le ministre de l’Immigration Ahmed Hussen, ne pas voir la couleur de la peau « signifie que le Parti conservateur soutient le statu quo en niant les expériences subies par les gens qui vivent avec le racisme au quotidien ». Un chroniqueur de la gauche caviar renchérissait, écrivant que « pour garantir les mêmes droits fondamentaux à tous, il ne faut pas traiter tout le monde également ». En gros, faire fi des races serait raciste. Pour ne pas être raciste, il faudrait rester attentif… aux races.
Privilège blanc, le concept qui fait des ravages
C’est la notion de « privilège blanc » qui se cache derrière ce nouvel engouement pour les questions raciales, nouveau concept à la mode que des politiciens « progressistes » ont adopté au Canada. Fabriqué dans les universités américaines, le concept de white privilege renvoie au statut symbolique et socio-économique particulier auxquels tous les Blancs auraient automatiquement droit. Si le concept peut effectivement aider à analyser la persistance d’une certaine discrimination envers les Noirs aux États-Unis, retiré de son contexte, il n’a plus aucune valeur. Les universitaires de la gauche régressive ont décidé d’appliquer cette grille d’analyse à toutes les sociétés occidentales, sans tenir compte de leurs histoires et valeurs particulières. Aujourd’hui, tous les pays occidentaux seraient fondés sur ce privilège racial. Questionner cette vision serait blasphématoire.
Il est curieux d’observer que la nouvelle génération d’antiracistes perçoit les Blancs comme ses anciens ennemis suprématistes. Ainsi, les Blancs seraient la « race des seigneurs », une bourgeoisie symbolique qui n’aurait plus vraiment conscience de sa domination. Au Canada comme au Brésil, en France comme en Afrique du Sud, les personnes blanches seraient avantagées dans toutes les sphères de leurs vies simplement parce qu’elles auraient la peau claire. C’est un peu comme si les antiracistes avaient intériorisé le discours colonialiste européen pour le retourner contre lui-même. Comme si les personnes « racisées » restaient prisonnières du complexe d’infériorité coloniale dont il fallait plutôt les libérer.
Le racisme inversé reste du racisme
Le concept de privilège blanc repose sur tous les stéréotypes que les antiracistes disent combattre. Le concept simplifie à outrance l’histoire des peuples occidentaux, les réduit à leur race et en fait une vaste communauté parfaitement homogène. S’il fallait qu’une seule personnalité d’origine européenne décrive les personnes noires comme le font tous les jours des antiracistes dans les médias, sa carrière volerait en éclat en quelques minutes. Il est bien vu, voire encouragé d’essentialiser les Occidentaux, mais inacceptable d’émettre la moindre réserve au sujet de pratiques culturelles et religieuses venues de l’étranger.
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Dans l’esprit des nouveaux antiracistes, il n’y aurait donc plus de Français, d’Irlandais, de Polonais, d’Américains et d’Argentins, mais seulement des Blancs, éternels représentants de la race impure. La culture des peuples et la personnalité des individus ne comptent plus. Au Québec, il n’y aurait même plus de Canadiens français métissés avec les Autochtones, mais encore une fois seulement des méchants Blancs.









