Olivier Maulin dévoile son journal intime de 1997 à 1999 et sa désillusion sur cette fin de siècle mortifère. Maulin est loin d’être un personnage anodin des lettres françaises. Contrairement aux romanciers des petits riens, marquis germanopratins à la gueule vérolée, pleurnichards progressistes des plateaux télé et autres fossoyeurs de la fiction, Maulin se tient debout. Sans peur et sans reproche. Il n’avance pas masqué comme nombre de ses confrères embrigadés. Sa voix porte, sa plume pique. Son style pétarade, son amertume exulte. Il est résolument unique dans le paysage éditorial.

Depuis 2006, cet alsacien né en 1969 a publié une dizaine de romans. Fait rare dans ce métier tellement ingrat, il a su trouver un public de fidèles lecteurs. Ses fans le suivent dans tous ses débordements et en redemandent toujours plus. La mondialisation qui rase sur son passage toutes les dissidences n’a pas réussi à le faire taire. On lit du Maulin pour se déniaiser, pour se marrer, pour goûter une langue bistrotière mais aussi pour entendre cette autre musique que la sérénade des affidés aux pouvoirs successifs. Une claque à toute cette clique d’écrivains bien-pensants et précepteurs moraux. Les romans de Maulin sont toniques comme ces alcools de betterave qui réveillent les âmes endormies. Ils sont souvent tendres, jamais donneurs de leçons et ses personnages ne sombrent pas dans les stéréotypes humanistes chers à nos médias censeurs. Il y a chez Maulin une rage sociale et poétique qu’il réussit à faire exploser dans des farces flamboyantes. On le qualifie parfois de rabelaisien car il sort du cadre, les coutures de la bienséance cèdent sous sa mitraille. Sa prose lorgne aussi du côté de René Fallet et de Marcel Aymé.

Ce garçon pudique n’avait jusqu’alors jamais exposé sa vie aux yeux du public. Il déroge à la règle dans Histoire des cocotiers  parue chez rue fromentin. Jean-Pierre Montal son éditeur l’a convaincu de publier ce journal qui court sur la fin des années 90 comme le témoignage poignant, grinçant et décapant d’un thésard en histoire du Brésil. Entre Lisbonne, Copacabana, Strasbourg et Paris, l’existence instable, précaire et sentimentale de ce « vieil » étudiant qui approche de la trentaine, se déroule dans une brutalité cotonneuse. Olivier pas encore diplômé et déjà désabusé par un système perverti de l’intérieur n’a pas renoncé à devenir un écrivain. Il végète dans une société qui glorifie l’argent et les fausses valeurs. Il se sent meurtri de devoir affronter, chaque jour, la veulerie et le conformisme intellectuel de sa génération. Des enfants de Mitterrand qui prêchent dans le vide, qui aboient avec la meute. Alors, Olivier sort l’artillerie pour dégommer leurs misérables compromissions. C’est jouissif quand il flingue : « J’achète Libération de temps en temps ici, que je considère comme un journal abject. Cette opinion fait-elle de moi un type d’extrême droite ? ». Rappelez-vous de ce moment gluant de notre histoire récente où tout a basculé, où s’exprimer librement sur le Kosovo, le Sida, la montée du FN, les manifestations de sans-papiers faisait de vous un fasciste.

Oliver accumule les galères de fric et d’informatique. Il doit faire face à une administration désorganisée qui anéantit tout esprit critique. Ce journal solde ces années-là. Inutiles et vaines. Dans la précision des annotations, leur mordant et leur drôlerie, tout le talent du futur écrivain est en gestation. Sa présence douloureuse et pourtant jamais larmoyante déborde à chaque paragraphe. Et puis, son acte le plus courageux, au-delà des opinions politiques, demeure son rapport au corps. Les plus belles pages de son journal sont chargées d’un érotisme non trafiqué, de cet attrait sourd et obsédant pour les femmes.

Histoire des cocotiers, Olivier Maulin, Editions Rue Fromentin, 2018.

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