J’ai écrit cet article avant les attaques terroristes dans l’Aude. Je n’ai, évidemment, rien à y changer depuis. « Va-t-en, Satan ! », s’était écrié Jacques Hamel. Plutarque avait raison, certains vénèrent le monstre Typhon.

Depuis fin décembre, le Parlement égyptien étudie une loi visant à criminaliser et interdire l’athéisme. Si le droit égyptien conduit déjà régulièrement à sanctionner des personnes affichant publiquement ne serait-ce que des doutes relatifs à l’existence du dieu officiel, ce nouveau texte compte s’attaquer à l’absence de croyance religieuse en elle-même.

La mosquée Al-Azhar, qui se veut l’une des plus hautes autorités religieuses sunnites, soutient sans équivoque ce projet. Elle qui est très engagée dans le dialogue islamo-chrétien aux côtés du Vatican, se prétend pourtant fer de lance de la promotion d’un islam « de paix et de tolérance ». Mais les masques tombent, et le chef du Conseil suprême de cette institution a ainsi déclaré : « il est nécessaire de promulguer des lois qui dissuadent les gens de violer les instincts naturels de l’homme et de punir ceux qui ont été séduits par l’athéisme. »

Folies d’Al-Azhar et prière fiscale de Trump

Quant au rédacteur du projet de loi, il a pris soin de développer l’idée selon laquelle l’athéisme serait « un danger pour toutes les religions abrahamiques ». Et il semble bien, en effet, qu’en Égypte les églises se fassent complices de l’islamisme. La récente mésaventure télévisuelle d’un égyptien athée confronté à la bêtise odieuse d’un présentateur et d’un représentant d’Al-Azhar ne fait que confirmer l’inquiétant climat qui enveloppe désormais l’ancienne terre des pharaons.

Il serait facile et tentant de hausser les épaules en se disant que, de toute façon, ce n’est qu’une preuve de plus que la religion est par nature une marque d’ignorance et un outil de contrôle des masses. Que, tôt ou tard, la connaissance triomphera et que toutes ces prétentions seront alors reléguées au rang de superstitions passéistes et absurdes, des élucubrations d’Al-Azhar à l’effarante prière fiscale de l’administration Trump. Mais ce n’est pas si simple.

La foi est une force

Malgré les défauts des religions, la foi est une force, et nous aurons bien besoin de spiritualité pour échapper au consumérisme nihiliste. Le mysterium tremendum et fascinans nous met en contact avec une part fondamentale de la vérité de ce monde que nous aurions tort de négliger. Mais sur ce point comme sur les autres, toutes les religions et toutes leurs branches ne se valent manifestement pas, et même les religions abrahamiques ne devraient pas se laisser réduire elles-mêmes à l’obscurantisme : les dieux méritent infiniment mieux que cela !

Certains, surtout des islamistes, cherchent à disqualifier la liberté de pensée et de conscience en assimilant le droit à l’athéisme et la laïcité « à la française » à un supposé « laïcisme » évoquant l’athéisme d’Etat des anciennes dictatures communistes. Rien n’est plus faux. Pour ma part en tout cas, c’est justement parce que je suis croyant que j’attache autant de prix à la liberté d’incroyance, et que je me dois de la défendre.

Je suis, en effet, de ceux qui considèrent que l’existence des dieux ou d’un dieu est nettement plus probable que l’hypothèse contraire. Quand bien même il y aurait une infinité de combinaisons d’atomes et de champs d’énergie dans une infinité d’univers explorant une infinité de fois toutes les variations possibles d’une infinité de lois physiques, et d’insondables mystères dans des dimensions repliées de l’espace-temps que nous pouvons à peine concevoir, le fait que la structure profonde de cet incommensurable multivers ait conduit à ce que l’un au moins des univers qui le composent abrite la vie, la conscience, la beauté, l’altruisme et l’amour me semble relever du miracle.

Si, comme l’écrivit feu Stephen Hawking, « la création spontanée est la raison pour laquelle il y a quelque chose plutôt que rien, pourquoi l’univers existe, pourquoi nous existons. Il n’est pas nécessaire d’invoquer Dieu pour appuyer sur la touche « on » et faire démarrer l’univers », alors je ne peux que penser que ce cosmos, qui rend possible qu’un univers comme le nôtre existe de lui-même, et de lui-même fasse exister ce et ceux que j’aime et me permette de les aimer, est un miracle.

Des dieux discrets

Quant à l’absence de preuve incontestable de l’action des dieux, même si je voudrais parfois fuir les tourments et les inquiétudes du doute, j’y vois surtout une marque de délicatesse et de respect de la part des divinités, un souci constant de ne pas inhiber ou écraser les vertus des mortels. Toujours présents, toujours discrets mais toujours agissants, à nos côtés et non à notre place, à l’image d’Athéna guidant et soutenant Télémaque sans d’abord se faire connaître, les dieux ne cessent jamais de voir en nous les héros ou les saints que nous pouvons être.

S’il avait eu la certitude qu’une divinité omnisciente finirait par lui révéler toute chose, Stephen Hawking aurait-il mis autant de passion à explorer les secrets du monde ? Aurait-il eu la force, malgré la maladie qui le rongeait et le clouait dans un fauteuil mécanique, d’étendre sa vaste intelligence jusqu’aux confins des espaces-temps ? Il n’est pas nécessaire de nier son athéisme, comme le fait maladroitement le chancelier de l’Académie pontificale des sciences, pour croire que Stephen Hawking a fait la fierté de ceux dont il disait qu’ils n’existaient pas !

On ne peut découvrir la réponse à une question que si l’on commence par admettre qu’on ne la connaît pas a priori. Un monde où la recherche de vérité et le questionnement ne seraient pas libres d’examiner toutes les hypothèses, y compris bien sûr l’athéisme, serait donc condamné à l’ignorance.

Là où il ne peut pas y avoir de doute, il ne peut pas y avoir de science, et il ne peut pas non plus y avoir de foi. Le « saut dans la foi » suppose de faire librement le choix de la confiance, d’accueillir de son plein gré une illumination qui a peut-être pour certains la force d’une évidence, mais qui se propose toujours, et ne s’impose jamais.

Si les dieux voulaient que leur existence et leur volonté soient incontestables, elles le seraient. Et ce n’est manifestement pas le cas : il y a parmi les athées des gens aussi intelligents, aussi savants et dotés d’un sens moral aussi élevé que n’importe quel croyant. N’insultons pas leurs qualités ni leur sincérité.

Frères musulmans, CCIF, Yassine Belattar, etc.

Chaque fois qu’un adepte d’une religion dédaigne les incroyants et cherche à imposer ses vues, il rabaisse sa religion et quitte le domaine de la foi pour se mettre à idolâtrer un corpus de dogmes. S’il craint les questions et redoute la libre quête de vérité, c’est que ce ne sont plus des dieux véritables qu’il vénère, mais des tyrans qu’il devine indignes, ou ses propres constructions intellectuelles dont il pressent la fragilité sans se l’avouer.

Que des groupes comme les Frères Musulmans et leurs émanations ou les différents courants salafistes usent de leur influence pour combattre la liberté de penser et la liberté de conscience ne devrait être une surprise pour personne. Que des gens dont les convictions sont trop faibles pour affronter les interrogations et le doute se réfugient dans le fanatisme n’est pas nouveau.

Mais aussi sinistre que soit l’évolution de l’Égypte, il est encore plus inquiétant que d’autres confessions ici ou ailleurs tombent dans le piège des islamistes, et de leur projet d’une alliance entre les « trois religions abrahamiques » contre l’ennemi commun que serait l’athéisme. A terme, cela ne peut bénéficier qu’à l’islam politique, et disqualifiera toutes les religions qui s’y compromettront.

Et ne nous leurrons pas, le même danger existe en France. Les armes dirigées en Égypte contre l’athéisme sont ici employées contre la laïcité, mais le but poursuivi est le même. Est-ce un hasard si les responsables d’Al-Azhar aiment dire que « l’athéisme et l’extrémisme sont les deux faces d’une même médaille » et que le CCIF, dans sa lettre ouverte à Emmanuel Macron, reprend presque exactement cette formule en écrivant « le bon sens républicain doit s’appliquer fermement et empêcher toute ingérence laïciste avec la même énergie que celle déployée contre le terrorisme parce qu’ils sont les deux faces d’une même pièce » ? Est-ce un hasard si Yassine Belattar répond par des menaces et des mensonges à un excellent texte de Céline Pina qui rappelle fort justement que l’enjeu n’est pas seulement le droit de croire ou de ne pas croire, mais aussi le droit de changer de croyance ?

L’opposition n’est certainement pas entre ceux qui croient en un dieu et ceux qui n’y croient pas. Le véritable affrontement est entre ceux qui attachent de la valeur à la conscience humaine, et ceux qui servent un totalitarisme ne respectant aucun sanctuaire, avide de violer et dominer jusqu’au for intérieur de l’homme, arrogant au point de prétendre contrôler ses pensées.

« N’aurait-il pas été meilleur pour ces peuples de n’avoir absolument aucune idée des dieux (…) que de croire à des dieux avides du sang de victimes humaines égorgées »

Peu importe que les premiers soient athées, agnostiques, monothéistes ou polythéistes, peu importe qu’ils luttent au nom de la liberté ou de la loi naturelle, de la foi ou de la laïcité, de l’humanité ou des dieux, ou de l’humanité et des dieux côte à côte. Et peu importe que l’idole devant laquelle les seconds s’inclinent, et à laquelle ils veulent soumettre toute chose en interdisant toute réflexion critique, porte le nom de Dieu, Etat, nation, progrès, dictature du prolétariat, loi du marché, hygiénisme sociétal, parti unanime, consensus politiquement correct, lutte contre la prétendue islamophobie, ou religion.

Avant de songer à accepter le « front commun » contre-nature proposé par les islamistes, les croyants de toutes confessions – et en premier lieu les musulmans eux-mêmes – feraient bien de considérer soigneusement ce qu’écrivit-il y a bien longtemps le prêtre d’un dieu manifestement plus sage que d’autres.

Dans De la superstition, ce terme n’ayant pas alors le sens que nous lui donnons aujourd’hui, il critique vertement ceux qui conçoivent les dieux comme des despotes arbitraires et susceptibles, ceux qui « regardent leur bienveillance comme un objet de terreur, leur tendresse paternelle comme une tyrannie », et qualifie la crainte des divinités de « terreur qui rabaisse l’homme et l’écrase. »

« Redoutant les dieux, le superstitieux est leur ennemi. Il est vrai que, tout en les redoutant, il les adore, leur sacrifie et se prosterne dans leurs temples. Que fait-il en cela d’étonnant ? Aux tyrans aussi on rend hommage, on leur dresse des statues en or, mais on les déteste en silence. (…) Celui qui ne croit pas à l’existence des dieux serait un sacrilège ? Mais celui qui les croit tels que les superstitieux se les figurent, n’est-il pas bien plus sacrilège encore ? Pour ma part, j’aimerais beaucoup mieux que l’on dise de moi « Plutarque n’a jamais existé, Plutarque n’existe pas », que si l’on disait « Plutarque est un homme sans principes, un homme inconstant, irascible, vindicatif, se chagrinant pour des bagatelles. Si vous en avez invité d’autres à dîner et que vous ayez laissé de côté ce même Plutarque, (…) il s’élancera sur vous et vous mangera, ou bien il saisira votre petit enfant et le rouera de coups, ou bien il lâchera quelque bête sauvage sur vos moissons pour qu’elle dévore vos fruits mûrs. (…) Les actes et les sentiments ridicules des superstitieux, leurs expiations souillées, leurs pénitences barbares, leurs humiliations avilissantes à l’entrée des temples, c’est cela qui donne à quelques-uns l’occasion de dire : mieux vaudrait qu’il n’y eût pas de dieux, que d’en avoir qui acceptent de telles absurdités et s’en réjouissent, qui se montrent si vils et susceptibles. »

Assurément, Plutarque avait envers les divinités un authentique respect plutôt qu’une soumission craintive ! Et six ans après les crimes de Mohamed Merah, alors que nous songeons à ceux de l’Etat islamique, d’Al Qaïda, de Boko Haram, des Talibans, le prêtre du dieu de lumière de Delphes nous interpelle par-delà les siècles :

« N’aurait-il pas été meilleur pour ces peuples de n’avoir absolument aucune idée des dieux (…) que de croire à des dieux avides du sang de victimes humaines égorgées et regardant ces sacrifices comme la dévotion par excellence ? (…) Si c’étaient des Typhons qui, après avoir chassé les dieux, régnassent sur nous, quels sacrifices auraient-ils réclamés autres que ceux-là ? »

Hélas ! De toute évidence, beaucoup aujourd’hui n’ont pas de leur dieu une aussi haute opinion que Plutarque l’avait des Olympiens. En œuvrant à instaurer la tyrannie au nom de leur religion, ils montrent qu’à leurs propres yeux leur dieu est un tyran, et encouragent un athéisme plus lucide et bien plus vertueux que leurs croyances : plutôt n’avoir aucun dieu que se soumettre à ce dieu-là. Ce ne sont pas l’athéisme ou la laïcité qui sont dangereux pour les religions abrahamiques – ou les autres – mais leurs propres compromissions avec l’obscurantisme. Heureusement, tous les dieux ne sont pas comme celui des fanatiques, et toutes les religions ne sont pas comme leurs religions !

C’est donc une question très simple qui se pose aujourd’hui aux savants d’Al-Azhar et aux élus du Parlement égyptien, mais aussi à tous les apprentis censeurs qui rêvent d’une police de la pensée au nom de la religion, en France ou ailleurs. Tel que vous le voyez, le dieu en lequel vous dites croire est-il au moins digne d’être comparé à Apollon, ou n’est-il qu’une obscurité immonde à rejeter dans le Tartare ? Vos actes nous donneront la réponse.

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