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« L’Europe va s’africaniser, c’est inexorable »


L’essayiste, Stephen Smith, prévoit de grands bouleversements démographiques: en 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. Malgré le possible développement économique de l’Afrique, l’attrait du Vieux Continent va attirer des millions de migrants en quête d’une vie meilleure. Et les Européens devront bien s’y adapter.


Causeur. Vous écrivez : « Nous sommes tous partie prenante dans le grand repeuplement en cours, soit comme des gens qui s’installent ailleurs, soit comme des gens qui reçoivent des étrangers. » Assistons-nous au « déménagement du monde », pour reprendre l’expression de Jean-Luc Mélenchon ?

Stephen Smith. Le monde déménage depuis longtemps, et l’Europe l’a fait la première. La nouveauté est que la généralisation de ce mouvement met fin à l’opposition entre les migrants, d’un côté, et, de l’autre, les sédentaires ou, si vous voulez, les autochtones. Maintenant, nous sommes tous des migrants. Même sans bouger d’un pouce, tout simplement parce que le quartier ou la ville où nous vivons change si vite et si profondément que l’on peut avoir l’impression de s’être installé ailleurs. Sur le plan politique, cela veut dire que dresser les uns contre les autres n’a pas de sens. C’est de la démagogie.

Mais il y a une grande différence : le migrant choisit de partir, alors qu’on ne demande pas son avis à celui qui accueille et qui, très souvent, subit le processus. 

Je ne vois pas cela ainsi. Les privilégiés de ce monde voyagent, ils ne migrent pas. Ils vont quelque part puis rentrent chez eux. Voilà la globalisation heureuse. D’autres partent dans des circonstances dramatiques ou parce qu’ils cherchent de meilleures chances de vie, pour eux-mêmes et leurs enfants. Du point de vue de ceux qui les accueillent, la question est de savoir dans quelles conditions l’immigration se produit, acceptables ou inacceptables. Je suis très clair sur un principe : « On ne fait pas le compte sans l’hôte », c’est-à-dire que les nationaux – tous ceux qui sont liés à un État par un contrat de citoyenneté, quels que soient leurs aïeux ou leur couleur de peau – décident qui s’installent chez eux.

En 1983, il y avait environ 80 000 demandeurs d’asile en Europe de l’Ouest ; en 2016, 1,2 million.

Mais, à vous lire, les migrations massives sont un fait inéluctable : peu importe la raison – survivre ou mieux vivre – les Africains sont en train de bouger et nous sommes obligés de les accueillir.  

Oui, dans la mesure où – et c’est le deuxième principe sur lequel j’insiste – la frontière n’est pas une barrière baissée ou levée, mais un espace de négociation entre voisins qui ne peuvent pas se désintéresser des problèmes de l’autre. Non, dans la mesure où l’Europe n’est pas condamnée à accepter une migration dont l’acte inaugural est un abus de confiance. En 1983, il y avait environ 80 000 demandeurs d’asile en Europe de l’Ouest ; en 2016, 1,2 million. La situation du monde a-t-elle si dramatiquement empiré entre-temps ? L’Afrique est-elle plus malheureuse aujourd’hui, après une vague de démocratisation et un début de prospérité, que dans les années 1980 ? La réponse est évidemment : « non ».

Dans ces conditions, quel est le sens du droit d’asile, inventé pour protéger les victimes des persécutions politiques ?

Le droit d’asile a volé en éclats, à l’été 2015, quand l’Allemagne a ouvert ses frontières, et ainsi renoncé à un droit souverain, pour laisser entrer sans contrôle plus d’un million de migrants. La preuve : en 2016, les tribunaux allemands ont débouté 91 % des demandes d’asile, souvent au titre – contestable – de la règle de Dublin, qui exige que le migrant demande l’asile dans le pays où il est entré dans l’UE. Depuis, Angela Merkel ne cesse de payer la facture politique de sa décision et la situation des migrants est devenue absurde. Faute de pouvoir les expulser, on les parque dans un no man’s land juridique en leur délivrant des Fiktionsbescheinigungen, des « attestations de fiction », comme titres de séjour provisoire. Mais le droit d’asile n’est pas seul à avoir été vidé de son sens. Aujourd’hui, seulement 2 % des réfugiés dans le monde bénéficient d’une solution permanente, c’est-à-dire qu’ils peuvent retourner dans leur pays d’origine parce que la paix y est revenue ou sont installés définitivement dans un pays refuge ; 98 % sont « gérés » dans des camps où, certes, on les nourrit et soigne, mais où ils ne sont plus maîtres de leur vie. Au mieux, ils finissent par se perdre dans la nature, comme les demandeurs d’asile déboutés en Allemagne. Autant dire que les catégories dans lesquelles nous pensons la migration n’ont plus prise sur la réalité.

A lire aussi: Sociétés africaines: l’intérêt général introuvable

Si cette condition se généralise, on peut légitimement s’inquiéter du devenir de l’humanité. Sauf à considérer que le tourbillon permanent soit une forme désirable de la condition humaine…

Ce « tourbillon » est lié à des conditions précises, à la fois démographiques et économiques. L’Afrique va seulement répliquer ce que d’autres parties du monde ont vécu avant elle. À la fin de la transition démographique, c’est-à-dire du passage de familles nombreuses et d’une forte mortalité à des familles plus restreintes et une espérance de vie plus longue, des raz-de-marée migratoires se sont produits partout dans le monde. Par exemple, entre 1975 et 2010, le nombre des Mexicains a doublé – de 60 à 120 millions – et ils sont partis si nombreux aux États-Unis qu’avec leurs enfants ils représentent aujourd’hui 10 % de la population américaine. Avant eux, entre 1850 et la Première Guerre mondiale, 60 millions d’Européens – sur 300 millions au début du XXe siècle – ont émigré, dont 43 millions aux États-Unis. Sans vouloir affoler personne, je dis en substance que, comme chaque famille européenne avait naguère un oncle d’Amérique, chaque famille africaine aura dans deux générations un neveu ou une nièce d’Europe. L’Europe va s’africaniser, c’est inexorable.

L’Européen statistique sera vieillissant, les cinq Africains en face seront dans la fleur de l’âge. Nul besoin d’un dessin.

Si on a affaire à des phénomènes échappant à la volonté humaine, pourquoi ne pas cesser de faire semblant et dire clairement que les citoyens d’un État ne peuvent choisir collectivement qui ils accueillent ? 

Parce que le libre arbitre existe, mais ne s’exerce pas dans le vide, sans contraintes. Oui, les Européens ont leur mot à dire sur qui entre chez eux ; c’est pourquoi il est si important qu’ils se mettent d’accord sur des règles d’admission qui relèvent de la gestion de la cité – de la politique – et non du partage entre le Bien et le Mal. L’Europe ne prouve pas qu’elle a une « âme » parce qu’elle laisse des migrants entrer sur son territoire, pas plus qu’elle ne perd son âme en bloquant des migrants à ses frontières. Mais cette décision doit tenir compte des réalités. Il y a aujourd’hui 500 millions d’habitants dans l’UE, et 1,3 milliard d’Africains dont 40 % ont moins de… 15 ans ! L’Europe – 7 % de la population mondiale – représente la moitié des dépenses pour la sécurité sociale sur la planète, dont elle est l’espace le plus protégé. L’Afrique, en revanche, est seulement sur le point de sortir massivement du royaume de la nécessité. Sa classe moyenne émergente vient seulement d’acquérir les moyens pour quitter le continent à la recherche d’une vie meilleure. En 2050, dans moins de deux générations, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. L’Européen statistique sera vieillissant, les cinq Africains en face seront dans la fleur de l’âge. Nul besoin d’un dessin.

Reste que les Français ont le sentiment que cette question a été soustraite à la délibération démocratique depuis une vingtaine d’années. Ils rejettent massivement l’islam radical, mais le subissent…

Attention à ne pas confondre démocratie et populisme ! Aux États-Unis, Trump a été élu en partageant le fantasme d’une « invasion » qui n’aura pas lieu. Depuis 2010, il y a plus de Mexicains qui repartent qu’ils n’en arrivent. Trump a gagné parce que les « petits Blancs », comme on dirait en Afrique, se sont révoltés contre la perte de leur prime impériale. Il y a deux, trois générations, le simple fait d’être né en Amérique ou en Europe leur garantissait une prospérité assez confortable : une voiture, un petit pavillon de ville, le consumérisme… Mais c’est fini. Maintenant, les « petits Blancs » sont exposés à la concurrence des Chinois, des Indiens, des Turcs, des Brésiliens… Ils sont les perdants de la mondialisation et en veulent aux migrants, que des démagogues leur offrent en boucs émissaires. Comme l’a montré François Bourguignon dans La Mondialisation de l’inégalité (Seuil, 2012), si le fossé entre pays riches et pays pauvres tend à se rétrécir, c’est maintenant à l’intérieur de chaque société que les inégalités explosent. C’est aussi vrai pour l’Afrique : je pourrais vous emmener dans des quartiers à Johannesburg, Kinshasa, Lagos ou Abidjan qui sont si opulents qu’ils vous transformeraient instantanément en ennemis de l’aide publique au développement. Si l’élite nationale se soucie si peu de ses concitoyens, pourquoi le monde extérieur devrait-il subventionner son indifférence ?

En plus des clivages sociaux, vous revenez longuement sur les clivages générationnels. Ainsi, la coupure jeunes/vieux créerait des tensions au sein des sociétés africaines. Pourquoi ?

En Afrique, traditionnellement, le principe de séniorité confère un surcroît de pouvoir, de prestige et de richesse matérielle aux « anciens », notamment aux hommes, au détriment des jeunes et des femmes. Cette coupure est fondamentale. Il est difficile de comprendre l’Afrique contemporaine si l’on ne tient pas compte de la remise en question du privilège de l’âge. Ainsi, la révolution pentecôtiste a-t-elle changé la donne au sud du Sahara parce que les églises born again ont permis aux jeunes et aux femmes de « renaître » en s’émancipant des anciennes contraintes, grâce à un allié de poids : Dieu, à la tête des « frères et sœurs dans la foi » en lieu et place de la parentèle. Sous des dehors religieux, une révolution sociale s’accomplit.

En Europe, un discours économiste nous explique que nous manquons d’actifs pour payer les retraites et qu’il faut donc faire venir des jeunes de l’étranger. N’est-ce pas une vision très mécanique qui ignore la dimension anthropologique des sociétés ?

L’idée de pouvoir importer des « bras » et des « cerveaux » est inhumaine. Les gens qui viennent aspirent au bien-être comme tout le monde. Or, le patronat a vendu à la société une sorte de « taylorisme biologique » qui les coupe en morceaux. En fait, il s’agit de socialiser le coût de leur intégration tout en privatisant le profit de leur travail. La soi-disant contrainte démographique, qui obligerait le Vieux Continent à faire venir de jeunes Africains, est tout autant un marché de dupes. L’immigration est un choix. Ce n’est pas une obligation. Depuis le début du XXe siècle, les Européens ont gagné trente ans de longévité. Donc, même si l’on ne veut pas faire plus d’enfants, on peut aussi choisir de partir plus tard à la retraite, sans parler du fait que l’immigration n’est pas un « échange standard » d’habitants et que la robotisation réduit le nombre d’emplois.

J’aurais du mal à reprocher aux Africains de ne pas troquer le tribalisme pour le nationalisme en pleine mondialisation…

Emmanuel Todd attribue d’étonnantes vertus au vieillissement démographique et prévoit notamment la démocratisation de pays comme l’Iran. Cet ex-marxiste a remplacé l’économie par la démographie comme variable surdéterminante. Y a-t-il une fatalité démographique ?

La démographie et l’économie vont ensemble : la richesse nationale se divise par le nombre d’habitants, c’est tout le problème de l’Afrique dont la croissance démographique a noyé tous les progrès accomplis dans une masse humaine toujours plus grande. Maintenant il est vrai que la démographie a souvent servi à susciter des peurs malthusiennes ou à prédire des « invasions ». Ce n’est pas mon propos.

Mais vous récusez aussi l’idée d’une voie de développement rectiligne que tous les pays devraient emprunter.

Absolument ! Le développement n’est pas unilinéaire. Sans passer par la téléphonie filaire, l’Afrique a directement adopté le mobile. Sur le continent, j’observe une simultanéité de temps historiques qui, ailleurs, se sont succédé. Au Kenya, l’habitant d’une paillote se sert de son téléphone mobile pour des transactions bancaires plus facilement qu’un Européen. Cela ne fait pas du Kenya un pays aussi développé que les États-Unis ou la France. Mais le Kenya, comme toute l’Afrique, n’est pas « arriéré ». Il est ailleurs. L’Europe des huttes ne connaissait ni le portable ni la banque en ligne.

Vous ne pouvez nier que les pays africains et arabes ont un rapport problématique à l’État-nation. Soixante ans après la décolonisation, la greffe entre un peuple et des structures politiques porteuses de légitimité n’est que trop rare dans cette région du monde.

Moi aussi, j’ai un rapport problématique à l’État-nation. J’accepte les droits et les devoirs de ma citoyenneté, mais je suis mal à l’aise avec le « sentiment national » d’une sorte de grande tribu. J’aurais du mal à reprocher aux Africains de ne pas troquer le tribalisme pour le nationalisme en pleine mondialisation… Je comprends, bien entendu, que vous visez la capacité institutionnelle des États africains. Il me semble qu’elle s’est considérablement renforcée depuis les indépendances même si, souvent, elle laisse encore à désirer. Mais l’État français existait aussi longtemps avant que Louis XIII ne prononce la phrase : « Je dois plus à l’État qu’à ma famille. » Les logiques institutionnelles ont beaucoup de mal à s’imposer, et pas seulement en Afrique. Connaissez-vous beaucoup de journalistes en France qui ont trouvé leur emploi en répondant à une petite annonce ?

Chaque fois qu’on avance une explication aux difficultés de l’Afrique, vous répondez qu’il n’y a pas de problème…

Bien sûr qu’il y a des problèmes. Mais le problème n’est jamais que la moitié négative d’un défi. L’autre moitié est l’opportunité pour retourner la situation. C’est comme la migration à laquelle l’Europe devra faire face. Ce n’est ni un cadeau du ciel ni une catastrophe, mais un défi à relever.

Voyage en Postcolonie. Le Nouveau Monde franco-africain.

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Causeur: Peggy Sastre contre le féminisme policier


Peggy Sastre, les femmes, Mai 68, l’antisémitisme, le champagne… Découvrez le dernier numéro de Causeur !


En avril, ne te découvre pas d’un fil ! La jeune Peggy Sastre a appliqué le proverbe de saison puisqu’elle trône en couverture du nouveau Causeur en pull et frange. Que fait cette féministe darwinienne en « une » de votre magazine préféré ? La réponse est simple : « contre le féminisme policier », elle se livre sur six pages d’entretien-fleuve et réagit aux premiers suicides de « porcs » déclenchés par la croisade puritaine #Metoo.

>>> Lisez Causeur <<<

Comme le note Elisabeth Lévy avec la complicité de votre serviteur, « philosophe des sciences rompue à Darwin, Peggy Sastre détonne dans un paysage féministe qui voudrait discréditer toute référence biologisante. Dès sa thèse sur les origines de la morale, fascinée par l’interaction permanente de la nature et de la culture, elle découvre que les sciences naturelles et biologiques restent « l’angle mort » d’un féminisme en guerre contre les « stéréotypes » de genre. Pour autant, Sastre ne confond jamais prédisposition et programmation » et revendique même le droit à la reproduction artificielle !

Peggy Sastre, les femmes, les hommes et Eugénie Bastié

Simplement, l’un des principaux apports de cette journaliste scientifique à l’humour ravageur consiste à expliquer l’origine des différences sexuelles en les faisant remonter dans la longue histoire humaine. Avec une licence poétique, elle résume ainsi notre conditions de mortels : « Pour se reproduire dans un environnement ancestral, une femme a besoin d’en passer par la grossesse et par l’allaitement, alors qu’il suffit à un homme d’éjaculer sur un ovule. Dans la savane, sans mère, un enfant mourra à coup sûr. Sans père, il a des chances de s’en sortir. Cela détermine tout un éventail de comportements genrés, notamment les différences d’investissement sentimental. » Ceci expliquant cela, le dernier opus de Sastre s’intitule Comment l’amour empoisonne les femmes… Et cette trentenaire libérale d’être paradoxalement rejointe par la conservatrice Eugénie Bastié, pourtant idéologiquement aux antipodes, en raison de leur commune opposition au mouvement #Balance ton porc qui voudrait normer nos comportements et pendre les mâles par où vous savez…

Mai 68 à toutes les sauces

Autre plat de résistance, un épais dossier sur mai 68 vous attend. Cinquante ans après le déclenchement des « événements », il est temps de tirer au clair le véritable héritage du mai estudiantin et ouvrier que la France a érigé au rang de mythe. Il y en aura pour tous les goûts. Le cinéaste Pascal Thomas se souvient de son mai auprès des « contestataires des contestataires » tel le bel acteur droitier Maurice Ronet qui infligea une sévère correction à Louis Malle, lequel rêvait d’en découdre sur les barricades. Là où l’historien des idées François Ricard fustige la contre-révolution libérale-libertaire soixante-huitarde, le directeur des éditions Allia Gérard Berréby assume le beau mai situationniste, une révolte poétique et anti-autoritaire contre la marchandise plus que nécessaire pour une jeunesse qu’étouffait la France gaulliste. Pour l’aîné Paul Thibaud, qui avait connu la guerre puis l’Algérie, cette révolte des cadets révélait l’impasse du gaullisme et l’irruption d’une génération de baby-boomers qui allait massivement investir les médias et l’université. D’ailleurs, Barbara Lefebvre démonte le mythe négatif du 1968 père du pédagogisme en démontrant que mai n’a fait qu’accélérer un processus commencé après-guerre. Au fond, notre débat entre Jean-Pierre Le Goff et Alexandre Devecchio illustre bien le conflit de générations entre les héritiers critiques de 1968 et les trentenaires conservateurs très remontés contre le post-modernisme des cinquante dernières années.

L’antisémitisme a le développement durable

Au chapitre des actualités, Luc Rosenzweig rend hommage au travail de fourmi de Noémie Halioua, auteur de L’affaire Sarah Halimi, enquête établissant le caractère antisémite du meurtre de cette juive orthodoxe en plein Paris, hélas plus que jamais d’actualité. Germaniste émérite, notre camarade Luc analyse les tenants et aboutissants de la politique autrichienne, marquée par la nomination du jeune chancelier conservateur Sebastian Kurz, qui voudrait infléchir la politique migratoire européenne. Géopolitique d’abord, Benjamin Hautecouverture vous explique pourquoi Trump aborde en position de faiblesse les négociations nucléaires avec la Corée du Nord. Retour dans l’hexagone, où le politologue Stéphane Rozès compare le mouvement social actuel à la vague de l’hiver 95. Pour l’instant, les deux grognes ne sont pas de même ampleur car les Français ont chargé le président de Macron de réformer notre modèle social… pour mieux le préserver.

Champagne, Les Misérables sont de retour !

Rayon culture, Jérôme Leroy revisite Les Misérables réédités en Pléiade. Intoxiqué par les adaptations successives, on aurait tendance à oublier la qualité littéraire d’un grand roman d’influence balzacienne. Sur les traces du peintre vénitien Tintoret que le musée du Luxembourg met à l’honneur, Patrick Mandon vous éblouit de sa palette colorée. Enfin, le baroudeur Emmanuel Tresmontant a bravé les rudesses de l’Aube pour rencontrer la grande maison Drappier, détentrice du secret pétillant cistercien. Champagne !

>>> Lisez Causeur <<<

Comment l'amour empoisonne les femmes

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Pour Anne Hidalgo, le danger antisémite serait-il sur les plaques de rues de Paris?

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Anne Hidalgo envisage de débaptiser la rue « Alain » à Paris pour antisémitisme. Les plaques de rues de la capitale seraient peuplées d’antisémites et d’islamophobes notoires. Pourquoi combattre ceux d’aujourd’hui quand on peut dégrader ceux d’hier?


Madame la maire, chère Anne Hidalgo,

C’est l’un de vos plus fervents admirateurs qui vous écrit.

J’apprends que la mairie de Paris se donne le temps de la réflexion pour savoir s’il faut débaptiser la rue Alain, dans le 14e arrondissement. Le journaliste et philosophe, qui n’était pas un grand résistant si vous voyez ce que je veux dire[tooltips content= »Dans son Journal intime du 23 juillet 1940, il écrit : « J’espère que l’Allemagne vaincra car il ne faut pas que le général de Gaulle l’emporte chez nous. »« ]1[/tooltips], aurait gribouillé des lignes teintées d’antisémitisme dans son journal intime.

Ne réfléchissez pas trop longtemps et foncez madame la maire, comme vous savez si bien le faire. Enfin, « foncez » est un bien grand mot car il est désormais rare de dépasser les 12 km/h dans notre belle ville, grâce à votre politique volontariste et courageuse. N’écoutez pas tous ceux qui vous critiquent, essentiellement parce que vous êtes une femme, comme vous le martelez à juste titre. Certains membres de votre majorité réclament depuis des années qu’une rue de Paris porte enfin le nom de Robespierre. C’est l’occasion ou jamais. Une artère parisienne au nom de l’Incorruptible, du chantre de la Vertu pour remplacer la rue Alain, ça aurait de la gueule non ?

Mais il ne faut surtout pas s’arrêter en si bon chemin, si j’ose dire. Car Alain est hélas l’arbre qui cache la forêt. D’innombrables rues de Paris portent encore aujourd’hui le patronyme de personnalités qui se sont fourvoyées dans l’antisémitisme. Jean Jaurès, par exemple, écrit en 1898 : « La race juive (…) toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la fièvre du prophétisme, manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corruption et d’extorsion. »[tooltips content= »Discours au Tivoli. »]2[/tooltips] Je propose donc fort logiquement que l’avenue Jean Jaurès (19e) soit aussitôt rebaptisée avenue du Vivre-ensemble.

Changeons aussi le nom de la rue Pierre Leroux (7e), cet autre socialiste ayant notamment écrit que le juif est « odieux par son esprit de lucre et de spoliation ». Ou encore la rue Joseph Proudhon (12e), lequel évoque en son temps « cette race qui envenime tout, en se fourrant partout (…) Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer ».[tooltips content= »Carnets (1847). »]3[/tooltips] Même sort pour la rue George Sand (16e), la place Jacques Bainville (7e), la rue Charles Fourier (13e), la rue Gustave Le Bon (14e), l’avenue Pierre Loti (7e) ou encore le boulevard Auguste Blanqui (13e). Tous ont flirté avec l’antisémitisme, au même titre que Georges Bernanos, dont l’avenue dans le 5e arrondissement pourrait du coup être renommée avenue du Bouchon.

La rue des Goncourt (11e) est un trop bel hommage à ces deux grands amis d’Edouard Drumont, fondateur de la Ligue antisémitique de France, à qui l’antidreyfusard Alphonse Daudet prête de l’argent afin qu’il publie à son compte le pamphlet La France Juive. Je suggère par conséquent que la rue Daudet (14e) s’appelle désormais la rue de la double file. Pas de quartier non plus pour le dialoguiste Michel Audiard, qui écrit des textes antisémites dans des revues collabos. On pourrait rebaptiser la place qui porte son nom dans le 14e : place des Cons qui osent tout.

Que penser de cette statue qui trône sur le Sacré-Cœur, celle de Saint-Louis, le roi de France qui impose en 1269 le port de la rouelle, ce sinistre avant-goût de l’étoile jaune ? Ou encore du lugubre boulevard Voltaire (11e), futur Boulevard de l’heure de pointe ? En plus d’être antisémite[tooltips content= »« C’est à regret que je parle des Juifs : cette nation est à bien des égards la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. » (Dictionnaire philosophique) »]4[/tooltips], l’auteur de Candide devient à l’âge de 50 ans l’amant de sa nièce et affiche pleinement ses préjugés homophobes, assimilant la pédérastie à « un attentat infâme contre la nature », « une abomination dégoûtante » et une « turpitude ». Bel exemple pour notre jeunesse ! Pour couronner le tout, Voltaire est aussi férocement islamophobe et traite Mahomet d’« imposteur », de « fanatique » ou encore de « faux prophète ».

A ce sujet, j’ai le regret de vous informer que les rues de Paris sont pavées d’islamophobes en tout genre. C’est notamment le cas des rues de Tocqueville, Flaubert[tooltips content= »« Je demande, au nom de l’humanité, à ce qu’on broie la Pierre-Noire pour en jeter les cendres au vent, à ce qu’on détruise la Mecque et que l’on souille la tombe de Mahomet. Ce serait le moyen de démoraliser le fanatisme. » (Lettre à Madame Roger des Genettes) »]5[/tooltips] et Alfred de Vigny[tooltips content= »« L’islamisme est le culte le plus immobile et le plus obstiné. » (Journal d’un poète) »]6[/tooltips], toutes situées dans le 17e arrondissement. Pourquoi ne pas les rebaptiser rue Edwy Plénel, rue Caroline de Haas et rue Clémentine Autain, des personnalités progressistes peu suspectes d’islamophobie ? Pour les mêmes raisons, changement de nom impératif pour le lycée Condorcet (9e)[tooltips content= »« La religion de Mahomet semble condamner à un esclavage éternel, à une incurable stupidité, toute cette vaste portion de la Terre où elle a étendu son empire. » (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain) »]7[/tooltips], l’école primaire Bossuet (6e)[tooltips content= »« L’islam ! Cette religion monstrueuse a pour toute raison son ignorance, pour toute persuasion sa violence et sa tyrannie. » (Panégyrique de Saint-Pierre Nolasque) »]8[/tooltips], la rue Chateaubriand (8e)[tooltips content= »« Tous les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet. » (Mémoires d’outre-tombe) »]9[/tooltips], l’avenue Winston Churchill (8e)[tooltips content= »« L’influence de cette religion paralyse le développement social de ses fidèles. » (The River War) »]10[/tooltips], la rue Ernest Renan (15e)[tooltips content= »« L’islam est contraire à l’esprit scientifique, hostile au progrès ; il a fait des pays qu’il a conquis un champ fermé à la culture rationnelle de l’esprit. » (Conférence à la Sorbonne) »]11[/tooltips] ou encore la promenade Claude Levi-Strauss (13e)[tooltips content= »« Les brefs contacts que j’ai eus avec le monde arabe m’ont inspiré une indéracinable antipathie (…) Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’islam pour mesurer le péril qui menace… » (Tristes Tropiques) »]12[/tooltips].

Ce funeste catalogue est encore long, car Alain n’est pas le seul à s’être acoquiné avec l’occupant sous le régime de Vichy. Jean Cocteau et le sculpteur Paul Belmondo ont chacun leur rue dans la capitale. Non loin de la rue Pavée (4e), que l’on pourrait renommer rue Pavée de bonnes intentions, Tino Rossi dispose d’un jardin à son nom, quai Saint-Bernard (5e). Maurice Chevalier, qui chante pour les troupes de Vichy à Tunis et régulièrement pour Radio Paris (avec Fernandel) possède une place éponyme dans le 20e. Tout comme Edith Piaf, qui chante à l’ambassade d’Allemagne et part même faire entendre sa voix dans le Reich hitlérien en compagnie de Charles Trénet, lequel porte le nom d’un jardin du 13e. A la Libération, l’interprète de « Douce France » se voit d’ailleurs infliger dix mois d’interdiction professionnelle par les comités d’épuration.

Toujours dans le 13e arrondissement se trouve la rue Jean Giono, une des voix de Radio Paris, célèbre pour avoir déclaré : « Je préfère être un Allemand vivant qu’un Français mort. » A la Libération, l’auteur du Hussard sur le toit est inscrit sur la liste noire du Comité national des écrivains, issu de la Résistance. Je propose que cette rue soit illico rebaptisée rue des travaux permanents. La rue Louis Lumière (20e) pourrait devenir la rue du Point mort. L’un des précurseurs – avec son frère Auguste – du cinéma n’a jamais caché sa sympathie pour Mussolini et pour le Maréchal, ce qui lui vaut d’être décoré de la Francisque. D’ailleurs, puisqu’on évoque le sujet, la plus grande bibliothèque de la capitale porte le nom d’un autre décoré de la Francisque aux amitiés parfois douteuses. Trouvez-vous cela normal madame la maire ?

Un grand coup de balai est nécessaire, comme vous pouvez le constater. Mais à l’heure où la colonisation est « un crime contre l’humanité », dixit notre président de la République, comment expliquer que Jules Ferry soit sur le fronton de tant de nos écoles ? Surnommé « Tonkinois » par ses adversaires politiques, ce colonialiste déclare en juillet 1885, à l’Assemblée nationale : « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Je suggère que le boulevard Jules Ferry (11e) s’appelle désormais sobrement le boulevard des Rats et que l’avenue Victor Hugo (16e) – qui soutient la politique coloniale au nom des droits de l’homme – soit rebaptisée avenue de l’Asphyxie.

La place Che Guevara – je sais que vous l’aimez bien madame la maire – pourrait remplacer dans le 11e la place Léon Blum, lequel déclare en 1925 à la Chambre des députés : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture. » Il est également choquant, en 2018, que nos anciens gouverneurs ou administrateurs coloniaux (Armand Rousseau, Doumer, Dupleix, Faidherbe, Lyautey ou encore Gallieni, qui instaure le travail forcé des indigènes à Madagascar) soient autant mis à l’honneur à travers nos rues, avenues, stations de métro, édifices publics et statues. Il existe même une avenue (13e) et un stade (16e) au nom de Pierre de Coubertin, ce baron réactionnaire et misogyne (il est opposé à la participation des femmes aux JO) qui affirme : « Dès les premiers jours, j’étais un colonialiste fanatique. » Ou encore : « Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance. »

Pour les mêmes raisons, il semble urgent de renommer le lycée (14e) et la rue (11e) Paul Bert[tooltips content= »Soutien de la politique de colonisation, Paul Bert publie plusieurs manuels scolaires jugés rétrospectivement racialistes, dans lesquels on peut lire par exemple :  « Les Nègres ont la peau noire, les cheveux frisés comme de la laine, les mâchoires en avant, le nez épaté ; ils sont bien moins intelligents que les Chinois, et surtout que les Blancs… » (La deuxième année d’enseignement scientifique, 1887) »]13[/tooltips], ainsi que la Place Edouard Herriot (16e). Celui qui est à l’origine de l’expression « Français moyen » se prononce contre l’égalité des droits politiques pour les populations de l’Empire, en août 1946 : « Si nous donnions l’égalité des droits aux peuples coloniaux, nous serions la colonie de nos colonies ! » Pour des raisons évidentes, je préconise aussi que la rue de la Pompe (16e) soit déplacée dans le 15e, à la place de la rue Félix Faure, qui meurt dans des conditions scabreuses quelques années après avoir participé à l’expansion coloniale, notamment à Madagascar.

Dans la foulée du Cran, qui appelle à déboulonner les statues de Colbert, lequel élabore en son temps la première mouture du Code noir, il me semble judicieux d’en faire de même pour le monument du 12e qui célèbre, en face de l’ex-musée des colonies (heureusement débaptisé depuis) Jean-Baptiste Marchand, ce lieutenant qui participe à la conquête coloniale du Soudan français (Mali) et commande la mission Congo-Nil. Idem pour la statue de Napoléon Bonaparte qui s’affiche fièrement aux Invalides. Dans une ville qui s’honore de servir les valeurs humanistes de paix, de fraternité et de vivre ensemble, vous m’accorderez que célébrer ainsi un tyran qui met l’Europe à feu et à sang et rétablit l’esclavage fait un peu désordre.

Au XXIe siècle, pourquoi cette capitale mondiale du progressisme que vous incarnez si bien, madame la maire, est-elle toujours parsemée de noms d’artères célébrant des maréchaux ou généraux d’Empire, tous complices de cette boucherie morbide ? Certains de vos amis politiques ont bien compris que commémorer, c’est aussi quelque part un peu célébrer, comme la récente polémique sur Charles Maurras l’a souligné. Du coup, que penser de toutes ces rues ou stations de métro qui portent le nom de batailles sanglantes. C’est en assistant à l’horrible carnage de Solferino (7e) qu’Henri Dunant a l’idée de créer la Croix Rouge. Je vous laisse toutefois le soin de débaptiser ou non le centre de gérontologie du 16e qui porte le nom de ce Suisse illustre, Dunant ayant été condamné pour faillite frauduleuse en 1867…

L’exigence d’exemplarité qui est la vôtre doit aussi vous interroger sur la pertinence de la place Paul Verlaine (13e), un soudard névropathe qui tire à bout portant sur Rimbaud et tente plusieurs fois d’étrangler sa mère. Le boulevard Beaumarchais célèbre un marchand d’arme, la rue François Villon un voleur et le meurtrier d’un prêtre[tooltips content= »Le poète est arrêté pour divers larcins (il dérobe notamment 500 écus d’or dans la sacristie du collège de Navarre) et tue un prêtre lors d’une rixe en lui jetant une pierre au visage. »]14[/tooltips], et Gustave Courbet fait abattre la colonne Vendôme durant la Commune. Par souci de simplification administrative je propose que cette rue du 16e soit rebaptisée rue Julien Courbet.

Une rue Jean Bart (6e) et une rue Surcouf (7e) célèbrent des corsaires. Pourquoi pas une rue du capitaine Crochet et une impasse Barberousse pendant qu’on y est ? La rue Jean-Jacques Rousseau (1er) porte le nom d’un homme qui abandonne tous ses enfants à la naissance, la rue Jean Mermoz (8e) rend hommage à l’un des dirigeants des Croix de Feu (du colonel de la Rocque) qui sera même célébré par le régime de Vichy. Sigmund Freud, ce psy cocaïnomane qui signe une dédicace personnelle à Mussolini porte le nom d’une rue du 19e, que je vous propose de renommer rue Gérard Miller. Enfin, quelque part entre la rue Brisemiche, la rue de la Grande Truanderie et la rue des Deux Boules se trouve la rue de Turenne (3e-4e), responsable notamment du Ravage du Palatinat en 1674. La rue du Camion de livraison me semble plus appropriée.

Ne prêtez pas attention, madame la maire, à tous ces pisse-froid qui vous désapprouvent (parce que vous êtes une femme), qui prétendent que vous allez encore trop loin, que vous ouvrez la boîte de Pandore, que la vertu est moins le contraire d’un vice qu’un juste milieu entre deux vices opposés. Vous avez maintes fois démontré que vous n’étiez pas du genre à transiger et vous avez de nouveau l’occasion de marquer de votre empreinte l’histoire de notre belle ville. Je compte sur vous, les Parisiens aussi.

Comment on a (très discrètement) installé le drapeau français dans l’hémicycle du Sénat


A l’heure où l’on célèbre l’honneur national autour de la figure de l’héroïque gendarme, Arnaud Beltrame, il est bon de se rappeler que ça n’a pas toujours été le cas. Encore très récemment, en 2015, le Sénat français se montrait lui-même assez frileux à l’idée d’exposer les couleurs de la République…


Assassiner des Français au hasard, dans leur vie quotidienne, ou pas au hasard quand ils sont juifs ou militaires, c’est s’en prendre à tous les Français en semant au plus près de chez eux la terreur.

Assassiner l’un des hommes de la gendarmerie nationale, c’est s’en prendre au fondement même de la nation en portant atteinte à ceux qui se sont engagés à la défendre pour garantir la pérennité de l’état de droit et de la démocratie.

Assassiner l’un des membres de la communauté juive, c’est s’en prendre au rêve de liberté, de paix et de justice qui conduit cette communauté à prier chaque semaine pour la République française lors de l’office du chabbat.

La guerre que l’Etat islamique, aidé par les réseaux salafistes, fomente sur notre sol, cette guerre qui vient de voir tomber en héros un colonel de gendarmerie donne un aspect particulièrement révoltant à l’incurable inconséquence  de nombre de nos responsables politiques.

De la culpabilité d’être Français

Si ceux-ci continuent de négliger l’importance et le rôle de la Nation, et d’en mettre l’emblème sous le boisseau, si, aveuglés par le multiculturalisme comme d’autres le furent hier par l’internationalisme, ils espèrent pouvoir maintenir une cohésion nationale en dehors du fait national, ils seront incapables d’imaginer une quelconque solution pour sortir le pays de la grave situation dans laquelle il s’enfonce.

L’éloge funèbre prononcé par le président de la République dans la cour des Invalides fut parfait. Mais qu’en penser, lorsqu’on se souvient de ses déclarations de campagne, à Lyon, sur l’inexistence de la culture française ? Qu’en penser, lorsqu’on se rappelle les propos qui furent les siens en Algérie sur la culpabilité française ? Ce n’est pas seulement au lendemain de la mort d’un héros que les Français, et notamment les plus jeunes, ont besoin qu’on leur parle de la nation, des hommes et des femmes admirables de son histoire, de la République, de la grandeur de ses principes. C’est tous les jours.

En juin 2016, Lilian Thuram, le champion du monde de football 1998, déclarait : « On exige des joueurs d’origine étrangère de montrer qu’ils aiment la France, qu’ils chantent La Marseillaise – comme si on avait un doute les concernant – alors même que la société nous a tous éduqués à avoir peur du drapeau, sauf à être taxés de FN ! » Si Lilian Thuram était passé derrière le rideau, il verrait que c’est dans l’ombre que nos politiques défont la nation.

En 2008, le Sénat refuse d’installer le drapeau français dans son hémicycle

Il y a tout juste dix ans, le 21 mars 2008, un sénateur avait écrit au président du Sénat, Christian Poncelet, pour lui proposer d’installer le drapeau de la République dans l’hémicycle comme cela avait été fait à l’Assemblée nationale.

Première réponse de ce président : « C’est une idée en effet qui a déjà été évoquée et qui a été réalisée dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Nous aurons également à l’aborder dans le cadre de l’organisation de l’accompagnement parlementaire de la présidence française de l’Union européenne. Il paraît peu concevable que le drapeau tricolore ne figure pas à côté du drapeau européen si la décision venait à être prise de dresser celui-ci au sein du Palais du Luxembourg. Pour l’instant, en tout cas, le Bureau consulté, n’a pas donné un avis favorable au pavoisement permanent dans l’hémicycle. »

Seconde réponse du même, une semaine plus tard : « Au terme d’un échange de vues approfondi et ouvert, le Bureau a décidé de ne pas donner suite à [votre] proposition. Il est en effet apparu que compte tenu notamment de la demande formulée par certains de ses membres de subordonner l’introduction éventuelle du drapeau tricolore dans l’hémicycle à son pavoisement concomitant aux couleurs européennes, les conditions d’une quasi-unanimité requises par une initiative aussi symbolique n’étaient pas réunies. C’est en espérant que vous comprendrez cette décision, qui s’inscrit dans le contexte de la prochaine ouverture de la Présidence française de l’Union européenne, que je vous prie de croire, cher Collègue… »

Fierté affichée en catimini

Qui oserait dire à la famille du colonel Beltrame et à celles de toutes les victimes des attentats qu’on espère qu’ils comprendront qu’on mette sous le boisseau l’emblème de la nation et de la République à cause de la prochaine ouverture de la présidence française de l’Union européenne ?

Au lendemain de l’élection de Gérard Larcher à la présidence du Sénat en 2014, le même sénateur revint à la charge avec sa proposition.

On aurait pu s’attendre à moins de frilosité du nouveau président qui avait choisi pour le renouvellement de sa candidature le slogan suivant : « Le Sénat peut relever la République ». On note au passage qu’aucun journaliste n’est venu lui demander, en fin de mandat, en septembre dernier, s’il avait le sentiment d’avoir rempli la mission qu’il s’était fixée trois ans plus tôt. D’autant plus que, durant ces trois années, la France a connu une série de terribles attentats commis par des Français contre d’autres Français.

Le drapeau tricolore fut finalement installé le 7 avril 2015, mais dans des circonstances chargées de neutraliser toute signification, toute fierté, toute affirmation le concernant. Les agents du palais installèrent au pied de la tribune, devant le banc des ministres, un grand fauteuil majestueux. Ce jour-là, le président Tunisien, Béji Caïd Essebsi, devait prononcer un discours devant la représentation sénatoriale – c’était trois semaines après le sanglant attentat au musée du Bardo à Tunis. On disposa donc, face au fauteuil où il allait prendre place, un faisceau de trois grands drapeaux sur pied : français, européen et tunisien au centre. Sur le plateau, l’équivalent du perchoir à l’Assemblée nationale, de chaque côté de la porte centrale par laquelle entre le président du Sénat, on accrocha une paire de drapeaux français et européens plus petits. Echanges de discours, applaudissements, ovation des sénateurs au grand complet. Quand la cérémonie fut terminée, les huissiers emportèrent alors le grand fauteuil ainsi que le faisceau des trois grands drapeaux. Quant aux drapeaux plus petits qui complétaient la décoration, on n’y toucha pas. Puis la séance, après une courte suspension, reprit avec son ordre du jour habituel. On ne s’était finalement aperçu de rien. Durant la cérémonie, la présence des petits drapeaux français (et européens) était indemne de toute intention autre que protocolaire et décorative. Une fois la cérémonie achevée, ils en étaient à peine les vestiges, donnant l’impression d’avoir toujours été là. Le tour de passe-passe était réussi.

Suivez Beltrame

Cette inconséquente ambiguïté du Sénat à l’égard des couleurs de la République est préoccupante. Comment, en effet, la question compliquée de la place de l’islam dans notre pays pourrait-elle être correctement posée et traitée sur fond d’autant d’incertitude et d’hésitation dans les convictions ?

Qu’est-ce qu’une éducation nationale quand des élus ne sont pas au clair avec l’idée nationale. Qu’est-ce qu’une école de la République quand des élus ne sont pas au clair avec l’idée républicaine ?

« Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons », aurait dit Victor Hugo. Devant l’urgente nécessité dans laquelle se trouve notre pays d’ouvrir de nouvelles prisons pour se protéger des musulmans radicalisés, on se demande s’il ne faudrait pas, pour nombre d’élus, qu’ils retournent sur les bancs de l’école pour se réapproprier, jusqu’à en faire la substance de leur engagement, les idées de nation, de République et d’intérêt général. Peut-être l’impressionnant courage du colonel Beltrame est-il le corollaire de sa réussite scolaire dans de véritables écoles. Inimaginable qu’il n’ait pas, durant ses études, rencontré et fait sienne cette distinction fondamentale de Romain Gary : « Le patriotisme, c’est d’abord l’amour des siens, le nationalisme, c’est d’abord la haine des autres. »

Hongrie: aux frontières du nationalisme

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L’élection du 8 avril promet d’être un plébiscite pour Viktor Orbán. Réélu sans discontinuer depuis 2010, le Premier ministre sortant édifie une « démocratie illibérale » que ses opposants accusent d’autoritarisme et de corruption. Mais la majorité des Hongrois, opposés à l’islamisation de l’Europe, approuvent sa politique migratoire restrictive. Reportage.


 

Budapest, début février. Arrivé en bus via la Slovénie enneigée, je découvre la Hongrie de Viktor Orbán. Grand favori des élections législatives du 8 avril, le Premier ministre, 53 ans, entamera sans doute un troisième mandat consécutif au terme d’un scrutin qu’il a habilement transformé en référendum sur l’immigration. Sur la route des migrants, entre les Balkans et l’Europe occidentale, la Hongrie se sent en effet menacée dans sa chair depuis que des centaines de milliers d’émigrés y ont transité en 2014-2015. Cette contrée sous-peuplée de 9,8 millions d’habitants n’a pas digéré son rétrécissement historique (cf. encadré 1) et « souffre d’un déficit démographique chronique » (1,5 enfant par femme) que sa politique nataliste ne suffit pas à enrayer.

Après ses plébiscites de 2010 et 2014, Orbán joue la pérennité de son régime. Sous le nom de « démocratie illibérale », le chef du gouvernement a forgé une synthèse de nationalisme et de conservatisme honnie des associations de défense des droits de l’homme, qu’il dénonce comme des agents de l’étranger. Ni slave ni germanique, le pays de saint Étienne voit ses valeurs conservatrices cohabiter avec un nombre record de sex-shops et l’attachement à l’identité chrétienne s’accommoder d’églises souvent vides.

Le commun des Français confond la Hongrie avec son dirigeant au verbe haut. Il faut dire qu’Orbán refuse bruyamment les quotas d’immigration imposés par l’Union européenne et a même fait construire un mur à la frontière serbe en 2015. Fils d’apparatchik, Orbán fait figure d’hybride entre « la mentalité obsidionale communiste qui disqualifie l’adversaire et le traite en ennemi » d’une part, et « les dirigeants de la Roumanie, de la Pologne et de la Hongrie de l’entre-deux-guerres » d’autre part, avance Paul Gradvohl, historien à l’université de Nancy. Ses hommages appuyés à l’amiral Horthy, amiral de François-Joseph devenu pendant vingt-cinq ans le chef d’un régime réactionnaire, envoient des signaux à l’électorat nationaliste.

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Vktor Orban s’offre un bain de foule au sud-est de la Hongrie, Hódmezővásárhely, mai 2017. Photo: Károly Árvai/kormany.hu

Comme Nicolas Sarkozy y était parvenu contre Jean-Marie Le Pen en 2007, Orbán et son parti le Fidesz ont plumé la volaille nationaliste incarnée par ses opposants du Jobbik. Dépassés sur leur droite, les militants de la deuxième formation hongroise ont négocié un virage à 180 degrés sous l’impulsion de leur président Gábor Vona. Dans un salon de thé aux abords du Danube, la responsable de la communication du parti, Ágnes Pánczél, 23 ans, me le confirme dans un français quasi parfait : « Nous demandons l’installation d’une police des frontières professionnelle mais, pour le reste, le Fidesz a déjà appliqué nos propositions ! » Crédité de 15 à 20 % des intentions de vote suivant les sondages, très populaire chez les jeunes déshérités, le Jobbik fait la course en tête de l’opposition. Corruption, népotisme et captation de tous les pouvoirs au sommet de l’État inspirent désormais sa critique du système Orbán. Un comble pour des nostalgiques de l’Empire austro-hongrois, désormais convertis à l’État de droit, mais hier encore opposés au principe même de la démocratie. « Notre expérience douloureuse de l’opposition nous a fait apprécier la démocratie libérale », triangule miss Pánczél. D’après cette brune très apprêtée, l’empire des Habsbourg avait du bon parce que « tous les bords politiques dialoguaient » – exception faite de la révolte hongroise de 1849 que Vienne mata impitoyablement… Certains de ses camarades « antisionistes » ont tant et si bien muté qu’ils sont désormais invités au café yiddish Spinoza alors qu’ils invectivaient autrefois les juifs de Budapest en menaçant d’appeler à la rescousse leurs amis Gardiens de la révolution iraniens. Entre deux flashs infos assimilant les migrants musulmans à des terroristes, des spots radiotélévisés officiellement diffusés au nom « du bonheur de la société » rappellent que le Jobbik avait organisé une « journée de l’amitié arabo-hongroise », le 11 septembre (!) 2010.

Ágnes Pánczél, DR.

Quoique favorable à l’érection de murs à toutes les frontières si nécessaire, la « conservatrice moderne » Ágnes fustige « la campagne hystérique qu’Orbán mène sur l’immigration ». Sur cette question assez consensuelle en Hongrie, puisqu’aucune force politique ne propose d’abattre le mur à la frontière serbe, la militante justifie les errements de son parti. Il y a deux ans, le Jobbik s’est retrouvé Gros-Jean comme devant lorsqu’il s’est agi de voter la réforme constitutionnelle faisant de l’immigration le domaine de compétence exclusif de l’État hongrois. L’animal politique Orbán a acculé le Jobbik à un choix cornélien : soit lui donner quitus, soit prendre le parti de l’étranger. « On s’est abstenu parce qu’Orbán a laissé des milliardaires arabes soupçonnés de financer le terrorisme acheter des résidences et faire affaire en Hongrie. Ce sont des migrants riches, aussi dangereux que les autres pour notre sécurité ! »

Signe qu’aucun cordon sanitaire n’inhibe les Hongrois, la moitié des électeurs anti-Orbán approuverait une coalition avec le Jobbik. « Il est trop tôt pour le dire », élude Ágnes, mais « l’alliance avec les vieux partis de gauche est impossible car ils font partie intégrante de ce système corrompu et doivent répondre de leur bilan désastreux de 2006. »

2006, l’autre insurrection de Budapest

Un vieux Hongrois arrête devant un cordon de policiers le char soviétique T-34 qu’il a volé dans les rues de Budapest. L’image spectaculaire a frappé les consciences le 23 octobre 2006, date anniversaire de l’insurrection de 1956. Quelques semaines plus tôt était révélé le contenu d’une réunion à huis clos du Parti socialiste. Dans cet enregistrement, le Premier ministre Ferenc Gyurcsány avouait mentir comme un arracheur de dents et déclarait que sa frénésie de cadeaux clientélistes avait conduit le pays au bord de la banqueroute. Révoltés par ce double langage, des milliers d’émeutiers assiègent le Parlement et le bâtiment de la télévision d’État jusqu’à laisser craindre un putsch contre le gouvernement fraîchement reconduit. Mais l’opposition était profondément divisée quant à la stratégie à suivre. D’un côté, les nationalistes révolutionnaires du Jobbik appelaient au coup de force sur le modèle de la révolution orange ukrainienne. De l’autre, le Fidesz mené par Orbán poursuivait une option légaliste, déposant une motion de censure pour contraindre les députés libéraux à se solidariser avec leur allié socialiste. Cahin-caha, l’attelage social-libéral se maintiendra au pouvoir jusqu’au raz-de-marée Orbán de 2010, tandis que le Jobbik grimpera de 2 à 15 % des suffrages.

La jeune femme préfère opter pour la formation centriste LMP. Cet agrégat d’ex-verts et de libéraux, de droite comme de gauche, partage entend réformer le système politico-financier, mais pâtit de sa réputation élitiste. En parti urbain, trop urbain, LMP séduit en effet les étudiants et bourgeois des grandes villes. Crédité de 8 % des voix, il bénéficie du soutien logistique et financier d’un oligarque tombé en disgrâce. Ancienne éminence grise d’Orbán, le magnat Lajos Simiscka loue ses panneaux d’affichage à l’opposition libérale et nationaliste pour contrebalancer la propagande gouvernementale. Au bord des routes, de grandes affiches d’État accusent par exemple les chefs de l’opposition – Jobbik compris – de vouloir abattre le mur antimigrants.

« Le gouvernement vit dans une tour de Babel médiatique », renchérit Gábor Vágó, candidat LMP aux législatives. À 34 ans, l’ex-journaliste d’investigation s’est vu officiellement désigné « menace pour la sécurité nationale ». L’homme à la barbiche d’archiduc se croit surveillé en raison de sa croisade anticorruption. Dans l’équivalent magyar de Mediapart, le magazine des ONG Atlatszo, « financé à 20 % par George Soros, mais à 80 % par ses lecteurs », le fin limier a enquêté sans relâche sur tous les sujets qui fâchent le sommet du pouvoir : détournement des subventions européennes par le gendre d’Orbán, fraudes fiscales avec la complicité du gouvernement, vente de terres de l’État à des proches du régime, emprunt russe léonin, etc. Cependant, si les oligarques proches d’Orban ulcèrent une partie des Hongrois, beaucoup y voient un moindre mal préférable au règne des multinationales, qui avaient fait main basse sur la Hongrie des années 1990. Vágó n’entend pas cet argument et s’interroge plutôt sur l’attitude à suivre envers le Jobbik. Au terme de notre entretien, je me demande bien quelle menace fantôme ce gentleman peut bien faire peser sur la sécurité nationale…

C’est dans son bureau spartiate que le porte-parole du gouvernement Zoltán Kovács me répond. « Sa personne n’est pas en cause, plutôt certaines de ses intentions et activités » financées par l’Open society de George Soros, la bête noire du régime.

"Ensemble, ils démonteraient la barrière frontalière.", affiche progouvernementale dirigée contre les chefs de l'opposition et Soros. DR.
« Ensemble, ils démonteraient la barrière frontalière. », affiche progouvernementale dirigée contre les chefs de l’opposition et Soros. DR.

Or, si l’historien de formation Kovács s’exprime dans un anglais d’Oxford, c’est grâce aux bourses d’études que Soros offrait aux jeunes pousses du Fidesz à la fin des années 1980. Cimentée par l’anticommunisme, l’union sacrée Orbán-Soros a été pulvérisée par le vent de l’histoire.
Leur pas de deux a duré jusqu’en 2010, suivant les oscillations idéologiques d’Orbán, longtemps tiraillé entre deux droites aujourd’hui irréconciliables. Son aile libérale, encore représentée par le contingent d’eurodéputés Fidesz à Bruxelles, a eu la part belle durant son premier mandat (1998-2002), qui vit Budapest adhérer à l’Otan et préparer son entrée dans l’UE. Mais Orbán a signé son grand retour aux affaires en 2010 en tant que polgári. Ce mot-valise intraduisible renvoie au patriotisme des classes moyennes hongroises constituées de petits propriétaires ayant souvent un pied en province.

Seraient-ce les piliers de la fameuse « démocratie illibérale » chère au calviniste Orbán ? Un raccourci de journaliste occidental, réplique le porte-parole du cabinet. Zoltán Kovács récuse toute comparaison avec Poutine, mais se réclame d’une « démocratie conservatrice et chrétienne » basée sur la souveraineté du peuple. « Or, poursuit-il, certaines ONG voudraient nous imposer des feuilles de route internationales », à commencer par le document officiel que l’ONU a sobrement intitulé « Rapport sur les migrations de remplacement ». Implicitement, cette étude économique postule les individus interchangeables et les cultures miscibles. Dans un strict raisonnement économique, les grandes migrations y apparaissent non seulement incontournables, mais surtout profitables à l’Occident vieillissant. « Une philosophie qu’on retrouve dans la plupart des institutions européennes, soupire Kovács. Mais avec la barrière, nous avons prouvé que l’immigration illégale pouvait être stoppée à la frontière de Schengen. Et nous n’avons pas besoin de migrants pour renouveler notre population. » Du reste, le gouvernement octroie des millions d’euros d’aides aux églises chrétiennes d’Afrique et du Moyen-Orient pour encourager le maintien des minorités au pays. Cela dit, l’an dernier, Orbán a formellement rejeté le quota de 1 294 migrants que réclamait Bruxelles pour finalement accorder l’asile à… 1 291 réfugiés. J’ai ainsi croisé plus d’un employé syrien dans les boutiques de téléphonie mobile budapestoises. Zoltán Kovács coupe court : « Ce sont des cas individuels. Ne confondez pas les chiffres et les principes. C’est une question de souveraineté. Il est inconcevable que des quotas nous soient imposés de l’extérieur. »

Histoire de comprendre le problème à la source, je mets le cap sur la frontière serbe. Direction Szeged, 170 000 habitants. À 170 kilomètres au sud-est de la capitale, c’est la dernière grande ville détenue par un Parti socialiste aux abois. L’autre Hongrie se donne au bout de deux heures et demie de train. Loin de l’îlot de prospérité budapestois, qui produit un tiers du PIB hongrois, la province magyare fait partie des régions les plus pauvres de l’Union européenne. Les industries automobiles, en grande partie tournées vers l’Allemagne, se concentrent au centre et à l’ouest de la Hongrie. Trente ans après le démantèlement des chaînes d’industrie lourde mises en place par Moscou, l’Est hongrois peine à trouver un second souffle. Le salaire minimal n’atteint pas les 260 euros. À quelques kilomètres des splendides bâtiments écrus de Szeged, à la lisière de la Serbie, les petites fermes d’Ásotthalom, 4 000 âmes, maintiennent une agriculture vivrière. Son maire László Toroczkai, 40 ans, incarne le canal historique du Jobbik, dont il assure la vice-présidence. Se présentant comme « son dirigeant le plus à l’extrême droite », l’élu condamne à l’avance toute alliance de son parti avec le centre et la gauche, mais déplore le niveau du débat public. « Je n’ai jamais vu de campagne aussi sale et mensongère », Orbán taxant le chef du Jobbik d’homosexuel, d’autres accusant Orbán de frapper sa femme, etc.

« Ma ferme étant à quelques mètres de la Serbie, en 2012, j’ai été le premier Hongrois confronté aux envahisseurs », raconte Toroczkai sans une once d’autocensure. L’irruption subite de migrants africains le convainc alors de briguer la succession du maire Fidesz de l’époque, impuissant face au phénomène migratoire qui allait s’amplifiant. Élu à la tête d’Ásotthalom en décembre 2013, il a des mois durant fait pression sur Budapest pour stopper l’hémorragie. Africains, Kosovars, Pakistanais, Afghans et Syriens présumés (« dont beaucoup parlaient des dialectes maghrébins ou égyptien selon les interprètes de la police ») déchiraient leurs papiers d’identité, pénétraient dans les maisons vides, laissaient derrière eux des tonnes de déchets et affolaient la population. « Le gouvernement Orbán ne faisait rien », dit-il, malgré ses appels répétés à édifier un mur de séparation avec la Serbie pour protéger la frontière orientale de Schengen. On lui répétait que Bruxelles n’accepterait jamais. Jusqu’en juin 2015.

L’annonce de la construction du mur fut « le plus beau jour de [sa] vie ». Sur les 500 000 « envahisseurs musulmans » ayant traversé sa commune, le tristement célèbre terroriste du Bataclan Salah Abdeslam reste dans toutes les mémoires. À l’époque de son passage, le nombre de migrants empêchait tout réel contrôle d’identité. Mais en ethnodifférentialisme revendiqué, László Toroczkai ne recourt pas aux amalgames. « La culture hongroise est incompatible avec l’islam. Je respecte cette culture mais je ne souhaite pas l’importer en Europe. Si je vais en France, c’est pour goûter des escargots, pas des kebabs ! », assène-t-il en guise de réquisitoire contre la colo(g)nisation de l’Europe.

Le maire d’Ásotthalom me flanque d’un garde champêtre armé et motorisé aux faux airs d’Attila. À ses côtés, j’observe de près la barrière frontalière. Haut de quatre mètres, un double grillage de barbelés électrifiés sépare la Hongrie de la Serbie. Entre les deux rangées de fils surveillés par des caméras, une route large de quelques mètres permet à l’armée et à la police hongroise de patrouiller. Depuis l’érection du mur, seule une poignée de migrants se risque à traverser la frontière au moyen d’échelles. Les clandestins pris sur le fait sont immédiatement expulsés par les forces de sécurité magyares vers la Serbie. Quant aux demandeurs d’asile, ils attendent l’examen de leur dossier dans un centre dont les autorités hongroises interdisent l’accès aux journalistes.

Carte de la Hongrie. Fond de carte provenant de la CIA
Carte de la Hongrie. Fond de carte provenant de la CIA

À mon tour de franchir la frontière, dans le sens inverse des migrants. Côté serbe, s’étend la Voïvodine, vaste région majoritairement peuplée… de Hongrois ! Le premier village qui jouxte la grande ville de Subotica se nomme Bački Vinogradi. Son maire magyar Robert s’entend comme larron en foire avec son homologue László qu’il retrouve régulièrement au cours de festivités transfrontalières. Autour d’un verre de pálinka, Robert adresse un satisfecit à son pays d’origine. « Le bilan du mur est extrêmement positif. Il a réduit de 99 % le nombre de passages dans la commune » en provenance du centre de Subotica et d’autres coins de la Serbie. Je ne croise d’ailleurs aucun étranger autour de la frontière. L’annus horribilis 2015 a laissé de sombres souvenirs chez ses administrés. Du cimetière squatté jour et nuit par des migrants en quête d’eau et d’électricité aux champs de pommiers ruinés par les campings sauvages, les migrants suscitent un sentiment d’insécurité diffus chez les Vinogradiens. Parmi ses pires souvenirs, Robert se souvient d’une rixe au couteau entre un Afghan et un Pakistanais qui a viré au meurtre. Si Belgrade a jugé et emprisonné le coupable, la Serbie conserve l’image tenace d’un pays soumis aux injonctions de l’Union européenne, qu’elle aspire à rejoindre. « Quand j’appelle la police serbe pour faire partir des migrants, une brigade arrive mais ne relève jamais leur identité. Ils sont relâchés dans la nature et reviennent une heure plus tard », se plaint Robert. En échange d’aides européennes et internationales, Belgrade se résignerait à son sort de passoire.

Est-ce ainsi que les hommes de l’Est survivent ? Bruxelles a beau arroser de subventions Varsovie et Budapest, le primat accordé à l’économie n’a pas fait disparaître les aspirations identitaires. Faute d’accord avec ses pairs sur le contenu du projet européen, Viktor Orbán développe une stratégie d’entrisme économique au sein des cercles dirigeants du vieux continent. « Il cherche à se constituer un réseau méta-oligarchique, notamment en France, en Allemagne et à Bruxelles », décrypte Paul Gradvohl. À la fois renforcé et concurrencé par le jeune conservateur autrichien Sebastian Kurz, Orbán poursuit son numéro d’équilibriste entre Berlin, Bruxelles et Moscou. Certes, le Premier ministre multiplie les effets de manche contre ses partenaires d’Europe de l’Ouest « qui ont fait de leurs pays des pays d’immigration, et qui ont amené par-là le déclin de la chrétienté et la diffusion de l’islam ». Mais, une fois réélu, Viktor Orbán n’aura aucun intérêt à se replier vers l’Est, fût-ce avec ses voisins du groupe de Visegrád (Pologne, Slovaquie, République tchèque). La valse hongroise se joue à plusieurs temps.

 

Magyars : l’empire éclaté

Depuis l’explosion de l’Autriche-Hongrie scellée par le traité de Trianon (1920), le territoire hongrois n’est plus ce qu’il était. Si bien que 1,2 million de Hongrois « ethniques » vivent en Roumanie (Transylvanie), 450 000 en Slovaquie, 250 000 en Serbie (Voïvodine) et 150 000 en Ukraine. La constitution de 2011 accorde la nationalité à tous les Magyars de la région, mais la solidarité transfrontalière ne va pas toujours de soi. En 2002, Orbán a sans doute dû sa courte défaite à la signature d’un accord bilatéral permettant aux citoyens roumains de se soigner à moindre coût dans les hôpitaux hongrois. Si l’objectif affiché était de rapprocher les Magyars citoyens des deux pays, Orbán a alors subi une intense campagne de dénigrement nationaliste… de la part du Parti socialiste !

Drapeau sicule à l'entrée du Parlement hongrois.
Drapeau sicule à l’entrée du Parlement hongrois.

Depuis, le Premier ministre a troqué son chauvinisme magyar contre un nationalisme impérial en nouant des accords économiques par-delà les frontières. Son oligarque favori Lőrinc Mészáros a ainsi investi dans une myriade de clubs de football magyarophones dans cinq pays différents, cependant qu’une bière magyare fait fureur en Transylvanie. Mais les dernières nouvelles inquiètent Budapest : Kiev prévoit l’ukrainisation prochaine de tous ses collèges et lycées tandis que la minorité sicule de Roumanie, assimilée à l’ethnie magyare, voit toujours ses droits culturels bafoués. En signe de rétorsion, le Parlement hongrois a hissé la bannière sicule en lieu et place du drapeau européen. Ambiance…

L’Afghanistan pour les nuls

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En 2004, la réalisatrice Anne Amzallag se retrouve sans un sou, sans travail. C’est par hasard, sur un site de rencontre, qu’elle s’invente un intérêt pour l’Afghanistan et rencontre Warren, un Anglais qui travaille à Kaboul pour une société internationale. Une amitié se noue, fondée sur quelques mensonges et informations glanées sur Wikipédia, et très vite, Warren, quinquagénaire rougeaud, propose à Anne de lui payer un billet d’avion.

Démobilisation, Désarmement, Réinsertion

Elle débarque à Kaboul, ville envahie par les différents services des Nations Unies et les ONG, entravée par la pénurie d’électricité, et fait la connaissance de ses voisins de la Flower Street. Il y a Wassim, l’homme à tout faire, et Mahmoud, le chauffeur, payé par Warren pour l’emmener où elle voudra, pour lui montrer ce qu’elle voudra filmer. Ce qu’elle voudrait filmer, en réalité, Anne n’en sait encore rien. Elle réalise des travellings depuis la voiture et trouve Mahmoud très sexy, surtout en tenue traditionnelle afghane.

C’est Josh, un onusien, un grand Noir encore plus sexy, qui lui parle pour la première fois du programme « DDR », Démobilisation, Désarmement, Réinsertion des moudjahidines. Elle va assister, dans les montagnes, à des simulacres de cérémonies. Elle grelotte. On dépose des armes, des chars d’assaut, du bric-à-brac guerrier devenu superflu. Elle filme des conversations qu’elle ne comprend pas, sur l’authenticité des kalachnikovs, sur les métiers que l’ONU propose à ces soldats, un peu perdus, un peu désorientés, mais enthousiastes à la projection d’un film de propagande pacifiste.

Il ne faut pas tomber amoureuse d’un onusien

À Kaboul, la vie sociale est rythmée par les couvre-feux et l’alcoolisme de Warren. Le soir, il met en route le groupe électrogène de l’appartement et s’endort devant des films américains. Anne essaie d’écrire, une « note d’intention » dont raffolent les producteurs français, mais n’arrive pas à grand-chose. Il faut dire qu’elle a la tête ailleurs. Outre les images du programme DDR, le déminage des montagnes et les rues sombres de Kaboul, elle constate que les jeunes Afghans ne sont pas très doués pour le sexe mais aiment la fellation en voiture. Elle apprend qu’il ne faut pas tomber amoureuse d’un onusien, même romantique, même canadien francophone, car celui-ci vous brisera forcément le cœur.

Et sinon ? Sinon, il y a Radu, le colonel roumain, qui passe par la rue des Fleurs, plein de bons et nobles conseils pour ce pays, quand les autochtones peinent à situer le sien sur une carte. Il y a les « gentils Français » des ONG, qui mangent des tartines de Nutella. Il y a aussi les cassettes qu’Anne enregistre mais ne trie pas.

Quand la fin du séjour approche, elle sent qu’elle regrettera. Quoi ? Elle ne le sait que vaguement. De n’avoir pas réussi à comprendre ce qu’elle voyait et entendait. D’avoir filmé sans commentaire, sans traduction, des événements dont elle peine à saisir les enjeux, dans un pays qui lui reste totalement étranger.

Immersion sans paternalisme occidental

DDR, le documentaire qu’elle finit par tirer de la masse de ces cassettes, dure trois heures dans sa première version. Il est salué par la critique comme un exemple : immersion totale, aucun effet de paternalisme occidental, aucun commentaire, aucun sensationnel cinématographique, de l’image brute, mais tout de même traduite.

Kaboul, rue des Fleurs, est le making-of naïf de ce documentaire « pas fait exprès ». Parfois agaçant, souvent révoltant, dans sa naïveté, il apporte des réponses au « pourquoi » que l’on a parfois envie de poser à un documentariste. Anne Amzallag le dit franchement : « Je n’en sais rien, c’était là ».

Anne Amzallag,  Kaboul. Rue des Fleurs, Éditions Maurice Nadeau, 2018.

Kaboul, rue des Fleurs

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Mon empire pour un canard laqué !


Le meilleur canard laqué du monde se déguste à Pékin. Mais le restaurant parisien de l’hôtel Shang Palace propose une recette des plus goûteuses. Au sein de sa brigade, une vingtaine d’employés suivent un rituel immuable où chacun se dévoue à une tâche bien précise. Quand le taylorisme rejoint le confucianisme.


Pour un Français qui n’a jamais mis les pieds en Chine, le plaisir d’aller manger dans un restaurant chinois est du même ordre, enfantin, que celui que l’on prend à relire pour la énième fois Le Lotus bleu d’Hergé (publié en 1935) : on sait bien que l’on n’est pas dans la Chine « authentique », mais peu importe ! Même les représentations les plus kitsch que les Occidentaux se font de « l’empire du Milieu » font rêver. Pour un enfant, surtout, le restaurant chinois est une source d’émerveillement. Ainsi, après m’avoir formé le goût aux petits pots de chez Hédiard, ma mère, pour parfaire mon éducation gastronomique, m’avait-elle un jour entraîné (c’était au milieu des années 1970, je devais avoir sept ans) dans le plus vieux restaurant chinois de Paris, L’Empire céleste, près du Panthéon. Je ne sais si je m’étais régalé (et si je me régalerais à nouveau aujourd’hui !) mais l’enfant que j’étais avait été impressionné par ce qui lui apparaissait comme une prolongation réelle du Lotus bleu (son livre de chevet de l’époque), avec ses baguettes, ses bols de riz, ses aquariums emplis de poissons rouges, son hideux portrait de Confucius entouré de petites ampoules clignotantes, ses lanternes en papier, sa musique de fond sirupeuse, ses odeurs, ses goûts étranges et son esthétique un peu baroque à l’image des fauteuils en bois alliant la courbe et la perpendiculaire (j’appris plus tard, en lisant Connaissance de l’Est, de Paul Claudel, qui avait été diplomate en Chine de 1895 à 1909, que la découverte de l’Extrême-Orient et le développement de l’art baroque aux xviie et xviiie siècles avaient été synchroniques et que c’est de la première que le second avait reçu l’impulsion décisive). Manger du poulet aux pousses de bambou, saisir avec des baguettes les grains de riz blanc cuits à la vapeur, découvrir que, dans la cuisine chinoise, les feuilles de salade sont cuites et les tomates servies avec du sucre (les Chinois connaissaient déjà la tomate il y a 2 000 ans, bien avant que Christophe Colomb nous la rapportât d’Amérique)… Tout cela suffit à instiller dans l’imagination de l’enfant un désir de connaissance et une vraie ouverture à l’Autre. « La politique oppose les peuples, la cuisine les rapproche », disait Goethe.

Historiquement, les premiers restaurants chinois apparurent à Paris autour de la gare de Lyon puis dans le Quartier latin, dans les années 1920. Plus de 130 000 immigrés chinois étaient venus en France pour combler l’absence de main-d’œuvre consécutive au grand massacre de 14-18. Une forte colonie s’implanta dans le 13e arrondissement aux abords des usines automobiles Panhard-Levassor. Ce quartier, qui englobait une partie des villages d’Ivry et de Gentilly, ainsi que les bourgs de Saint-Marcel et d’Austerlitz, sera plus tard surnommé « Chinatown », après sa destruction, en 1966, par les disciples de Le Corbusier, qui jugèrent bon d’ériger des tours et des barres en béton en lieu et place des cours de ferme, des ateliers et des jardins ouvriers qui constituaient tout le charme de l’arrondissement. Pendant la guerre du Vietnam, l’afflux d’immigrés indochinois modifia la géographie gastronomique de la capitale. Les Parisiens découvrirent les subtilités des cuisines vietnamienne, cambodgienne et laotienne. Mais l’appât du gain incita vite la plupart des « restaurateurs » à mélanger et à confondre les cuisines d’Asie dans un même gloubi-boulga cosmopolite et commercial, les nems et les rouleaux de printemps étant aussi chinois que la paella et le gaspacho andalou sont périgourdins ! En conséquence de quoi les « vrais chinois » (comme les « vrais japonais » du reste) sont devenus une rareté que l’on peut compter sur les doigts d’une seule main. La grandeur de la mondialisation, c’est de pouvoir accéder à toutes les cultures, son crime, c’est d’abolir les distinctions et de tout ramener au même niveau.

Le canard laqué est un plat d’un raffinement total que l’on ne peut espérer réaliser chez soi quand bien même on serait un cordon bleu

Pour accéder aux arcanes de la cuisine chinoise, commençons par ce qui en est devenu son symbole le plus célèbre en Occident : le canard laqué. Ce plat est en effet passionnant à plus d’un titre. D’abord, par son ancienneté. Des érudits estiment qu’il existait déjà en tant que mets impérial au ive siècle après J.-C. sous la dynastie du Nord et du Sud. Mais officiellement, il ne serait apparu à Nankin qu’au xive siècle, au début de la dynastie Ming (1368-1644), sous le règne de Zhu Yuanzhang, protecteur des lettres, des sciences et des arts. Trois siècles plus tard, c’est à Pékin, où les canards passaient pour être de meilleure qualité, qu’il aurait acquis sa forme définitive et, sous le nom de « canard à la pékinoise », serait devenu le plat emblématique de la dynastie Qing (1644-1911).

Selon le gastronome William Chan Tat Chuen, auteur d’un remarquable Canard laqué, Canard au sang : dialogue culturel entre les cuisines chinoise et française (éditions de l’Épure, 2016), c’est au restaurant Quanjude, fondé en 1864 à Pékin dans le quartier de Qianmen, que l’on dégusterait aujourd’hui le meilleur canard laqué du monde. Suspendus à des crochets, les canards, qui doivent peser exactement deux kilos, y sont rôtis dans un four ouvert en brique dont les parois ont absorbé la chaleur du feu d’arbres fruitiers comme le dattier, le jujubier, le poirier et le pêcher, des bois qui confèrent leurs parfums à la peau du palmipède…

En tant que point de départ, ce plat permettra aux profanes que nous sommes de nous initier à la grande cuisine chinoise née il y a 5 000 ans, quand nos ancêtres les Gaulois n’avaient pas encore inventé la cervoise et dont la très grande diversité (on recense au moins huit cuisines régionales) nous échappe. Ce faisant, nous pourrons ainsi découvrir ces splendeurs méconnues que sont les nouilles tirées à la main au bœuf de Lanzhou, le poisson mandarin écureuil à la sauce aigre-douce, le homard bleu de Canton cuit au bouillon, la tête de lion braisée à la sauce rouge, les pieds de porc au gingembre, les grenouilles sautées à l’ail, le pain pita à la viande confite de Xi’an, sans oublier la bouillie de riz aux œufs de 100 ans et porc maigre…

Enfin, et c’est ce qui importe le plus, le canard laqué est un plat d’un raffinement total qui exige des années d’expérience et que l’on ne peut espérer réaliser chez soi quand bien même on serait un cordon bleu. Sa mise en scène se déploie en trois services, comme une pièce de théâtre. Il faut donc un cadre et du personnel qualifié. À défaut d’aller à Pékin, on pourra en déguster un exceptionnel chez le chef hongkongais du Shang Palace, Samuel Lee Sum.

Situé au troisième sous-sol du Shangri-La, à une encablure du Trocadéro, ce restaurant gastronomique (un poil aseptisé, il faut le reconnaître) attire depuis sa création en 2010 le gratin de la clientèle asiatique « VIP ». Traduction : on n’est pas dans les cantines de Belleville où les habitués ingurgitent leurs nouilles bruyamment en faisant « shlip-schlurp ». C’est lisse, c’est entendu. Mais c’est très bon, et surtout, c’est authentique, « comme là-bas, dis ! »

En entrant dans les cuisines, l’ethnologue découvre une brigade à l’organisation militaire au regard de laquelle nos restaurants français les plus prestigieux font figure de gentil Club Med : 20 cuisiniers (pour la plupart originaires de Canton) munis de fourches, de crochets, de couteaux, de hachoirs, de billots, de louches et de paniers en osier y accomplissent, chacun selon sa spécialité (friture, rôtissage, découpage), les mêmes gestes, toute leur carrière durant : impossible de changer de poste ! Ainsi les sublimes dim sum (des raviolis à la vapeur farcis aux crevettes, aux noix de Saint-Jacques ou au porc shanghaïen) sont-ils façonnés à la main par le même maître depuis toujours. Aucun Français ne pourra parvenir à un tel niveau de maîtrise et de virtuosité. La grande cuisine chinoise repose sur cette division du travail intangible et immuable. Le chef, lui, demeure au centre de la salle aux commandes du wok qui est le prolongement de son bras. Cette poêle est la clef de voûte de toutes les préparations : on y fait aussi bien sauter les légumes que mijoter les sauces. En posant un panier sur ses flancs, on peut même cuire à la vapeur… Tout le génie pratique des cuisiniers chinois est symbolisé par ce simple instrument.

Au Shang Palace, plus d’une centaine de canards en provenance de toute l’Europe ont été testés. L’élu, originaire d’Irlande, a séduit le chef tant pour la qualité de son gras que pour la finesse de sa peau : « Mais le canard pékinois élevé chez nous est quand même, à mon avis, plus équilibré, plus tendre, plus goûteux et moins gras que le canard d’Europe, il est aussi plus petit et moins gros ! »

Aussitôt arrivé, le canard frais est plumé, attendri et « purifié » avec de l’eau bouillante avant d’être badigeonné d’un sirop maison parfumé au vinaigre de riz qui va lui donner son aspect brillant de datte bien mûre. La phase de séchage est primordiale. Suspendu à un crochet, le canard est exposé à de l’air froid et sec pendant plusieurs heures. « Les conditions atmosphériques sont plus favorables à Paris qu’en Chine, où l’humidité est très forte : la peau du canard sèche plus facilement face à la tour Eiffel ! ».

Juste avant la cuisson, on enduit l’intérieur de la volaille d’une sauce tenue secrète à laquelle on ajoute un mélange d’épices originaires de Chine : badiane, girofle, cannelle, muscade, poivre du Sichuan, réglisse, gingembre et sel parfumé… Mais la farce serait incomplète sans l’écorce d’orange, l’ail, l’échalote, le fenouil et la ciboulette, dont les parfums vont imprégner la chair tout au long de la cuisson.

Le canard est alors traversé par un long crochet destiné à le suspendre à l’intérieur du four tout en le maintenant hermétiquement fermé pour que soient contenus ses jus de cuisson.

À défaut de disposer d’un four à bois traditionnel, le Shang Palace s’est doté d’un four en forme d’œuf géant au milieu duquel sont rougies à la flamme des pierres réfractaires. Une fois la flamme éteinte, la température monte jusqu’à 400 °C ! Régulièrement tourné par le maître rôtisseur, le palmipède rôtit ainsi uniformément pendant quarante-cinq minutes, enveloppé par la chaleur tournante du four, pendant que ses jus de cuisson irriguent et parfument sa chair toujours tendre. Une fois sorti du four, le canard rougeoyant est arrosé d’huile bouillante pour que sa peau, gourmandise suprême, devienne encore plus croustillante…

Le théâtre de la Gastronomie

Premier service –Le raffinement du premier service est d’abord d’ordre visuel. Après avoir présenté au client le canard laqué brillant comme une céramique, le maître d’hôtel, portant des gants blancs, s’empare d’un couteau à la fois large et léger, semblable à une machette, avec lequel il va délicatement prélever des rectangles de peau. Ceux-ci seront disposés sur de fines crêpes maison à base de farine de blé qu’il conviendra de garnir de quelques segments de poireau et de concombre, assaisonnés d’un soupçon de sauce pékinoise sucrée aux cacahuètes. Avec un verre de sauternes ou de porto, c’est un régal ! On mange avec les mains.

Premier service : peau du canard et blanc de poireau sur crêpe. ©Hannah Assouline
Premier service : peau du canard et blanc de poireau sur crêpe. ©Hannah Assouline

Deuxième service – En cuisine, les six filets du canard ont été découpés par le chef dans le sens de la fibre, maintenus au chaud et hachés au couteau avant d’être mélangés à des pignons de pin et à des herbes fraîches. Ce hachis présenté dans un bol en céramique n’a plus qu’à être répandu à la cuillère dans des feuilles de salade fermes et froides (type iceberg) qui vont occasionner un choc thermique. On boira un beau vin rouge velouté et pas trop tannique, type pomerol ou châteauneuf-du-pape.

Deuxième service : canard haché dans un bol avec pignons de pin servi sur une feuille de laitue. ©Hannah Assouline
Deuxième service : canard haché dans un bol avec pignons de pin servi sur une feuille de laitue. ©Hannah Assouline

Troisième service – À travers ce plat légendaire, le cuisinier chinois interprète et valorise les différentes parties de l’animal que sont sa peau, sa chair, mais aussi sa carcasse, qui sert de base à l’élaboration du bouillon. On terminera donc ce festin par un bol de bouillon aux herbes et aux champignons. Si l’on a encore faim, on pourra demander (c’est l’usage) un bol de riz cantonais, celui du chef est d’une finesse exceptionnelle.

Pour une fois que l’on ne s’ennuie pas en allant au restaurant…

Serge, Hervé, Nana et les autres : c’est dans les vieux chanteurs qu’on fait les meilleures tournées

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Ils ont plus de soixante-dix ans, ils remplissent les salles, leurs tubes passent à la radio et le public en redemande. Lama, Vilard, Adamo, Mouskouri et Lenorman résistent à la cacophonie.


A l’Olympia, en février, il a mis les spectateurs K.O. Sonnés par un concert qui allait bien au-delà d’une performance technique ou scénique. Les fauteuils rouges s’en souviennent encore. Bruno Coquatrix pouvait être fier du petit. Les grands artistes ne minaudent pas. Ils s’imposent par leur talent et leur profondeur. Il y a bien sûr la voix, chaude et distincte, qui terrasse tout sur son passage. Cette langue française parfaitement restituée dans toutes ses nuances et anfractuosités. Les pleins et déliés d’un champ narratif qui s’étend à perte de vue. Cette puissance souveraine qui bouscule sans artifice, sans truc. Une façon naturelle, directe, franche de chanter et pourtant toujours empreinte d’une mélancolie sourde. Une interprétation qui fait résonner le passé. Quand Serge Lama, notre mémorialiste intime, chante, c’est la France qui sent sa terre frémir, notre identité confuse reprend enfin consistance, notre âme peut alors dériver au gré de son répertoire. Il a sédimenté nos émotions sans jamais les trahir ou les moquer. D’aventures en aventures, de train en train, de port en port, il n’a pas transigé, il n’a pas succombé aux sirènes du disco, de la pop ou du rock. Le marketing musical ne pouvait façonner un tel chanteur populaire, intemporel et immarcescible.

Cet empereur du microsillon, fracturé par les aléas de la vie, a démarré sa tournée depuis octobre 2017 et continue jusqu’à l’été. « Je débute exprime l’impression que j’ai tous les soirs quand je monte sur scène » dit-il, en préambule de son nouvel album. Chez d’autres, cet accès de modestie pourrait faire sourire, chez lui, elle serre le cœur. Car Lama, timide et secret, bataille depuis si longtemps avec les mots, il sait le combat de la sonorité juste et de l’harmonie lexicale, à la fois harassant et fascinant. Quand ce poète de l’impossible grimpe sur scène, il met une telle intensité que son public n’a pas d’autres choix que de le suivre et de succomber à ce parfum d’éternité. Le 9 février dernier, à La Seine Musicale, avait lieu la 33ème cérémonie des Victoires de la Musique. Un événement où le ridicule et la prétention confinent à l’hallucination collective. Connaissant la démagogie du système, il est à parier que certains textes de ces nouvelles idoles seront bientôt enseignés au collège ou au lycée.

Ça revient comme une chanson populaire !

Passons sur la faiblesse de la rime et l’apathie du rythme, au même moment, ce soir-là, Serge Lama débutait son tour de chant sur le boulevard des Capucines. Indiscutablement, il ne boxe pas dans la même catégorie que tous ces faiseurs éphémères et vains. Il ne pratique pas le même art. Il n’a pas vocation à divertir, à occuper l’espace médiatique, à s’exprimer maladroitement devant des téléspectateurs atterrés par une telle médiocrité. Incapable d’élever le niveau, le service public doit-il nécessairement nous ensevelir sous un tombereau de fausses notes ?

Si vous n’avez jamais vu, ni entendu Lama entonner « Les ballons rouges » ou « Les Glycines », c’est une faute impardonnable. Avec ce solitaire écorché, vous ne vous sentirez plus jamais seul. Les milieux culturels ont fait tant de mal à la chanson populaire ces trente dernières années, préférant toujours mettre en avant les manipulateurs et les radoteurs. Par aveuglement idéologique et inculture, ils ont souvent confondu succès commerciaux et daubes. Comme si l’anonymat était un signe de qualité. Et si les gens avaient simplement une bonne oreille. S’ils étaient sensibles à des textes bien écrits, interprétés avec ferveur et vérité, des mélodies qui parlent des existences simples. On sourit bêtement quand le nom d’Hervé Vilard est prononcé à la télé.

Il y a un mépris de classe et une injustice crasse. Car le berrichon chantant, par sa folie et sa virtuosité, est un artiste de tout premier plan. Ses ritournelles transpercent les âges. Elles sont comme en lévitation dans le cloaque ambiant, « comme un défi au temps, le printemps avant le printemps ». Ce garçon qui a vendu 40 millions de disques sera les 5 et 6 mai prochains à l’Olympia pour ses « Dernières » représentations.

Ne le ratez surtout pas ! Avant lui, les 15 et 16 mars, Adamo a fait tomber la neige dans cette même salle. Le grand retour de Nana Mouskouri s’est effectué à Pleyel, le 8 mars.

Et comment ne pas évoquer la figure quasi-christique de Gérard Lenorman qui sillonne la France toute l’année. Il suffit de tomber un jour, par hasard, sur « Les matins d’hiver » sur une station de radio pour comprendre que la chanson populaire est un art majeur, indispensable à notre survie.

Clément Rosset dans mes souvenirs

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Clément Rosset était d’un naturel plutôt timide, solitaire et difficile à apprivoiser, sauf devant une bonne bouteille : il pouvait parler des vins comme un œnologue. Nous nous retrouvions souvent, en compagnie de Michel Polac qui fut sans doute son ami le plus proche, dans un restaurant napolitain : « Le Petit Tiberio » où le patron nous faisait goûter des bouteilles qu’il avait apportées lui-même de vignes proches du Vésuve. J’ai rarement vu Clément aussi euphorique. Il parlait souvent avec nostalgie des vins du Lavaux. Se joignaient parfois à nous Pierre-Emmanuel Dauzat, Frédéric Pajak et Frédéric Schiffter, sans oublier le cinéaste Jean-Charles Fitoussi. Tous nous nous sentions proches de Cioran et, plus lointaine ment, de Schopenhauer, celui que nous nommions  » Le Patron « . Il était peu question de philosophie, sinon pour éclaircir nos affinités avec le non-sens. C’est lors d’une de ces soirées bien arrosées que l’ami Rosset offrit à Schiffter une préface à son premier livre Sur le blabla et le chichi des philosophes, ce qui me permit de l’éditer aux Presses Universitaires de France avec l’approbation ironique de Michel Prigent qui dirigeait alors d’une main de fer cette prestigieuse maison d’édition.

Il se gaussait des modes et des dogmes

C’est d’ailleurs aux PUF que, quarante ans plutôt, je m’étais d’emblée lié avec Clément Rosset : il venait de publier son premier livre La philosophie tragique (1961) d’inspiration schopenhauerienne qui lui avait valu une chronique élogieuse dans les colonnes du Monde de Jean Lacroix qui avait été son professeur en khâgne. L’insolence de Clément Rosset me ravissait : il était ainsi parvenu à obtenir, sous pseudonyme, la possibilité de critiquer dans les colonnes du Nouvel Observateur tous les ouvrages que la gauche bien-pensante encensait. Ce fut un véritable jeu de massacre jusqu’à ce que la supercherie fut découverte. C’est peu dire que Clément Rosset n’était pas de gauche : toute forme d’idéalisme lui répugnait. Il n’était pas loin de penser que quand les lycéens entreprennent des études de philosophie, ils en sortent abêtis, prétentieux et ont la tête remplie d’idées absurdes auxquelles ils croient dur comme fer. Il disait de la Sorbonne, première université française du Moyen Âge, qu’elle a été et et est encore aujourd’hui une université religieuse. « Il faut, confiait-il à un ami mexicain, avoir une religion, qu’elle s’appelle le christianisme ou le marxisme, peu importe, mais si on n’a pas une étiquette et qu’on n’est pas dévot envers une cause, on fait peur, on est déjà sur le chemin du laboratoire des démons ou des terroristes ». Clément Rosset était un franc-tireur autour de la table du Petit Tiberio et plus tard de Yushi, comme nous l’étions tous. À propos de l’École normale où il avait connu Derrida (aucune estime pour lui), Badiou (un con) et Althusser, il disait qu’elle a été une machine à transformer des chrétiens en communistes. On entrait chrétien, on sortait communiste. Il s’est gaussé des modes et des dogmes qui faisaient alors fureur dans un livre hilarant, Les Matinées structuralistes.

Un ami qui dormait dans un cercueil

Clément Rosset était souvent flanqué d’un ami avec lequel il entretenait des rapports compliqués : Didier Raymond. Ce dernier prétendait avoir écrit les livres de Clément, alors que l’inverse était plus crédible. Mais Didier qui posait pour Vogue, qui enseignait à la faculté de médecine, qui lui fournissait des drogues, qui dormait dans son cercueil et qui ressemblait à Marlon Brando, fascinait Clément. C’est dire que le conformisme n’était pas son truc. Autrement d’ailleurs comment aurions-nous pu être amis durant un demi-siècle ? Il m’a parfois démoli dans les colonnes du Monde et j’ai raconté dans mes livres deux ou trois épisodes de sa vie qu’il tenait à garder secrets. Il ne m’en a jamais voulu : il est parfois bon d’égratigner ses amis. Et nous étions, l’un et l’autre, au-delà des jugements moraux et des crispations hystériques liés à des blessures narcissiques.

Je m’aperçois que j’ai peu parlé, sans doute par peur de paraître pédant, de sa philosophie. Elle est dans la lignée de Lucrèce, de Montaigne, de Spinoza, de Schopenhauer, de Nietzsche et de Bergson, pour nous limiter à quelques repères. Avec un goût prononcé pour le burlesque. Clément Rosset jugeait que c’était un signe d’honnêteté intellectuelle que d’écrire simplement, sans aucune ambiguïté. Pour lui, il allait de soi que la réalité est une, sans reflet, sans double, sans alternative et que les hommes n’avaient jamais compris, ni admis qu’ils allaient, qu’ils devaient mourir. Lui le savait et ne le redoutait pas. C’est quand même une sacrée forme de supériorité. Peut-être aurait-il encore souhaité vider un flacon de saké avec nous ! Même pas sûr. Mais ce qui est certain, c’est que lui nous manque déjà. Il était le gardien du temple du Réel. Je n’en connais pas d’autres. Et je conclurai avec une citation tirée de Logique du pire : « Il n’y a pas de délire d’interprétation, toute interprétation est un délire. »

La philosophie tragique

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Pascal Boniface et Médine contre « l’islamophobie » de la France « laïcarde »


Depuis la sortie de leur livre commun en 2012, le géopolitologue et le rappeur batifolent de conférences en salles des fêtes. Invités réguliers du Parti communiste, les deux larrons qui se disent persécutés dénoncent bruyamment « l’islamophobie » de la France « laïcarde ». Tout un programme…


Le premier a 62 ans. Docteur en droit, il dirige l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Il a été conseiller ministériel de Jean-Pierre Chevènement et de Pierre Joxe dans les années 1980, administrateur de l’Institut des hautes études de défense nationale, membre du Conseil consultatif pour le désarmement des Nations unies… Le second a 35 ans. Né de parents algériens ayant vécu pratiquement toute leur vie en France, il est devenu rappeur. Ensemble, ils ont signé un livre d’entretien sur l’islam en France, intitulé Don’t Panik, paru en octobre 2012 aux éditions DDB.

« Si j’applique la Charia, les voleurs pourront plus faire de main courante »

Don’t Panik était également le titre d’une chanson de Médine Zaouiche, appelant à dépasser les préjugés sur les musulmans. Le rappeur a signé un titre nettement moins consensuel en 2015, Don’t Laïk : « Crucifions les laïcards comme à Golgotha. Si j’applique la Charia, les voleurs pourront plus faire de main courante. Ils n’ont ni Dieu ni maître, à part maître Kanter, je scie l’arbre de leur laïcité avant qu’on le mette en terre ; Marianne est une Femen tatouée “Fuck God” sur les mamelles… », etc.

Médine Zaouiche figure dans un manuel scolaire d’histoire Nathan pour classe de terminale. Sa chanson 17 octobre est utilisée comme document pour étudier la répression sanglante d’une manifestation d’Algériens à Paris, en 1961. L’entregent de Pascal Boniface, qui a publié chez Laffont et à La Découverte (groupe Editis, comme Nathan), a probablement joué dans ce choix audacieux.

Imposture ? Oui, mais pas celle qui vient immédiatement à l’esprit. Médine Zaouiche n’est pas du tout un rebelle lancé dans le faubourg Saint-Germain par un Pascal Boniface en roue libre. Le rappeur dénonce un anti-islamisme primaire qu’il ne subit pas. Il est invité partout. Fête de l’Huma 2014, conférence de l’Alfred Deakin Institute for Citizenship and Globalisation en Australie en 2016, Normale Sup en 2017, à l’initiative d’une association d’étudiants, etc. Par ailleurs, il est en très bons termes avec la mairie PCF de Gonfreville-l’Orcher, près du Havre. Elle met des studios à la disposition de son label, Din Records, par l’intermédiaire de l’association Plug’in. Dès le début, Din Records avait pourtant annoncé la couleur, qui n’était pas marxiste, ni même laïque. « Ce qui nous relie au sein du label, expliquait en 2005 un des créateurs au site musulman SaphirNews, c’est la religion. C’est ce qui nous cimente, c’est notre garde-fou. C’est beaucoup plus facile avec des gens qui ont les mêmes objectifs que toi. »

« Est-ce que c’est parce qu’il s’appelle Médine et qu’il est musulman ? »

Médine Zaouiche est par ailleurs dirigeant d’un club de boxe, Don’t Panik Team, subventionné chaque année par la Ville du Havre (13 530 euros exactement en 2016). Le père de Médine, Abdel Zaouiche, était semi-pro dans les années 1980. Il entraîne désormais Amina Zidani, championne de France 2017. Il avait lui-même créé une branche boxe au centre social du Havre. C’était un des piliers de l’animation socioculturelle, à la grande période où la ville était PCF. Le Havre a basculé à droite en 1995, mais son fils Médine, qui a partiellement repris le flambeau, reste plutôt bien traité. Pas assez toutefois aux yeux de Pascal Boniface, qui s’est fendu en octobre 2012 d’une lettre ouverte en forme de remontrance au maire du Havre, coupable, à ses yeux, de ne pas accorder à Médine Zaouiche toute l’importance qu’il méritait. Morceaux choisis de la leçon de Pascal Boniface à un élu local de second rang nommé… Édouard Philippe : « Vous êtes un jeune parlementaire de l’UMP (…). Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas vraiment votre attitude. Vous avez dans votre ville un artiste extrêmement populaire (…). Tout serait réuni pour qu’à votre tour, vous le reconnaissiez comme l’un des ambassadeurs de votre cité. (…) Est-ce que c’est parce qu’il s’appelle Médine et qu’il est musulman ? Est-ce parce qu’il est barbu ? (…) Toutes ces raisons devraient au contraire vous conduire à en faire un exemple pour vos concitoyens. Avez-vous étudié les textes de Médine ? » Au-delà de sa condescendance (que l’auteur regrette sans doute depuis juin 2017…), la lettre ouverte du directeur de l’IRIS pose question. Jusqu’à quel point certains discours, censés remonter spontanément des quartiers, sont-ils formatés par des intellectuels, choisissant sur casting des porte-parole turbulents, mais pas trop, et réclamant pour eux de l’argent et de la visibilité ?

Un racisme imaginaire: La querelle de l'islamophobie

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« L’Europe va s’africaniser, c’est inexorable »

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Stephen Smith, 2018. ©Hannah Assouline

L’essayiste, Stephen Smith, prévoit de grands bouleversements démographiques: en 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. Malgré le possible développement économique de l’Afrique, l’attrait du Vieux Continent va attirer des millions de migrants en quête d’une vie meilleure. Et les Européens devront bien s’y adapter.


Causeur. Vous écrivez : « Nous sommes tous partie prenante dans le grand repeuplement en cours, soit comme des gens qui s’installent ailleurs, soit comme des gens qui reçoivent des étrangers. » Assistons-nous au « déménagement du monde », pour reprendre l’expression de Jean-Luc Mélenchon ?

Stephen Smith. Le monde déménage depuis longtemps, et l’Europe l’a fait la première. La nouveauté est que la généralisation de ce mouvement met fin à l’opposition entre les migrants, d’un côté, et, de l’autre, les sédentaires ou, si vous voulez, les autochtones. Maintenant, nous sommes tous des migrants. Même sans bouger d’un pouce, tout simplement parce que le quartier ou la ville où nous vivons change si vite et si profondément que l’on peut avoir l’impression de s’être installé ailleurs. Sur le plan politique, cela veut dire que dresser les uns contre les autres n’a pas de sens. C’est de la démagogie.

Mais il y a une grande différence : le migrant choisit de partir, alors qu’on ne demande pas son avis à celui qui accueille et qui, très souvent, subit le processus. 

Je ne vois pas cela ainsi. Les privilégiés de ce monde voyagent, ils ne migrent pas. Ils vont quelque part puis rentrent chez eux. Voilà la globalisation heureuse. D’autres partent dans des circonstances dramatiques ou parce qu’ils cherchent de meilleures chances de vie, pour eux-mêmes et leurs enfants. Du point de vue de ceux qui les accueillent, la question est de savoir dans quelles conditions l’immigration se produit, acceptables ou inacceptables. Je suis très clair sur un principe : « On ne fait pas le compte sans l’hôte », c’est-à-dire que les nationaux – tous ceux qui sont liés à un État par un contrat de citoyenneté, quels que soient leurs aïeux ou leur couleur de peau – décident qui s’installent chez eux.

En 1983, il y avait environ 80 000 demandeurs d’asile en Europe de l’Ouest ; en 2016, 1,2 million.

Mais, à vous lire, les migrations massives sont un fait inéluctable : peu importe la raison – survivre ou mieux vivre – les Africains sont en train de bouger et nous sommes obligés de les accueillir.  

Oui, dans la mesure où – et c’est le deuxième principe sur lequel j’insiste – la frontière n’est pas une barrière baissée ou levée, mais un espace de négociation entre voisins qui ne peuvent pas se désintéresser des problèmes de l’autre. Non, dans la mesure où l’Europe n’est pas condamnée à accepter une migration dont l’acte inaugural est un abus de confiance. En 1983, il y avait environ 80 000 demandeurs d’asile en Europe de l’Ouest ; en 2016, 1,2 million. La situation du monde a-t-elle si dramatiquement empiré entre-temps ? L’Afrique est-elle plus malheureuse aujourd’hui, après une vague de démocratisation et un début de prospérité, que dans les années 1980 ? La réponse est évidemment : « non ».

Dans ces conditions, quel est le sens du droit d’asile, inventé pour protéger les victimes des persécutions politiques ?

Le droit d’asile a volé en éclats, à l’été 2015, quand l’Allemagne a ouvert ses frontières, et ainsi renoncé à un droit souverain, pour laisser entrer sans contrôle plus d’un million de migrants. La preuve : en 2016, les tribunaux allemands ont débouté 91 % des demandes d’asile, souvent au titre – contestable – de la règle de Dublin, qui exige que le migrant demande l’asile dans le pays où il est entré dans l’UE. Depuis, Angela Merkel ne cesse de payer la facture politique de sa décision et la situation des migrants est devenue absurde. Faute de pouvoir les expulser, on les parque dans un no man’s land juridique en leur délivrant des Fiktionsbescheinigungen, des « attestations de fiction », comme titres de séjour provisoire. Mais le droit d’asile n’est pas seul à avoir été vidé de son sens. Aujourd’hui, seulement 2 % des réfugiés dans le monde bénéficient d’une solution permanente, c’est-à-dire qu’ils peuvent retourner dans leur pays d’origine parce que la paix y est revenue ou sont installés définitivement dans un pays refuge ; 98 % sont « gérés » dans des camps où, certes, on les nourrit et soigne, mais où ils ne sont plus maîtres de leur vie. Au mieux, ils finissent par se perdre dans la nature, comme les demandeurs d’asile déboutés en Allemagne. Autant dire que les catégories dans lesquelles nous pensons la migration n’ont plus prise sur la réalité.

A lire aussi: Sociétés africaines: l’intérêt général introuvable

Si cette condition se généralise, on peut légitimement s’inquiéter du devenir de l’humanité. Sauf à considérer que le tourbillon permanent soit une forme désirable de la condition humaine…

Ce « tourbillon » est lié à des conditions précises, à la fois démographiques et économiques. L’Afrique va seulement répliquer ce que d’autres parties du monde ont vécu avant elle. À la fin de la transition démographique, c’est-à-dire du passage de familles nombreuses et d’une forte mortalité à des familles plus restreintes et une espérance de vie plus longue, des raz-de-marée migratoires se sont produits partout dans le monde. Par exemple, entre 1975 et 2010, le nombre des Mexicains a doublé – de 60 à 120 millions – et ils sont partis si nombreux aux États-Unis qu’avec leurs enfants ils représentent aujourd’hui 10 % de la population américaine. Avant eux, entre 1850 et la Première Guerre mondiale, 60 millions d’Européens – sur 300 millions au début du XXe siècle – ont émigré, dont 43 millions aux États-Unis. Sans vouloir affoler personne, je dis en substance que, comme chaque famille européenne avait naguère un oncle d’Amérique, chaque famille africaine aura dans deux générations un neveu ou une nièce d’Europe. L’Europe va s’africaniser, c’est inexorable.

L’Européen statistique sera vieillissant, les cinq Africains en face seront dans la fleur de l’âge. Nul besoin d’un dessin.

Si on a affaire à des phénomènes échappant à la volonté humaine, pourquoi ne pas cesser de faire semblant et dire clairement que les citoyens d’un État ne peuvent choisir collectivement qui ils accueillent ? 

Parce que le libre arbitre existe, mais ne s’exerce pas dans le vide, sans contraintes. Oui, les Européens ont leur mot à dire sur qui entre chez eux ; c’est pourquoi il est si important qu’ils se mettent d’accord sur des règles d’admission qui relèvent de la gestion de la cité – de la politique – et non du partage entre le Bien et le Mal. L’Europe ne prouve pas qu’elle a une « âme » parce qu’elle laisse des migrants entrer sur son territoire, pas plus qu’elle ne perd son âme en bloquant des migrants à ses frontières. Mais cette décision doit tenir compte des réalités. Il y a aujourd’hui 500 millions d’habitants dans l’UE, et 1,3 milliard d’Africains dont 40 % ont moins de… 15 ans ! L’Europe – 7 % de la population mondiale – représente la moitié des dépenses pour la sécurité sociale sur la planète, dont elle est l’espace le plus protégé. L’Afrique, en revanche, est seulement sur le point de sortir massivement du royaume de la nécessité. Sa classe moyenne émergente vient seulement d’acquérir les moyens pour quitter le continent à la recherche d’une vie meilleure. En 2050, dans moins de deux générations, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains. L’Européen statistique sera vieillissant, les cinq Africains en face seront dans la fleur de l’âge. Nul besoin d’un dessin.

Reste que les Français ont le sentiment que cette question a été soustraite à la délibération démocratique depuis une vingtaine d’années. Ils rejettent massivement l’islam radical, mais le subissent…

Attention à ne pas confondre démocratie et populisme ! Aux États-Unis, Trump a été élu en partageant le fantasme d’une « invasion » qui n’aura pas lieu. Depuis 2010, il y a plus de Mexicains qui repartent qu’ils n’en arrivent. Trump a gagné parce que les « petits Blancs », comme on dirait en Afrique, se sont révoltés contre la perte de leur prime impériale. Il y a deux, trois générations, le simple fait d’être né en Amérique ou en Europe leur garantissait une prospérité assez confortable : une voiture, un petit pavillon de ville, le consumérisme… Mais c’est fini. Maintenant, les « petits Blancs » sont exposés à la concurrence des Chinois, des Indiens, des Turcs, des Brésiliens… Ils sont les perdants de la mondialisation et en veulent aux migrants, que des démagogues leur offrent en boucs émissaires. Comme l’a montré François Bourguignon dans La Mondialisation de l’inégalité (Seuil, 2012), si le fossé entre pays riches et pays pauvres tend à se rétrécir, c’est maintenant à l’intérieur de chaque société que les inégalités explosent. C’est aussi vrai pour l’Afrique : je pourrais vous emmener dans des quartiers à Johannesburg, Kinshasa, Lagos ou Abidjan qui sont si opulents qu’ils vous transformeraient instantanément en ennemis de l’aide publique au développement. Si l’élite nationale se soucie si peu de ses concitoyens, pourquoi le monde extérieur devrait-il subventionner son indifférence ?

En plus des clivages sociaux, vous revenez longuement sur les clivages générationnels. Ainsi, la coupure jeunes/vieux créerait des tensions au sein des sociétés africaines. Pourquoi ?

En Afrique, traditionnellement, le principe de séniorité confère un surcroît de pouvoir, de prestige et de richesse matérielle aux « anciens », notamment aux hommes, au détriment des jeunes et des femmes. Cette coupure est fondamentale. Il est difficile de comprendre l’Afrique contemporaine si l’on ne tient pas compte de la remise en question du privilège de l’âge. Ainsi, la révolution pentecôtiste a-t-elle changé la donne au sud du Sahara parce que les églises born again ont permis aux jeunes et aux femmes de « renaître » en s’émancipant des anciennes contraintes, grâce à un allié de poids : Dieu, à la tête des « frères et sœurs dans la foi » en lieu et place de la parentèle. Sous des dehors religieux, une révolution sociale s’accomplit.

En Europe, un discours économiste nous explique que nous manquons d’actifs pour payer les retraites et qu’il faut donc faire venir des jeunes de l’étranger. N’est-ce pas une vision très mécanique qui ignore la dimension anthropologique des sociétés ?

L’idée de pouvoir importer des « bras » et des « cerveaux » est inhumaine. Les gens qui viennent aspirent au bien-être comme tout le monde. Or, le patronat a vendu à la société une sorte de « taylorisme biologique » qui les coupe en morceaux. En fait, il s’agit de socialiser le coût de leur intégration tout en privatisant le profit de leur travail. La soi-disant contrainte démographique, qui obligerait le Vieux Continent à faire venir de jeunes Africains, est tout autant un marché de dupes. L’immigration est un choix. Ce n’est pas une obligation. Depuis le début du XXe siècle, les Européens ont gagné trente ans de longévité. Donc, même si l’on ne veut pas faire plus d’enfants, on peut aussi choisir de partir plus tard à la retraite, sans parler du fait que l’immigration n’est pas un « échange standard » d’habitants et que la robotisation réduit le nombre d’emplois.

J’aurais du mal à reprocher aux Africains de ne pas troquer le tribalisme pour le nationalisme en pleine mondialisation…

Emmanuel Todd attribue d’étonnantes vertus au vieillissement démographique et prévoit notamment la démocratisation de pays comme l’Iran. Cet ex-marxiste a remplacé l’économie par la démographie comme variable surdéterminante. Y a-t-il une fatalité démographique ?

La démographie et l’économie vont ensemble : la richesse nationale se divise par le nombre d’habitants, c’est tout le problème de l’Afrique dont la croissance démographique a noyé tous les progrès accomplis dans une masse humaine toujours plus grande. Maintenant il est vrai que la démographie a souvent servi à susciter des peurs malthusiennes ou à prédire des « invasions ». Ce n’est pas mon propos.

Mais vous récusez aussi l’idée d’une voie de développement rectiligne que tous les pays devraient emprunter.

Absolument ! Le développement n’est pas unilinéaire. Sans passer par la téléphonie filaire, l’Afrique a directement adopté le mobile. Sur le continent, j’observe une simultanéité de temps historiques qui, ailleurs, se sont succédé. Au Kenya, l’habitant d’une paillote se sert de son téléphone mobile pour des transactions bancaires plus facilement qu’un Européen. Cela ne fait pas du Kenya un pays aussi développé que les États-Unis ou la France. Mais le Kenya, comme toute l’Afrique, n’est pas « arriéré ». Il est ailleurs. L’Europe des huttes ne connaissait ni le portable ni la banque en ligne.

Vous ne pouvez nier que les pays africains et arabes ont un rapport problématique à l’État-nation. Soixante ans après la décolonisation, la greffe entre un peuple et des structures politiques porteuses de légitimité n’est que trop rare dans cette région du monde.

Moi aussi, j’ai un rapport problématique à l’État-nation. J’accepte les droits et les devoirs de ma citoyenneté, mais je suis mal à l’aise avec le « sentiment national » d’une sorte de grande tribu. J’aurais du mal à reprocher aux Africains de ne pas troquer le tribalisme pour le nationalisme en pleine mondialisation… Je comprends, bien entendu, que vous visez la capacité institutionnelle des États africains. Il me semble qu’elle s’est considérablement renforcée depuis les indépendances même si, souvent, elle laisse encore à désirer. Mais l’État français existait aussi longtemps avant que Louis XIII ne prononce la phrase : « Je dois plus à l’État qu’à ma famille. » Les logiques institutionnelles ont beaucoup de mal à s’imposer, et pas seulement en Afrique. Connaissez-vous beaucoup de journalistes en France qui ont trouvé leur emploi en répondant à une petite annonce ?

Chaque fois qu’on avance une explication aux difficultés de l’Afrique, vous répondez qu’il n’y a pas de problème…

Bien sûr qu’il y a des problèmes. Mais le problème n’est jamais que la moitié négative d’un défi. L’autre moitié est l’opportunité pour retourner la situation. C’est comme la migration à laquelle l’Europe devra faire face. Ce n’est ni un cadeau du ciel ni une catastrophe, mais un défi à relever.

Voyage en Postcolonie. Le Nouveau Monde franco-africain.

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Causeur: Peggy Sastre contre le féminisme policier

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Peggy Sastre, les femmes, Mai 68, l’antisémitisme, le champagne… Découvrez le dernier numéro de Causeur !


En avril, ne te découvre pas d’un fil ! La jeune Peggy Sastre a appliqué le proverbe de saison puisqu’elle trône en couverture du nouveau Causeur en pull et frange. Que fait cette féministe darwinienne en « une » de votre magazine préféré ? La réponse est simple : « contre le féminisme policier », elle se livre sur six pages d’entretien-fleuve et réagit aux premiers suicides de « porcs » déclenchés par la croisade puritaine #Metoo.

>>> Lisez Causeur <<<

Comme le note Elisabeth Lévy avec la complicité de votre serviteur, « philosophe des sciences rompue à Darwin, Peggy Sastre détonne dans un paysage féministe qui voudrait discréditer toute référence biologisante. Dès sa thèse sur les origines de la morale, fascinée par l’interaction permanente de la nature et de la culture, elle découvre que les sciences naturelles et biologiques restent « l’angle mort » d’un féminisme en guerre contre les « stéréotypes » de genre. Pour autant, Sastre ne confond jamais prédisposition et programmation » et revendique même le droit à la reproduction artificielle !

Peggy Sastre, les femmes, les hommes et Eugénie Bastié

Simplement, l’un des principaux apports de cette journaliste scientifique à l’humour ravageur consiste à expliquer l’origine des différences sexuelles en les faisant remonter dans la longue histoire humaine. Avec une licence poétique, elle résume ainsi notre conditions de mortels : « Pour se reproduire dans un environnement ancestral, une femme a besoin d’en passer par la grossesse et par l’allaitement, alors qu’il suffit à un homme d’éjaculer sur un ovule. Dans la savane, sans mère, un enfant mourra à coup sûr. Sans père, il a des chances de s’en sortir. Cela détermine tout un éventail de comportements genrés, notamment les différences d’investissement sentimental. » Ceci expliquant cela, le dernier opus de Sastre s’intitule Comment l’amour empoisonne les femmes… Et cette trentenaire libérale d’être paradoxalement rejointe par la conservatrice Eugénie Bastié, pourtant idéologiquement aux antipodes, en raison de leur commune opposition au mouvement #Balance ton porc qui voudrait normer nos comportements et pendre les mâles par où vous savez…

Mai 68 à toutes les sauces

Autre plat de résistance, un épais dossier sur mai 68 vous attend. Cinquante ans après le déclenchement des « événements », il est temps de tirer au clair le véritable héritage du mai estudiantin et ouvrier que la France a érigé au rang de mythe. Il y en aura pour tous les goûts. Le cinéaste Pascal Thomas se souvient de son mai auprès des « contestataires des contestataires » tel le bel acteur droitier Maurice Ronet qui infligea une sévère correction à Louis Malle, lequel rêvait d’en découdre sur les barricades. Là où l’historien des idées François Ricard fustige la contre-révolution libérale-libertaire soixante-huitarde, le directeur des éditions Allia Gérard Berréby assume le beau mai situationniste, une révolte poétique et anti-autoritaire contre la marchandise plus que nécessaire pour une jeunesse qu’étouffait la France gaulliste. Pour l’aîné Paul Thibaud, qui avait connu la guerre puis l’Algérie, cette révolte des cadets révélait l’impasse du gaullisme et l’irruption d’une génération de baby-boomers qui allait massivement investir les médias et l’université. D’ailleurs, Barbara Lefebvre démonte le mythe négatif du 1968 père du pédagogisme en démontrant que mai n’a fait qu’accélérer un processus commencé après-guerre. Au fond, notre débat entre Jean-Pierre Le Goff et Alexandre Devecchio illustre bien le conflit de générations entre les héritiers critiques de 1968 et les trentenaires conservateurs très remontés contre le post-modernisme des cinquante dernières années.

L’antisémitisme a le développement durable

Au chapitre des actualités, Luc Rosenzweig rend hommage au travail de fourmi de Noémie Halioua, auteur de L’affaire Sarah Halimi, enquête établissant le caractère antisémite du meurtre de cette juive orthodoxe en plein Paris, hélas plus que jamais d’actualité. Germaniste émérite, notre camarade Luc analyse les tenants et aboutissants de la politique autrichienne, marquée par la nomination du jeune chancelier conservateur Sebastian Kurz, qui voudrait infléchir la politique migratoire européenne. Géopolitique d’abord, Benjamin Hautecouverture vous explique pourquoi Trump aborde en position de faiblesse les négociations nucléaires avec la Corée du Nord. Retour dans l’hexagone, où le politologue Stéphane Rozès compare le mouvement social actuel à la vague de l’hiver 95. Pour l’instant, les deux grognes ne sont pas de même ampleur car les Français ont chargé le président de Macron de réformer notre modèle social… pour mieux le préserver.

Champagne, Les Misérables sont de retour !

Rayon culture, Jérôme Leroy revisite Les Misérables réédités en Pléiade. Intoxiqué par les adaptations successives, on aurait tendance à oublier la qualité littéraire d’un grand roman d’influence balzacienne. Sur les traces du peintre vénitien Tintoret que le musée du Luxembourg met à l’honneur, Patrick Mandon vous éblouit de sa palette colorée. Enfin, le baroudeur Emmanuel Tresmontant a bravé les rudesses de l’Aube pour rencontrer la grande maison Drappier, détentrice du secret pétillant cistercien. Champagne !

>>> Lisez Causeur <<<

Comment l'amour empoisonne les femmes

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Pour Anne Hidalgo, le danger antisémite serait-il sur les plaques de rues de Paris?

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Anne Hidalgo à Paris, 2015. SIPA. 00708727_000001

Anne Hidalgo envisage de débaptiser la rue « Alain » à Paris pour antisémitisme. Les plaques de rues de la capitale seraient peuplées d’antisémites et d’islamophobes notoires. Pourquoi combattre ceux d’aujourd’hui quand on peut dégrader ceux d’hier?


Madame la maire, chère Anne Hidalgo,

C’est l’un de vos plus fervents admirateurs qui vous écrit.

J’apprends que la mairie de Paris se donne le temps de la réflexion pour savoir s’il faut débaptiser la rue Alain, dans le 14e arrondissement. Le journaliste et philosophe, qui n’était pas un grand résistant si vous voyez ce que je veux dire[tooltips content= »Dans son Journal intime du 23 juillet 1940, il écrit : « J’espère que l’Allemagne vaincra car il ne faut pas que le général de Gaulle l’emporte chez nous. »« ]1[/tooltips], aurait gribouillé des lignes teintées d’antisémitisme dans son journal intime.

Ne réfléchissez pas trop longtemps et foncez madame la maire, comme vous savez si bien le faire. Enfin, « foncez » est un bien grand mot car il est désormais rare de dépasser les 12 km/h dans notre belle ville, grâce à votre politique volontariste et courageuse. N’écoutez pas tous ceux qui vous critiquent, essentiellement parce que vous êtes une femme, comme vous le martelez à juste titre. Certains membres de votre majorité réclament depuis des années qu’une rue de Paris porte enfin le nom de Robespierre. C’est l’occasion ou jamais. Une artère parisienne au nom de l’Incorruptible, du chantre de la Vertu pour remplacer la rue Alain, ça aurait de la gueule non ?

Mais il ne faut surtout pas s’arrêter en si bon chemin, si j’ose dire. Car Alain est hélas l’arbre qui cache la forêt. D’innombrables rues de Paris portent encore aujourd’hui le patronyme de personnalités qui se sont fourvoyées dans l’antisémitisme. Jean Jaurès, par exemple, écrit en 1898 : « La race juive (…) toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n’est pas par la fièvre du prophétisme, manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corruption et d’extorsion. »[tooltips content= »Discours au Tivoli. »]2[/tooltips] Je propose donc fort logiquement que l’avenue Jean Jaurès (19e) soit aussitôt rebaptisée avenue du Vivre-ensemble.

Changeons aussi le nom de la rue Pierre Leroux (7e), cet autre socialiste ayant notamment écrit que le juif est « odieux par son esprit de lucre et de spoliation ». Ou encore la rue Joseph Proudhon (12e), lequel évoque en son temps « cette race qui envenime tout, en se fourrant partout (…) Le juif est l’ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer ».[tooltips content= »Carnets (1847). »]3[/tooltips] Même sort pour la rue George Sand (16e), la place Jacques Bainville (7e), la rue Charles Fourier (13e), la rue Gustave Le Bon (14e), l’avenue Pierre Loti (7e) ou encore le boulevard Auguste Blanqui (13e). Tous ont flirté avec l’antisémitisme, au même titre que Georges Bernanos, dont l’avenue dans le 5e arrondissement pourrait du coup être renommée avenue du Bouchon.

La rue des Goncourt (11e) est un trop bel hommage à ces deux grands amis d’Edouard Drumont, fondateur de la Ligue antisémitique de France, à qui l’antidreyfusard Alphonse Daudet prête de l’argent afin qu’il publie à son compte le pamphlet La France Juive. Je suggère par conséquent que la rue Daudet (14e) s’appelle désormais la rue de la double file. Pas de quartier non plus pour le dialoguiste Michel Audiard, qui écrit des textes antisémites dans des revues collabos. On pourrait rebaptiser la place qui porte son nom dans le 14e : place des Cons qui osent tout.

Que penser de cette statue qui trône sur le Sacré-Cœur, celle de Saint-Louis, le roi de France qui impose en 1269 le port de la rouelle, ce sinistre avant-goût de l’étoile jaune ? Ou encore du lugubre boulevard Voltaire (11e), futur Boulevard de l’heure de pointe ? En plus d’être antisémite[tooltips content= »« C’est à regret que je parle des Juifs : cette nation est à bien des égards la plus détestable qui ait jamais souillé la terre. » (Dictionnaire philosophique) »]4[/tooltips], l’auteur de Candide devient à l’âge de 50 ans l’amant de sa nièce et affiche pleinement ses préjugés homophobes, assimilant la pédérastie à « un attentat infâme contre la nature », « une abomination dégoûtante » et une « turpitude ». Bel exemple pour notre jeunesse ! Pour couronner le tout, Voltaire est aussi férocement islamophobe et traite Mahomet d’« imposteur », de « fanatique » ou encore de « faux prophète ».

A ce sujet, j’ai le regret de vous informer que les rues de Paris sont pavées d’islamophobes en tout genre. C’est notamment le cas des rues de Tocqueville, Flaubert[tooltips content= »« Je demande, au nom de l’humanité, à ce qu’on broie la Pierre-Noire pour en jeter les cendres au vent, à ce qu’on détruise la Mecque et que l’on souille la tombe de Mahomet. Ce serait le moyen de démoraliser le fanatisme. » (Lettre à Madame Roger des Genettes) »]5[/tooltips] et Alfred de Vigny[tooltips content= »« L’islamisme est le culte le plus immobile et le plus obstiné. » (Journal d’un poète) »]6[/tooltips], toutes situées dans le 17e arrondissement. Pourquoi ne pas les rebaptiser rue Edwy Plénel, rue Caroline de Haas et rue Clémentine Autain, des personnalités progressistes peu suspectes d’islamophobie ? Pour les mêmes raisons, changement de nom impératif pour le lycée Condorcet (9e)[tooltips content= »« La religion de Mahomet semble condamner à un esclavage éternel, à une incurable stupidité, toute cette vaste portion de la Terre où elle a étendu son empire. » (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain) »]7[/tooltips], l’école primaire Bossuet (6e)[tooltips content= »« L’islam ! Cette religion monstrueuse a pour toute raison son ignorance, pour toute persuasion sa violence et sa tyrannie. » (Panégyrique de Saint-Pierre Nolasque) »]8[/tooltips], la rue Chateaubriand (8e)[tooltips content= »« Tous les germes de la destruction sociale sont dans la religion de Mahomet. » (Mémoires d’outre-tombe) »]9[/tooltips], l’avenue Winston Churchill (8e)[tooltips content= »« L’influence de cette religion paralyse le développement social de ses fidèles. » (The River War) »]10[/tooltips], la rue Ernest Renan (15e)[tooltips content= »« L’islam est contraire à l’esprit scientifique, hostile au progrès ; il a fait des pays qu’il a conquis un champ fermé à la culture rationnelle de l’esprit. » (Conférence à la Sorbonne) »]11[/tooltips] ou encore la promenade Claude Levi-Strauss (13e)[tooltips content= »« Les brefs contacts que j’ai eus avec le monde arabe m’ont inspiré une indéracinable antipathie (…) Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’islam pour mesurer le péril qui menace… » (Tristes Tropiques) »]12[/tooltips].

Ce funeste catalogue est encore long, car Alain n’est pas le seul à s’être acoquiné avec l’occupant sous le régime de Vichy. Jean Cocteau et le sculpteur Paul Belmondo ont chacun leur rue dans la capitale. Non loin de la rue Pavée (4e), que l’on pourrait renommer rue Pavée de bonnes intentions, Tino Rossi dispose d’un jardin à son nom, quai Saint-Bernard (5e). Maurice Chevalier, qui chante pour les troupes de Vichy à Tunis et régulièrement pour Radio Paris (avec Fernandel) possède une place éponyme dans le 20e. Tout comme Edith Piaf, qui chante à l’ambassade d’Allemagne et part même faire entendre sa voix dans le Reich hitlérien en compagnie de Charles Trénet, lequel porte le nom d’un jardin du 13e. A la Libération, l’interprète de « Douce France » se voit d’ailleurs infliger dix mois d’interdiction professionnelle par les comités d’épuration.

Toujours dans le 13e arrondissement se trouve la rue Jean Giono, une des voix de Radio Paris, célèbre pour avoir déclaré : « Je préfère être un Allemand vivant qu’un Français mort. » A la Libération, l’auteur du Hussard sur le toit est inscrit sur la liste noire du Comité national des écrivains, issu de la Résistance. Je propose que cette rue soit illico rebaptisée rue des travaux permanents. La rue Louis Lumière (20e) pourrait devenir la rue du Point mort. L’un des précurseurs – avec son frère Auguste – du cinéma n’a jamais caché sa sympathie pour Mussolini et pour le Maréchal, ce qui lui vaut d’être décoré de la Francisque. D’ailleurs, puisqu’on évoque le sujet, la plus grande bibliothèque de la capitale porte le nom d’un autre décoré de la Francisque aux amitiés parfois douteuses. Trouvez-vous cela normal madame la maire ?

Un grand coup de balai est nécessaire, comme vous pouvez le constater. Mais à l’heure où la colonisation est « un crime contre l’humanité », dixit notre président de la République, comment expliquer que Jules Ferry soit sur le fronton de tant de nos écoles ? Surnommé « Tonkinois » par ses adversaires politiques, ce colonialiste déclare en juillet 1885, à l’Assemblée nationale : « Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. » Je suggère que le boulevard Jules Ferry (11e) s’appelle désormais sobrement le boulevard des Rats et que l’avenue Victor Hugo (16e) – qui soutient la politique coloniale au nom des droits de l’homme – soit rebaptisée avenue de l’Asphyxie.

La place Che Guevara – je sais que vous l’aimez bien madame la maire – pourrait remplacer dans le 11e la place Léon Blum, lequel déclare en 1925 à la Chambre des députés : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture. » Il est également choquant, en 2018, que nos anciens gouverneurs ou administrateurs coloniaux (Armand Rousseau, Doumer, Dupleix, Faidherbe, Lyautey ou encore Gallieni, qui instaure le travail forcé des indigènes à Madagascar) soient autant mis à l’honneur à travers nos rues, avenues, stations de métro, édifices publics et statues. Il existe même une avenue (13e) et un stade (16e) au nom de Pierre de Coubertin, ce baron réactionnaire et misogyne (il est opposé à la participation des femmes aux JO) qui affirme : « Dès les premiers jours, j’étais un colonialiste fanatique. » Ou encore : « Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres doivent faire allégeance. »

Pour les mêmes raisons, il semble urgent de renommer le lycée (14e) et la rue (11e) Paul Bert[tooltips content= »Soutien de la politique de colonisation, Paul Bert publie plusieurs manuels scolaires jugés rétrospectivement racialistes, dans lesquels on peut lire par exemple :  « Les Nègres ont la peau noire, les cheveux frisés comme de la laine, les mâchoires en avant, le nez épaté ; ils sont bien moins intelligents que les Chinois, et surtout que les Blancs… » (La deuxième année d’enseignement scientifique, 1887) »]13[/tooltips], ainsi que la Place Edouard Herriot (16e). Celui qui est à l’origine de l’expression « Français moyen » se prononce contre l’égalité des droits politiques pour les populations de l’Empire, en août 1946 : « Si nous donnions l’égalité des droits aux peuples coloniaux, nous serions la colonie de nos colonies ! » Pour des raisons évidentes, je préconise aussi que la rue de la Pompe (16e) soit déplacée dans le 15e, à la place de la rue Félix Faure, qui meurt dans des conditions scabreuses quelques années après avoir participé à l’expansion coloniale, notamment à Madagascar.

Dans la foulée du Cran, qui appelle à déboulonner les statues de Colbert, lequel élabore en son temps la première mouture du Code noir, il me semble judicieux d’en faire de même pour le monument du 12e qui célèbre, en face de l’ex-musée des colonies (heureusement débaptisé depuis) Jean-Baptiste Marchand, ce lieutenant qui participe à la conquête coloniale du Soudan français (Mali) et commande la mission Congo-Nil. Idem pour la statue de Napoléon Bonaparte qui s’affiche fièrement aux Invalides. Dans une ville qui s’honore de servir les valeurs humanistes de paix, de fraternité et de vivre ensemble, vous m’accorderez que célébrer ainsi un tyran qui met l’Europe à feu et à sang et rétablit l’esclavage fait un peu désordre.

Au XXIe siècle, pourquoi cette capitale mondiale du progressisme que vous incarnez si bien, madame la maire, est-elle toujours parsemée de noms d’artères célébrant des maréchaux ou généraux d’Empire, tous complices de cette boucherie morbide ? Certains de vos amis politiques ont bien compris que commémorer, c’est aussi quelque part un peu célébrer, comme la récente polémique sur Charles Maurras l’a souligné. Du coup, que penser de toutes ces rues ou stations de métro qui portent le nom de batailles sanglantes. C’est en assistant à l’horrible carnage de Solferino (7e) qu’Henri Dunant a l’idée de créer la Croix Rouge. Je vous laisse toutefois le soin de débaptiser ou non le centre de gérontologie du 16e qui porte le nom de ce Suisse illustre, Dunant ayant été condamné pour faillite frauduleuse en 1867…

L’exigence d’exemplarité qui est la vôtre doit aussi vous interroger sur la pertinence de la place Paul Verlaine (13e), un soudard névropathe qui tire à bout portant sur Rimbaud et tente plusieurs fois d’étrangler sa mère. Le boulevard Beaumarchais célèbre un marchand d’arme, la rue François Villon un voleur et le meurtrier d’un prêtre[tooltips content= »Le poète est arrêté pour divers larcins (il dérobe notamment 500 écus d’or dans la sacristie du collège de Navarre) et tue un prêtre lors d’une rixe en lui jetant une pierre au visage. »]14[/tooltips], et Gustave Courbet fait abattre la colonne Vendôme durant la Commune. Par souci de simplification administrative je propose que cette rue du 16e soit rebaptisée rue Julien Courbet.

Une rue Jean Bart (6e) et une rue Surcouf (7e) célèbrent des corsaires. Pourquoi pas une rue du capitaine Crochet et une impasse Barberousse pendant qu’on y est ? La rue Jean-Jacques Rousseau (1er) porte le nom d’un homme qui abandonne tous ses enfants à la naissance, la rue Jean Mermoz (8e) rend hommage à l’un des dirigeants des Croix de Feu (du colonel de la Rocque) qui sera même célébré par le régime de Vichy. Sigmund Freud, ce psy cocaïnomane qui signe une dédicace personnelle à Mussolini porte le nom d’une rue du 19e, que je vous propose de renommer rue Gérard Miller. Enfin, quelque part entre la rue Brisemiche, la rue de la Grande Truanderie et la rue des Deux Boules se trouve la rue de Turenne (3e-4e), responsable notamment du Ravage du Palatinat en 1674. La rue du Camion de livraison me semble plus appropriée.

Ne prêtez pas attention, madame la maire, à tous ces pisse-froid qui vous désapprouvent (parce que vous êtes une femme), qui prétendent que vous allez encore trop loin, que vous ouvrez la boîte de Pandore, que la vertu est moins le contraire d’un vice qu’un juste milieu entre deux vices opposés. Vous avez maintes fois démontré que vous n’étiez pas du genre à transiger et vous avez de nouveau l’occasion de marquer de votre empreinte l’histoire de notre belle ville. Je compte sur vous, les Parisiens aussi.

Comment on a (très discrètement) installé le drapeau français dans l’hémicycle du Sénat

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L'hémicycle du Sénat en février 2018. SIPA. 00843851_000008

A l’heure où l’on célèbre l’honneur national autour de la figure de l’héroïque gendarme, Arnaud Beltrame, il est bon de se rappeler que ça n’a pas toujours été le cas. Encore très récemment, en 2015, le Sénat français se montrait lui-même assez frileux à l’idée d’exposer les couleurs de la République…


Assassiner des Français au hasard, dans leur vie quotidienne, ou pas au hasard quand ils sont juifs ou militaires, c’est s’en prendre à tous les Français en semant au plus près de chez eux la terreur.

Assassiner l’un des hommes de la gendarmerie nationale, c’est s’en prendre au fondement même de la nation en portant atteinte à ceux qui se sont engagés à la défendre pour garantir la pérennité de l’état de droit et de la démocratie.

Assassiner l’un des membres de la communauté juive, c’est s’en prendre au rêve de liberté, de paix et de justice qui conduit cette communauté à prier chaque semaine pour la République française lors de l’office du chabbat.

La guerre que l’Etat islamique, aidé par les réseaux salafistes, fomente sur notre sol, cette guerre qui vient de voir tomber en héros un colonel de gendarmerie donne un aspect particulièrement révoltant à l’incurable inconséquence  de nombre de nos responsables politiques.

De la culpabilité d’être Français

Si ceux-ci continuent de négliger l’importance et le rôle de la Nation, et d’en mettre l’emblème sous le boisseau, si, aveuglés par le multiculturalisme comme d’autres le furent hier par l’internationalisme, ils espèrent pouvoir maintenir une cohésion nationale en dehors du fait national, ils seront incapables d’imaginer une quelconque solution pour sortir le pays de la grave situation dans laquelle il s’enfonce.

L’éloge funèbre prononcé par le président de la République dans la cour des Invalides fut parfait. Mais qu’en penser, lorsqu’on se souvient de ses déclarations de campagne, à Lyon, sur l’inexistence de la culture française ? Qu’en penser, lorsqu’on se rappelle les propos qui furent les siens en Algérie sur la culpabilité française ? Ce n’est pas seulement au lendemain de la mort d’un héros que les Français, et notamment les plus jeunes, ont besoin qu’on leur parle de la nation, des hommes et des femmes admirables de son histoire, de la République, de la grandeur de ses principes. C’est tous les jours.

En juin 2016, Lilian Thuram, le champion du monde de football 1998, déclarait : « On exige des joueurs d’origine étrangère de montrer qu’ils aiment la France, qu’ils chantent La Marseillaise – comme si on avait un doute les concernant – alors même que la société nous a tous éduqués à avoir peur du drapeau, sauf à être taxés de FN ! » Si Lilian Thuram était passé derrière le rideau, il verrait que c’est dans l’ombre que nos politiques défont la nation.

En 2008, le Sénat refuse d’installer le drapeau français dans son hémicycle

Il y a tout juste dix ans, le 21 mars 2008, un sénateur avait écrit au président du Sénat, Christian Poncelet, pour lui proposer d’installer le drapeau de la République dans l’hémicycle comme cela avait été fait à l’Assemblée nationale.

Première réponse de ce président : « C’est une idée en effet qui a déjà été évoquée et qui a été réalisée dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale. Nous aurons également à l’aborder dans le cadre de l’organisation de l’accompagnement parlementaire de la présidence française de l’Union européenne. Il paraît peu concevable que le drapeau tricolore ne figure pas à côté du drapeau européen si la décision venait à être prise de dresser celui-ci au sein du Palais du Luxembourg. Pour l’instant, en tout cas, le Bureau consulté, n’a pas donné un avis favorable au pavoisement permanent dans l’hémicycle. »

Seconde réponse du même, une semaine plus tard : « Au terme d’un échange de vues approfondi et ouvert, le Bureau a décidé de ne pas donner suite à [votre] proposition. Il est en effet apparu que compte tenu notamment de la demande formulée par certains de ses membres de subordonner l’introduction éventuelle du drapeau tricolore dans l’hémicycle à son pavoisement concomitant aux couleurs européennes, les conditions d’une quasi-unanimité requises par une initiative aussi symbolique n’étaient pas réunies. C’est en espérant que vous comprendrez cette décision, qui s’inscrit dans le contexte de la prochaine ouverture de la Présidence française de l’Union européenne, que je vous prie de croire, cher Collègue… »

Fierté affichée en catimini

Qui oserait dire à la famille du colonel Beltrame et à celles de toutes les victimes des attentats qu’on espère qu’ils comprendront qu’on mette sous le boisseau l’emblème de la nation et de la République à cause de la prochaine ouverture de la présidence française de l’Union européenne ?

Au lendemain de l’élection de Gérard Larcher à la présidence du Sénat en 2014, le même sénateur revint à la charge avec sa proposition.

On aurait pu s’attendre à moins de frilosité du nouveau président qui avait choisi pour le renouvellement de sa candidature le slogan suivant : « Le Sénat peut relever la République ». On note au passage qu’aucun journaliste n’est venu lui demander, en fin de mandat, en septembre dernier, s’il avait le sentiment d’avoir rempli la mission qu’il s’était fixée trois ans plus tôt. D’autant plus que, durant ces trois années, la France a connu une série de terribles attentats commis par des Français contre d’autres Français.

Le drapeau tricolore fut finalement installé le 7 avril 2015, mais dans des circonstances chargées de neutraliser toute signification, toute fierté, toute affirmation le concernant. Les agents du palais installèrent au pied de la tribune, devant le banc des ministres, un grand fauteuil majestueux. Ce jour-là, le président Tunisien, Béji Caïd Essebsi, devait prononcer un discours devant la représentation sénatoriale – c’était trois semaines après le sanglant attentat au musée du Bardo à Tunis. On disposa donc, face au fauteuil où il allait prendre place, un faisceau de trois grands drapeaux sur pied : français, européen et tunisien au centre. Sur le plateau, l’équivalent du perchoir à l’Assemblée nationale, de chaque côté de la porte centrale par laquelle entre le président du Sénat, on accrocha une paire de drapeaux français et européens plus petits. Echanges de discours, applaudissements, ovation des sénateurs au grand complet. Quand la cérémonie fut terminée, les huissiers emportèrent alors le grand fauteuil ainsi que le faisceau des trois grands drapeaux. Quant aux drapeaux plus petits qui complétaient la décoration, on n’y toucha pas. Puis la séance, après une courte suspension, reprit avec son ordre du jour habituel. On ne s’était finalement aperçu de rien. Durant la cérémonie, la présence des petits drapeaux français (et européens) était indemne de toute intention autre que protocolaire et décorative. Une fois la cérémonie achevée, ils en étaient à peine les vestiges, donnant l’impression d’avoir toujours été là. Le tour de passe-passe était réussi.

Suivez Beltrame

Cette inconséquente ambiguïté du Sénat à l’égard des couleurs de la République est préoccupante. Comment, en effet, la question compliquée de la place de l’islam dans notre pays pourrait-elle être correctement posée et traitée sur fond d’autant d’incertitude et d’hésitation dans les convictions ?

Qu’est-ce qu’une éducation nationale quand des élus ne sont pas au clair avec l’idée nationale. Qu’est-ce qu’une école de la République quand des élus ne sont pas au clair avec l’idée républicaine ?

« Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons », aurait dit Victor Hugo. Devant l’urgente nécessité dans laquelle se trouve notre pays d’ouvrir de nouvelles prisons pour se protéger des musulmans radicalisés, on se demande s’il ne faudrait pas, pour nombre d’élus, qu’ils retournent sur les bancs de l’école pour se réapproprier, jusqu’à en faire la substance de leur engagement, les idées de nation, de République et d’intérêt général. Peut-être l’impressionnant courage du colonel Beltrame est-il le corollaire de sa réussite scolaire dans de véritables écoles. Inimaginable qu’il n’ait pas, durant ses études, rencontré et fait sienne cette distinction fondamentale de Romain Gary : « Le patriotisme, c’est d’abord l’amour des siens, le nationalisme, c’est d’abord la haine des autres. »

Hongrie: aux frontières du nationalisme

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Garde champêtre hongrois surveillant les abords de la frontière avec la Serbie, févier 2018. DR.

L’élection du 8 avril promet d’être un plébiscite pour Viktor Orbán. Réélu sans discontinuer depuis 2010, le Premier ministre sortant édifie une « démocratie illibérale » que ses opposants accusent d’autoritarisme et de corruption. Mais la majorité des Hongrois, opposés à l’islamisation de l’Europe, approuvent sa politique migratoire restrictive. Reportage.


 

Budapest, début février. Arrivé en bus via la Slovénie enneigée, je découvre la Hongrie de Viktor Orbán. Grand favori des élections législatives du 8 avril, le Premier ministre, 53 ans, entamera sans doute un troisième mandat consécutif au terme d’un scrutin qu’il a habilement transformé en référendum sur l’immigration. Sur la route des migrants, entre les Balkans et l’Europe occidentale, la Hongrie se sent en effet menacée dans sa chair depuis que des centaines de milliers d’émigrés y ont transité en 2014-2015. Cette contrée sous-peuplée de 9,8 millions d’habitants n’a pas digéré son rétrécissement historique (cf. encadré 1) et « souffre d’un déficit démographique chronique » (1,5 enfant par femme) que sa politique nataliste ne suffit pas à enrayer.

Après ses plébiscites de 2010 et 2014, Orbán joue la pérennité de son régime. Sous le nom de « démocratie illibérale », le chef du gouvernement a forgé une synthèse de nationalisme et de conservatisme honnie des associations de défense des droits de l’homme, qu’il dénonce comme des agents de l’étranger. Ni slave ni germanique, le pays de saint Étienne voit ses valeurs conservatrices cohabiter avec un nombre record de sex-shops et l’attachement à l’identité chrétienne s’accommoder d’églises souvent vides.

Le commun des Français confond la Hongrie avec son dirigeant au verbe haut. Il faut dire qu’Orbán refuse bruyamment les quotas d’immigration imposés par l’Union européenne et a même fait construire un mur à la frontière serbe en 2015. Fils d’apparatchik, Orbán fait figure d’hybride entre « la mentalité obsidionale communiste qui disqualifie l’adversaire et le traite en ennemi » d’une part, et « les dirigeants de la Roumanie, de la Pologne et de la Hongrie de l’entre-deux-guerres » d’autre part, avance Paul Gradvohl, historien à l’université de Nancy. Ses hommages appuyés à l’amiral Horthy, amiral de François-Joseph devenu pendant vingt-cinq ans le chef d’un régime réactionnaire, envoient des signaux à l’électorat nationaliste.

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Vktor Orban s’offre un bain de foule au sud-est de la Hongrie, Hódmezővásárhely, mai 2017. Photo: Károly Árvai/kormany.hu

Comme Nicolas Sarkozy y était parvenu contre Jean-Marie Le Pen en 2007, Orbán et son parti le Fidesz ont plumé la volaille nationaliste incarnée par ses opposants du Jobbik. Dépassés sur leur droite, les militants de la deuxième formation hongroise ont négocié un virage à 180 degrés sous l’impulsion de leur président Gábor Vona. Dans un salon de thé aux abords du Danube, la responsable de la communication du parti, Ágnes Pánczél, 23 ans, me le confirme dans un français quasi parfait : « Nous demandons l’installation d’une police des frontières professionnelle mais, pour le reste, le Fidesz a déjà appliqué nos propositions ! » Crédité de 15 à 20 % des intentions de vote suivant les sondages, très populaire chez les jeunes déshérités, le Jobbik fait la course en tête de l’opposition. Corruption, népotisme et captation de tous les pouvoirs au sommet de l’État inspirent désormais sa critique du système Orbán. Un comble pour des nostalgiques de l’Empire austro-hongrois, désormais convertis à l’État de droit, mais hier encore opposés au principe même de la démocratie. « Notre expérience douloureuse de l’opposition nous a fait apprécier la démocratie libérale », triangule miss Pánczél. D’après cette brune très apprêtée, l’empire des Habsbourg avait du bon parce que « tous les bords politiques dialoguaient » – exception faite de la révolte hongroise de 1849 que Vienne mata impitoyablement… Certains de ses camarades « antisionistes » ont tant et si bien muté qu’ils sont désormais invités au café yiddish Spinoza alors qu’ils invectivaient autrefois les juifs de Budapest en menaçant d’appeler à la rescousse leurs amis Gardiens de la révolution iraniens. Entre deux flashs infos assimilant les migrants musulmans à des terroristes, des spots radiotélévisés officiellement diffusés au nom « du bonheur de la société » rappellent que le Jobbik avait organisé une « journée de l’amitié arabo-hongroise », le 11 septembre (!) 2010.

Ágnes Pánczél, DR.

Quoique favorable à l’érection de murs à toutes les frontières si nécessaire, la « conservatrice moderne » Ágnes fustige « la campagne hystérique qu’Orbán mène sur l’immigration ». Sur cette question assez consensuelle en Hongrie, puisqu’aucune force politique ne propose d’abattre le mur à la frontière serbe, la militante justifie les errements de son parti. Il y a deux ans, le Jobbik s’est retrouvé Gros-Jean comme devant lorsqu’il s’est agi de voter la réforme constitutionnelle faisant de l’immigration le domaine de compétence exclusif de l’État hongrois. L’animal politique Orbán a acculé le Jobbik à un choix cornélien : soit lui donner quitus, soit prendre le parti de l’étranger. « On s’est abstenu parce qu’Orbán a laissé des milliardaires arabes soupçonnés de financer le terrorisme acheter des résidences et faire affaire en Hongrie. Ce sont des migrants riches, aussi dangereux que les autres pour notre sécurité ! »

Signe qu’aucun cordon sanitaire n’inhibe les Hongrois, la moitié des électeurs anti-Orbán approuverait une coalition avec le Jobbik. « Il est trop tôt pour le dire », élude Ágnes, mais « l’alliance avec les vieux partis de gauche est impossible car ils font partie intégrante de ce système corrompu et doivent répondre de leur bilan désastreux de 2006. »

2006, l’autre insurrection de Budapest

Un vieux Hongrois arrête devant un cordon de policiers le char soviétique T-34 qu’il a volé dans les rues de Budapest. L’image spectaculaire a frappé les consciences le 23 octobre 2006, date anniversaire de l’insurrection de 1956. Quelques semaines plus tôt était révélé le contenu d’une réunion à huis clos du Parti socialiste. Dans cet enregistrement, le Premier ministre Ferenc Gyurcsány avouait mentir comme un arracheur de dents et déclarait que sa frénésie de cadeaux clientélistes avait conduit le pays au bord de la banqueroute. Révoltés par ce double langage, des milliers d’émeutiers assiègent le Parlement et le bâtiment de la télévision d’État jusqu’à laisser craindre un putsch contre le gouvernement fraîchement reconduit. Mais l’opposition était profondément divisée quant à la stratégie à suivre. D’un côté, les nationalistes révolutionnaires du Jobbik appelaient au coup de force sur le modèle de la révolution orange ukrainienne. De l’autre, le Fidesz mené par Orbán poursuivait une option légaliste, déposant une motion de censure pour contraindre les députés libéraux à se solidariser avec leur allié socialiste. Cahin-caha, l’attelage social-libéral se maintiendra au pouvoir jusqu’au raz-de-marée Orbán de 2010, tandis que le Jobbik grimpera de 2 à 15 % des suffrages.

La jeune femme préfère opter pour la formation centriste LMP. Cet agrégat d’ex-verts et de libéraux, de droite comme de gauche, partage entend réformer le système politico-financier, mais pâtit de sa réputation élitiste. En parti urbain, trop urbain, LMP séduit en effet les étudiants et bourgeois des grandes villes. Crédité de 8 % des voix, il bénéficie du soutien logistique et financier d’un oligarque tombé en disgrâce. Ancienne éminence grise d’Orbán, le magnat Lajos Simiscka loue ses panneaux d’affichage à l’opposition libérale et nationaliste pour contrebalancer la propagande gouvernementale. Au bord des routes, de grandes affiches d’État accusent par exemple les chefs de l’opposition – Jobbik compris – de vouloir abattre le mur antimigrants.

« Le gouvernement vit dans une tour de Babel médiatique », renchérit Gábor Vágó, candidat LMP aux législatives. À 34 ans, l’ex-journaliste d’investigation s’est vu officiellement désigné « menace pour la sécurité nationale ». L’homme à la barbiche d’archiduc se croit surveillé en raison de sa croisade anticorruption. Dans l’équivalent magyar de Mediapart, le magazine des ONG Atlatszo, « financé à 20 % par George Soros, mais à 80 % par ses lecteurs », le fin limier a enquêté sans relâche sur tous les sujets qui fâchent le sommet du pouvoir : détournement des subventions européennes par le gendre d’Orbán, fraudes fiscales avec la complicité du gouvernement, vente de terres de l’État à des proches du régime, emprunt russe léonin, etc. Cependant, si les oligarques proches d’Orban ulcèrent une partie des Hongrois, beaucoup y voient un moindre mal préférable au règne des multinationales, qui avaient fait main basse sur la Hongrie des années 1990. Vágó n’entend pas cet argument et s’interroge plutôt sur l’attitude à suivre envers le Jobbik. Au terme de notre entretien, je me demande bien quelle menace fantôme ce gentleman peut bien faire peser sur la sécurité nationale…

C’est dans son bureau spartiate que le porte-parole du gouvernement Zoltán Kovács me répond. « Sa personne n’est pas en cause, plutôt certaines de ses intentions et activités » financées par l’Open society de George Soros, la bête noire du régime.

"Ensemble, ils démonteraient la barrière frontalière.", affiche progouvernementale dirigée contre les chefs de l'opposition et Soros. DR.
« Ensemble, ils démonteraient la barrière frontalière. », affiche progouvernementale dirigée contre les chefs de l’opposition et Soros. DR.

Or, si l’historien de formation Kovács s’exprime dans un anglais d’Oxford, c’est grâce aux bourses d’études que Soros offrait aux jeunes pousses du Fidesz à la fin des années 1980. Cimentée par l’anticommunisme, l’union sacrée Orbán-Soros a été pulvérisée par le vent de l’histoire.
Leur pas de deux a duré jusqu’en 2010, suivant les oscillations idéologiques d’Orbán, longtemps tiraillé entre deux droites aujourd’hui irréconciliables. Son aile libérale, encore représentée par le contingent d’eurodéputés Fidesz à Bruxelles, a eu la part belle durant son premier mandat (1998-2002), qui vit Budapest adhérer à l’Otan et préparer son entrée dans l’UE. Mais Orbán a signé son grand retour aux affaires en 2010 en tant que polgári. Ce mot-valise intraduisible renvoie au patriotisme des classes moyennes hongroises constituées de petits propriétaires ayant souvent un pied en province.

Seraient-ce les piliers de la fameuse « démocratie illibérale » chère au calviniste Orbán ? Un raccourci de journaliste occidental, réplique le porte-parole du cabinet. Zoltán Kovács récuse toute comparaison avec Poutine, mais se réclame d’une « démocratie conservatrice et chrétienne » basée sur la souveraineté du peuple. « Or, poursuit-il, certaines ONG voudraient nous imposer des feuilles de route internationales », à commencer par le document officiel que l’ONU a sobrement intitulé « Rapport sur les migrations de remplacement ». Implicitement, cette étude économique postule les individus interchangeables et les cultures miscibles. Dans un strict raisonnement économique, les grandes migrations y apparaissent non seulement incontournables, mais surtout profitables à l’Occident vieillissant. « Une philosophie qu’on retrouve dans la plupart des institutions européennes, soupire Kovács. Mais avec la barrière, nous avons prouvé que l’immigration illégale pouvait être stoppée à la frontière de Schengen. Et nous n’avons pas besoin de migrants pour renouveler notre population. » Du reste, le gouvernement octroie des millions d’euros d’aides aux églises chrétiennes d’Afrique et du Moyen-Orient pour encourager le maintien des minorités au pays. Cela dit, l’an dernier, Orbán a formellement rejeté le quota de 1 294 migrants que réclamait Bruxelles pour finalement accorder l’asile à… 1 291 réfugiés. J’ai ainsi croisé plus d’un employé syrien dans les boutiques de téléphonie mobile budapestoises. Zoltán Kovács coupe court : « Ce sont des cas individuels. Ne confondez pas les chiffres et les principes. C’est une question de souveraineté. Il est inconcevable que des quotas nous soient imposés de l’extérieur. »

Histoire de comprendre le problème à la source, je mets le cap sur la frontière serbe. Direction Szeged, 170 000 habitants. À 170 kilomètres au sud-est de la capitale, c’est la dernière grande ville détenue par un Parti socialiste aux abois. L’autre Hongrie se donne au bout de deux heures et demie de train. Loin de l’îlot de prospérité budapestois, qui produit un tiers du PIB hongrois, la province magyare fait partie des régions les plus pauvres de l’Union européenne. Les industries automobiles, en grande partie tournées vers l’Allemagne, se concentrent au centre et à l’ouest de la Hongrie. Trente ans après le démantèlement des chaînes d’industrie lourde mises en place par Moscou, l’Est hongrois peine à trouver un second souffle. Le salaire minimal n’atteint pas les 260 euros. À quelques kilomètres des splendides bâtiments écrus de Szeged, à la lisière de la Serbie, les petites fermes d’Ásotthalom, 4 000 âmes, maintiennent une agriculture vivrière. Son maire László Toroczkai, 40 ans, incarne le canal historique du Jobbik, dont il assure la vice-présidence. Se présentant comme « son dirigeant le plus à l’extrême droite », l’élu condamne à l’avance toute alliance de son parti avec le centre et la gauche, mais déplore le niveau du débat public. « Je n’ai jamais vu de campagne aussi sale et mensongère », Orbán taxant le chef du Jobbik d’homosexuel, d’autres accusant Orbán de frapper sa femme, etc.

« Ma ferme étant à quelques mètres de la Serbie, en 2012, j’ai été le premier Hongrois confronté aux envahisseurs », raconte Toroczkai sans une once d’autocensure. L’irruption subite de migrants africains le convainc alors de briguer la succession du maire Fidesz de l’époque, impuissant face au phénomène migratoire qui allait s’amplifiant. Élu à la tête d’Ásotthalom en décembre 2013, il a des mois durant fait pression sur Budapest pour stopper l’hémorragie. Africains, Kosovars, Pakistanais, Afghans et Syriens présumés (« dont beaucoup parlaient des dialectes maghrébins ou égyptien selon les interprètes de la police ») déchiraient leurs papiers d’identité, pénétraient dans les maisons vides, laissaient derrière eux des tonnes de déchets et affolaient la population. « Le gouvernement Orbán ne faisait rien », dit-il, malgré ses appels répétés à édifier un mur de séparation avec la Serbie pour protéger la frontière orientale de Schengen. On lui répétait que Bruxelles n’accepterait jamais. Jusqu’en juin 2015.

L’annonce de la construction du mur fut « le plus beau jour de [sa] vie ». Sur les 500 000 « envahisseurs musulmans » ayant traversé sa commune, le tristement célèbre terroriste du Bataclan Salah Abdeslam reste dans toutes les mémoires. À l’époque de son passage, le nombre de migrants empêchait tout réel contrôle d’identité. Mais en ethnodifférentialisme revendiqué, László Toroczkai ne recourt pas aux amalgames. « La culture hongroise est incompatible avec l’islam. Je respecte cette culture mais je ne souhaite pas l’importer en Europe. Si je vais en France, c’est pour goûter des escargots, pas des kebabs ! », assène-t-il en guise de réquisitoire contre la colo(g)nisation de l’Europe.

Le maire d’Ásotthalom me flanque d’un garde champêtre armé et motorisé aux faux airs d’Attila. À ses côtés, j’observe de près la barrière frontalière. Haut de quatre mètres, un double grillage de barbelés électrifiés sépare la Hongrie de la Serbie. Entre les deux rangées de fils surveillés par des caméras, une route large de quelques mètres permet à l’armée et à la police hongroise de patrouiller. Depuis l’érection du mur, seule une poignée de migrants se risque à traverser la frontière au moyen d’échelles. Les clandestins pris sur le fait sont immédiatement expulsés par les forces de sécurité magyares vers la Serbie. Quant aux demandeurs d’asile, ils attendent l’examen de leur dossier dans un centre dont les autorités hongroises interdisent l’accès aux journalistes.

Carte de la Hongrie. Fond de carte provenant de la CIA
Carte de la Hongrie. Fond de carte provenant de la CIA

À mon tour de franchir la frontière, dans le sens inverse des migrants. Côté serbe, s’étend la Voïvodine, vaste région majoritairement peuplée… de Hongrois ! Le premier village qui jouxte la grande ville de Subotica se nomme Bački Vinogradi. Son maire magyar Robert s’entend comme larron en foire avec son homologue László qu’il retrouve régulièrement au cours de festivités transfrontalières. Autour d’un verre de pálinka, Robert adresse un satisfecit à son pays d’origine. « Le bilan du mur est extrêmement positif. Il a réduit de 99 % le nombre de passages dans la commune » en provenance du centre de Subotica et d’autres coins de la Serbie. Je ne croise d’ailleurs aucun étranger autour de la frontière. L’annus horribilis 2015 a laissé de sombres souvenirs chez ses administrés. Du cimetière squatté jour et nuit par des migrants en quête d’eau et d’électricité aux champs de pommiers ruinés par les campings sauvages, les migrants suscitent un sentiment d’insécurité diffus chez les Vinogradiens. Parmi ses pires souvenirs, Robert se souvient d’une rixe au couteau entre un Afghan et un Pakistanais qui a viré au meurtre. Si Belgrade a jugé et emprisonné le coupable, la Serbie conserve l’image tenace d’un pays soumis aux injonctions de l’Union européenne, qu’elle aspire à rejoindre. « Quand j’appelle la police serbe pour faire partir des migrants, une brigade arrive mais ne relève jamais leur identité. Ils sont relâchés dans la nature et reviennent une heure plus tard », se plaint Robert. En échange d’aides européennes et internationales, Belgrade se résignerait à son sort de passoire.

Est-ce ainsi que les hommes de l’Est survivent ? Bruxelles a beau arroser de subventions Varsovie et Budapest, le primat accordé à l’économie n’a pas fait disparaître les aspirations identitaires. Faute d’accord avec ses pairs sur le contenu du projet européen, Viktor Orbán développe une stratégie d’entrisme économique au sein des cercles dirigeants du vieux continent. « Il cherche à se constituer un réseau méta-oligarchique, notamment en France, en Allemagne et à Bruxelles », décrypte Paul Gradvohl. À la fois renforcé et concurrencé par le jeune conservateur autrichien Sebastian Kurz, Orbán poursuit son numéro d’équilibriste entre Berlin, Bruxelles et Moscou. Certes, le Premier ministre multiplie les effets de manche contre ses partenaires d’Europe de l’Ouest « qui ont fait de leurs pays des pays d’immigration, et qui ont amené par-là le déclin de la chrétienté et la diffusion de l’islam ». Mais, une fois réélu, Viktor Orbán n’aura aucun intérêt à se replier vers l’Est, fût-ce avec ses voisins du groupe de Visegrád (Pologne, Slovaquie, République tchèque). La valse hongroise se joue à plusieurs temps.

 

Magyars : l’empire éclaté

Depuis l’explosion de l’Autriche-Hongrie scellée par le traité de Trianon (1920), le territoire hongrois n’est plus ce qu’il était. Si bien que 1,2 million de Hongrois « ethniques » vivent en Roumanie (Transylvanie), 450 000 en Slovaquie, 250 000 en Serbie (Voïvodine) et 150 000 en Ukraine. La constitution de 2011 accorde la nationalité à tous les Magyars de la région, mais la solidarité transfrontalière ne va pas toujours de soi. En 2002, Orbán a sans doute dû sa courte défaite à la signature d’un accord bilatéral permettant aux citoyens roumains de se soigner à moindre coût dans les hôpitaux hongrois. Si l’objectif affiché était de rapprocher les Magyars citoyens des deux pays, Orbán a alors subi une intense campagne de dénigrement nationaliste… de la part du Parti socialiste !

Drapeau sicule à l'entrée du Parlement hongrois.
Drapeau sicule à l’entrée du Parlement hongrois.

Depuis, le Premier ministre a troqué son chauvinisme magyar contre un nationalisme impérial en nouant des accords économiques par-delà les frontières. Son oligarque favori Lőrinc Mészáros a ainsi investi dans une myriade de clubs de football magyarophones dans cinq pays différents, cependant qu’une bière magyare fait fureur en Transylvanie. Mais les dernières nouvelles inquiètent Budapest : Kiev prévoit l’ukrainisation prochaine de tous ses collèges et lycées tandis que la minorité sicule de Roumanie, assimilée à l’ethnie magyare, voit toujours ses droits culturels bafoués. En signe de rétorsion, le Parlement hongrois a hissé la bannière sicule en lieu et place du drapeau européen. Ambiance…

L’Afghanistan pour les nuls

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kaboul ddr adghanistan
"DDR" d'Anne Amzallag.

En 2004, la réalisatrice Anne Amzallag se retrouve sans un sou, sans travail. C’est par hasard, sur un site de rencontre, qu’elle s’invente un intérêt pour l’Afghanistan et rencontre Warren, un Anglais qui travaille à Kaboul pour une société internationale. Une amitié se noue, fondée sur quelques mensonges et informations glanées sur Wikipédia, et très vite, Warren, quinquagénaire rougeaud, propose à Anne de lui payer un billet d’avion.

Démobilisation, Désarmement, Réinsertion

Elle débarque à Kaboul, ville envahie par les différents services des Nations Unies et les ONG, entravée par la pénurie d’électricité, et fait la connaissance de ses voisins de la Flower Street. Il y a Wassim, l’homme à tout faire, et Mahmoud, le chauffeur, payé par Warren pour l’emmener où elle voudra, pour lui montrer ce qu’elle voudra filmer. Ce qu’elle voudrait filmer, en réalité, Anne n’en sait encore rien. Elle réalise des travellings depuis la voiture et trouve Mahmoud très sexy, surtout en tenue traditionnelle afghane.

C’est Josh, un onusien, un grand Noir encore plus sexy, qui lui parle pour la première fois du programme « DDR », Démobilisation, Désarmement, Réinsertion des moudjahidines. Elle va assister, dans les montagnes, à des simulacres de cérémonies. Elle grelotte. On dépose des armes, des chars d’assaut, du bric-à-brac guerrier devenu superflu. Elle filme des conversations qu’elle ne comprend pas, sur l’authenticité des kalachnikovs, sur les métiers que l’ONU propose à ces soldats, un peu perdus, un peu désorientés, mais enthousiastes à la projection d’un film de propagande pacifiste.

Il ne faut pas tomber amoureuse d’un onusien

À Kaboul, la vie sociale est rythmée par les couvre-feux et l’alcoolisme de Warren. Le soir, il met en route le groupe électrogène de l’appartement et s’endort devant des films américains. Anne essaie d’écrire, une « note d’intention » dont raffolent les producteurs français, mais n’arrive pas à grand-chose. Il faut dire qu’elle a la tête ailleurs. Outre les images du programme DDR, le déminage des montagnes et les rues sombres de Kaboul, elle constate que les jeunes Afghans ne sont pas très doués pour le sexe mais aiment la fellation en voiture. Elle apprend qu’il ne faut pas tomber amoureuse d’un onusien, même romantique, même canadien francophone, car celui-ci vous brisera forcément le cœur.

Et sinon ? Sinon, il y a Radu, le colonel roumain, qui passe par la rue des Fleurs, plein de bons et nobles conseils pour ce pays, quand les autochtones peinent à situer le sien sur une carte. Il y a les « gentils Français » des ONG, qui mangent des tartines de Nutella. Il y a aussi les cassettes qu’Anne enregistre mais ne trie pas.

Quand la fin du séjour approche, elle sent qu’elle regrettera. Quoi ? Elle ne le sait que vaguement. De n’avoir pas réussi à comprendre ce qu’elle voyait et entendait. D’avoir filmé sans commentaire, sans traduction, des événements dont elle peine à saisir les enjeux, dans un pays qui lui reste totalement étranger.

Immersion sans paternalisme occidental

DDR, le documentaire qu’elle finit par tirer de la masse de ces cassettes, dure trois heures dans sa première version. Il est salué par la critique comme un exemple : immersion totale, aucun effet de paternalisme occidental, aucun commentaire, aucun sensationnel cinématographique, de l’image brute, mais tout de même traduite.

Kaboul, rue des Fleurs, est le making-of naïf de ce documentaire « pas fait exprès ». Parfois agaçant, souvent révoltant, dans sa naïveté, il apporte des réponses au « pourquoi » que l’on a parfois envie de poser à un documentariste. Anne Amzallag le dit franchement : « Je n’en sais rien, c’était là ».

Anne Amzallag,  Kaboul. Rue des Fleurs, Éditions Maurice Nadeau, 2018.

Kaboul, rue des Fleurs

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Mon empire pour un canard laqué !

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Samuel Lee Sum, chef du Shang Palace, et son fameux canard laqué. ©Hannah Assouline

Le meilleur canard laqué du monde se déguste à Pékin. Mais le restaurant parisien de l’hôtel Shang Palace propose une recette des plus goûteuses. Au sein de sa brigade, une vingtaine d’employés suivent un rituel immuable où chacun se dévoue à une tâche bien précise. Quand le taylorisme rejoint le confucianisme.


Pour un Français qui n’a jamais mis les pieds en Chine, le plaisir d’aller manger dans un restaurant chinois est du même ordre, enfantin, que celui que l’on prend à relire pour la énième fois Le Lotus bleu d’Hergé (publié en 1935) : on sait bien que l’on n’est pas dans la Chine « authentique », mais peu importe ! Même les représentations les plus kitsch que les Occidentaux se font de « l’empire du Milieu » font rêver. Pour un enfant, surtout, le restaurant chinois est une source d’émerveillement. Ainsi, après m’avoir formé le goût aux petits pots de chez Hédiard, ma mère, pour parfaire mon éducation gastronomique, m’avait-elle un jour entraîné (c’était au milieu des années 1970, je devais avoir sept ans) dans le plus vieux restaurant chinois de Paris, L’Empire céleste, près du Panthéon. Je ne sais si je m’étais régalé (et si je me régalerais à nouveau aujourd’hui !) mais l’enfant que j’étais avait été impressionné par ce qui lui apparaissait comme une prolongation réelle du Lotus bleu (son livre de chevet de l’époque), avec ses baguettes, ses bols de riz, ses aquariums emplis de poissons rouges, son hideux portrait de Confucius entouré de petites ampoules clignotantes, ses lanternes en papier, sa musique de fond sirupeuse, ses odeurs, ses goûts étranges et son esthétique un peu baroque à l’image des fauteuils en bois alliant la courbe et la perpendiculaire (j’appris plus tard, en lisant Connaissance de l’Est, de Paul Claudel, qui avait été diplomate en Chine de 1895 à 1909, que la découverte de l’Extrême-Orient et le développement de l’art baroque aux xviie et xviiie siècles avaient été synchroniques et que c’est de la première que le second avait reçu l’impulsion décisive). Manger du poulet aux pousses de bambou, saisir avec des baguettes les grains de riz blanc cuits à la vapeur, découvrir que, dans la cuisine chinoise, les feuilles de salade sont cuites et les tomates servies avec du sucre (les Chinois connaissaient déjà la tomate il y a 2 000 ans, bien avant que Christophe Colomb nous la rapportât d’Amérique)… Tout cela suffit à instiller dans l’imagination de l’enfant un désir de connaissance et une vraie ouverture à l’Autre. « La politique oppose les peuples, la cuisine les rapproche », disait Goethe.

Historiquement, les premiers restaurants chinois apparurent à Paris autour de la gare de Lyon puis dans le Quartier latin, dans les années 1920. Plus de 130 000 immigrés chinois étaient venus en France pour combler l’absence de main-d’œuvre consécutive au grand massacre de 14-18. Une forte colonie s’implanta dans le 13e arrondissement aux abords des usines automobiles Panhard-Levassor. Ce quartier, qui englobait une partie des villages d’Ivry et de Gentilly, ainsi que les bourgs de Saint-Marcel et d’Austerlitz, sera plus tard surnommé « Chinatown », après sa destruction, en 1966, par les disciples de Le Corbusier, qui jugèrent bon d’ériger des tours et des barres en béton en lieu et place des cours de ferme, des ateliers et des jardins ouvriers qui constituaient tout le charme de l’arrondissement. Pendant la guerre du Vietnam, l’afflux d’immigrés indochinois modifia la géographie gastronomique de la capitale. Les Parisiens découvrirent les subtilités des cuisines vietnamienne, cambodgienne et laotienne. Mais l’appât du gain incita vite la plupart des « restaurateurs » à mélanger et à confondre les cuisines d’Asie dans un même gloubi-boulga cosmopolite et commercial, les nems et les rouleaux de printemps étant aussi chinois que la paella et le gaspacho andalou sont périgourdins ! En conséquence de quoi les « vrais chinois » (comme les « vrais japonais » du reste) sont devenus une rareté que l’on peut compter sur les doigts d’une seule main. La grandeur de la mondialisation, c’est de pouvoir accéder à toutes les cultures, son crime, c’est d’abolir les distinctions et de tout ramener au même niveau.

Le canard laqué est un plat d’un raffinement total que l’on ne peut espérer réaliser chez soi quand bien même on serait un cordon bleu

Pour accéder aux arcanes de la cuisine chinoise, commençons par ce qui en est devenu son symbole le plus célèbre en Occident : le canard laqué. Ce plat est en effet passionnant à plus d’un titre. D’abord, par son ancienneté. Des érudits estiment qu’il existait déjà en tant que mets impérial au ive siècle après J.-C. sous la dynastie du Nord et du Sud. Mais officiellement, il ne serait apparu à Nankin qu’au xive siècle, au début de la dynastie Ming (1368-1644), sous le règne de Zhu Yuanzhang, protecteur des lettres, des sciences et des arts. Trois siècles plus tard, c’est à Pékin, où les canards passaient pour être de meilleure qualité, qu’il aurait acquis sa forme définitive et, sous le nom de « canard à la pékinoise », serait devenu le plat emblématique de la dynastie Qing (1644-1911).

Selon le gastronome William Chan Tat Chuen, auteur d’un remarquable Canard laqué, Canard au sang : dialogue culturel entre les cuisines chinoise et française (éditions de l’Épure, 2016), c’est au restaurant Quanjude, fondé en 1864 à Pékin dans le quartier de Qianmen, que l’on dégusterait aujourd’hui le meilleur canard laqué du monde. Suspendus à des crochets, les canards, qui doivent peser exactement deux kilos, y sont rôtis dans un four ouvert en brique dont les parois ont absorbé la chaleur du feu d’arbres fruitiers comme le dattier, le jujubier, le poirier et le pêcher, des bois qui confèrent leurs parfums à la peau du palmipède…

En tant que point de départ, ce plat permettra aux profanes que nous sommes de nous initier à la grande cuisine chinoise née il y a 5 000 ans, quand nos ancêtres les Gaulois n’avaient pas encore inventé la cervoise et dont la très grande diversité (on recense au moins huit cuisines régionales) nous échappe. Ce faisant, nous pourrons ainsi découvrir ces splendeurs méconnues que sont les nouilles tirées à la main au bœuf de Lanzhou, le poisson mandarin écureuil à la sauce aigre-douce, le homard bleu de Canton cuit au bouillon, la tête de lion braisée à la sauce rouge, les pieds de porc au gingembre, les grenouilles sautées à l’ail, le pain pita à la viande confite de Xi’an, sans oublier la bouillie de riz aux œufs de 100 ans et porc maigre…

Enfin, et c’est ce qui importe le plus, le canard laqué est un plat d’un raffinement total qui exige des années d’expérience et que l’on ne peut espérer réaliser chez soi quand bien même on serait un cordon bleu. Sa mise en scène se déploie en trois services, comme une pièce de théâtre. Il faut donc un cadre et du personnel qualifié. À défaut d’aller à Pékin, on pourra en déguster un exceptionnel chez le chef hongkongais du Shang Palace, Samuel Lee Sum.

Situé au troisième sous-sol du Shangri-La, à une encablure du Trocadéro, ce restaurant gastronomique (un poil aseptisé, il faut le reconnaître) attire depuis sa création en 2010 le gratin de la clientèle asiatique « VIP ». Traduction : on n’est pas dans les cantines de Belleville où les habitués ingurgitent leurs nouilles bruyamment en faisant « shlip-schlurp ». C’est lisse, c’est entendu. Mais c’est très bon, et surtout, c’est authentique, « comme là-bas, dis ! »

En entrant dans les cuisines, l’ethnologue découvre une brigade à l’organisation militaire au regard de laquelle nos restaurants français les plus prestigieux font figure de gentil Club Med : 20 cuisiniers (pour la plupart originaires de Canton) munis de fourches, de crochets, de couteaux, de hachoirs, de billots, de louches et de paniers en osier y accomplissent, chacun selon sa spécialité (friture, rôtissage, découpage), les mêmes gestes, toute leur carrière durant : impossible de changer de poste ! Ainsi les sublimes dim sum (des raviolis à la vapeur farcis aux crevettes, aux noix de Saint-Jacques ou au porc shanghaïen) sont-ils façonnés à la main par le même maître depuis toujours. Aucun Français ne pourra parvenir à un tel niveau de maîtrise et de virtuosité. La grande cuisine chinoise repose sur cette division du travail intangible et immuable. Le chef, lui, demeure au centre de la salle aux commandes du wok qui est le prolongement de son bras. Cette poêle est la clef de voûte de toutes les préparations : on y fait aussi bien sauter les légumes que mijoter les sauces. En posant un panier sur ses flancs, on peut même cuire à la vapeur… Tout le génie pratique des cuisiniers chinois est symbolisé par ce simple instrument.

Au Shang Palace, plus d’une centaine de canards en provenance de toute l’Europe ont été testés. L’élu, originaire d’Irlande, a séduit le chef tant pour la qualité de son gras que pour la finesse de sa peau : « Mais le canard pékinois élevé chez nous est quand même, à mon avis, plus équilibré, plus tendre, plus goûteux et moins gras que le canard d’Europe, il est aussi plus petit et moins gros ! »

Aussitôt arrivé, le canard frais est plumé, attendri et « purifié » avec de l’eau bouillante avant d’être badigeonné d’un sirop maison parfumé au vinaigre de riz qui va lui donner son aspect brillant de datte bien mûre. La phase de séchage est primordiale. Suspendu à un crochet, le canard est exposé à de l’air froid et sec pendant plusieurs heures. « Les conditions atmosphériques sont plus favorables à Paris qu’en Chine, où l’humidité est très forte : la peau du canard sèche plus facilement face à la tour Eiffel ! ».

Juste avant la cuisson, on enduit l’intérieur de la volaille d’une sauce tenue secrète à laquelle on ajoute un mélange d’épices originaires de Chine : badiane, girofle, cannelle, muscade, poivre du Sichuan, réglisse, gingembre et sel parfumé… Mais la farce serait incomplète sans l’écorce d’orange, l’ail, l’échalote, le fenouil et la ciboulette, dont les parfums vont imprégner la chair tout au long de la cuisson.

Le canard est alors traversé par un long crochet destiné à le suspendre à l’intérieur du four tout en le maintenant hermétiquement fermé pour que soient contenus ses jus de cuisson.

À défaut de disposer d’un four à bois traditionnel, le Shang Palace s’est doté d’un four en forme d’œuf géant au milieu duquel sont rougies à la flamme des pierres réfractaires. Une fois la flamme éteinte, la température monte jusqu’à 400 °C ! Régulièrement tourné par le maître rôtisseur, le palmipède rôtit ainsi uniformément pendant quarante-cinq minutes, enveloppé par la chaleur tournante du four, pendant que ses jus de cuisson irriguent et parfument sa chair toujours tendre. Une fois sorti du four, le canard rougeoyant est arrosé d’huile bouillante pour que sa peau, gourmandise suprême, devienne encore plus croustillante…

Le théâtre de la Gastronomie

Premier service –Le raffinement du premier service est d’abord d’ordre visuel. Après avoir présenté au client le canard laqué brillant comme une céramique, le maître d’hôtel, portant des gants blancs, s’empare d’un couteau à la fois large et léger, semblable à une machette, avec lequel il va délicatement prélever des rectangles de peau. Ceux-ci seront disposés sur de fines crêpes maison à base de farine de blé qu’il conviendra de garnir de quelques segments de poireau et de concombre, assaisonnés d’un soupçon de sauce pékinoise sucrée aux cacahuètes. Avec un verre de sauternes ou de porto, c’est un régal ! On mange avec les mains.

Premier service : peau du canard et blanc de poireau sur crêpe. ©Hannah Assouline
Premier service : peau du canard et blanc de poireau sur crêpe. ©Hannah Assouline

Deuxième service – En cuisine, les six filets du canard ont été découpés par le chef dans le sens de la fibre, maintenus au chaud et hachés au couteau avant d’être mélangés à des pignons de pin et à des herbes fraîches. Ce hachis présenté dans un bol en céramique n’a plus qu’à être répandu à la cuillère dans des feuilles de salade fermes et froides (type iceberg) qui vont occasionner un choc thermique. On boira un beau vin rouge velouté et pas trop tannique, type pomerol ou châteauneuf-du-pape.

Deuxième service : canard haché dans un bol avec pignons de pin servi sur une feuille de laitue. ©Hannah Assouline
Deuxième service : canard haché dans un bol avec pignons de pin servi sur une feuille de laitue. ©Hannah Assouline

Troisième service – À travers ce plat légendaire, le cuisinier chinois interprète et valorise les différentes parties de l’animal que sont sa peau, sa chair, mais aussi sa carcasse, qui sert de base à l’élaboration du bouillon. On terminera donc ce festin par un bol de bouillon aux herbes et aux champignons. Si l’on a encore faim, on pourra demander (c’est l’usage) un bol de riz cantonais, celui du chef est d’une finesse exceptionnelle.

Pour une fois que l’on ne s’ennuie pas en allant au restaurant…

Serge, Hervé, Nana et les autres : c’est dans les vieux chanteurs qu’on fait les meilleures tournées

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Nana Mouskouri, Hervé Vilard, Salavatore Adamo, Gérard Lenomran, Serge Lama. Sipa. Numéros de reportage :REX40365642_000009 ; 00745791_000005 ; 00835256_000085 ; 00727539_000054.

Ils ont plus de soixante-dix ans, ils remplissent les salles, leurs tubes passent à la radio et le public en redemande. Lama, Vilard, Adamo, Mouskouri et Lenorman résistent à la cacophonie.


A l’Olympia, en février, il a mis les spectateurs K.O. Sonnés par un concert qui allait bien au-delà d’une performance technique ou scénique. Les fauteuils rouges s’en souviennent encore. Bruno Coquatrix pouvait être fier du petit. Les grands artistes ne minaudent pas. Ils s’imposent par leur talent et leur profondeur. Il y a bien sûr la voix, chaude et distincte, qui terrasse tout sur son passage. Cette langue française parfaitement restituée dans toutes ses nuances et anfractuosités. Les pleins et déliés d’un champ narratif qui s’étend à perte de vue. Cette puissance souveraine qui bouscule sans artifice, sans truc. Une façon naturelle, directe, franche de chanter et pourtant toujours empreinte d’une mélancolie sourde. Une interprétation qui fait résonner le passé. Quand Serge Lama, notre mémorialiste intime, chante, c’est la France qui sent sa terre frémir, notre identité confuse reprend enfin consistance, notre âme peut alors dériver au gré de son répertoire. Il a sédimenté nos émotions sans jamais les trahir ou les moquer. D’aventures en aventures, de train en train, de port en port, il n’a pas transigé, il n’a pas succombé aux sirènes du disco, de la pop ou du rock. Le marketing musical ne pouvait façonner un tel chanteur populaire, intemporel et immarcescible.

Cet empereur du microsillon, fracturé par les aléas de la vie, a démarré sa tournée depuis octobre 2017 et continue jusqu’à l’été. « Je débute exprime l’impression que j’ai tous les soirs quand je monte sur scène » dit-il, en préambule de son nouvel album. Chez d’autres, cet accès de modestie pourrait faire sourire, chez lui, elle serre le cœur. Car Lama, timide et secret, bataille depuis si longtemps avec les mots, il sait le combat de la sonorité juste et de l’harmonie lexicale, à la fois harassant et fascinant. Quand ce poète de l’impossible grimpe sur scène, il met une telle intensité que son public n’a pas d’autres choix que de le suivre et de succomber à ce parfum d’éternité. Le 9 février dernier, à La Seine Musicale, avait lieu la 33ème cérémonie des Victoires de la Musique. Un événement où le ridicule et la prétention confinent à l’hallucination collective. Connaissant la démagogie du système, il est à parier que certains textes de ces nouvelles idoles seront bientôt enseignés au collège ou au lycée.

Ça revient comme une chanson populaire !

Passons sur la faiblesse de la rime et l’apathie du rythme, au même moment, ce soir-là, Serge Lama débutait son tour de chant sur le boulevard des Capucines. Indiscutablement, il ne boxe pas dans la même catégorie que tous ces faiseurs éphémères et vains. Il ne pratique pas le même art. Il n’a pas vocation à divertir, à occuper l’espace médiatique, à s’exprimer maladroitement devant des téléspectateurs atterrés par une telle médiocrité. Incapable d’élever le niveau, le service public doit-il nécessairement nous ensevelir sous un tombereau de fausses notes ?

Si vous n’avez jamais vu, ni entendu Lama entonner « Les ballons rouges » ou « Les Glycines », c’est une faute impardonnable. Avec ce solitaire écorché, vous ne vous sentirez plus jamais seul. Les milieux culturels ont fait tant de mal à la chanson populaire ces trente dernières années, préférant toujours mettre en avant les manipulateurs et les radoteurs. Par aveuglement idéologique et inculture, ils ont souvent confondu succès commerciaux et daubes. Comme si l’anonymat était un signe de qualité. Et si les gens avaient simplement une bonne oreille. S’ils étaient sensibles à des textes bien écrits, interprétés avec ferveur et vérité, des mélodies qui parlent des existences simples. On sourit bêtement quand le nom d’Hervé Vilard est prononcé à la télé.

Il y a un mépris de classe et une injustice crasse. Car le berrichon chantant, par sa folie et sa virtuosité, est un artiste de tout premier plan. Ses ritournelles transpercent les âges. Elles sont comme en lévitation dans le cloaque ambiant, « comme un défi au temps, le printemps avant le printemps ». Ce garçon qui a vendu 40 millions de disques sera les 5 et 6 mai prochains à l’Olympia pour ses « Dernières » représentations.

Ne le ratez surtout pas ! Avant lui, les 15 et 16 mars, Adamo a fait tomber la neige dans cette même salle. Le grand retour de Nana Mouskouri s’est effectué à Pleyel, le 8 mars.

Et comment ne pas évoquer la figure quasi-christique de Gérard Lenorman qui sillonne la France toute l’année. Il suffit de tomber un jour, par hasard, sur « Les matins d’hiver » sur une station de radio pour comprendre que la chanson populaire est un art majeur, indispensable à notre survie.

Clément Rosset dans mes souvenirs

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clement rosset michel polac
Clément Rosset.

Clément Rosset était d’un naturel plutôt timide, solitaire et difficile à apprivoiser, sauf devant une bonne bouteille : il pouvait parler des vins comme un œnologue. Nous nous retrouvions souvent, en compagnie de Michel Polac qui fut sans doute son ami le plus proche, dans un restaurant napolitain : « Le Petit Tiberio » où le patron nous faisait goûter des bouteilles qu’il avait apportées lui-même de vignes proches du Vésuve. J’ai rarement vu Clément aussi euphorique. Il parlait souvent avec nostalgie des vins du Lavaux. Se joignaient parfois à nous Pierre-Emmanuel Dauzat, Frédéric Pajak et Frédéric Schiffter, sans oublier le cinéaste Jean-Charles Fitoussi. Tous nous nous sentions proches de Cioran et, plus lointaine ment, de Schopenhauer, celui que nous nommions  » Le Patron « . Il était peu question de philosophie, sinon pour éclaircir nos affinités avec le non-sens. C’est lors d’une de ces soirées bien arrosées que l’ami Rosset offrit à Schiffter une préface à son premier livre Sur le blabla et le chichi des philosophes, ce qui me permit de l’éditer aux Presses Universitaires de France avec l’approbation ironique de Michel Prigent qui dirigeait alors d’une main de fer cette prestigieuse maison d’édition.

Il se gaussait des modes et des dogmes

C’est d’ailleurs aux PUF que, quarante ans plutôt, je m’étais d’emblée lié avec Clément Rosset : il venait de publier son premier livre La philosophie tragique (1961) d’inspiration schopenhauerienne qui lui avait valu une chronique élogieuse dans les colonnes du Monde de Jean Lacroix qui avait été son professeur en khâgne. L’insolence de Clément Rosset me ravissait : il était ainsi parvenu à obtenir, sous pseudonyme, la possibilité de critiquer dans les colonnes du Nouvel Observateur tous les ouvrages que la gauche bien-pensante encensait. Ce fut un véritable jeu de massacre jusqu’à ce que la supercherie fut découverte. C’est peu dire que Clément Rosset n’était pas de gauche : toute forme d’idéalisme lui répugnait. Il n’était pas loin de penser que quand les lycéens entreprennent des études de philosophie, ils en sortent abêtis, prétentieux et ont la tête remplie d’idées absurdes auxquelles ils croient dur comme fer. Il disait de la Sorbonne, première université française du Moyen Âge, qu’elle a été et et est encore aujourd’hui une université religieuse. « Il faut, confiait-il à un ami mexicain, avoir une religion, qu’elle s’appelle le christianisme ou le marxisme, peu importe, mais si on n’a pas une étiquette et qu’on n’est pas dévot envers une cause, on fait peur, on est déjà sur le chemin du laboratoire des démons ou des terroristes ». Clément Rosset était un franc-tireur autour de la table du Petit Tiberio et plus tard de Yushi, comme nous l’étions tous. À propos de l’École normale où il avait connu Derrida (aucune estime pour lui), Badiou (un con) et Althusser, il disait qu’elle a été une machine à transformer des chrétiens en communistes. On entrait chrétien, on sortait communiste. Il s’est gaussé des modes et des dogmes qui faisaient alors fureur dans un livre hilarant, Les Matinées structuralistes.

Un ami qui dormait dans un cercueil

Clément Rosset était souvent flanqué d’un ami avec lequel il entretenait des rapports compliqués : Didier Raymond. Ce dernier prétendait avoir écrit les livres de Clément, alors que l’inverse était plus crédible. Mais Didier qui posait pour Vogue, qui enseignait à la faculté de médecine, qui lui fournissait des drogues, qui dormait dans son cercueil et qui ressemblait à Marlon Brando, fascinait Clément. C’est dire que le conformisme n’était pas son truc. Autrement d’ailleurs comment aurions-nous pu être amis durant un demi-siècle ? Il m’a parfois démoli dans les colonnes du Monde et j’ai raconté dans mes livres deux ou trois épisodes de sa vie qu’il tenait à garder secrets. Il ne m’en a jamais voulu : il est parfois bon d’égratigner ses amis. Et nous étions, l’un et l’autre, au-delà des jugements moraux et des crispations hystériques liés à des blessures narcissiques.

Je m’aperçois que j’ai peu parlé, sans doute par peur de paraître pédant, de sa philosophie. Elle est dans la lignée de Lucrèce, de Montaigne, de Spinoza, de Schopenhauer, de Nietzsche et de Bergson, pour nous limiter à quelques repères. Avec un goût prononcé pour le burlesque. Clément Rosset jugeait que c’était un signe d’honnêteté intellectuelle que d’écrire simplement, sans aucune ambiguïté. Pour lui, il allait de soi que la réalité est une, sans reflet, sans double, sans alternative et que les hommes n’avaient jamais compris, ni admis qu’ils allaient, qu’ils devaient mourir. Lui le savait et ne le redoutait pas. C’est quand même une sacrée forme de supériorité. Peut-être aurait-il encore souhaité vider un flacon de saké avec nous ! Même pas sûr. Mais ce qui est certain, c’est que lui nous manque déjà. Il était le gardien du temple du Réel. Je n’en connais pas d’autres. Et je conclurai avec une citation tirée de Logique du pire : « Il n’y a pas de délire d’interprétation, toute interprétation est un délire. »

La philosophie tragique

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Pascal Boniface et Médine contre « l’islamophobie » de la France « laïcarde »

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La rappeur Médine (à gauche) et le géopolitologue Pascal Boniface. SIPA. 00665710_000006 / 00773308_000001

Depuis la sortie de leur livre commun en 2012, le géopolitologue et le rappeur batifolent de conférences en salles des fêtes. Invités réguliers du Parti communiste, les deux larrons qui se disent persécutés dénoncent bruyamment « l’islamophobie » de la France « laïcarde ». Tout un programme…


Le premier a 62 ans. Docteur en droit, il dirige l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Il a été conseiller ministériel de Jean-Pierre Chevènement et de Pierre Joxe dans les années 1980, administrateur de l’Institut des hautes études de défense nationale, membre du Conseil consultatif pour le désarmement des Nations unies… Le second a 35 ans. Né de parents algériens ayant vécu pratiquement toute leur vie en France, il est devenu rappeur. Ensemble, ils ont signé un livre d’entretien sur l’islam en France, intitulé Don’t Panik, paru en octobre 2012 aux éditions DDB.

« Si j’applique la Charia, les voleurs pourront plus faire de main courante »

Don’t Panik était également le titre d’une chanson de Médine Zaouiche, appelant à dépasser les préjugés sur les musulmans. Le rappeur a signé un titre nettement moins consensuel en 2015, Don’t Laïk : « Crucifions les laïcards comme à Golgotha. Si j’applique la Charia, les voleurs pourront plus faire de main courante. Ils n’ont ni Dieu ni maître, à part maître Kanter, je scie l’arbre de leur laïcité avant qu’on le mette en terre ; Marianne est une Femen tatouée “Fuck God” sur les mamelles… », etc.

Médine Zaouiche figure dans un manuel scolaire d’histoire Nathan pour classe de terminale. Sa chanson 17 octobre est utilisée comme document pour étudier la répression sanglante d’une manifestation d’Algériens à Paris, en 1961. L’entregent de Pascal Boniface, qui a publié chez Laffont et à La Découverte (groupe Editis, comme Nathan), a probablement joué dans ce choix audacieux.

Imposture ? Oui, mais pas celle qui vient immédiatement à l’esprit. Médine Zaouiche n’est pas du tout un rebelle lancé dans le faubourg Saint-Germain par un Pascal Boniface en roue libre. Le rappeur dénonce un anti-islamisme primaire qu’il ne subit pas. Il est invité partout. Fête de l’Huma 2014, conférence de l’Alfred Deakin Institute for Citizenship and Globalisation en Australie en 2016, Normale Sup en 2017, à l’initiative d’une association d’étudiants, etc. Par ailleurs, il est en très bons termes avec la mairie PCF de Gonfreville-l’Orcher, près du Havre. Elle met des studios à la disposition de son label, Din Records, par l’intermédiaire de l’association Plug’in. Dès le début, Din Records avait pourtant annoncé la couleur, qui n’était pas marxiste, ni même laïque. « Ce qui nous relie au sein du label, expliquait en 2005 un des créateurs au site musulman SaphirNews, c’est la religion. C’est ce qui nous cimente, c’est notre garde-fou. C’est beaucoup plus facile avec des gens qui ont les mêmes objectifs que toi. »

« Est-ce que c’est parce qu’il s’appelle Médine et qu’il est musulman ? »

Médine Zaouiche est par ailleurs dirigeant d’un club de boxe, Don’t Panik Team, subventionné chaque année par la Ville du Havre (13 530 euros exactement en 2016). Le père de Médine, Abdel Zaouiche, était semi-pro dans les années 1980. Il entraîne désormais Amina Zidani, championne de France 2017. Il avait lui-même créé une branche boxe au centre social du Havre. C’était un des piliers de l’animation socioculturelle, à la grande période où la ville était PCF. Le Havre a basculé à droite en 1995, mais son fils Médine, qui a partiellement repris le flambeau, reste plutôt bien traité. Pas assez toutefois aux yeux de Pascal Boniface, qui s’est fendu en octobre 2012 d’une lettre ouverte en forme de remontrance au maire du Havre, coupable, à ses yeux, de ne pas accorder à Médine Zaouiche toute l’importance qu’il méritait. Morceaux choisis de la leçon de Pascal Boniface à un élu local de second rang nommé… Édouard Philippe : « Vous êtes un jeune parlementaire de l’UMP (…). Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas vraiment votre attitude. Vous avez dans votre ville un artiste extrêmement populaire (…). Tout serait réuni pour qu’à votre tour, vous le reconnaissiez comme l’un des ambassadeurs de votre cité. (…) Est-ce que c’est parce qu’il s’appelle Médine et qu’il est musulman ? Est-ce parce qu’il est barbu ? (…) Toutes ces raisons devraient au contraire vous conduire à en faire un exemple pour vos concitoyens. Avez-vous étudié les textes de Médine ? » Au-delà de sa condescendance (que l’auteur regrette sans doute depuis juin 2017…), la lettre ouverte du directeur de l’IRIS pose question. Jusqu’à quel point certains discours, censés remonter spontanément des quartiers, sont-ils formatés par des intellectuels, choisissant sur casting des porte-parole turbulents, mais pas trop, et réclamant pour eux de l’argent et de la visibilité ?

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