Découvrez le monde merveilleux des « poupées reborn »
On connaissait les poupées gonflables, destinées à assouvir des fantasmes érotiques. On peut désormais se procurer des nourrissons artificiels. Les « poupées reborn » sont si réalistes qu’on peut presque les confondre avec de vrais bébés.
Leur mode commence aux États-Unis dans les années 1990 avant de gagner le reste de la planète. S’il s’agissait au début de poupées ordinaires retravaillées (d’où reborn, « qui renaissent ») par des artistes, aujourd’hui on peut les acheter en kit et les personnaliser. Il y a un marché florissant en ligne et les prix peuvent être élevés. La clientèle est composée surtout de femmes qui peuvent s’imaginer pouponnant un véritable nouveau-né. Des appareils électroniques simulent les battements de cœur et la respiration. Beaucoup de clientes donnent le bain à la poupée, la mettent au lit ou la promène dans une poussette. D’abord une affaire de collectionneuses, les poupées reborn sont devenues aussi un exutoire à l’instinct maternel et même une aide à surmonter le deuil d’un enfant. Certains commentateurs dénoncent une forme de dépendance malsaine. D’autres rappellent la théorie de la « vallée de l’étrange » connue en robotique : plus un objet ressemble à un être humain, plus il provoque en nous de l’empathie ; mais s’il est trop réaliste, il provoque un sentiment de rejet, d’« inquiétante étrangeté », dirait Freud. C’est ainsi qu’une véritable panique morale vient de saisir le Brésil où plus d’une trentaine de projets de loi au sujet des poupées reborn ont été introduits dans des conseils municipaux ou les assemblées des différents États. La plupart visent à sanctionner les femmes qui essaient de faire soigner leur poupée à l’hôpital public ou qui prétendent avoir un bébé pour se faire traiter en priorité. Pourtant, aucun cas avéré ne justifie cette mobilisation. Une vidéo sur TikTok montrant une poupée amenée à l’hôpital s’est révélée n’être qu’une mise en scène ludique. Cela n’a pas empêché les amatrices de subir un torrent de dérision vitriolique sur les réseaux ou les fabricants de recevoir des menaces de mort.
Une chanson de rap parodique prône le recours à la violence contre les maléfiques poupées. Le 6 juin, un homme a frappé un vrai bébé à la tête. Sa défense ? Il croyait que c’était une poupée reborn.
Arthur Da Costa Adao et Louis Grizeau ont fait leurs classes sur le continent avant de mettre le cap sur l’île de Ré. À L’Écailler, leur restaurant du port de La Flotte, ils mettent un point d’honneur à ne servir que les meilleurs produits du terroir comme le thon rouge, le lieu jaune et le homard, avec de jolis vins accessibles à tous.
« À l’origine, les nourritures naturelles de l’homme sont les bêtes et les plantes de son territoire, le mammouth, le caviar, l’huître, la truffe, les insectes, les fruits… » Joseph Delteil, La Cuisine paléolithique.
Dans nos campagnes, les touristes hollandais traînent la réputation d’apporter avec eux leur nourriture stockée au fond de leur camping-car. Vestige d’un vieux puritanisme protestant, cet esprit d’économie passe à l’as la plus grande joie des vacances, celle qui consiste à découvrir un pays étranger à travers ce qu’il offre de plus intime et de plus profond : son goût !
Le parfum d’une terre âpre et sauvage
Quel est donc le goût de l’île de Ré ? Depuis la construction du pont la reliant au continent (1988), bien des choses ont changé… Ceux qui se souviennent du bac qu’il fallait prendre au départ du port de La Pallice savent qu’il s’agissait d’une expédition, on se rendait sur une terre encore sauvage et préservée. Né en 1931 au village de Sainte-Marie, l’apiculteur Robert Guion, 94 ans et l’œil pétillant (il a passé sa vie à se soigner au miel et à la gelée royale), nous livre ici un témoignage ethnologique.
« Pour se rendre sur l’île de Ré avant la guerre, il fallait prendre un bateau, Le Coligny, qui partait de La Rochelle deux fois par semaine. Un petit train partait de Rivedoux et montait jusqu’aux Portes, au nord. Les gens avaient le sentiment de se retrouver sur une terre étrangère. Louis XIV avait d’ailleurs accordé à l’île de Ré le privilège royal d’être « un Pays étranger », exempt de taxes et libre de commercer avec les pays scandinaves et la Hollande pour leur vendre du vin, des eaux-de-vie et du sel. Le roi récompensait ainsi les Rétais d’avoir repoussé la tentative d’invasion anglo-hollandaise de juillet 1696, quand quarante-trois vaisseaux avaient bombardé le port de Saint-Martin fortifié par Vauban. Jusqu’à la Révolution, l’île s’est beaucoup enrichie. Après 1945, les touristes ont commencé à venir à bord du bac. Mais nous vivions toujours en autarcie : nous nous nourrissions de poissons pêchés à pied (il y avait 140 écluses !), de coquillages et de légumes. Pour l’eau, chaque maison avait son puits, une eau très fraîche et très pure. Nous avions aussi des poules, des lapins et des chèvres… C’était un monde clos. Au nord, les Rétais parlaient le patois de Vendée, au sud le patois d’Aunis et de Saintonge. Pour le divertissement, il y avait les cafés et les bals populaires. Les ânes portaient les vendanges. Le miel avait un autre goût qu’aujourd’hui car il y avait des fleurs de luzerne, d’asperges et d’immortelles des sables (toutes ramassées par l’industrie cosmétique). Le plat traditionnel de l’île de Ré était le ragoût de seiche aux pommes de terre, parfumé à l’oignon, à l’ail, au persil et au vin blanc de l’île (à base de folle-blanche) ; les seiches étaient séchées au soleil l’été pour être conservées, puis trempées dans de l’eau avec de la cendre l’hiver. Au dessert on mangeait de la galette à l’angélique confite des marais poitevins accompagnée d’un verre de pineau des Charentes. Le seul engrais que nous utilisions pour nos terres, c’était le varech naturel récolté sur les plages. Les derniers paysans que j’ai connus sont tous morts du cancer, empoisonnés par les pesticides. »
Le père Guion aurait encore beaucoup de choses à nous raconter, mais le tableau qu’il peint exhale le parfum d’une terre encore âpre et sauvage. Est-il possible d’en retrouver la saveur ? Probablement pas. Loin des tomates-mozzarella qui ont envahi tous les restaurants de France, on peut toutefois aller manger à L’Écailler, sur le port de La Flotte, dont la pureté éclatante est digne d’un Nicolas de Staël. Depuis avril 2025, cette institution a été reprise par deux gaillards de 26 ans : le chef Arthur Da Costa Adao (visage d’ange) et le sommelier Louis Grizeau (moustaches à la Arsène Lupin).
Deux jeunes venus de chez Christopher Coutanceau
Construite en 1652, la maison a conservé son plancher d’origine fabriqué à partir de mâts de bateau posés à même le sable. Arthur et Louis viennent tous deux de chez Christopher Coutanceau, le chef trois étoiles Michelin de La Rochelle, qui leur a inculqué l’amour du poisson de saison pêché à l’âge adulte après s’être reproduit au moins une fois : « Un poisson digne de ce nom est un poisson pêché à la ligne. »
Lieu jaune de ligne, fèves blanches et marinière de coquillages.
Ces deux compères ont le mérite d’avoir constitué rapidement une équipe jeune et motivée de 15 personnes sans aucun appui financier derrière : les voici donc condamnés à réussir !
À L’Écailler, il n’est pas encore prévu de servir du ragoût de seiche… mais Arthur et Louis mettent un point d’honneur à ne sourcer que les meilleurs produits du territoire comme le thon rouge (pêché au large de La Rochelle), le lieu jaune de ligne servi nacré avec des fèves blanches à l’huile de laurier et une marinière de coquillages aux algues (un régal). L’été est la saison du homard : les meilleurs sont les vieilles femelles bien fermes dont la carapace est ornée de coquillages. Le chef les grille à la plancha sur leur carapace, « l’idée étant de faire monter la chaleur lentement dans la chair tout en la protégeant ».
Vue sur le port de La Flotte depuis la salle de L’Écailler.
Avant Coutanceau, Louis était chez Alain Passard, à L’Arpège : « Il n’y a pas de cuisine plus épurée que la sienne et c’est un rôtisseur de génie. C’est lui qui m’a fait comprendre que, quand on cuisine, on doit soi-même avoir un peu faim. Pour donner du plaisir aux gens, c’est indispensable ! »
Louis Grizeau, de son côté, est un sommelier qui aime sortir des sentiers battus en proposant des vins insolites, à l’image de son cahors blanc à base de roussanne élevé dans un fût de Corton-Charlemagne – une vraie pépite ! Formé dans un palace près d’Amsterdam, il voue un faible aux vieux goudas qu’il aime associer au grand pineau des Charentes du domaine François Ier. Surtout, la carte qu’il a mise sur pied (450 références) est accessible à toutes les bourses (à partir de 30 euros la bouteille) et se marie bien avec les produits du terroir, comme la jonchée, un très ancien fromage au lait cru frais et moulé à la louche, toujours fabriqué dans les marais rochefortais : « Nous le servons au dessert avec une compotée de rhubarbe et une infusion de géranium. Mais si vous voulez une bonne tarte aux fraises de Rivedoux, ou un soufflé au cognac de l’île de Ré, nous répondons aussi présents ! »
L’Écailler 3, quai de Sénac, 17630 La Flotte – tél. : 05 46 09 56 40. www.lecaillerlaflotte.fr Menu déjeuner à 55 euros, menus dîner à 80 et 120 euros.
Embarquez en 1901 pour la Grècedepuis l’Egypte à travers les yeux du poète Constantin Cavafy…
Constantinos Pétrou Cavafis, natif d’Alexandrie, rejeton déclassé d’une famille aristocratique ruinée, aurait pu rester un modeste fonctionnaire au ministère des Travaux publics, boursicoteur à ses heures, dans ce monde révolu de l’Égypte sous protectorat britannique. Cet « exilé économique » ne la découvre qu’à 38 ans ! Ce patronyme dissimule Constantin Cavafy (1863-1933), le plus grand poète hellène du premier XXème siècle. La comparaison s’impose avec Fernando Pessoa, le petit employé de banque lisboète, auteur du Livre de l’Intranquillité. Comme Pessoa, Cavafy est un célibataire taciturne, anglomane et polyglotte, affable et d’une l’élégance quelque peu guindée. Il distribue parcimonieusement son œuvre aux seuls initiés, sans en faire étalage.
Apologie du désir
Joliment publié par Les Belles Lettres, Premier Voyage en Grèce exhume le texte intégral, originellement en anglais et nullement destiné à la publication, du journal de bord tenu par Cavafy lors de ce « retour aux sources » inaugural, du 13 juin au 4 juillet 1901 : sujet de l’Empire britannique, le nouvel Ulysse débarque en paquebot à Délos, sans avoir pu visiter la Crète, pour mouiller à Athènes trois jours plus tard, puis rejoindre Alexandrie sous l’ardent soleil estival dont il consigne scrupuleusement, jour après jour, la température au thermomètre…
La transcription de cette trentaine de feuillets manuscrits, traduits en français par l’essayiste et romancier Lucien d’Azay, n’occupe en réalité qu’une petite partie du présent volume. Lucien d’Azay a soin de faire utilement précéder ce très court texte d’une ample et belle préface de sa plume, érudite évocation du personnage en son temps, lequel, en cela différent de Pessoa, prisait discrètement le « bel éphèbe discobole », idéalisé sous la forme d’un érotisme « toujours enfoui et presque dissimulé dans un passé révolu dont seul le souvenir lui permet de retrouver l’intensité ».
Ô temps révolus, si radicalement éloignés de ce XXIème siècle naissant, devenu frigide et tellement puritain ! « La sensualité et la passion amoureuse semblent avoir relevé pour lui d’un rite initiatique qui n’excluait pas la débauche », poursuit le préfacier. Constantin Cavafy « s’adonna aux plaisirs charnels avec dévotion ; d’où son apologie du désir, de l’hédonisme, de tout ce que le corps sollicite, jusqu’à sa dissolution, les conséquences dussent-elles être fatales ».
Très prosaïque et en cela bien différent de sa poésie, ce froid éphéméride se contente de détailler ses visites, sorties culturelles et autres rencontres mondaines. Le texte s’agrémente heureusement d’un scrupuleux appareil de notes, dû à l’excellent d’Azay, qui articule ce « fond de tiroir » à la biographie du poète et au contexte historique, culturel, et même topographique dans lequel il convient de le situer. S’il n’est pas empreint de poésie, ce « journal qui, pour reprendre l’expression du commentateur, tient du camouflage », « sec, factuel, frugal, elliptique et pour ainsi dire ‘’blanc’’ », s’illumine parfois, allusivement, à l’évocation de ces « soldats et officiers [qui] ont une magnifique allure »…
Pasolinien avant l’heure
Dans les Notes sur la poésie et l’éthique, étagées de 1902 à 1911, et que le présent volume propose ensuite en français à la lecture en regard de l’original grec, Cavafy, plus explicite, se fait pasolinien avant l’heure : « La beauté du peuple, des jeunes gens pauvres, me plaît et me touche. Domestiques, ouvriers, petits employés de commerce, commis de magasins. […] Ils sont presque toujours sveltes. Leur visage, tantôt blanc s’ils œuvrent dans une boutique, tantôt hâlé s’ils sont dehors, a une couleur agréable et poétique. C’est en cela qu’ils contrastent avec les jeunes gens aisés, avec une sale mine, soit empâtés et malpropres à force de manger, de boire et de paresser : on dirait que leur figure boursouflée ou flétrie révèle la laideur du vol et la spoliation dont procèdent leur héritage et leurs rentes ».
Enchâssé au cœur de cette édition sous le titre Instants d’éternité, un portfolio de clichés en noir et blanc du photographe contemporain Nikos Aliagas s’essaie à révéler plastiquement « les plis secrets de l’âme » du poète, dans la lumière de son « territoire intérieur » – belles photos de paysages, d’objets, de visages, de statues, de scènes de rue : un tombeau de Cavafy en images.
Le recueil exhume pour finir deux petits articles du jeune Cavafy, parus respectivement en 1891 et 1892 ; une Note sur la langue grecque où Lucien d’Azay interroge, au prisme de la langue de Cavafy, les discontinuités entre le grec ancien et le grec moderne ; et enfin une chronologie reliant la biographie de Constantin Cavafy à son temps et à sa postérité.
De certains livres mineurs, on dit parfois qu’ils méritent leurs lecteurs. Ce précieux petit objet est de ceux-là : qui s’ouvre à Cavafy résiste à Marc Levy.
A lire : Premier voyage en Grèce, de Constantin Cavafy. 238p. Les Belles lettres, 2025
Monsieur Nostalgie poursuit sa série de l’été à la rencontre d’auteurs vivants qui comptent littérairement et dont l’empreinte médiatique est inversement proportionnelle à leur talent. Aujourd’hui, il nous parle de Guy Darol et de Marc Alyn…
En littérature comme en transport automobile, la voie la plus éclairante n’est pas toujours celle recommandée par les autorités. Bison Futé peut-il se tromper ? La critique peut-elle se fourvoyer dans la perpétuation de fausses valeurs ? L’été, les autoroutes charrient le flot des voyageurs, le gros des touristes passera à quelques mètres des départementales bordées de platanes et d’auberges girondes, la rapidité n’a que faire des flonflons à la française ; l’asphalte annihile tous les particularismes régionaux, l’entonnoir est lancé, il aspire toutes les beautés, le conducteur doit tracer vite et ne pas se détourner de son objectif initial, c’est-à-dire atteindre les plages en moins de temps qu’il n’en faut pour dissoudre une assemblée turbulente. En septembre, d’ici quelques semaines, le système éditorial, plus moutonnier que stratège, moins complotiste que fainéant, choisira sa poignée d’élus. La tenaille médiatique se resserrera sur deux ou trois noms qui feront consensus par leur innocuité et qui iront gaillardement jusqu’aux prix d’automne. Ces gagnants-là signeront et vendront jusqu’à la Noël. Des queues se formeront devant les échoppes de province et la télévision publique écorchera leur nom de famille. Face caméra, ils minauderont, en France, mieux vaut avoir l’air penaud ; d’une voix componctueuse, ils remercieront leurs professeurs d’antan et leurs lecteurs sans qui ils ne seraient rien alors qu’ils estiment cette victoire largement méritée, même, à vrai dire, tardive. Les autres regarderont la caravane passer avec des lumières dans les yeux. Ces centaines d’autres poursuivants, lampistes surnuméraires, figurants sacrificiels, traînards du peloton auront au moins eu le plaisir de participer à cette course truquée. Ils pourront dire à leurs petits-enfants comme ces marathoniens du dimanche : « En 2025, j’ai fait une rentrée littéraire, quelle mascarade ! Mais quel spectacle ! Ça secoue !Un jour, peut-être, j’y retournerais ». L’écrivain est un joueur de casino qui s’accomplit dans la défaite, car c’est la perte qui donne le frisson, jamais le gain. Tous les addictologues vous le diront. Le succès taquin, dans son immense mansuétude, se porte parfois sur de bons livres. Certaines années, on n’est pas à l’abri d’un lauréat sincère qui nous changera des roués et des affidés. Depuis que les arts sont compétition, ils l’ont toujours été à travers l’Histoire, il faut bien des perdants. Julio Iglesias l’a même chanté :
Je sais En amour il faut toujours un perdant J’ai eu la chance de gagner souvent Et j’ignorais que l’on pouvait souffrir autant
Gloire à tous les perdants ! Ce sont nos frères de plume. Depuis mon adolescence boulimique, mes étés à manipuler les tourniquets de poche dans les librairies de campagne, j’avais la berlue à force de retourner les « Folio » colorés ; innocemment, j’ai été attiré par ceux que Philippe Claudel appelle « les grands petits maîtres ». Il utilise cette expression dans une préface de Pierre Charras. Par flemme, par horreur de l’école, par réaction, par snobisme aussi, j’ai repoussé tous les champions nobelisés, toutes les lectures obligatoires et les grands prêcheurs sur lesquels doivent s’agenouiller les mécréants de mon espèce. Désolé, je ne m’en félicite pas, dans mon métier ce serait même plutôt un handicap car cette méfiance paysanne pour les encartés oblige à sortir des sentiers balisés. Et puis, écrire sur des auteurs méconnus, c’est se priver de relations influentes dans nos métiers où l’échange commercial est légion. Je suis imperméable à la profondeur des penseurs patentés. Vieux réflexe berrichon, je me méfie des bestiaux trop beaux, trop parés à la foire de Sancoins. Suspicieux par nature, je ne crois pas aux êtres supérieurs et me fie uniquement à mon goût pour la ligne claire. Alors, j’ai dû me frayer un chemin tortueux dans les bibliothèques qui regorgent d’artifices, j’ai beaucoup tâtonné et, sur le tard, suis tombé sur des écrivains qui ne me quittent plus désormais. Ils n’étaient pourtant pas en pole position dans les rayons, ils n’étaient pas invités régulièrement dans le poste, c’est le miracle de la littérature de nous amener à eux. Je pense à Guy Darol, ce haut-breton des terres fourragères qui « a le goût des méandres », et peut s’intéresser dans un même élan à Joseph Delteil et à Frank Zappa. Ce grand pédagogue nous instruit sur les musiciens des années 1970 et les écrivains buissonniers. Il a le don d’ubiquité, vous pouvez le rencontrer à New-York dans un club de jazz ou sur les bords de la Marne, dans une banlieue d’atmosphère. Guy Darol a écrit un essai remarquable sur André Hardellet « ou le don de double vie » aux Presses de la Renaissance, il y a presque 35 ans maintenant. Son approche sensitive, d’un naturalisme désarmant, dans son jus le plus vif et le plus intelligent, sans l’artillerie intellectuelle habituelle, m’a fait mieux saisir la richesse intérieure d’Hardellet, à cheval entre le fantastique et le charnel. Parfois ce sont les rencontres qui nous guident vers des auteurs, je dois mon estime et mon intérêt au poète d’élite, Marc Alyn, à Pierre-Guillaume de Roux qui avait publié notamment sa correspondance amoureuse. Autrefois piéton de Venise ou dans l’intimité de Lawrence Durrell, l’écrivain discret, aujourd’hui âgé de 88 ans, qui fut lu par Trintignant ou Reggiani, prodige du vers, auréolé du Prix Max Jacob est un Mallarmé fécond où le mot ne cesse de fureter. Il devrait être célébré à sa juste valeur dans notre pays. Chaque été, comme je relis mon Fallet des quais de Seine, je replonge dans Paris point du jour (Bartillat) où Alyn se fait conteur, enchanteur, enlumineur de la ville.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Ma Sauvageonne sait être une délicieuse rebelle. Sa spécialité : la colère de fille, un éclat très particulier qui peut se révéler tonitruant mais qui demeure exempt de rancune. Il n’empêche qu’elle a ses petites habitudes. L’une d’elle, charmante, consiste à réunir, chaque année, en juillet, quelques proches et amies autour d’une bonne table, en l’occurrence celle de l’Auberge de la Vallée d’Ancre, rue du Moulin, à Authuille, près d’Albert. « Voudras-tu te joindre à nous, vieux Yak ? » me demanda-t-elle de sa voix de Brigitte Bardot époque des deux Roger (Vailland et Vadim). Je ne me fis pas prier. Ainsi, par une belle matinée dominicale, nous nous rendîmes vers ce village au nom charmant qui possède le sens de l’histoire et du souvenir. On y trouve en effet trois cimetières militaires britanniques de la Première Guerre mondiale qui accueillent les tombes de soldats du Commonwealth ; dans le secteur, ces derniers se sont battus comme des lions contre l’ennemi venu d’outre-Rhin. Reconnaissance infinie à leur endroit. À Authuille, on sait se souvenir et c’est tant mieux. En témoignent les majestueux Lonsdale Cemetery, Authuille Military Cemetery et le Blighty Vallée Cemetery ainsi que le tout aussi majestueux mémorial de Thiepval qui est situé en quasi-totalité sur le territoire de cette commune. On se souvient encore que le moine irlandais Fursy de Péronne (né vers 567 et mort vers 648) se rendit dans le nord de la Gaule afin d’évangéliser les villageois. Lorsqu’il arriva à Authuille, il parvint à guérir un possédé qui, dit-on, se convertit tout de go au christianisme.
Ce possédé de la bonne chair, c’eût pu être moi, Philippe Lacoche (né vers 1956 et mort vers 2079 grâce aux progrès de la science et de la médecine et délicatement chouchouté par la Sauvageonne) lorsque nous arrivâmes devant ladite auberge. Mais ce midi-là, point de saint Fursy pour me convertir à l’ascétisme. Ce fut donc doté d’un féroce appétit que je me mis à table. Les mets et les vins se révélèrent délicieux, « très français » eût pu dire Kléber Haedens. La Sauvageonne nous convia à une promenade digestive. Quelle ne fut pas ma joie de découvrir, à quelques mètres du restaurant, un adorable pont sous lequel coulait un bras de l’Ancre, affluent de la Somme ! En bon pêcheur à la ligne, je me penchai et aperçus, entre deux eaux, un énorme chevesne qui remontait le courant tandis que moi, intérieurement, je remontais le cours de ma vie. Je me revoyais quelque soixante ans auparavant, au bord de ce minuscule affluent de la Vesle, non loin du moulin de Sept-Saulx (Marne) où je passais mes vacances d’été chez mes grands-parents. A mes côtés, mon cousin Guy (le Pêcheur de nuages) et son père, Pierrot, équipé d’une épuisette qui venait de repérer, justement, un énorme chevesne qui, lui aussi, remontait le courant. C’était un dimanche juillet ; il faisait aussi chaud qu’à Authuille. Guy et moi admirions la grosse bestiole rousse et verdâtre, aux écailles brillantes. Allait-il finir dans l’épuisette de mon oncle Pierrot ? Moment d’attente suspendue et de merveilleux. Celui-ci, soudain, fut brisé par l’arrivée de Monsieur Rouleau, le garde-pêche.
Pierrot risquait une amende car il pêchait à l’épuisette. Il ne perdit pas le Nord : « C’est juste pour montrer le poisson aux gamins », fit-il en nous désignant d’un coup de menton. Il finit par attraper le chevesne, qu’il nous fit admirer avant de le remettre à l’eau sous le regard rassuré de Monsieur Rouleau. Au loin, on entendait le bruit rassérénant de la cascade de l’écluse du moulin. Que la Vesle et le chevesne étaient beaux ! Guy et moi étions fascinés. À peine une dizaine d’années plus tard, Pierrot trouva la mort dans un accident de voiture, le thorax broyé par le volant de son Amie 6 Citroën break grenat. C’était près d’Albert, donc tout près d’Authuille ; il revenait d’un repas de communion.
Je repensais à tout ça, en ce dimanche d’été, en contemplant le gros chevesne dans l’eau vive de cet affluent de l’Ancre. Je repensais à Pierrot, à Guy, le Pêcheur de nuage, disparu lui aussi. J’avais le cœur gros. Quelques gouttes d’eau salée tombaient de mon visage et s’écrasaient dans l’onde pure, pure comme l’enfance. Des gouttes de sueur, très certainement. Il faisait si chaud en ce dimanche à Authuille.
Le Grand Livre de la littérature de plage de Jean-Christophe Napias révèle que le soleil estival a inspiré Chateaubriand et Morand, Hugo et Colette, Loti et Modiano, Gide et même Balzac. Un florilège de haut vol pimenté par des curiosités piochées dans la presse ancienne et des arrêtés municipaux d’un autre temps.
Chaque été, c’est la même chose. Que je rejoigne Antibes ou Dinard pour m’alléger l’esprit, je m’alourdis de trop nombreux livres. Hésitant, je prends toujours plus que moins : la mesure n’est pas mon fort. Par bonheur, je ne suis pas le seul. C’est un peu pour nous (et pour les autres aussi sans doute) que cette anthologiede la littérature de plage existe. Remercions Jean-Christophe Napias de s’être décidé à compiler ces textes et rendre nos valises moins lourdes.
Nostalgie de plages
En exergue, une citation de Jacques Laurent : « Puis ils partirent pour la plage et le bonheur commença. » Nous voilà embarqués, et en bonne compagnie. L’équipage est d’élite : Chateaubriand, Hugo, Morand, Loti, et même Balzac que l’on imagine difficilement un doigt de pied dans l’océan… Mille autres encore. Par exemple, ce Maupassant amer dans Pierre et Jean : « Toutes ces femmes ne pensaient qu’à la même chose, offrir et faire désirer leur chair déjà donnée, déjà vendue, déjà promise à d’autres hommes. Et il songea que sur la terre entière c’était toujours la même chose. » Ou bien Colette, née pour mettre ses pieds dans le sable et perdre ses doigts dans les cheveux : « La plage éblouit et me renvoie au visage, sous ma cloche de paille rabattue jusqu’aux épaules, une chaleur montante, une brusque haleine de four ouvert. » On voyage vers les plages dix-neuviémistes de Trouville ou Biarritz avec la nostalgie de ceux qui rêvent à des époques qui ne les ont pas vu naître : « Les tapis d’œillets roses ne seront bientôt plus ici qu’une légende du vieux temps » (Loti). Tout (ou presque) est chaleur et volupté.
Les souvenirs rejaillissent par ricochets. L’érotisme des corps au soleil, les jeux de l’enfance, les siestes salées et les nuits chaudes. Les chapitres s’enchaînent pêle-mêle au hasard de « la poésie de l’aléatoire et du charme des voisinages improbables », comme l’explique Napias. Le dilettantisme sied bien aux charmes estivaux. Si les plages sont devenues incontournables denos vies modernes, les auteurs contemporains se sont finalement moins emparés de ce thème que leurs aînés. Ils ne sont pour autant pas absents de cette anthologie. Chantal Thomas, Modiano (« Il faisait très chaud cet été-là et nous avions la certitude que l’on ne nous retrouverait jamais ici »), Olivier Rollin seul ou Olivier Adam moins seul (« J’aime cette vie d’êtres familiaux, de plages bondées, de gestes mécaniques et de sourires»). Mais aussi les auteurs oubliés, noyés posthumes, qui réapparaissent à la surface. Joie de voir le nom de Taine s’inscrire sur une page : « Arcachon est un village d’opéra-comique : un débarcadère rouge, jaune et vert, avec des toits retroussés en pavillon chinois, une lieue de plage couverte de trois rangées de cottages, chalets peints bordés de balcons, pavillons pointus, tourelles gothiques, toits ouvragés en bois coloriés. »
On s’amuse beaucoup durant cette lecture où l’on picore au gré du hasard. J’apprends que « Jean Patou fait, pour le bateau et la plage, des pyjamas qui feront fureur dans quelques semaines à Juan-les-Pins » grâce à un article du 1er juin 1931 de Femina. C’est une des particularités réjouissantes du singulier Napias : il a farfouillé partout, retrouvant à côté des classiques et incontournables des curiosités qui, tout au long de ce livre de plus de quatre cents pages, pimentent drôlement l’ensemble. Aussi cet arrêté municipal de Saint-Gilles-sur-Vie du 8 juillet 1887 qui annonce, par l’article 1, que les femmes « devront toujours être décemment vêtues pour se mettre à l’eau », et que les hommes « pourront également se baigner avec un pantalon de laine, une chemise ou un gilet ». On était alors plus habillés à la plage qu’aujourd’hui dans les rues de nos villes. De son côté, André Gide nous apprend dans son Journal que certaines choses ne changeront jamais : « Attrapé un fameux coup de soleil sur presque tout le corps, à me laisser rissoler hier sur la plage. » Oui, vous venez d’imaginer André Gide presque nu.
Victor Hugo sur la plage de la grève d’Azette, à Saint-Hélier (Jersey), peu après son exil, 1852 (c) RMN – Grand Palais
Même ceux qui détestent la vulgarité dégoulinante des plages, les plus pudiques, les ennuyés des vagues, les ronchons d’après les repas, ceux qui cherchent l’ombre et ne désirent pas se transformer en voyeurs, ceux-là aussi auront bien besoin de cette anthologie. Accompagnés de Louis-Ferdinand Céline (« Papa il savait bien nager, il était porté sur les bains. Moi ça me disait pas grand-chose. La plage de Dieppe est pas bonne. ») pendant que leur amante, amant, cousins, cousines, tante ou oncle seront « Sur la plage élégante au sable de velours / Que frappent, réguliers et calmes, les flots lourds » (François Coppée). Il faut bien s’occuper. Avec manière. À ce sujet, Nadine de Rothschild donne des conseils essentiels : « Avant de quitter l’endroit que l’on occupait, on ramasse dans un sac-poubelle tout ce qui s’y trouve et on le dépose dans les endroits prévus. » On en avait bien besoin : merci, Nadine.
Comme les livres de gare, les livres de plage sont déconsidérés, parce que mineurs. J’entendais il y a peu, dans une archive radiophonique, Jean-Patrick Manchette dire qu’il n’y avait que cette littérature ferroviaire qui l’intéressait vraiment. C’est une pose comme une autre. Grâce à ce Grand Livre de la littérature de plage, l’on a désormais les plaisirs et les joies de l’été dits par les plus grands auteurs. L’accessoire et l’indispensable réunis dans un ouvrage. Un voyage géographique, des sens, du temps et de l’esprit. Sans doute ne pourrais-je pas m’empêcher, malgré cela, d’emporter avec moi encore trop de livres, toujours trop de livres, mais ce qui est certain, c’est que celui-ci sera dans ma valise qui reviendra pleine de sable et de l’odeur de crème solaire que portait ma sœur quand j’étais enfant et que je ne lisais pas encore.
Au fait, Monsieur Napias, vous avez oublié Paul-Jean Toulet. Je ne vous en veux pas, mais acceptez que je termine sur l’un de ses plus beaux poèmes : « Douce plage où naquit mon âme / Et toi savane en fleurs / Que l’Océan trempe de pleurs / Et le soleil de flamme. »
Jean-Christophe Napias, Le Grand Livre de la littérature de plage : une anthologie insolite des écrivains balnéaires, Séguier, 2025. 420 pages
Quitte à instaurer une monarchie présidentielle méritocratique à vie, notre chroniqueur imagine le candidat idéal profondément formé par dix ans d’expériences concrètes de terrain…
On le cherche désespérément, le mouton à cinq pattes qui, une fois élu chef de l’État, saurait donner entière satisfaction aux populations, apporter les réponses opportunes aux mille et un problèmes très concrets et si préoccupants du pays.
Pour l’heure, force est de reconnaître que nous restons sur notre faim. Notamment ces deux dernières décennies, nous n’avons eu à nous mettre sous la dent citoyenne qu’un malencontreux visiteur du soir à scooter et un rhétoricien ivre de lui-même, un Mozart de la scolastique technocratico-européiste, adepte forcené de la péroraison ad libitum. Triste moisson, triste bilan. (Une parenthèse : Je vois que la question du jour serait de savoir si le macronisme est mort. Je crois qu’elle serait plutôt de se demander s’il a jamais existé, une soûlante accumulation de bla-bla n’ayant jamais suffi à constituer une doctrine quelconque. Fin de la parenthèse).
Pour 2027, la préconisation que je me permets arrive évidemment un peu tard, mais elle conviendrait parfaitement pour les échéances suivantes.
Voilà. Selon moi, le candidat – ou la candidate – officiel idéal serait, comme d’ailleurs il est de bon ton actuellement, une personne genre « bac + 10 », voyez-vous. Pourquoi le bac ? Parce que tout le monde réussissant aujourd’hui cet ersatz d’examen, il n’y aurait aucune raison valable d’en priver notre candidat.
Le côté « + 10 » à présent. Point de cursus à rallonge au sein de grandes écoles, d’universités françaises et américaines, avec à la sortie de ces jolis diplômes sous verre qui ne sont en vérité que le faire-part de décès des vertus d’imagination créative et de sens du réel de ces gens-là.
Non, rien de cela. Le « bac + 10 » proposé ici pour le futur hôte de l’Élysée se compose tout autrement.
Les deux premières années, à l’usine, au bas de l’échelle, pointeuse, trois-huit et toute la lyre, chef et sous-chef sur le poil, salaire à la ramasse…
Les deux suivantes au sein de services de terrain de la police et de la gendarmerie, quartiers chauds et riantes banlieues, chasse aux dealers et baston les soirs de manifs, chaque sortie agrémentée d’insultes et bras d’honneur, de crachats, de menaces de sévices et de mort déversées par des connards interpellés la veille et ressortis dès le lendemain après une petite tape sur la minime…
La cinquième et la sixième, à l’hôpital, dans les unités les plus en première ligne, urgences, soins intensifs, soins palliatifs, etc…
Les deux qui viennent ensuite, à la ferme, au cul des vaches et les deux pieds dans la glèbe nourricière, à se colleter avec les délires pondus par les ronds de cuir si couteux des instances européo-mondialistes…
Les deux dernières, retiré volontaire entre les murs magnifiques mais austères de la Grande Chartreuse histoire de digérer et maîtriser un peu l’acquis des huit précédentes. Et, surtout – point capital – intégrer les vertus incomparables de la parole rare et de l’humilité.
Voilà, selon moi, ce qui nous ferait un candidat acceptable, suffisamment pétri des réalités bien concrètes du pays et des attentes de ses populations. Un candidat tellement aguerri qu’on pourrait, de gaieté de cœur, le garder en poste, non pas seulement un ou deux quinquennats, mais trois ou quatre. Allez savoir ! Éventuellement davantage, pendant que nous y sommes. À vie même, si cela se trouve.
Nous aurions alors inventé une sorte de régime monarchique, avec son roi bien carré sur son trône élyséen. Une monarchie fondée sur le mérite, cette fois. Est-ce que ce serait vraiment beaucoup plus mal, finalement, que cette foire aux guignols qui nous est infligée tous les cinq ans ?
Elias, jeune ingénieur sous-marinier en passe d’intégrer une vaste organisation associant plusieurs pays nordiques pour s’inquiéter d’une faille océanique en dangereuse expansion, se fait allumer par une fille – « alors, tu as envie d’explorer ma faille ? », – se laisse prendre aux filets de l’amour, et finit par mettre en cloque malgré lui son Anita chérie. Avorter ou pas ? Lui n’est pas prêt du tout à s’embarrasser d’un mouflet à élever ; elle pleure à l’idée de s’ôter son fœtus de deux mois. Mais fait mine de se laisser convaincre. Le couple Elias/Anita ne résiste pourtant pas à cette épreuve, et part à vau l’eau. A chacun sa vie.
12 ans plus tard…
Filant la métaphore de la faille, Eternal emprunte les chemins de la science-fiction pour téléporter nos ci-devant tourtereaux quelque douze ans plus tard (au reste campés par deux autres comédiens pas franchement ressemblants à leurs doubles juvéniles), Elias devenu le commandant des périlleuses expéditions en sous-marins de poche dans les abysses, avec mission de cimenter si possible la fameuse faille aux moyens de drones télécommandés ; Anita ayant refait sa vie avec un autre homme, dont elle semble avoir eu un fils.
Au risque de déflorer, si l’on ose dire, cette double matrice (quelque peu fastidieuse dans son insistance allégorique, prévisible et redondante à l’excès), votre serviteur ne résiste pas à vous révéler le secret de polichinelle qui fonde le laborieux parallèle mis en œuvre par Ulaa Salim, cinéaste danois âgé de 38 ans, dont c’est le deuxième long métrage après Sons of Denmark en 2019 : Elias, traversé de visions qui flashent son cerveau à l’approche de l’inopérable cicatrice tellurique (l’une de ces expériences subaquatiques se soldant par la perte du copilote sous-marinier, accidentellement englouti dans la faille en feu), a des doutes sur la réalité de l’IVG, et partant, sur l’identité réelle du géniteur de cet adolescent dont quelques flash-back nous révèleront les étapes de sa croissance…
Elle a fait un bébé toute seule
Anita, retrouvée par hasard, finit par confesser à Elias qu’il est bien le père génétique du garçon, lequel, élevé par son beau-père depuis la petite enfance, ignore évidemment tout de son origine. De la part d’Elias, une revendication de paternité serait-elle légitime ? Le fils y perdrait tous ses repères, pense Anita, toujours persuadée qu’Elias, jadis, aurait dû accepter la providence de l’enfant à naître. Et qu’à présent, son sacrifice est la rançon méritée de sa lâcheté d’alors. Le message du film est clair, il se place univoquement du côté de la Femme – nous sommes en 2025 : l’Homme a tous les torts.
Il n’en demeure pas moins qu’un enfant, ça se fait à deux, – en principe. Pourquoi le mensonge d’Anita, renonçant secrètement à avorter sans s’ouvrir jamais de sa décision clandestine à son partenaire, serait-il en soi plus légitime que la résistance du géniteur à assumer une paternité non envisagée de concert ? Au-delà même du schématisme pesant de l’allégorie matricielle, Eternal prend implicitement position dans un débat de fond qui, comme dit le poète, exigerait « la Nuance encor, pas la Couleur, rien que la nuance ! ». On en est loin.
Eternal. Film de Ulaa Salim. Danemark, Islande, Norvège, couleur, 2023. Durée : 1h39. En salles le 30 juillet 2025
Les cartes postales de l’été de Pascal Louvrier (4)
Il fait très chaud, le rapace décrit des cercles de plus en plus petits dans le ciel d’un bleu métallique étrange. Je prends au hasard une enquête du commissaire Maigret. Il est curieux Georges Simenon. Il dit qu’il ne faut aucune indication météorologique dans un début de roman et il commence toujours par préciser le temps qu’il fait. Dans Maigret a peur, il pleut beaucoup, le vent souffle fort, les nuages sont menaçants. Le printemps se fait attendre. Ça a quelque chose de rafraîchissant même si l’atmosphère est pesante. Maigret revient d’un congrès de criminologie, à Bordeaux. Avant de retrouver son épouse et son bureau au 36, quai des Orfèvres, le commissaire fait une halte dans une petite ville de province, Fontenay-le-Comte, traversée par la Vendée. Simenon y a séjourné en 1940-1941. Il semble ne pas en avoir gardé un bon souvenir. Les rues sont désertes le soir, les gens s’épient derrière les fenêtres, les lettres de dénonciation sont prisées et les ragots ne manquent jamais. Maigret descend du train où il a fait la connaissance d’un personnage nommé Vernoux de Courçon, un individu qui lui a rappelé son enfance et « les gens du château », comprenez la classe sociale dominante à laquelle n’appartient pas Maigret. Vernoux de Courçon est le beau-frère de l’homme qui vient d’être assassiné. Mais le commissaire ignore tout de l’affaire. Il vient juste rendre visite à son vieil ami Chabot, juge d’instruction. Il va être mêlé à l’enquête sans y participer directement puisqu’il est hors de sa juridiction.
Robert de Courçon, notable, a été tué sauvagement. Mais deux autres crimes vont se produire, créant un vent de panique dans la petite ville si tranquille. D’abord une veuve, ancienne sage-femme ; ensuite un ivrogne inoffensif. Il doit s’agir d’actes commis par un fou. Les soupçons se portent sur le docteur Vernoux, spécialiste en psychiatrie. C’est un original, un coupable tout désigné. L’affaire réactive la lutte des classes : les possédants contre les « gueux ». Le ciel au-dessus de la ville résume la situation : c’est un « ciel noir de Crucifixion », écrit Simenon. Pour une fois, Maigret, qui ne peut s’empêcher d’observer les comportements et d’analyser les réactions des uns et des autres, notamment pendant une partie de bridge à laquelle il ne participe pas, ne donne pas complètement tort à la foule. Mais il y a quelque chose qui cloche et que seul le commissaire, à trois ans de la retraire, a su cerner. Il a peur du dénouement. Il connaît trop la part noire de l’homme. Le livre, écrit en 1953, montre une France apeurée, manichéenne, nostalgique du pétainisme ou avide du « Grand Soir », au choix.
Le docteur Vernoux a une maîtresse – « la fameuse recherche des compensations » –, elle se nomme Louise Sabati. C’est une femme de chambre que la vie a cabossée. Elle n’est pas très belle, fatiguée par le travail harassant. Mais Maigret ne peut s’empêcher de penser qu’« il y avait quelque chose d’attachant, de presque pathétique dans son visage pâle où des yeux sombres vivaient intensément. » Elle et Vernoux vivent une vraie histoire d’amour hélas impossible. Un paquet de lettres le prouvera. Trop tard.
Simenon signe une nouvelle enquête écrite avec sobriété et précision. La tension est palpable dès les premières lignes. Son célèbre commissaire est sans illusion sur la nature humaine, mais il se garde bien de juger, même s’il ne supporte pas ceux qui s’acharnent sur « le bas peuple » alors qu’ils en sortent. Maigret est un pragmatique : « Les gens sensés ne tuent pas ». Mais sa plus grande force, c’est de ne pas avoir oublié les jeux secrets de son enfance, et de savoir qu’il ne faut jamais louper une demi-journée de soleil printanier.
Georges Simenon, Maigret a peur, Le Livre de Poche. 188 pages
Dès le début du conflit entre Israël et le Hamas, à l’automne 2023, humanitaires et instances internationales ont alerté sur l’imminence d’une famine généralisée à Gaza. Depuis deux mois, la situation a changé et oblige de réexaminer les faits. L’essentiel des 470 000 personnes actuellement en situation de malnutrition se situent dans le nord de l’enclave, dont Israël assume la stratégie d’isolement. Analyse.
« Les bombes, les missiles, les obus de char, les balles de sniper. Et maintenant la famine. » C’est par ces mots que s’ouvre le reportage de Lucas Minisini et Marie Jo Sader, publié par Le Monde le 24 juillet 2025, décrivant avec une sobriété glaçante la spirale de violence à laquelle sont soumis les habitants de Gaza[1]. Comme si les ravages infligés par vingt et un mois de guerre ne suffisaient pas, un nouveau fléau, plus silencieux mais tout aussi implacable, s’est installé : la faim. Ce reportage n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un tournant dans le traitement médiatique du conflit. Depuis plusieurs semaines, la question de la famine et de l’accès à l’aide humanitaire est devenue centrale dans le débat international, mobilisant journalistes, diplomates, agences humanitaires et responsables politiques. Le poids des mots, mais plus encore le choc des images – corps émaciés, enfants dans des files d’attente, mères suppliant pour un sac de farine – font naître une inquiétude croissante pour la survie des civils gazaouis. Sans en minimiser la gravité, il convient néanmoins de rappeler que les alertes concernant la famine à Gaza ne sont pas récentes.
« Famine généralisée imminente » depuis janvier 2024, selon le Secrétaire général de l’ONU
Dès novembre 2023, au tout début de la guerre, les mises en garde se sont multipliées, émanant des principales agences des Nations Unies et d’ONG humanitaires, accompagnées d’accusations de crimes de guerre et d’utilisation de la famine comme arme. Le 17 novembre, alors que commençait le premier cessez-le-feu et la libération d’otages, la directrice du Programme alimentaire mondial (PAM), Cindy McCain, alertait sur un risque « immédiat de famine ». Deux semaines plus tard, le 1er décembre, la classification IPC (Integrated Food Security Phase Classification) plaçait déjà 15 % de la population gazaouie en phase 5, le niveau le plus élevé, correspondant à une famine avérée. Le 7 décembre, le PAM signalait que 97 % des foyers consommaient une alimentation inadéquate, contraints à des stratégies extrêmes de survie. Entre le 20 et le 22 décembre, l’UNICEF et Mercy Corps estimaient que plus de 500 000 personnes étaient confrontées à une faim catastrophique.
Le 3 janvier 2024, l’IPC confirmait que le nord de la bande de Gaza, notamment Gaza-ville et Jabalia, était entièrement en phase 5. Le 7 du mois, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, évoquait une « famine généralisée imminente ». Fin février, l’UNICEF rapportait que 16 % des enfants de moins de deux ans souffraient de malnutrition aiguë dans le nord.
En mai 2025, le PAM estimait à 470 000 le nombre de personnes en situation de famine aiguë, un chiffre confirmé le 23 juillet par l’OMS, qui dénonçait une « famine de masse provoquée par l’homme ». Selon le célèbre ministère de la Santé de Gaza, au moins 113 personnes seraient mortes de faim depuis octobre 2023, principalement dans le nord du territoire, au-delà du corridor de Netzarim. Ces données amènent à interroger non seulement les fondements des accusations formulées dès la fin 2023, mais aussi les perspectives sinistres qu’elles annonçaient. Or, depuis deux mois, la situation a changé et oblige de réexaminer les faits.
L’UNRWA hors jeu
Depuis le 27 mai 2025, un programme inédit de distribution alimentaire a été mis en œuvre à l’initiative du gouvernement israélien, sous pression internationale. Ce dispositif vise à répondre à une crise humanitaire aiguë tout en réduisant l’influence du Hamas sur la distribution de l’aide. Conçu en marge des canaux traditionnels de l’ONU, le programme repose sur un partenariat entre une fondation privée, le Gaza Humanitarian Fund (GHF), et une entreprise américaine de sécurité, Safe Reach Solutions (SRS). Son efficacité reste cependant très inégale selon les régions, entravée par des contraintes logistiques, politiques et sécuritaires majeures.
Avant la mise en place du GHF, la distribution alimentaire à Gaza reposait sur un dispositif piloté par l’UNRWA (Office de secours pour les réfugiés palestiniens), le PAM et une constellation d’ONG internationales. L’aide humanitaire transitait principalement par le point de passage de Kerem Shalom, côté israélien, et, dans une moindre mesure, par celui de Rafah, à la frontière égyptienne. Les colis contenant typiquement de la farine, de l’huile, des légumineuses, parfois de pâtes ou du riz et du sucre, étaient livrés dans les entrepôts des agences, puis redistribués via des centres locaux. Ce système, bien qu’ayant assuré la survie de la population pendant des années, faisait l’objet de critiques croissantes du côté israélien. La première portait sur l’allocation des ressources : malgré le retrait israélien de 2005 et la prise de pouvoir du Hamas en 2007, ce dernier n’a jamais assumé la charge des services essentiels comme la santé, l’éducation ou l’alimentation. Les recettes générées par la fiscalité locale n’étaient pas consacrées à ces missions, financées presque exclusivement par l’ONU et les bailleurs étrangers. Pire encore, le Hamas aurait utilisé ces structures financées par la communauté internationale pour y placer ses partisans, établissant une forme de clientélisme institutionnalisé aux frais de l’aide étrangère. Chaque euro ainsi détourné finançait, côté Hamas, les préparatifs de guerre contre Israël – tunnels, roquettes, salaires de combattants – et le train de vie de ses dirigeants à l’étranger. À la veille du 7 octobre 2023, plusieurs figures du mouvement (Haniyeh, Mashal, Abu Marzouk) étaient ainsi considérées comme faisant partie de la classe des ultra-riches, ayant bâti leur fortune sur les dons, la taxation, le commerce des tunnels, les investissements étrangers et le soutien iranien.
Capture Fox News, 2023. DR
Par ailleurs, ce système souffrait, aux yeux d’Israël, d’un manque de traçabilité : une fois l’aide entrée à Gaza, elle échappait largement au contrôle, alimentant la crainte qu’elle profite à l’effort de guerre du Hamas. La guerre déclenchée par ce dernier le 7 octobre n’a fait que renforcer cet enjeu : battu militairement, sa direction décapitée, le Hamas s’accroche au contrôle de l’aide comme à l’un de ses derniers leviers de pouvoir. D’où la volonté israélienne de contourner les circuits multilatéraux et de mettre en place un système autonome, sécurisé, sous supervision extérieure : le GHF. Ce programme est censé à la fois soulager la population civile et briser l’emprise du Hamas sur l’économie de subsistance.
Quatre centres de distribution
La structure du programme repose sur quatre centres de distribution installés dans le sud de Gaza (à Rafah, Tel Sultan, Muwasi et près du corridor de Netzarim), chacun conçu pour desservir environ 300 000 personnes. Concrètement, seules les populations situées au sud-ouest de Gaza-ville peuvent accéder à un point de distribution. Cette géographie ne doit rien au hasard : elle s’inscrit dans une stratégie israélienne visant à vider le nord de la bande de Gaza de sa population civile. Dès le début de l’offensive, en octobre 2023, Israël a encouragé, voire contraint, le déplacement massif des civils vers le sud. Le nord, considéré comme le bastion du Hamas, a été largement détruit, privé d’infrastructures essentielles, et demeure interdit d’accès à ses anciens habitants. En empêchant leur retour, Israël entend priver le Hamas de son ancrage territorial tout en créant une zone de sécurité durable. La recomposition démographique qui en résulte, avec un déplacement du centre de gravité humain vers le sud, redessine de fait la carte politique de Gaza.
Sur le plan opérationnel, la gestion du programme GHF a été confiée à des sous-traitants locaux, tandis que la sécurité est assurée par des agents de SRS, épaulés par le renseignement israélien. La distribution se fait sans enregistrement préalable, sans présence du Hamas, avec un recours probable à la reconnaissance faciale. Chaque foyer reçoit une caisse de 20 kg de produits de base. Mais, sur le terrain, le programme peine à s’imposer. Les centres sont submergés par une affluence massive, provoquant désordres, violences et fermetures temporaires. Le coût du dispositif, notamment sécuritaire, est estimé à 35 millions de dollars par mois.
Le Hamas hostile au programme GHF
Les obstacles sont nombreux. Le Hamas, parfaitement conscient du danger stratégique que représente le succès du programme, a multiplié les attaques contre les bénéficiaires, les accusant de collaboration, confisquant les colis et incitant à l’hostilité envers les centres. Le 27 mai, un centre à Rafah a été pillé. Le 18 juillet, plusieurs civils ont été pris à partie. Par ailleurs, les violences autour des centres sont fréquentes : depuis mai, plusieurs centaines de civils ont été tués ou blessés lors de tirs ou de mouvements de foule. Le 1er juin, une frappe israélienne près d’un centre aurait fait une trentaine de morts et de nombreux blessés.
Après deux mois de fonctionnement, le programme fonctionne de manière dégradée. L’UNRWA affirme qu’il « ne fonctionne pas », tandis que le PAM recense 470 000 personnes en situation de famine aiguë, soit un quart de la population. L’agriculture locale est en ruine : plus de 70 % des vergers et serres ont été détruits, et les boulangeries ont cessé leur activité faute de farine et de carburant. La dépendance à l’aide humanitaire n’a jamais été aussi totale et aussi mal satisfaite.
Un indicateur parlant de cette crise est le prix des denrées. Avant la guerre, le kilo de farine coûtait 1 à 2 shekels (environ 25 à 50 centimes d’euros). En juillet 2025, il atteint 150 à 200 shekels dans le nord, contre 20 à 50 shekels dans le sud. Le sucre a connu une évolution similaire : de 3 à 5 shekels/kg avant-guerre, il grimpe à 350–400 shekels dans le nord, contre 15 shekels dans le sud. Cette disparité traduit une réalité logistique : le sud est ravitaillé par les centres du GHF, tandis que le nord reste isolé. Comme prévu.
Ainsi, la majorité des cas documentés de famine aiguë à Gaza se concentre aujourd’hui au nord du corridor de Netzarim, où l’aide ne parvient presque plus. Ces zones concentrent l’essentiel des 470 000 personnes en situation de malnutrition recensées. Malgré des réussites ponctuelles (baisse des prix dans le sud, affaiblissement du Hamas dans les circuits de distribution, plus de 10 000 colis distribués quotidiennement), le programme reste structurellement insuffisant pour une population de 2,1 millions d’habitants. Les violences, les obstructions du Hamas, les détournements et le marché noir (où la farine atteint 70 shekels /kg) compromettent son efficacité.
Dans cette guerre, la maîtrise de la distribution alimentaire est devenue, pour Israël, un levier stratégique essentiel. Le système mis en place depuis mai 2025 semble délibérément conçu pour accentuer la pression sur les zones du nord, afin d’en pousser la population vers le sud. Or, selon la quatrième Convention de Genève, Israël, en tant que puissance occupante, a l’obligation de fournir, de manière inconditionnelle et adéquate, les biens et services essentiels à l’ensemble de la population sous son contrôle. Lorsque cette population n’est pas suffisamment approvisionnée, les parties au conflit doivent permettre un passage rapide, sûr et sans entrave de l’aide humanitaire. Toutefois, il faut rappeler que cette obligation n’est pas absolue : elle peut être restreinte pour des motifs de sécurité, notamment en cas de détournement de l’aide au profit d’un groupe armé. Le droit international humanitaire ne contraint pas une puissance à faciliter une aide qui renforcerait l’effort de guerre ennemi. Enfin, si beaucoup accusent Israël de violations de ses obligations, il faut noter que le Hamas non plus ne respecte pas les siennes, et cherche à instrumentaliser la crise humanitaire à des fins politiques : avec les otages et les accusations de génocide, la faim est aujourd’hui l’un des derniers actifs dont dispose la mouvance islamiste palestinienne.
Découvrez le monde merveilleux des « poupées reborn »
On connaissait les poupées gonflables, destinées à assouvir des fantasmes érotiques. On peut désormais se procurer des nourrissons artificiels. Les « poupées reborn » sont si réalistes qu’on peut presque les confondre avec de vrais bébés.
Leur mode commence aux États-Unis dans les années 1990 avant de gagner le reste de la planète. S’il s’agissait au début de poupées ordinaires retravaillées (d’où reborn, « qui renaissent ») par des artistes, aujourd’hui on peut les acheter en kit et les personnaliser. Il y a un marché florissant en ligne et les prix peuvent être élevés. La clientèle est composée surtout de femmes qui peuvent s’imaginer pouponnant un véritable nouveau-né. Des appareils électroniques simulent les battements de cœur et la respiration. Beaucoup de clientes donnent le bain à la poupée, la mettent au lit ou la promène dans une poussette. D’abord une affaire de collectionneuses, les poupées reborn sont devenues aussi un exutoire à l’instinct maternel et même une aide à surmonter le deuil d’un enfant. Certains commentateurs dénoncent une forme de dépendance malsaine. D’autres rappellent la théorie de la « vallée de l’étrange » connue en robotique : plus un objet ressemble à un être humain, plus il provoque en nous de l’empathie ; mais s’il est trop réaliste, il provoque un sentiment de rejet, d’« inquiétante étrangeté », dirait Freud. C’est ainsi qu’une véritable panique morale vient de saisir le Brésil où plus d’une trentaine de projets de loi au sujet des poupées reborn ont été introduits dans des conseils municipaux ou les assemblées des différents États. La plupart visent à sanctionner les femmes qui essaient de faire soigner leur poupée à l’hôpital public ou qui prétendent avoir un bébé pour se faire traiter en priorité. Pourtant, aucun cas avéré ne justifie cette mobilisation. Une vidéo sur TikTok montrant une poupée amenée à l’hôpital s’est révélée n’être qu’une mise en scène ludique. Cela n’a pas empêché les amatrices de subir un torrent de dérision vitriolique sur les réseaux ou les fabricants de recevoir des menaces de mort.
Une chanson de rap parodique prône le recours à la violence contre les maléfiques poupées. Le 6 juin, un homme a frappé un vrai bébé à la tête. Sa défense ? Il croyait que c’était une poupée reborn.
Arthur Da Costa Adao et Louis Grizeau ont fait leurs classes sur le continent avant de mettre le cap sur l’île de Ré. À L’Écailler, leur restaurant du port de La Flotte, ils mettent un point d’honneur à ne servir que les meilleurs produits du terroir comme le thon rouge, le lieu jaune et le homard, avec de jolis vins accessibles à tous.
« À l’origine, les nourritures naturelles de l’homme sont les bêtes et les plantes de son territoire, le mammouth, le caviar, l’huître, la truffe, les insectes, les fruits… » Joseph Delteil, La Cuisine paléolithique.
Dans nos campagnes, les touristes hollandais traînent la réputation d’apporter avec eux leur nourriture stockée au fond de leur camping-car. Vestige d’un vieux puritanisme protestant, cet esprit d’économie passe à l’as la plus grande joie des vacances, celle qui consiste à découvrir un pays étranger à travers ce qu’il offre de plus intime et de plus profond : son goût !
Le parfum d’une terre âpre et sauvage
Quel est donc le goût de l’île de Ré ? Depuis la construction du pont la reliant au continent (1988), bien des choses ont changé… Ceux qui se souviennent du bac qu’il fallait prendre au départ du port de La Pallice savent qu’il s’agissait d’une expédition, on se rendait sur une terre encore sauvage et préservée. Né en 1931 au village de Sainte-Marie, l’apiculteur Robert Guion, 94 ans et l’œil pétillant (il a passé sa vie à se soigner au miel et à la gelée royale), nous livre ici un témoignage ethnologique.
« Pour se rendre sur l’île de Ré avant la guerre, il fallait prendre un bateau, Le Coligny, qui partait de La Rochelle deux fois par semaine. Un petit train partait de Rivedoux et montait jusqu’aux Portes, au nord. Les gens avaient le sentiment de se retrouver sur une terre étrangère. Louis XIV avait d’ailleurs accordé à l’île de Ré le privilège royal d’être « un Pays étranger », exempt de taxes et libre de commercer avec les pays scandinaves et la Hollande pour leur vendre du vin, des eaux-de-vie et du sel. Le roi récompensait ainsi les Rétais d’avoir repoussé la tentative d’invasion anglo-hollandaise de juillet 1696, quand quarante-trois vaisseaux avaient bombardé le port de Saint-Martin fortifié par Vauban. Jusqu’à la Révolution, l’île s’est beaucoup enrichie. Après 1945, les touristes ont commencé à venir à bord du bac. Mais nous vivions toujours en autarcie : nous nous nourrissions de poissons pêchés à pied (il y avait 140 écluses !), de coquillages et de légumes. Pour l’eau, chaque maison avait son puits, une eau très fraîche et très pure. Nous avions aussi des poules, des lapins et des chèvres… C’était un monde clos. Au nord, les Rétais parlaient le patois de Vendée, au sud le patois d’Aunis et de Saintonge. Pour le divertissement, il y avait les cafés et les bals populaires. Les ânes portaient les vendanges. Le miel avait un autre goût qu’aujourd’hui car il y avait des fleurs de luzerne, d’asperges et d’immortelles des sables (toutes ramassées par l’industrie cosmétique). Le plat traditionnel de l’île de Ré était le ragoût de seiche aux pommes de terre, parfumé à l’oignon, à l’ail, au persil et au vin blanc de l’île (à base de folle-blanche) ; les seiches étaient séchées au soleil l’été pour être conservées, puis trempées dans de l’eau avec de la cendre l’hiver. Au dessert on mangeait de la galette à l’angélique confite des marais poitevins accompagnée d’un verre de pineau des Charentes. Le seul engrais que nous utilisions pour nos terres, c’était le varech naturel récolté sur les plages. Les derniers paysans que j’ai connus sont tous morts du cancer, empoisonnés par les pesticides. »
Le père Guion aurait encore beaucoup de choses à nous raconter, mais le tableau qu’il peint exhale le parfum d’une terre encore âpre et sauvage. Est-il possible d’en retrouver la saveur ? Probablement pas. Loin des tomates-mozzarella qui ont envahi tous les restaurants de France, on peut toutefois aller manger à L’Écailler, sur le port de La Flotte, dont la pureté éclatante est digne d’un Nicolas de Staël. Depuis avril 2025, cette institution a été reprise par deux gaillards de 26 ans : le chef Arthur Da Costa Adao (visage d’ange) et le sommelier Louis Grizeau (moustaches à la Arsène Lupin).
Deux jeunes venus de chez Christopher Coutanceau
Construite en 1652, la maison a conservé son plancher d’origine fabriqué à partir de mâts de bateau posés à même le sable. Arthur et Louis viennent tous deux de chez Christopher Coutanceau, le chef trois étoiles Michelin de La Rochelle, qui leur a inculqué l’amour du poisson de saison pêché à l’âge adulte après s’être reproduit au moins une fois : « Un poisson digne de ce nom est un poisson pêché à la ligne. »
Lieu jaune de ligne, fèves blanches et marinière de coquillages.
Ces deux compères ont le mérite d’avoir constitué rapidement une équipe jeune et motivée de 15 personnes sans aucun appui financier derrière : les voici donc condamnés à réussir !
À L’Écailler, il n’est pas encore prévu de servir du ragoût de seiche… mais Arthur et Louis mettent un point d’honneur à ne sourcer que les meilleurs produits du territoire comme le thon rouge (pêché au large de La Rochelle), le lieu jaune de ligne servi nacré avec des fèves blanches à l’huile de laurier et une marinière de coquillages aux algues (un régal). L’été est la saison du homard : les meilleurs sont les vieilles femelles bien fermes dont la carapace est ornée de coquillages. Le chef les grille à la plancha sur leur carapace, « l’idée étant de faire monter la chaleur lentement dans la chair tout en la protégeant ».
Vue sur le port de La Flotte depuis la salle de L’Écailler.
Avant Coutanceau, Louis était chez Alain Passard, à L’Arpège : « Il n’y a pas de cuisine plus épurée que la sienne et c’est un rôtisseur de génie. C’est lui qui m’a fait comprendre que, quand on cuisine, on doit soi-même avoir un peu faim. Pour donner du plaisir aux gens, c’est indispensable ! »
Louis Grizeau, de son côté, est un sommelier qui aime sortir des sentiers battus en proposant des vins insolites, à l’image de son cahors blanc à base de roussanne élevé dans un fût de Corton-Charlemagne – une vraie pépite ! Formé dans un palace près d’Amsterdam, il voue un faible aux vieux goudas qu’il aime associer au grand pineau des Charentes du domaine François Ier. Surtout, la carte qu’il a mise sur pied (450 références) est accessible à toutes les bourses (à partir de 30 euros la bouteille) et se marie bien avec les produits du terroir, comme la jonchée, un très ancien fromage au lait cru frais et moulé à la louche, toujours fabriqué dans les marais rochefortais : « Nous le servons au dessert avec une compotée de rhubarbe et une infusion de géranium. Mais si vous voulez une bonne tarte aux fraises de Rivedoux, ou un soufflé au cognac de l’île de Ré, nous répondons aussi présents ! »
L’Écailler 3, quai de Sénac, 17630 La Flotte – tél. : 05 46 09 56 40. www.lecaillerlaflotte.fr Menu déjeuner à 55 euros, menus dîner à 80 et 120 euros.
Embarquez en 1901 pour la Grècedepuis l’Egypte à travers les yeux du poète Constantin Cavafy…
Constantinos Pétrou Cavafis, natif d’Alexandrie, rejeton déclassé d’une famille aristocratique ruinée, aurait pu rester un modeste fonctionnaire au ministère des Travaux publics, boursicoteur à ses heures, dans ce monde révolu de l’Égypte sous protectorat britannique. Cet « exilé économique » ne la découvre qu’à 38 ans ! Ce patronyme dissimule Constantin Cavafy (1863-1933), le plus grand poète hellène du premier XXème siècle. La comparaison s’impose avec Fernando Pessoa, le petit employé de banque lisboète, auteur du Livre de l’Intranquillité. Comme Pessoa, Cavafy est un célibataire taciturne, anglomane et polyglotte, affable et d’une l’élégance quelque peu guindée. Il distribue parcimonieusement son œuvre aux seuls initiés, sans en faire étalage.
Apologie du désir
Joliment publié par Les Belles Lettres, Premier Voyage en Grèce exhume le texte intégral, originellement en anglais et nullement destiné à la publication, du journal de bord tenu par Cavafy lors de ce « retour aux sources » inaugural, du 13 juin au 4 juillet 1901 : sujet de l’Empire britannique, le nouvel Ulysse débarque en paquebot à Délos, sans avoir pu visiter la Crète, pour mouiller à Athènes trois jours plus tard, puis rejoindre Alexandrie sous l’ardent soleil estival dont il consigne scrupuleusement, jour après jour, la température au thermomètre…
La transcription de cette trentaine de feuillets manuscrits, traduits en français par l’essayiste et romancier Lucien d’Azay, n’occupe en réalité qu’une petite partie du présent volume. Lucien d’Azay a soin de faire utilement précéder ce très court texte d’une ample et belle préface de sa plume, érudite évocation du personnage en son temps, lequel, en cela différent de Pessoa, prisait discrètement le « bel éphèbe discobole », idéalisé sous la forme d’un érotisme « toujours enfoui et presque dissimulé dans un passé révolu dont seul le souvenir lui permet de retrouver l’intensité ».
Ô temps révolus, si radicalement éloignés de ce XXIème siècle naissant, devenu frigide et tellement puritain ! « La sensualité et la passion amoureuse semblent avoir relevé pour lui d’un rite initiatique qui n’excluait pas la débauche », poursuit le préfacier. Constantin Cavafy « s’adonna aux plaisirs charnels avec dévotion ; d’où son apologie du désir, de l’hédonisme, de tout ce que le corps sollicite, jusqu’à sa dissolution, les conséquences dussent-elles être fatales ».
Très prosaïque et en cela bien différent de sa poésie, ce froid éphéméride se contente de détailler ses visites, sorties culturelles et autres rencontres mondaines. Le texte s’agrémente heureusement d’un scrupuleux appareil de notes, dû à l’excellent d’Azay, qui articule ce « fond de tiroir » à la biographie du poète et au contexte historique, culturel, et même topographique dans lequel il convient de le situer. S’il n’est pas empreint de poésie, ce « journal qui, pour reprendre l’expression du commentateur, tient du camouflage », « sec, factuel, frugal, elliptique et pour ainsi dire ‘’blanc’’ », s’illumine parfois, allusivement, à l’évocation de ces « soldats et officiers [qui] ont une magnifique allure »…
Pasolinien avant l’heure
Dans les Notes sur la poésie et l’éthique, étagées de 1902 à 1911, et que le présent volume propose ensuite en français à la lecture en regard de l’original grec, Cavafy, plus explicite, se fait pasolinien avant l’heure : « La beauté du peuple, des jeunes gens pauvres, me plaît et me touche. Domestiques, ouvriers, petits employés de commerce, commis de magasins. […] Ils sont presque toujours sveltes. Leur visage, tantôt blanc s’ils œuvrent dans une boutique, tantôt hâlé s’ils sont dehors, a une couleur agréable et poétique. C’est en cela qu’ils contrastent avec les jeunes gens aisés, avec une sale mine, soit empâtés et malpropres à force de manger, de boire et de paresser : on dirait que leur figure boursouflée ou flétrie révèle la laideur du vol et la spoliation dont procèdent leur héritage et leurs rentes ».
Enchâssé au cœur de cette édition sous le titre Instants d’éternité, un portfolio de clichés en noir et blanc du photographe contemporain Nikos Aliagas s’essaie à révéler plastiquement « les plis secrets de l’âme » du poète, dans la lumière de son « territoire intérieur » – belles photos de paysages, d’objets, de visages, de statues, de scènes de rue : un tombeau de Cavafy en images.
Le recueil exhume pour finir deux petits articles du jeune Cavafy, parus respectivement en 1891 et 1892 ; une Note sur la langue grecque où Lucien d’Azay interroge, au prisme de la langue de Cavafy, les discontinuités entre le grec ancien et le grec moderne ; et enfin une chronologie reliant la biographie de Constantin Cavafy à son temps et à sa postérité.
De certains livres mineurs, on dit parfois qu’ils méritent leurs lecteurs. Ce précieux petit objet est de ceux-là : qui s’ouvre à Cavafy résiste à Marc Levy.
A lire : Premier voyage en Grèce, de Constantin Cavafy. 238p. Les Belles lettres, 2025
Monsieur Nostalgie poursuit sa série de l’été à la rencontre d’auteurs vivants qui comptent littérairement et dont l’empreinte médiatique est inversement proportionnelle à leur talent. Aujourd’hui, il nous parle de Guy Darol et de Marc Alyn…
En littérature comme en transport automobile, la voie la plus éclairante n’est pas toujours celle recommandée par les autorités. Bison Futé peut-il se tromper ? La critique peut-elle se fourvoyer dans la perpétuation de fausses valeurs ? L’été, les autoroutes charrient le flot des voyageurs, le gros des touristes passera à quelques mètres des départementales bordées de platanes et d’auberges girondes, la rapidité n’a que faire des flonflons à la française ; l’asphalte annihile tous les particularismes régionaux, l’entonnoir est lancé, il aspire toutes les beautés, le conducteur doit tracer vite et ne pas se détourner de son objectif initial, c’est-à-dire atteindre les plages en moins de temps qu’il n’en faut pour dissoudre une assemblée turbulente. En septembre, d’ici quelques semaines, le système éditorial, plus moutonnier que stratège, moins complotiste que fainéant, choisira sa poignée d’élus. La tenaille médiatique se resserrera sur deux ou trois noms qui feront consensus par leur innocuité et qui iront gaillardement jusqu’aux prix d’automne. Ces gagnants-là signeront et vendront jusqu’à la Noël. Des queues se formeront devant les échoppes de province et la télévision publique écorchera leur nom de famille. Face caméra, ils minauderont, en France, mieux vaut avoir l’air penaud ; d’une voix componctueuse, ils remercieront leurs professeurs d’antan et leurs lecteurs sans qui ils ne seraient rien alors qu’ils estiment cette victoire largement méritée, même, à vrai dire, tardive. Les autres regarderont la caravane passer avec des lumières dans les yeux. Ces centaines d’autres poursuivants, lampistes surnuméraires, figurants sacrificiels, traînards du peloton auront au moins eu le plaisir de participer à cette course truquée. Ils pourront dire à leurs petits-enfants comme ces marathoniens du dimanche : « En 2025, j’ai fait une rentrée littéraire, quelle mascarade ! Mais quel spectacle ! Ça secoue !Un jour, peut-être, j’y retournerais ». L’écrivain est un joueur de casino qui s’accomplit dans la défaite, car c’est la perte qui donne le frisson, jamais le gain. Tous les addictologues vous le diront. Le succès taquin, dans son immense mansuétude, se porte parfois sur de bons livres. Certaines années, on n’est pas à l’abri d’un lauréat sincère qui nous changera des roués et des affidés. Depuis que les arts sont compétition, ils l’ont toujours été à travers l’Histoire, il faut bien des perdants. Julio Iglesias l’a même chanté :
Je sais En amour il faut toujours un perdant J’ai eu la chance de gagner souvent Et j’ignorais que l’on pouvait souffrir autant
Gloire à tous les perdants ! Ce sont nos frères de plume. Depuis mon adolescence boulimique, mes étés à manipuler les tourniquets de poche dans les librairies de campagne, j’avais la berlue à force de retourner les « Folio » colorés ; innocemment, j’ai été attiré par ceux que Philippe Claudel appelle « les grands petits maîtres ». Il utilise cette expression dans une préface de Pierre Charras. Par flemme, par horreur de l’école, par réaction, par snobisme aussi, j’ai repoussé tous les champions nobelisés, toutes les lectures obligatoires et les grands prêcheurs sur lesquels doivent s’agenouiller les mécréants de mon espèce. Désolé, je ne m’en félicite pas, dans mon métier ce serait même plutôt un handicap car cette méfiance paysanne pour les encartés oblige à sortir des sentiers balisés. Et puis, écrire sur des auteurs méconnus, c’est se priver de relations influentes dans nos métiers où l’échange commercial est légion. Je suis imperméable à la profondeur des penseurs patentés. Vieux réflexe berrichon, je me méfie des bestiaux trop beaux, trop parés à la foire de Sancoins. Suspicieux par nature, je ne crois pas aux êtres supérieurs et me fie uniquement à mon goût pour la ligne claire. Alors, j’ai dû me frayer un chemin tortueux dans les bibliothèques qui regorgent d’artifices, j’ai beaucoup tâtonné et, sur le tard, suis tombé sur des écrivains qui ne me quittent plus désormais. Ils n’étaient pourtant pas en pole position dans les rayons, ils n’étaient pas invités régulièrement dans le poste, c’est le miracle de la littérature de nous amener à eux. Je pense à Guy Darol, ce haut-breton des terres fourragères qui « a le goût des méandres », et peut s’intéresser dans un même élan à Joseph Delteil et à Frank Zappa. Ce grand pédagogue nous instruit sur les musiciens des années 1970 et les écrivains buissonniers. Il a le don d’ubiquité, vous pouvez le rencontrer à New-York dans un club de jazz ou sur les bords de la Marne, dans une banlieue d’atmosphère. Guy Darol a écrit un essai remarquable sur André Hardellet « ou le don de double vie » aux Presses de la Renaissance, il y a presque 35 ans maintenant. Son approche sensitive, d’un naturalisme désarmant, dans son jus le plus vif et le plus intelligent, sans l’artillerie intellectuelle habituelle, m’a fait mieux saisir la richesse intérieure d’Hardellet, à cheval entre le fantastique et le charnel. Parfois ce sont les rencontres qui nous guident vers des auteurs, je dois mon estime et mon intérêt au poète d’élite, Marc Alyn, à Pierre-Guillaume de Roux qui avait publié notamment sa correspondance amoureuse. Autrefois piéton de Venise ou dans l’intimité de Lawrence Durrell, l’écrivain discret, aujourd’hui âgé de 88 ans, qui fut lu par Trintignant ou Reggiani, prodige du vers, auréolé du Prix Max Jacob est un Mallarmé fécond où le mot ne cesse de fureter. Il devrait être célébré à sa juste valeur dans notre pays. Chaque été, comme je relis mon Fallet des quais de Seine, je replonge dans Paris point du jour (Bartillat) où Alyn se fait conteur, enchanteur, enlumineur de la ville.
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Ma Sauvageonne sait être une délicieuse rebelle. Sa spécialité : la colère de fille, un éclat très particulier qui peut se révéler tonitruant mais qui demeure exempt de rancune. Il n’empêche qu’elle a ses petites habitudes. L’une d’elle, charmante, consiste à réunir, chaque année, en juillet, quelques proches et amies autour d’une bonne table, en l’occurrence celle de l’Auberge de la Vallée d’Ancre, rue du Moulin, à Authuille, près d’Albert. « Voudras-tu te joindre à nous, vieux Yak ? » me demanda-t-elle de sa voix de Brigitte Bardot époque des deux Roger (Vailland et Vadim). Je ne me fis pas prier. Ainsi, par une belle matinée dominicale, nous nous rendîmes vers ce village au nom charmant qui possède le sens de l’histoire et du souvenir. On y trouve en effet trois cimetières militaires britanniques de la Première Guerre mondiale qui accueillent les tombes de soldats du Commonwealth ; dans le secteur, ces derniers se sont battus comme des lions contre l’ennemi venu d’outre-Rhin. Reconnaissance infinie à leur endroit. À Authuille, on sait se souvenir et c’est tant mieux. En témoignent les majestueux Lonsdale Cemetery, Authuille Military Cemetery et le Blighty Vallée Cemetery ainsi que le tout aussi majestueux mémorial de Thiepval qui est situé en quasi-totalité sur le territoire de cette commune. On se souvient encore que le moine irlandais Fursy de Péronne (né vers 567 et mort vers 648) se rendit dans le nord de la Gaule afin d’évangéliser les villageois. Lorsqu’il arriva à Authuille, il parvint à guérir un possédé qui, dit-on, se convertit tout de go au christianisme.
Ce possédé de la bonne chair, c’eût pu être moi, Philippe Lacoche (né vers 1956 et mort vers 2079 grâce aux progrès de la science et de la médecine et délicatement chouchouté par la Sauvageonne) lorsque nous arrivâmes devant ladite auberge. Mais ce midi-là, point de saint Fursy pour me convertir à l’ascétisme. Ce fut donc doté d’un féroce appétit que je me mis à table. Les mets et les vins se révélèrent délicieux, « très français » eût pu dire Kléber Haedens. La Sauvageonne nous convia à une promenade digestive. Quelle ne fut pas ma joie de découvrir, à quelques mètres du restaurant, un adorable pont sous lequel coulait un bras de l’Ancre, affluent de la Somme ! En bon pêcheur à la ligne, je me penchai et aperçus, entre deux eaux, un énorme chevesne qui remontait le courant tandis que moi, intérieurement, je remontais le cours de ma vie. Je me revoyais quelque soixante ans auparavant, au bord de ce minuscule affluent de la Vesle, non loin du moulin de Sept-Saulx (Marne) où je passais mes vacances d’été chez mes grands-parents. A mes côtés, mon cousin Guy (le Pêcheur de nuages) et son père, Pierrot, équipé d’une épuisette qui venait de repérer, justement, un énorme chevesne qui, lui aussi, remontait le courant. C’était un dimanche juillet ; il faisait aussi chaud qu’à Authuille. Guy et moi admirions la grosse bestiole rousse et verdâtre, aux écailles brillantes. Allait-il finir dans l’épuisette de mon oncle Pierrot ? Moment d’attente suspendue et de merveilleux. Celui-ci, soudain, fut brisé par l’arrivée de Monsieur Rouleau, le garde-pêche.
Pierrot risquait une amende car il pêchait à l’épuisette. Il ne perdit pas le Nord : « C’est juste pour montrer le poisson aux gamins », fit-il en nous désignant d’un coup de menton. Il finit par attraper le chevesne, qu’il nous fit admirer avant de le remettre à l’eau sous le regard rassuré de Monsieur Rouleau. Au loin, on entendait le bruit rassérénant de la cascade de l’écluse du moulin. Que la Vesle et le chevesne étaient beaux ! Guy et moi étions fascinés. À peine une dizaine d’années plus tard, Pierrot trouva la mort dans un accident de voiture, le thorax broyé par le volant de son Amie 6 Citroën break grenat. C’était près d’Albert, donc tout près d’Authuille ; il revenait d’un repas de communion.
Je repensais à tout ça, en ce dimanche d’été, en contemplant le gros chevesne dans l’eau vive de cet affluent de l’Ancre. Je repensais à Pierrot, à Guy, le Pêcheur de nuage, disparu lui aussi. J’avais le cœur gros. Quelques gouttes d’eau salée tombaient de mon visage et s’écrasaient dans l’onde pure, pure comme l’enfance. Des gouttes de sueur, très certainement. Il faisait si chaud en ce dimanche à Authuille.
Le Grand Livre de la littérature de plage de Jean-Christophe Napias révèle que le soleil estival a inspiré Chateaubriand et Morand, Hugo et Colette, Loti et Modiano, Gide et même Balzac. Un florilège de haut vol pimenté par des curiosités piochées dans la presse ancienne et des arrêtés municipaux d’un autre temps.
Chaque été, c’est la même chose. Que je rejoigne Antibes ou Dinard pour m’alléger l’esprit, je m’alourdis de trop nombreux livres. Hésitant, je prends toujours plus que moins : la mesure n’est pas mon fort. Par bonheur, je ne suis pas le seul. C’est un peu pour nous (et pour les autres aussi sans doute) que cette anthologiede la littérature de plage existe. Remercions Jean-Christophe Napias de s’être décidé à compiler ces textes et rendre nos valises moins lourdes.
Nostalgie de plages
En exergue, une citation de Jacques Laurent : « Puis ils partirent pour la plage et le bonheur commença. » Nous voilà embarqués, et en bonne compagnie. L’équipage est d’élite : Chateaubriand, Hugo, Morand, Loti, et même Balzac que l’on imagine difficilement un doigt de pied dans l’océan… Mille autres encore. Par exemple, ce Maupassant amer dans Pierre et Jean : « Toutes ces femmes ne pensaient qu’à la même chose, offrir et faire désirer leur chair déjà donnée, déjà vendue, déjà promise à d’autres hommes. Et il songea que sur la terre entière c’était toujours la même chose. » Ou bien Colette, née pour mettre ses pieds dans le sable et perdre ses doigts dans les cheveux : « La plage éblouit et me renvoie au visage, sous ma cloche de paille rabattue jusqu’aux épaules, une chaleur montante, une brusque haleine de four ouvert. » On voyage vers les plages dix-neuviémistes de Trouville ou Biarritz avec la nostalgie de ceux qui rêvent à des époques qui ne les ont pas vu naître : « Les tapis d’œillets roses ne seront bientôt plus ici qu’une légende du vieux temps » (Loti). Tout (ou presque) est chaleur et volupté.
Les souvenirs rejaillissent par ricochets. L’érotisme des corps au soleil, les jeux de l’enfance, les siestes salées et les nuits chaudes. Les chapitres s’enchaînent pêle-mêle au hasard de « la poésie de l’aléatoire et du charme des voisinages improbables », comme l’explique Napias. Le dilettantisme sied bien aux charmes estivaux. Si les plages sont devenues incontournables denos vies modernes, les auteurs contemporains se sont finalement moins emparés de ce thème que leurs aînés. Ils ne sont pour autant pas absents de cette anthologie. Chantal Thomas, Modiano (« Il faisait très chaud cet été-là et nous avions la certitude que l’on ne nous retrouverait jamais ici »), Olivier Rollin seul ou Olivier Adam moins seul (« J’aime cette vie d’êtres familiaux, de plages bondées, de gestes mécaniques et de sourires»). Mais aussi les auteurs oubliés, noyés posthumes, qui réapparaissent à la surface. Joie de voir le nom de Taine s’inscrire sur une page : « Arcachon est un village d’opéra-comique : un débarcadère rouge, jaune et vert, avec des toits retroussés en pavillon chinois, une lieue de plage couverte de trois rangées de cottages, chalets peints bordés de balcons, pavillons pointus, tourelles gothiques, toits ouvragés en bois coloriés. »
On s’amuse beaucoup durant cette lecture où l’on picore au gré du hasard. J’apprends que « Jean Patou fait, pour le bateau et la plage, des pyjamas qui feront fureur dans quelques semaines à Juan-les-Pins » grâce à un article du 1er juin 1931 de Femina. C’est une des particularités réjouissantes du singulier Napias : il a farfouillé partout, retrouvant à côté des classiques et incontournables des curiosités qui, tout au long de ce livre de plus de quatre cents pages, pimentent drôlement l’ensemble. Aussi cet arrêté municipal de Saint-Gilles-sur-Vie du 8 juillet 1887 qui annonce, par l’article 1, que les femmes « devront toujours être décemment vêtues pour se mettre à l’eau », et que les hommes « pourront également se baigner avec un pantalon de laine, une chemise ou un gilet ». On était alors plus habillés à la plage qu’aujourd’hui dans les rues de nos villes. De son côté, André Gide nous apprend dans son Journal que certaines choses ne changeront jamais : « Attrapé un fameux coup de soleil sur presque tout le corps, à me laisser rissoler hier sur la plage. » Oui, vous venez d’imaginer André Gide presque nu.
Victor Hugo sur la plage de la grève d’Azette, à Saint-Hélier (Jersey), peu après son exil, 1852 (c) RMN – Grand Palais
Même ceux qui détestent la vulgarité dégoulinante des plages, les plus pudiques, les ennuyés des vagues, les ronchons d’après les repas, ceux qui cherchent l’ombre et ne désirent pas se transformer en voyeurs, ceux-là aussi auront bien besoin de cette anthologie. Accompagnés de Louis-Ferdinand Céline (« Papa il savait bien nager, il était porté sur les bains. Moi ça me disait pas grand-chose. La plage de Dieppe est pas bonne. ») pendant que leur amante, amant, cousins, cousines, tante ou oncle seront « Sur la plage élégante au sable de velours / Que frappent, réguliers et calmes, les flots lourds » (François Coppée). Il faut bien s’occuper. Avec manière. À ce sujet, Nadine de Rothschild donne des conseils essentiels : « Avant de quitter l’endroit que l’on occupait, on ramasse dans un sac-poubelle tout ce qui s’y trouve et on le dépose dans les endroits prévus. » On en avait bien besoin : merci, Nadine.
Comme les livres de gare, les livres de plage sont déconsidérés, parce que mineurs. J’entendais il y a peu, dans une archive radiophonique, Jean-Patrick Manchette dire qu’il n’y avait que cette littérature ferroviaire qui l’intéressait vraiment. C’est une pose comme une autre. Grâce à ce Grand Livre de la littérature de plage, l’on a désormais les plaisirs et les joies de l’été dits par les plus grands auteurs. L’accessoire et l’indispensable réunis dans un ouvrage. Un voyage géographique, des sens, du temps et de l’esprit. Sans doute ne pourrais-je pas m’empêcher, malgré cela, d’emporter avec moi encore trop de livres, toujours trop de livres, mais ce qui est certain, c’est que celui-ci sera dans ma valise qui reviendra pleine de sable et de l’odeur de crème solaire que portait ma sœur quand j’étais enfant et que je ne lisais pas encore.
Au fait, Monsieur Napias, vous avez oublié Paul-Jean Toulet. Je ne vous en veux pas, mais acceptez que je termine sur l’un de ses plus beaux poèmes : « Douce plage où naquit mon âme / Et toi savane en fleurs / Que l’Océan trempe de pleurs / Et le soleil de flamme. »
Jean-Christophe Napias, Le Grand Livre de la littérature de plage : une anthologie insolite des écrivains balnéaires, Séguier, 2025. 420 pages
Quitte à instaurer une monarchie présidentielle méritocratique à vie, notre chroniqueur imagine le candidat idéal profondément formé par dix ans d’expériences concrètes de terrain…
On le cherche désespérément, le mouton à cinq pattes qui, une fois élu chef de l’État, saurait donner entière satisfaction aux populations, apporter les réponses opportunes aux mille et un problèmes très concrets et si préoccupants du pays.
Pour l’heure, force est de reconnaître que nous restons sur notre faim. Notamment ces deux dernières décennies, nous n’avons eu à nous mettre sous la dent citoyenne qu’un malencontreux visiteur du soir à scooter et un rhétoricien ivre de lui-même, un Mozart de la scolastique technocratico-européiste, adepte forcené de la péroraison ad libitum. Triste moisson, triste bilan. (Une parenthèse : Je vois que la question du jour serait de savoir si le macronisme est mort. Je crois qu’elle serait plutôt de se demander s’il a jamais existé, une soûlante accumulation de bla-bla n’ayant jamais suffi à constituer une doctrine quelconque. Fin de la parenthèse).
Pour 2027, la préconisation que je me permets arrive évidemment un peu tard, mais elle conviendrait parfaitement pour les échéances suivantes.
Voilà. Selon moi, le candidat – ou la candidate – officiel idéal serait, comme d’ailleurs il est de bon ton actuellement, une personne genre « bac + 10 », voyez-vous. Pourquoi le bac ? Parce que tout le monde réussissant aujourd’hui cet ersatz d’examen, il n’y aurait aucune raison valable d’en priver notre candidat.
Le côté « + 10 » à présent. Point de cursus à rallonge au sein de grandes écoles, d’universités françaises et américaines, avec à la sortie de ces jolis diplômes sous verre qui ne sont en vérité que le faire-part de décès des vertus d’imagination créative et de sens du réel de ces gens-là.
Non, rien de cela. Le « bac + 10 » proposé ici pour le futur hôte de l’Élysée se compose tout autrement.
Les deux premières années, à l’usine, au bas de l’échelle, pointeuse, trois-huit et toute la lyre, chef et sous-chef sur le poil, salaire à la ramasse…
Les deux suivantes au sein de services de terrain de la police et de la gendarmerie, quartiers chauds et riantes banlieues, chasse aux dealers et baston les soirs de manifs, chaque sortie agrémentée d’insultes et bras d’honneur, de crachats, de menaces de sévices et de mort déversées par des connards interpellés la veille et ressortis dès le lendemain après une petite tape sur la minime…
La cinquième et la sixième, à l’hôpital, dans les unités les plus en première ligne, urgences, soins intensifs, soins palliatifs, etc…
Les deux qui viennent ensuite, à la ferme, au cul des vaches et les deux pieds dans la glèbe nourricière, à se colleter avec les délires pondus par les ronds de cuir si couteux des instances européo-mondialistes…
Les deux dernières, retiré volontaire entre les murs magnifiques mais austères de la Grande Chartreuse histoire de digérer et maîtriser un peu l’acquis des huit précédentes. Et, surtout – point capital – intégrer les vertus incomparables de la parole rare et de l’humilité.
Voilà, selon moi, ce qui nous ferait un candidat acceptable, suffisamment pétri des réalités bien concrètes du pays et des attentes de ses populations. Un candidat tellement aguerri qu’on pourrait, de gaieté de cœur, le garder en poste, non pas seulement un ou deux quinquennats, mais trois ou quatre. Allez savoir ! Éventuellement davantage, pendant que nous y sommes. À vie même, si cela se trouve.
Nous aurions alors inventé une sorte de régime monarchique, avec son roi bien carré sur son trône élyséen. Une monarchie fondée sur le mérite, cette fois. Est-ce que ce serait vraiment beaucoup plus mal, finalement, que cette foire aux guignols qui nous est infligée tous les cinq ans ?
Elias, jeune ingénieur sous-marinier en passe d’intégrer une vaste organisation associant plusieurs pays nordiques pour s’inquiéter d’une faille océanique en dangereuse expansion, se fait allumer par une fille – « alors, tu as envie d’explorer ma faille ? », – se laisse prendre aux filets de l’amour, et finit par mettre en cloque malgré lui son Anita chérie. Avorter ou pas ? Lui n’est pas prêt du tout à s’embarrasser d’un mouflet à élever ; elle pleure à l’idée de s’ôter son fœtus de deux mois. Mais fait mine de se laisser convaincre. Le couple Elias/Anita ne résiste pourtant pas à cette épreuve, et part à vau l’eau. A chacun sa vie.
12 ans plus tard…
Filant la métaphore de la faille, Eternal emprunte les chemins de la science-fiction pour téléporter nos ci-devant tourtereaux quelque douze ans plus tard (au reste campés par deux autres comédiens pas franchement ressemblants à leurs doubles juvéniles), Elias devenu le commandant des périlleuses expéditions en sous-marins de poche dans les abysses, avec mission de cimenter si possible la fameuse faille aux moyens de drones télécommandés ; Anita ayant refait sa vie avec un autre homme, dont elle semble avoir eu un fils.
Au risque de déflorer, si l’on ose dire, cette double matrice (quelque peu fastidieuse dans son insistance allégorique, prévisible et redondante à l’excès), votre serviteur ne résiste pas à vous révéler le secret de polichinelle qui fonde le laborieux parallèle mis en œuvre par Ulaa Salim, cinéaste danois âgé de 38 ans, dont c’est le deuxième long métrage après Sons of Denmark en 2019 : Elias, traversé de visions qui flashent son cerveau à l’approche de l’inopérable cicatrice tellurique (l’une de ces expériences subaquatiques se soldant par la perte du copilote sous-marinier, accidentellement englouti dans la faille en feu), a des doutes sur la réalité de l’IVG, et partant, sur l’identité réelle du géniteur de cet adolescent dont quelques flash-back nous révèleront les étapes de sa croissance…
Elle a fait un bébé toute seule
Anita, retrouvée par hasard, finit par confesser à Elias qu’il est bien le père génétique du garçon, lequel, élevé par son beau-père depuis la petite enfance, ignore évidemment tout de son origine. De la part d’Elias, une revendication de paternité serait-elle légitime ? Le fils y perdrait tous ses repères, pense Anita, toujours persuadée qu’Elias, jadis, aurait dû accepter la providence de l’enfant à naître. Et qu’à présent, son sacrifice est la rançon méritée de sa lâcheté d’alors. Le message du film est clair, il se place univoquement du côté de la Femme – nous sommes en 2025 : l’Homme a tous les torts.
Il n’en demeure pas moins qu’un enfant, ça se fait à deux, – en principe. Pourquoi le mensonge d’Anita, renonçant secrètement à avorter sans s’ouvrir jamais de sa décision clandestine à son partenaire, serait-il en soi plus légitime que la résistance du géniteur à assumer une paternité non envisagée de concert ? Au-delà même du schématisme pesant de l’allégorie matricielle, Eternal prend implicitement position dans un débat de fond qui, comme dit le poète, exigerait « la Nuance encor, pas la Couleur, rien que la nuance ! ». On en est loin.
Eternal. Film de Ulaa Salim. Danemark, Islande, Norvège, couleur, 2023. Durée : 1h39. En salles le 30 juillet 2025
Les cartes postales de l’été de Pascal Louvrier (4)
Il fait très chaud, le rapace décrit des cercles de plus en plus petits dans le ciel d’un bleu métallique étrange. Je prends au hasard une enquête du commissaire Maigret. Il est curieux Georges Simenon. Il dit qu’il ne faut aucune indication météorologique dans un début de roman et il commence toujours par préciser le temps qu’il fait. Dans Maigret a peur, il pleut beaucoup, le vent souffle fort, les nuages sont menaçants. Le printemps se fait attendre. Ça a quelque chose de rafraîchissant même si l’atmosphère est pesante. Maigret revient d’un congrès de criminologie, à Bordeaux. Avant de retrouver son épouse et son bureau au 36, quai des Orfèvres, le commissaire fait une halte dans une petite ville de province, Fontenay-le-Comte, traversée par la Vendée. Simenon y a séjourné en 1940-1941. Il semble ne pas en avoir gardé un bon souvenir. Les rues sont désertes le soir, les gens s’épient derrière les fenêtres, les lettres de dénonciation sont prisées et les ragots ne manquent jamais. Maigret descend du train où il a fait la connaissance d’un personnage nommé Vernoux de Courçon, un individu qui lui a rappelé son enfance et « les gens du château », comprenez la classe sociale dominante à laquelle n’appartient pas Maigret. Vernoux de Courçon est le beau-frère de l’homme qui vient d’être assassiné. Mais le commissaire ignore tout de l’affaire. Il vient juste rendre visite à son vieil ami Chabot, juge d’instruction. Il va être mêlé à l’enquête sans y participer directement puisqu’il est hors de sa juridiction.
Robert de Courçon, notable, a été tué sauvagement. Mais deux autres crimes vont se produire, créant un vent de panique dans la petite ville si tranquille. D’abord une veuve, ancienne sage-femme ; ensuite un ivrogne inoffensif. Il doit s’agir d’actes commis par un fou. Les soupçons se portent sur le docteur Vernoux, spécialiste en psychiatrie. C’est un original, un coupable tout désigné. L’affaire réactive la lutte des classes : les possédants contre les « gueux ». Le ciel au-dessus de la ville résume la situation : c’est un « ciel noir de Crucifixion », écrit Simenon. Pour une fois, Maigret, qui ne peut s’empêcher d’observer les comportements et d’analyser les réactions des uns et des autres, notamment pendant une partie de bridge à laquelle il ne participe pas, ne donne pas complètement tort à la foule. Mais il y a quelque chose qui cloche et que seul le commissaire, à trois ans de la retraire, a su cerner. Il a peur du dénouement. Il connaît trop la part noire de l’homme. Le livre, écrit en 1953, montre une France apeurée, manichéenne, nostalgique du pétainisme ou avide du « Grand Soir », au choix.
Le docteur Vernoux a une maîtresse – « la fameuse recherche des compensations » –, elle se nomme Louise Sabati. C’est une femme de chambre que la vie a cabossée. Elle n’est pas très belle, fatiguée par le travail harassant. Mais Maigret ne peut s’empêcher de penser qu’« il y avait quelque chose d’attachant, de presque pathétique dans son visage pâle où des yeux sombres vivaient intensément. » Elle et Vernoux vivent une vraie histoire d’amour hélas impossible. Un paquet de lettres le prouvera. Trop tard.
Simenon signe une nouvelle enquête écrite avec sobriété et précision. La tension est palpable dès les premières lignes. Son célèbre commissaire est sans illusion sur la nature humaine, mais il se garde bien de juger, même s’il ne supporte pas ceux qui s’acharnent sur « le bas peuple » alors qu’ils en sortent. Maigret est un pragmatique : « Les gens sensés ne tuent pas ». Mais sa plus grande force, c’est de ne pas avoir oublié les jeux secrets de son enfance, et de savoir qu’il ne faut jamais louper une demi-journée de soleil printanier.
Georges Simenon, Maigret a peur, Le Livre de Poche. 188 pages
Dès le début du conflit entre Israël et le Hamas, à l’automne 2023, humanitaires et instances internationales ont alerté sur l’imminence d’une famine généralisée à Gaza. Depuis deux mois, la situation a changé et oblige de réexaminer les faits. L’essentiel des 470 000 personnes actuellement en situation de malnutrition se situent dans le nord de l’enclave, dont Israël assume la stratégie d’isolement. Analyse.
« Les bombes, les missiles, les obus de char, les balles de sniper. Et maintenant la famine. » C’est par ces mots que s’ouvre le reportage de Lucas Minisini et Marie Jo Sader, publié par Le Monde le 24 juillet 2025, décrivant avec une sobriété glaçante la spirale de violence à laquelle sont soumis les habitants de Gaza[1]. Comme si les ravages infligés par vingt et un mois de guerre ne suffisaient pas, un nouveau fléau, plus silencieux mais tout aussi implacable, s’est installé : la faim. Ce reportage n’est qu’un exemple parmi d’autres d’un tournant dans le traitement médiatique du conflit. Depuis plusieurs semaines, la question de la famine et de l’accès à l’aide humanitaire est devenue centrale dans le débat international, mobilisant journalistes, diplomates, agences humanitaires et responsables politiques. Le poids des mots, mais plus encore le choc des images – corps émaciés, enfants dans des files d’attente, mères suppliant pour un sac de farine – font naître une inquiétude croissante pour la survie des civils gazaouis. Sans en minimiser la gravité, il convient néanmoins de rappeler que les alertes concernant la famine à Gaza ne sont pas récentes.
« Famine généralisée imminente » depuis janvier 2024, selon le Secrétaire général de l’ONU
Dès novembre 2023, au tout début de la guerre, les mises en garde se sont multipliées, émanant des principales agences des Nations Unies et d’ONG humanitaires, accompagnées d’accusations de crimes de guerre et d’utilisation de la famine comme arme. Le 17 novembre, alors que commençait le premier cessez-le-feu et la libération d’otages, la directrice du Programme alimentaire mondial (PAM), Cindy McCain, alertait sur un risque « immédiat de famine ». Deux semaines plus tard, le 1er décembre, la classification IPC (Integrated Food Security Phase Classification) plaçait déjà 15 % de la population gazaouie en phase 5, le niveau le plus élevé, correspondant à une famine avérée. Le 7 décembre, le PAM signalait que 97 % des foyers consommaient une alimentation inadéquate, contraints à des stratégies extrêmes de survie. Entre le 20 et le 22 décembre, l’UNICEF et Mercy Corps estimaient que plus de 500 000 personnes étaient confrontées à une faim catastrophique.
Le 3 janvier 2024, l’IPC confirmait que le nord de la bande de Gaza, notamment Gaza-ville et Jabalia, était entièrement en phase 5. Le 7 du mois, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, évoquait une « famine généralisée imminente ». Fin février, l’UNICEF rapportait que 16 % des enfants de moins de deux ans souffraient de malnutrition aiguë dans le nord.
En mai 2025, le PAM estimait à 470 000 le nombre de personnes en situation de famine aiguë, un chiffre confirmé le 23 juillet par l’OMS, qui dénonçait une « famine de masse provoquée par l’homme ». Selon le célèbre ministère de la Santé de Gaza, au moins 113 personnes seraient mortes de faim depuis octobre 2023, principalement dans le nord du territoire, au-delà du corridor de Netzarim. Ces données amènent à interroger non seulement les fondements des accusations formulées dès la fin 2023, mais aussi les perspectives sinistres qu’elles annonçaient. Or, depuis deux mois, la situation a changé et oblige de réexaminer les faits.
L’UNRWA hors jeu
Depuis le 27 mai 2025, un programme inédit de distribution alimentaire a été mis en œuvre à l’initiative du gouvernement israélien, sous pression internationale. Ce dispositif vise à répondre à une crise humanitaire aiguë tout en réduisant l’influence du Hamas sur la distribution de l’aide. Conçu en marge des canaux traditionnels de l’ONU, le programme repose sur un partenariat entre une fondation privée, le Gaza Humanitarian Fund (GHF), et une entreprise américaine de sécurité, Safe Reach Solutions (SRS). Son efficacité reste cependant très inégale selon les régions, entravée par des contraintes logistiques, politiques et sécuritaires majeures.
Avant la mise en place du GHF, la distribution alimentaire à Gaza reposait sur un dispositif piloté par l’UNRWA (Office de secours pour les réfugiés palestiniens), le PAM et une constellation d’ONG internationales. L’aide humanitaire transitait principalement par le point de passage de Kerem Shalom, côté israélien, et, dans une moindre mesure, par celui de Rafah, à la frontière égyptienne. Les colis contenant typiquement de la farine, de l’huile, des légumineuses, parfois de pâtes ou du riz et du sucre, étaient livrés dans les entrepôts des agences, puis redistribués via des centres locaux. Ce système, bien qu’ayant assuré la survie de la population pendant des années, faisait l’objet de critiques croissantes du côté israélien. La première portait sur l’allocation des ressources : malgré le retrait israélien de 2005 et la prise de pouvoir du Hamas en 2007, ce dernier n’a jamais assumé la charge des services essentiels comme la santé, l’éducation ou l’alimentation. Les recettes générées par la fiscalité locale n’étaient pas consacrées à ces missions, financées presque exclusivement par l’ONU et les bailleurs étrangers. Pire encore, le Hamas aurait utilisé ces structures financées par la communauté internationale pour y placer ses partisans, établissant une forme de clientélisme institutionnalisé aux frais de l’aide étrangère. Chaque euro ainsi détourné finançait, côté Hamas, les préparatifs de guerre contre Israël – tunnels, roquettes, salaires de combattants – et le train de vie de ses dirigeants à l’étranger. À la veille du 7 octobre 2023, plusieurs figures du mouvement (Haniyeh, Mashal, Abu Marzouk) étaient ainsi considérées comme faisant partie de la classe des ultra-riches, ayant bâti leur fortune sur les dons, la taxation, le commerce des tunnels, les investissements étrangers et le soutien iranien.
Capture Fox News, 2023. DR
Par ailleurs, ce système souffrait, aux yeux d’Israël, d’un manque de traçabilité : une fois l’aide entrée à Gaza, elle échappait largement au contrôle, alimentant la crainte qu’elle profite à l’effort de guerre du Hamas. La guerre déclenchée par ce dernier le 7 octobre n’a fait que renforcer cet enjeu : battu militairement, sa direction décapitée, le Hamas s’accroche au contrôle de l’aide comme à l’un de ses derniers leviers de pouvoir. D’où la volonté israélienne de contourner les circuits multilatéraux et de mettre en place un système autonome, sécurisé, sous supervision extérieure : le GHF. Ce programme est censé à la fois soulager la population civile et briser l’emprise du Hamas sur l’économie de subsistance.
Quatre centres de distribution
La structure du programme repose sur quatre centres de distribution installés dans le sud de Gaza (à Rafah, Tel Sultan, Muwasi et près du corridor de Netzarim), chacun conçu pour desservir environ 300 000 personnes. Concrètement, seules les populations situées au sud-ouest de Gaza-ville peuvent accéder à un point de distribution. Cette géographie ne doit rien au hasard : elle s’inscrit dans une stratégie israélienne visant à vider le nord de la bande de Gaza de sa population civile. Dès le début de l’offensive, en octobre 2023, Israël a encouragé, voire contraint, le déplacement massif des civils vers le sud. Le nord, considéré comme le bastion du Hamas, a été largement détruit, privé d’infrastructures essentielles, et demeure interdit d’accès à ses anciens habitants. En empêchant leur retour, Israël entend priver le Hamas de son ancrage territorial tout en créant une zone de sécurité durable. La recomposition démographique qui en résulte, avec un déplacement du centre de gravité humain vers le sud, redessine de fait la carte politique de Gaza.
Sur le plan opérationnel, la gestion du programme GHF a été confiée à des sous-traitants locaux, tandis que la sécurité est assurée par des agents de SRS, épaulés par le renseignement israélien. La distribution se fait sans enregistrement préalable, sans présence du Hamas, avec un recours probable à la reconnaissance faciale. Chaque foyer reçoit une caisse de 20 kg de produits de base. Mais, sur le terrain, le programme peine à s’imposer. Les centres sont submergés par une affluence massive, provoquant désordres, violences et fermetures temporaires. Le coût du dispositif, notamment sécuritaire, est estimé à 35 millions de dollars par mois.
Le Hamas hostile au programme GHF
Les obstacles sont nombreux. Le Hamas, parfaitement conscient du danger stratégique que représente le succès du programme, a multiplié les attaques contre les bénéficiaires, les accusant de collaboration, confisquant les colis et incitant à l’hostilité envers les centres. Le 27 mai, un centre à Rafah a été pillé. Le 18 juillet, plusieurs civils ont été pris à partie. Par ailleurs, les violences autour des centres sont fréquentes : depuis mai, plusieurs centaines de civils ont été tués ou blessés lors de tirs ou de mouvements de foule. Le 1er juin, une frappe israélienne près d’un centre aurait fait une trentaine de morts et de nombreux blessés.
Après deux mois de fonctionnement, le programme fonctionne de manière dégradée. L’UNRWA affirme qu’il « ne fonctionne pas », tandis que le PAM recense 470 000 personnes en situation de famine aiguë, soit un quart de la population. L’agriculture locale est en ruine : plus de 70 % des vergers et serres ont été détruits, et les boulangeries ont cessé leur activité faute de farine et de carburant. La dépendance à l’aide humanitaire n’a jamais été aussi totale et aussi mal satisfaite.
Un indicateur parlant de cette crise est le prix des denrées. Avant la guerre, le kilo de farine coûtait 1 à 2 shekels (environ 25 à 50 centimes d’euros). En juillet 2025, il atteint 150 à 200 shekels dans le nord, contre 20 à 50 shekels dans le sud. Le sucre a connu une évolution similaire : de 3 à 5 shekels/kg avant-guerre, il grimpe à 350–400 shekels dans le nord, contre 15 shekels dans le sud. Cette disparité traduit une réalité logistique : le sud est ravitaillé par les centres du GHF, tandis que le nord reste isolé. Comme prévu.
Ainsi, la majorité des cas documentés de famine aiguë à Gaza se concentre aujourd’hui au nord du corridor de Netzarim, où l’aide ne parvient presque plus. Ces zones concentrent l’essentiel des 470 000 personnes en situation de malnutrition recensées. Malgré des réussites ponctuelles (baisse des prix dans le sud, affaiblissement du Hamas dans les circuits de distribution, plus de 10 000 colis distribués quotidiennement), le programme reste structurellement insuffisant pour une population de 2,1 millions d’habitants. Les violences, les obstructions du Hamas, les détournements et le marché noir (où la farine atteint 70 shekels /kg) compromettent son efficacité.
Dans cette guerre, la maîtrise de la distribution alimentaire est devenue, pour Israël, un levier stratégique essentiel. Le système mis en place depuis mai 2025 semble délibérément conçu pour accentuer la pression sur les zones du nord, afin d’en pousser la population vers le sud. Or, selon la quatrième Convention de Genève, Israël, en tant que puissance occupante, a l’obligation de fournir, de manière inconditionnelle et adéquate, les biens et services essentiels à l’ensemble de la population sous son contrôle. Lorsque cette population n’est pas suffisamment approvisionnée, les parties au conflit doivent permettre un passage rapide, sûr et sans entrave de l’aide humanitaire. Toutefois, il faut rappeler que cette obligation n’est pas absolue : elle peut être restreinte pour des motifs de sécurité, notamment en cas de détournement de l’aide au profit d’un groupe armé. Le droit international humanitaire ne contraint pas une puissance à faciliter une aide qui renforcerait l’effort de guerre ennemi. Enfin, si beaucoup accusent Israël de violations de ses obligations, il faut noter que le Hamas non plus ne respecte pas les siennes, et cherche à instrumentaliser la crise humanitaire à des fins politiques : avec les otages et les accusations de génocide, la faim est aujourd’hui l’un des derniers actifs dont dispose la mouvance islamiste palestinienne.