Jacques Higelin avait raflé tous les suffrages dans les années 70 et 80 avec sa musique aux pétulances théâtrales, sa variété rock exubérante, voire emphatique. Parfois, rien ne distinguait ses chansons de celles d’un Gérard Blanchard, d’un Jean Guidoni, ou encore d’un Capdevielle. Hommage au disparu.


Il se revendiquait de Trenet – auquel il a consacré un album live de reprises, Higelin enchante Trenet – et de Vian. En bon mitterrandien, il voyait la vie en rose, même perdu dans le désert socialiste : « J’ai une solide dose intérieure de plaisir de vivre. Histoire de sauter de joie en pleine rue, de siffloter des airs pas possibles à mes robinets. C’est ancré dans ma peau. J’ai envie de faire face à la déprime. J’aime vivre. Il faut refuser la morosité, l’angoisse ambiante. Et nourrir, diffuser tes richesses naturelles », disait-il dans les pages de Libération au début des années 80. Dans la même interview, il confessait que la musique l’avait sauvé du désespoir : « Elle a fait sortir mes monstres. » Pas faux, rétorqueront les allergiques à ses démons musicaux.

Gouailleur, cabotin, grandiloquent, il l’était aussi sur les plateaux télé, parfois jusqu’au grotesque. Lalanne et Cali n’ont rien à lui envier de ce côté-là. Mais heureusement pour lui, Higelin avait ce truc en plus : le sens de la mélodie populaire qui fait mouche, tombée du ciel donc, et l’inflexible propension à serpenter sur la gamme des sentiments, avec une gracilité constante, en funambule de la vie. Bien perché quand même.

En cinquante ans de carrière, le chanteur – auteur et compositeur – a chevauché tous les styles musicaux pour étoffer son théâtre baroque, sa machine à frapper les mots.

Le grand public l’a découvert en 1978 avec « Pars », son premier tube, une chanson d’amour autobiographique.

Cet enfant de mai 68 – il a fait du théâtre de rue en forme de happenings peu après les événements – s’était auparavant fait remarquer auprès des initiés par son association avec Brigitte Fontaine notamment (« Cet enfant que je t’avais fait », « Fleur de pavot », etc.). Cette période baba cool laissera place à un cycle rock, à partir de 1974. En effet, Higelin a découvert entre-temps les Rolling Stones et le groupe de Detroit MC5, influences qui permettront au musicien de trouver ses marques et son public, avec l’album BBH 75. Le disque résonnera chez Bashung, Couture, Lavilliers, Bill Deraime, Thiéfaine, Téléphone et bien d’autres.

D’ailleurs, Louis Bertignac ou encore Eric Serra ont fait leurs armes chez lui : le guitariste de Téléphone est crédité sur l’album Irradié (1975), Eric Serra sur le double (1985), à la basse et au « Drum computer progr.».

Précurseur d’un rock français urbain, en forme de manifeste social, de tranches de vie (énervées) du morne quotidien – préfigurant ainsi le mouvement punk -, BBH 75 s’est vu attribuer la 5ème place du classement des « 100 Disques essentiels du rock français » établi par le mensuel Rolling Stone en 2010, juste derrière l’Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg.

A partir du single « Pars », Higelin squatte les ondes allègrement jusqu’au milieu des années 90 : « Champagne » (1979), « La Croisade des enfants » (1985) – dont l’empreinte sonore s’entendra chez Bachelet, « Tombé du ciel » (1988) – à la production bleu azur, « Poil dans la main » (1989) – poilante ode à la paresse, « Ce qui est dit doit être fait » (1991) – chant d’amour paternel pour célébrer en beauté l’arrivé de sa fille Izia, née l’année précédente, « Le Berceau de la vie » (1994) – profession de foi tournée vers l’amour de la vie digne et jolie.

Après cette faste et longue période de succès, discographique et scénique, Higelin se fera plus discret, produisant toujours des albums exigeants et malicieux, dont trois relèveront d’une collaboration avec l’ex-Kat Onoma Rodolphe Burger.

En 2016, le septuagénaire (75 ans) sortait un ultime enregistrement studio, Higelin 75, titre renvoyant aussi au disque qui l’avait révélé, comme pour boucler la boucle de son numéro de voltige, avant le baisser du rideau.

Précurseur sur le terrain musical français, l’artiste à la voix éraillée pouvait également se montrer visionnaire, pointant il y a près de quarante ans les travers d’une société devenus règle aujourd’hui : « Tout le monde se confesse actuellement : on se vide comme des sacs chez les autres au lieu d’assumer un minimum. Comme s’il n’y avait pas d’autres moyens de se soigner ! (…) Regarde tous ces canards dans les kiosques, des kilos de paperasse où chacun raconte, explique, déblatère sur sa vie, ses malheurs. Ras le bol que les journaux vivent par procuration ! » (Libé, 23/12/1980).

Jacques Higelin croyait au paradis païen (« Nous sommes qui nous sommes / Un dragon, une lionne / Enlacés nus, dans le jardin du paradis païen »). Espérons que le dragon ait trouvé son dieu Pan, dans son nouveau jardin extraordinaire.

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Sébastien Bataille
est l'auteur de nombreux ouvrages biographiques, dont Jean-Louis Murat est l'auteur de nombreux ouvrages biographiques, dont Jean-Louis Murat : Coups de tête (Ed. Carpentier, 2015). Ancien collaborateur de Rolling Stone, il a contribué à la rédaction du Nouveau Dictionnaire du Rock (Robert Laffont, 2014) et vient de publier Jean-Louis Murat : coups de tête ...
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