Dans son éditorial du 29 mars, Le Monde réussit la prouesse de dénoncer l’antisémitisme et de vouloir le combattre… sans jamais dire d’où il vient concrètement.  


Alain Finkielkraut a un jour défini le politiquement correct comme le fait de ne pas voir ce que l’on montre. Sur ce terrain, il faut accorder la palme au Monde, dont l’éditorial du 29 mars est un bijou en termes de cécité, de déni et d’amour (ou à tout le moins d’ignorance) des causes dont on déteste les conséquences.

Seize ans après la parution des Territoires perdus de la République, le quotidien qui fut naguère l’arbitre des élégances et qui se prend pour la meilleure incarnation du journalisme à l’américaine – facts, facts, facts – réussit l’exploit de publier un article sur l’antisémitisme et la nécessité de se dresser face à lui, sans jamais dire d’où il vient concrètement : ainsi ne lira-t-on pas les mots « islam » ou « islamisme », ni même le pudique « quartiers difficiles » pour désigner le lieu mental d’où viennent l’écrasante majorité des agresseurs et des tueurs de Juifs.

L’antisémite n’a pas d’odeur

Le Monde recense scrupuleusement les derniers sans en tirer la moindre conclusion, comme s’il n’y avait aucun point commun entre l’assassin de la famille Sandler et celui de Sarah Halimi. Peu importe que tous se soient référés à leur religion, serait-ce seulement en criant « Allah akbar », pour accompagner ou justifier leurs crimes. De même, l’auteur (anonyme car l’édito exprime le point de vue du Journal) recense les traits d’un « antisémitisme ordinaire, fait d’insultes quotidiennes, d’inscriptions menaçantes dans les cages d’escalier ou sur des magasins juifs, de rassemblements hostiles, d’agressions physiques, d’ostracisme dans les établissements scolaires ». Mais là encore, on dirait que tout cela se déroule sur la planète Mars. Aucune mention de l’origine et des motivations de ce qu’on appelle encore le nouvel antisémitisme. Les représentants autoproclamés de l’intégrité journalistique, les champions du détail véridique et de la précision maniaque (cf : leurs articles kilométriques sur les divers papers) ne trouvent pas qu’il y aurait là matière à interrogation sociologique. Ou, plus précisément, l’éditorialiste ignore ce que racontent malgré tout, quoiqu’avec d’infinies pudeurs, les reportages. Ne pas voir ce qu’on montre, vous dit-on. Mieux, en parlant de « la vieille haine hideuse », ils suggèrent que le danger vient toujours de la bête immonde à l’ancienne, c’est-à-dire de l’extrême droite, que personne ne leur reprochera de détester : c’est la terreur d’être soupçonné d’islamophobie qui fait trembler la plume de nos Albert Londres.

Si l’éditorial omet les informations les plus plates, il ne mégote pas sur les grands sentiments et les grands mots, les « banalisation de l’intolérable » par-ci, et les « alerter les consciences par-là ». En lieu et place de l’information, de la compassion en veux-tu en voilà.

Aucun Juif français ne quitte le pays à cause du FN

On se permettra donc d’ajouter quelques éléments de compréhension pour édifier le lecteur du Monde. Tout d’abord, il y a certainement de l’antisémitisme à l’extrême droite, mais en règle générale, il ne tue, ni n’agresse. Et il se cache. Ce qui signifie, très concrètement, qu’on peut vivre avec (même s’il est bien sûr révoltant). Aucun Juif français ne quitte le pays à cause des électeurs du Front national.

D’autre part, il existe depuis une vingtaine d’années un antisémitisme des cités: très souvent lié à la revendication identitaire islamique, parfois drapé dans l’alibi commode de la défense des Palestiniens, il est l’un des principaux marqueurs d’une sécession culturelle qui défie nos valeurs et nos moeurs. Il n’est évidemment pas le fait de la majorité des musulmans mais il concerne une minorité suffisamment importante pour que l’on parle de phénomène social et que nombre d’intellectuels et de dignitaires musulmans s’en alarment publiquement. Du reste, c’est le même que celui qui sévit à grande échelle dans le monde arabo-musulman et qu’ont découvert, avec l’afflux de migrants, la Suède et l’Allemagne.

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Tout cela est connu et fait l’objet de nombreux ouvrages. Des professeurs, des proviseurs, des médecins ont témoigné, des enquêtes ont été publiées. La réalité de cet antisémitisme est criante, mais Le Monde n’entend pas. Nous entretenir des pages et des pages durant des prétendues turpitudes de Nicolas Sarkozy, de publier des PV d’interrogatoires de Fillon ou de nous révéler les mains aux fesses de X ou Y, voilà du grand journalisme. Regarder en face un phénomène dont on se désole sur tous les tons, ce ne serait pas mal aussi.

Combattre les yeux grands fermés

Le Monde appelle à « un sursaut de l’ensemble de la société » pour « combattre l’indifférence, alerter les consciences, mobiliser la solidarité républicaine. Et apaiser l’inquiétude et la colère – légitimes – de la communauté juive ». Fort bien. Mais pour avoir une vague chance de faire reculer cet antisémitisme, il faudrait être capable de le nommer et de l’identifier. Or, voilà près de vingt ans qu’au nom de leurs bons sentiments antiracistes, Le Monde et beaucoup d’autres entretiennent l’aveuglement et que, non seulement, ils refusent de voir mais ils insultent ceux qui voient et les traitent de raciste. Si l’antisémitisme inquiète beaucoup de Juifs, c’est ce déni qui les enrage et les fait douter de la France. Le minimum qu’on puisse attendre d’un journalisme qui prétend faire oeuvre utile pour la démocratie et la République, c’est qu’il renoue avec la vérité. Sinon, un jour ce sont des journalistes du Monde que l’on verra expulsés d’un défilé contre l’antisémitisme.

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