Bardot et Marilyn ne sont pas seulement les deux plus grands sex-symbols du XXème siècle. Elles ont aussi tâté du micro avec succès, offrant à la musique populaire des airs d’insouciance juvénile parfois épicés, toujours effrontés.
Descartes, qui voyait en l’animal « une machine animée », s’est trompé. Les animaux ressentent la douleur, sont sensibles et réceptifs à la musique, pas mal pour des mécaniques sur pattes, non ? La question est de savoir si Descartes avait une âme, lui, le cartésien au doute sélectif. Concernant l’animal Bardot, la question ne se pose pas. En effet, pour rappel, son dernier livre en date, Larmes de combat (2018), s’achève par cette phrase testamentaire : « Mon âme est animale ». Mais pour beaucoup, philosophes comme grands clercs, l’âme est insaisissable.
Joli rossignol
Heureusement, en 1956, Dieu créa la femme, longtemps après la bêtise humaine. La face du monde, ainsi que le sort des animaux, en furent – un peu – changés. L’histoire ne dit pas si les animaux, sensibles et réceptifs à la musique le sont à celle de Brigitte Bardot. Pendant une dizaine d’années (1962-1973), ce joli rossignol à la démarche de canard propre aux danseuses a chanté l’insouciance et la beauté du monde, avant de renoncer à siffler dans la nature face à la folie et la cruauté des hommes. Et avant surtout que l’avancée magique des Trente Glorieuses ne s’effiloche. Sur des airs concoctés par Gainsbourg et quelques autres dont Gérard Bourgeois et Eddie Barclay, l’actrice a renforcé son succès par voie de chansons espiègles et chaloupées comme les rivages de Saint-Tropez. Les désormais classiques « La Madrague », « Je t’aime… moi non plus », « Bonnie and Clyde » ou encore « Harley Davidson » ont conforté sans peine le règne de l’insoutenable légèreté de l’être Bardot dans le cœur des Français. Comme au cinéma, elle pouvait changer de registre au gré des microsillons, passant des rengaines yéyés aux déhanchés plus intimistes :
En 1982, elle lancera une dernière bouteille à la mer, un single dédié aux animaux (« Toutes les bêtes sont à aimer »), avec en Face B un plaidoyer anti-chasse. Le cerf brame, le cheval hennit, le corbeau croasse et les admirateurs de Bardot ronronnent de plaisir à chaque sortie médiatique de notre Marianne internationale : ses estocades contre les ennemis des bêtes et de la France sont à chaque fois une boucherie.
Il a fallu qu’une femme d’exception fasse de la cause animale le combat de sa vie pour que les animaux ne soient plus tout à fait considérées comme des objets dans ce pays. Le 28 janvier 2015, l’Assemblée nationale a voté en lecture définitive un projet de loi selon lequel l’animal est désormais reconnu comme un « être vivant doué de sensibilité » dans le Code civil et n’est plus considéré comme un « bien meuble »… La confirmation que la terre est ronde en quelque sorte. Et encore, ce n’est qu’une infime bataille remportée en quarante ans de luttes, mais la guerre est loin d’être gagnée. Trop de traditions barbares, trop de lobbies, trop de folies veulent encore la peau de l’animal. Surtout celle de l’intrépide Bardot, toujours en 2020. Il est temps que l’humanité se dote d’une âme animale, car un humanisme sans animalisme a la consistance d’une chimère estropiée.
Marylin Monroe : les sirènes peuvent se rhabiller
En parlant d’âme animale, une autre créature échappe à toute tentative d’embrigadement. Par-delà la mort même, depuis près de soixante ans…
Comme Brigitte, Marilyn possédait un bel organe, capable d’envoûter les hommes au premier trémolo. A côté de ses décolletés vocaux, les sirènes de l’Odyssée peuvent se rhabiller :
Cette grande admiratrice d’Ella Fitzgerald et de Frank Sinatra a, mine de rien, poussé la chansonnette dans nombre de films, où les scènes de cabaret et de music-hall relèvent de la performance érotico-ésotérique grâce à son joli brin de voix (et c’est un euphémisme).
Par ailleurs, a-t-on déjà chanté « Happy Birthday » avec autant de dévotion irréelle que Marilyn souhaitant un joyeux anniversaire à JFK, dans une robe conçue sur mesure en train de craquer sous toutes les coutures (alors qu’elle tournait son dernier film resté inachevé, le bien nommé Quelque chose va craquer…) ? Personne ne peut plus atteindre cette quintessence tragico-glamour, sans parler de sa reprise transcendante du voluptueux « I Wanna Be Loved By You », interprété à l’origine par Helen Kane.
Mais l’icône avait à son actif beaucoup d’autres standards taillés dans l’étoffe des étoiles. Enfiler l’intégrale de ses titres torrides, c’est un peu comme savourer une compilation des B.O. de James Bond, car les diamants, en plus d’être les meilleurs amis des femmes, sont éternels.
Il existe encore un point commun d’importance entre Bardot et Monroe. Les deux baby dolls au souffle chaud ont fait l’objet de nombreux hommages discographiques, par des figures elles-mêmes populaires : « Brigitte Bardot » (Dario Moreno), « Initials BB » (Gainsbourg), « Chanson pour Marilyn » (Nougaro), « Norma Jean Baker » (Jane Birkin), etc. Qui peut en dire autant ?
Voix graciles et sourires extatiques
Traquées comme des bêtes sauvages par les paparazzis, Brigitte et Marilyn demeurent insaisissables, et surtout irrécupérables, au sens désormais noble du terme. Trop libres, trop vivantes, trop vibrantes. Car en plus d’avoir été des sex-symbols, affront ultime, elles tiennent toujours le haut du pavé de nos rêves interdits… et enchantés.
Depuis qu’elles ont disparu des affiches de cinéma, comme les neiges d’antan sur l’écran noir de nos nuits blanches, le charme demeure, de leurs prestations ingénues. Et leurs voix graciles passent le cap des saisons de l’éternel féminin, dans un sourire extatique.
Que ce soit dans le ghetto de Cracovie, la Californie des sixties ou le monde post-Weinstein d’aujourd’hui, Roman Polanski a toujours été présumé coupable. Retour sur la vie d’un homme libre.
Cornichons malossol
Il y a dans Le Pianiste ce plan prenant où Adrian Brody, pourchassé dans le ghetto par les nazis, survit grave à une boîte de cornichons malossol périmés, qu’il dévore, faute de mieux.
Cette scène ne vient pas de nulle part, mais d’une semblable conserve ramassée par la mère de Roman Polanski dans le ghetto. Le jeune Romek en avait fait ses délices, avant de se tordre en deux peu après, son estomac quasi vide ayant mal supporté la saumure.
Le ghetto de Cracovie ! Il faut imaginer le jeune Romek, huit ans, malingre, y cavaler et vivre d’expédients. Bientôt, sa mère part à Auschwitz, comme sa sœur ; son père disparaît. Devenu vagabond, Roman est hébergé de-ci, de-là, ne survit souvent que grâce au marché noir, au cache-cache journalier avec les Allemands qui le traquent. Mais déjà, le cinéma le fascine. Pourtant, les projections sont rares dans les salles où il s’introduit en douce. Grâce à un projecteur à manivelle rudimentaire, il découvre les frères Lumière et Abel Gance. Films de propagande, navets de cape et d’épée, westerns et péplums, il avale tout ce qui est à sa portée. Le cinéma est mal vu, pourtant, en ce monde entre Hitler et Staline. « Seuls les porcs vont au cinéma », clament des graffitis.
Absolute beginner
Dans la Pologne d’après-guerre, il se reconstruit tant bien que mal, sans son père, revenu de Mauthausen, mais remarié à une Wanda qui ne le supporte guère.
Le joug allemand s’est desserré, mais reste le communisme, celui d’avant Khrouchtchev et la détente. Le jeune Roman rate sa maturité (le baccalauréat local), se fait virer des beaux-arts, mais arrive à s’incruster dans des programmes de radio, joue même dans une bêtise de propagande, Le Fils du régiment. Enfin, grâce a l’amitié d’Andrzej Wajda, alors débutant, qui le fait tourner dans son Génération, il est finalement reçu à l’unique école de cinéma de Lodz. Nous sommes en 1955.
Roman Polanski est un rebelle. Fou de films, donc, mais aussi de jazz et de culture occidentale ou américaine, de tout ce qui peut lui permettre d’échapper à la chape de plomb stalinienne qui pèse alors sur la Pologne. Bientôt, il est un « faisan », l’équivalent local des zazous ou des « Teddy Boys » : longs cheveux graissés en banane et « queue de canard », pantalon serré et tout le tremblement.
Dès lors, animé par la double détestation du nazisme et du communisme, il ne rêve plus que de Paris ou Londres. Du monde libre. Il veut vivre comme dans les films et livres occidentaux, traduits au compte-gouttes. Licence sexuelle, alcool, liberté, jazz… Les années 1950 arrivent, et avec elle, la contre-culture. Beatniks, existentialistes, mods et rockers. De tout cela, Polanski est un absolute beginner.
Après plusieurs aventures, il épouse Barbara Lass, la « Sophia Loren polonaise », rencontrée au temps des premiers courts-métrages d’étudiants et avec laquelle Polanski a partagé ses premiers voyages à Paris. Elle le quittera juste avant la célébrité internationale. À Londres, que bouleversent alors Beatles, David Bailey et Mary Quant, il tourne ses Répulsion et Cul-de-sac, ses premiers chefs-d’œuvre transcendés par Deneuve et Dorléac. On cite Hitchcock. Il est lancé.
Satan chef d’orchestre
Tout cela le mène à Hollywood, pour Le Bal des vampires et, surtout Rosemary’s Baby. Une des périodes les plus importantes de sa vie commence. Ce sont les mid-sixties et le monde explose, il a rencontré Sharon Tate et un amour comme il n’en a jamais connu. Pour elle, il est quasi fidèle, dans un milieu et à une époque où cela n’est guère la norme. Pour elle, il achète le 10050 Cielo Drive.
Mais les médias rôdent : dépravé et noceur, Polanski serait de plus fasciné par Satan, ses films le prouvent. En réalité, il ne croit en rien. Marxisme et nazisme l’ont vacciné contre les idéologies et les religions, même s’il baigne dans cette Californie préhippie de tous les excès et tocades mystiques. Polanski est un homme libre, qui se méfie profondément des États et des doxas. Ce qu’on appelait jadis un anarchiste de droite ?
L’assassinat de sa femme enceinte, en août 1969, par une secte néohippie, est une déflagration. Polanski y gagne, au-delà de l’insondable peine, une culpabilité qui le ravage. Déjà, il n’était pas là pour la protéger. De plus, il se demande si Anton LaVey n’a pas voulu le punir en commanditant le meurtre. Grand-prêtre sataniste, conseiller sur le tournage de Rosemary’s Baby, il reprochait au cinéaste d’avoir manqué à sa promesse de lui attribuer le rôle du Diable. Et Susan Atkins, l’une des meurtrières, faisait partie de la Church of Satan créée par LaVey. De même, les membres de Led Zeppelin ont toujours cru que la mort de Karac, fils du chanteur Robert Plant, et celle du batteur John Bonham avaient été causées par le refus de Jimmy Page, le leader, de financer les projets de Kenneth Anger, cinéaste et sataniste.
Avant même que l’on connaisse l’auteur des crimes (voir l’article de Patrick Mandon pages 76-78), la presse américaine, Newsweek et Time en tête, est tombée à bras raccourcis sur Polanski – drogué, hippie de luxe, partouzeur, sataniste pédophile, entouré de bizarres et de pervers. On prétend qu’il a tourné des snuff movies avec des mineurs. On insinue même que la mort de Sharon Tate était le prix à payer pour le succès, puisque c’est dans le scénario de Rosemary’s Baby – Guy, l’époux de Rosemary, joué par Cassavetes, accepte de se faire complice de sorciers en échange de la célébrité. Cela n’a pas de sens, mais la presse s’enivre de l’odeur de sang. Même quand la vérité se fait jour, on continue à penser qu’il l’a bien cherché.
Polanski est coupable. Coupable dans le ghetto d’être juif, coupable de vivre à fond les sixties. Coupable même d’avoir perdu sa femme assassinée.
Il part en Europe : l’Italie, Gstaad, la dépression, la bande d’amis sans laquelle il ne se déplace plus : Gérard Brach avec qui il écrit les films, le producteur Rassam, Warren Beatty. Ensemble, ils skient, boivent trop, sortent et traînent avec de trop jeunes filles. Faut-il préciser qu’il est courtisé, notamment par Nastassja Kinski, qu’il a découverte et avec laquelle il a une aventure qui lui sera lourdement reprochée : elle a 16 ans, lui approche la quarantaine.
On voit dans son Macbeth, qui sort en 1970 une obsession pornocrate – Lady Macbeth, pensez !, s’y promène nue –, ainsi, encore une fois, qu’une fascination prétendue pour la violence et le meurtre, la magie noire et l’occultisme. Tout juste si on n’y voit pas un aveu de sa culpabilité. Alors, comme pour J’accuse, des années plus tard, on en conclut que Polanski parle de lui, qu’il cherche à se dédouaner. C’est dans ce contexte que Valentine Monnier prétendra, presque un demi-siècle plus tard, l’avoir rencontré. Polanski jure n’en avoir aucun souvenir.
Il obtient la naturalisation française. La France, où il est né avant de partir pour la Pologne, est l’un des rares pays à le laisser à peu près tranquille.
Suétone et hot pants satin
Mars 1977, Polanski est de retour à Hollywood pour préparer Tess. Il est engagé par Vogue comme rédacteur en chef d’un jour. On lui a suggéré notamment un portfolio « à la Hamilton ». Jane Gailey, aspirante actrice, lui présente sa fille, Samantha Geimer. Polanski la photographie plusieurs fois. Samantha, qui partage le rêve de célébrité de sa mère, en redemande. C’est une de ces groupies-gamines qui hantent les soirées d’Hollywood et les backstages des concerts de rock en hot pants satin, platform shoes vertigineuses et maquillage coulé agressif. Quel âge ont-elles ? On ne sait pas, on ne veut pas savoir, on en plaisante. Elles sont là de leur plein gré, parfois avec leur petit ami, voire leur mère qu’elles lâchent au gré des rencontres. Décadent comme du Suétone, certes, nous sommes entre Bowie et le punk rock. Le temps de tous les excès. Je sais, j’y étais. Il y a prescription, non ?
Dans un mauvais jour, Polanski partage avec elle une plaquette de Quaalude, mélangée au champagne qui coule à flots. La Quaalude est un sédatif, un downer qu’on appellera bientôt la « drogue du viol », avec le GHB, le Mandrax, la kétamine, le Rohypnol et même les opiacés. Tous ces produits ont un même effet : Inch Allah ! et advienne que pourra. Mandrax et Quaalude vous garantissent le confinement dans une boule cotonneuse.
Roman Polanski s’est toujours plus ou moins méfié des drogues. Mais en pleine parenthèse enchantée, les « produits » sont partout. Alors oui, acide, herbe, coke, évidemment, cela lui arrive. Et donc la Quaalude, dont raffole son ami et hôte de ce soir funeste, Jack Nicholson.
Les choses dérapent. Le témoignage de Samantha est flou. Elle était vierge ? Non. Polanski était brutal ? Non. Elle était consentante ? Oui et non. On ne saura jamais vraiment ce qui s’est passé alors entre Polanski et la jeune Samantha. Tous les deux sont trop défoncés pour en avoir un souvenir cohérent. Rappelons que Mackenzie Phillips, la fille du grand musicien John Phillips, raconte avoir, sous acide, couché « par erreur » avec son père lors d’une de ces soirées. La veille de son mariage. Le monde allait ainsi. À Hollywood en tout cas.
Rentrée chez elle, Samantha raconte tout à son petit ami, qui la rassure : tout cela n’est pas si grave. Mais sa sœur l’a entendue. Sa mère et elle appellent la police. Le lendemain, le 11 mars, Polanski est arrêté. Puis libéré sous caution. Viol ? Il tombe des nues. Il s’installe au Chateau Marmont, afin de fuir les paparazzis. Il est lâché par la Columbia et ses producteurs. Il veut fuir les États-Unis qui le harcèlent. La famille de Samantha souhaite un arrangement financier. Les deux experts psy nommés par la cour tranchent : « La victime n’était pas seulement physiquement mature, mais désireuse. » Néanmoins Polanski est condamné, il fait 42 jours de prison. Pire, le juge Rittenband, soucieux de son image dans la presse et dans le public, suggère une condamnation à durée indéterminée.
Polanski sent que ce petit juge veut sa peau, et le 31 janvier 1978, il fuit Los Angeles pour Paris. La France refuse l’extradition et aux États-Unis, même le procureur s’étonne de l’acharnement du juge.
C’est à cette période que je le rencontre. Chanteur punk – nous sommes à l’acmé du mouvement –, je fréquente assidûment une famille atypique qui vit dans un grand appartement HLM. Le père français, absent, est un avocat d’extrême droite, la mère anglaise, héritière déclassée d’Oscar Wilde, une hippie de luxe. Un des frères joue de la guitare avec moi, l’autre est mon dealer. Les trois sœurs travaillent dans l’agence de mannequins de Catherine Harlé, et « connaissent » Madame Claude qui, alors, se dépêtre avec la police.
Polanski est un habitué. Les filles, qu’il sort régulièrement, l’adorent. Roman a appelé ! Roman va passer! C’est là que je le croise. Petit, musclé, chain smoker et cheveux longs, intensément nerveux, un regard d’aigle qu’on n’oublie pas.
Livre de chevet
Polanski tourne Tess, en hommage à Sharon Tate : la dernière image qu’il garde d’elle, c’est le livre, sur sa table de chevet. Le film sort en 1979. Théâtre, opéra, Amadeus, les films et les projets s’enchaînent. Jusqu’au Pianiste, en 2002, Polanski collectionne les récompenses. Il rencontre Emmanuelle Seigner sur le tournage de Frantic, un thriller qui célèbre Paris. Avec elle, il s’apaise et s’assagit. Naîtront Morgane et Elvis (!).
Las, en 2009, il est rattrapé par l’affaire de 1977. Arrêté à Zurich, il fait de la prison, puis est assigné à résidence dans son chalet de Gstaad. En France, cependant, on parle peu encore de sa mauvaise réputation.
Backlash
Mais le xxie siècle arrive avec son retour de bâton moral. À partir de 2010, les accusations se multiplient, surgies d’un passé lointain. On se rappelle soudain que, selon Interpol, Polanski est un fugitif. Tout autre pays que la France, la Suisse, la Pologne lui est interdit.
Vient l’affaire Weinstein. Parmi les témoignages contre Polanski qui affluent, cinq ont été recueillis anonymement contre la promesse d’une récompense de 20 000 dollars sur le site imetpolanski.com, dirigé par un « militant féministe », Matan Uziel. Polanski lui intente un procès en diffamation, mais renonce, par peur des paparazzis, à apparaître en personne au procès. On en déduit bien sûr qu’il a le nez sale.
Parmi les accusatrices, il y a aussi Charlotte Lewis. L’ennui, c’est que, trois ans après les faits allégués, elle a tourné dans Pirates. À la sortie du film elle a raconté dans tous les tabloïds que, prostituée depuis l’âge de 14 ans, elle avait toujours voulu être la maîtresse de Polanski : même Libération finit par douter. Cependant, les plaintes s’accumulent : Robin M., Marianne Barnard, Renate Langer, toutes apprenties actrices. La douzième plaignante, qui tient à garder l’anonymat, se répand dans The Sun : alors qu’elle avait dix ans (!), Polanski l’aurait violée et pratiqué sur elle des rites sataniques. Rien que cela. La plus crédible est encore Valentine Monnier : deux de ses amis d’alors assurent en avoir entendu parler à l’époque. C’est mieux que rien.
Bilan : une flopée d’accusations, une presse déchaînée, des militantes exaltées, mais une seule plainte déposée, qui de plus n’a donné lieu à aucune poursuite. Le 8 mars 2020, 114 avocates, outrées par le cirque anti-Polanski de la soirée des Césars, publient une tribune publiée sur le site du Monde pour défendre la présomption d’innocence, et donc Polanski. Dans les médias, c’est silence radio.
Roman Polanski se repose à Gstaad, dans son fameux chalet. Dujardin est son invité.
Aujourd’hui réédité sous les auspices de Frédéric Schiffter, L’Ecclésiaste bâillonne d’emblée toute pensée et jette aux ordures aussi bien la morale que toute idée de progrès spirituel ou social.
S’il ne fallait garder qu’un livre dans ma bibliothèque, ce serait L’Ecclésiaste. Cela tombe bien : il vient de paraître dans une version revue et corrigée par l’ami Frédéric Schiffter aux éditions Louise Bottu. Nous nous demandions avec Frédéric pourquoi nos maîtres en nihilisme, à commencer par Cioran, mais aussi tous ceux qui ont un peu réfléchi sur la tyrannie de l’absurde et la vanité de l’existence, qu’ils n’ont fait en définitive que commenter et ressasser, s’y réfèrent si peu.
Sans doute, le radicalisme de l’Ecclésiaste n’y est-t-il pas pour rien : il bâillonne d’emblée toute pensée et jette aux ordures aussi bien la morale que toute idée de progrès spirituel ou social. Tout est vain pour lui, y compris le sentiment de vanité. Allons plus loin encore : tout est fumisterie. Il n’y a pas de différence pour lui entre le bonheur et le malheur, entre la sainteté et la crapulerie. Soit dit en passant, on peine à comprendre que ce message figure dans le canon des Écritures saintes du judaïsme et du christianisme. Et pourtant saint Augustin, Pascal, Spinoza et Luther en ont fait leur miel. Risquons l’hypothèse : ce nihilisme absolu serait la seule voie qui mène au Salut.
Le châtiment de vivre ensemble
Oui, pour paraphraser l’Ecclésiaste, depuis que le soleil se lève et se couche, depuis que les vents tournoient dans tous les sens, depuis que les fleuves vont à la mer sans jamais la remplir, le seul péché dont les hommes se rendent coupables, génération après génération, est celui de naître et leur châtiment celui de vivre ensemble – en familles, en cités, en nations – tout en s’adonnant sans repos, sous le regard impassible de Dieu, à l’assouvissement de leurs désirs incestueux, égoïstes, belliqueux, destructeurs. « J’ai loué les morts, écrit l’ecclésiaste, parce qu’ils ne sont plus de ce monde et plaint les vivants qui continuent d’y être. Celui qui n’a pas existé, je l’ai jugé plus chanceux que tous. »
Pour Cioran aussi, mieux vaut le néant que l’existence. « N’être pas né, ne cesse-t-il de répéter, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace ! » Certes, rétorque l’ecclésiaste, mais tout ce qui existe est à la fois néant et vanité, tout est passager, rien ne dure, tout s’évapore : l’être n’a pas de raison d’être. À quoi bon rechercher la sagesse, si ce n’est à se rendre un peu plus ridicule qu’on ne l’est déjà ? Il y a du taoïsme chez l’ecclésiaste. Conclusion : « Un même destin attend l’homme détrompé et le candide et, quand tous deux disparaîtront, tôt ou tard, il ne restera pas plus de souvenir de l’un que de l’autre. » C’est une pensée consolatrice qui me va comme un gant, d’autant plus que l’ecclésiaste n’a pas manqué de remarquer avec une ironie désabusée qu’il a trouvé dans ce monde quelque chose de plus amer encore que la mort. Quoi donc ? La femme dont le cœur est un piège et un filet, et dont les mains sont des liens. À celui qui veut se débarrasser de tout lien, l’ecclésiaste ouvre une voie, évidemment aussi vaine que toutes les autres.
La relation entre les Etats-Unis et ses voisins du Sud est historiquement tendue : entre domination économique, influence dissimulée et interventionnisme assumé.
La relation entre le Nord et le Sud du continent américain (trente-cinq pays sont membres de l’OEA, l’Organisation des États américains) est historiquement marquée par une asymétrie, quasi structurelle, que reflète cette captation normative du tout géographique par l’une de ses parties. Ce constat, du fait de sa perpétuation, interpelle les politiques, diplomates, entrepreneurs et chercheurs. Comment comprendre que ce continent colonisé de l’Alaska à la Terre de Feu ait pu donner des fruits institutionnels, économiques, technologiques, militaires, aussi contrastés, entre son Nord et son Sud, dès les premiers jours des indépendances, qui se sont étalées, pour l’essentiel sur un demi-siècle ?
Dès le départ, avec la doctrine de Monroe (1822), les États-Unis ont agi, selon la formule de Raymond Aron, en « République impériale ». Usant à leur profit territorial, économique, financier, culturel, le différentiel de puissance. Les Latino-Américains ont fabriqué des stratégies défensives fondées sur le droit international, la mise hors la loi de la guerre, et la construction d’alliances entre « Latins ». Cette dialectique a pu interférer au XXe siècle avec des affrontements intercontinentaux majeurs : les ambitions des pays totalitaires de l’Axe dans les années 1930, et la rivalité entre « Est » et « Ouest », après la Seconde Guerre mondiale. Les interférences de puissances « hors zone », invitent à poursuivre la réflexion sur la façon dont le plus puissant – les États-Unis – a inscrit dans la politique concrète cette relation inégale. Ces derniers ont eu en effet deux approches, de leur voisinage avec leur Sud.
Une approche brutale…
L’une et l’autre visent à organiser le continent autour et au bénéfice d’un centre, les États-Unis. Mais les moyens de concrétiser cet objectif font appel à des instruments d’intensité internationale différente. L’une est brutale -le Big Steak de Theodore Roosevelt- et ne s’embarrasse pas de contraintes juridiques et de morale. Elle repose sur le sentiment d’une supériorité au minimum culturelle et religieuse. Légitimant le droit des États-Unis à dire le droit à leurs voisins du Sud, d’annexer des territoires, d’occuper leurs pays pour des périodes fixées unilatéralement par l’occupant, de forcer le paiement de dettes en saisissant leurs revenus douaniers.
Les fondements théoriques et éthiques de ces interventions n’ont pas manqué : « Destinée manifeste » ou « Frontières mouvantes ». Ces doctrines justificatives ont couvert l’annexion de la moitié du territoire mexicain entre 1848 et 1853. Précédent ayant été suivi de bien d’autres : l’imposition d’une cession territoriale permettant la construction d’un canal interocéanique aux autorités du nouvel État indépendant de Panama en 1903, les multiples interventions militaires dans l’Amérique moyenne, Cuba, Grenade, Guatemala, Haïti, Mexique, Nicaragua, République dominicaine, de 1898 à 1934 et après le deuxième conflit mondial.
… ou de bon voisinage
L’autre, baptisée par Franklin D. Roosevelt de « politique de bon voisinage » en 1934, qui, par persuasion, doit convaincre les Latino-Américains qu’ils sont des partenaires à part entière. Cette voie admet la validité d’un multilatéralisme fondé sur la nécessité de l’union de tous, sur un pied d’égalité et des bienfaits du panaméricanisme. Cette option s’est cristallisée institutionnellement avec la création d’un système articulé autour de l’OEA. Il est par ailleurs à l’origine de constructions multilatérales avec les États-Unis de durée variable, comme « l’Alliance des Amériques ». en 1962. Il a justifié la création d’un espace de libre-échange d’Amérique du Nord entre États-Unis, Canada et Mexique en 1994, l’ALENA devenu avec Trump l’AEUMC.
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Gisèle Halimi (1927-2020) s’en est allée et elle emporte encore certainement avec elle bien des combats qu’elle aurait voulu mener ; tant de causes à défendre… Les combats de Gisèle Halimi étaient si nombreux qu’on ne pouvait tous les partager. Mais, dans tous les cas de figure, sa sincérité n’était jamais à mettre en cause.
Parmi les nombreuses batailles que Gisèle Halimi a menées, celle de la cause des femmes est aujourd’hui saluée par toute la classe politique de droite comme de gauche.
Une pilule dure à avaler…
Si la loi Neuwirth en 1967 avait permis l’accès à la pilule contraceptive, l’avortement restait un crime pour le législateur et un tabou pour nombre de citoyens. Les condamnations étaient nombreuses, les décès aussi.
Mai 68 et la naissance, à la même période, du MLF (Mouvement de libération des femmes) attirait l’attention sur une loi aussi dangereuse pour la vie des femmes et aussi archaïque. Mais, cette revendication légitime n’atteignait pas forcément les femmes les plus concernées, à savoir celles des classes populaires.
Plusieurs raisons à cela. Le droit à l’avortement, tel qu’il était défendu par les militantes féministes d’alors, était souvent noyé dans les revendications plus larges comme le « droit à disposer de son corps » ou de « choisir sa sexualité.
« Prolétaire du prolétaire », comme disait un slogan féministe de l’époque, les femmes des classes populaires étaient souvent engagées sur le terrain des combats sociaux mais peu sur celui de leur propre condition.
Le tournant de Bobigny
Ces concepts de libération de la femme étaient portés au départ souvent par le milieu universitaire et intellectuel, mais dans les quartiers populaires d’alors, on ne lisait guère Simone de Beauvoir…
Jusqu’au procès de Bobigny en 1972. Tout d’un coup, grâce à Gisèle Halimi, les droits des femmes avaient un et plusieurs visages, et mieux que ça : une histoire. Pour ces femmes, l’histoire sordide du viol de Marie-Claire, la jeune victime, c’était aussi la leur. Elles pouvaient, hélas, s’y ‘identifier. Pour elles, c’était le plus souvent le souvenir d’une souffrance physique et morale, d’un abandon, d’un rejet ou d’une culpabilisation.
En décidant de faire du procès de Marie-Claire, avec son accord et celui de sa famille, Gisèle Halimi les a réhabilitées dès le premier jour. Elles étaient toutes un peu Marie-Claire, issue comme elles des classes populaires. Car si l’avortement clandestin était pratiqué dans toutes les classes de la société, on retrouvait le plus souvent dans les tribunaux ou à la morgue celles aux revenus modestes…
Alors que l’on ne savait pas si le procès serait gagné, Gisèle Halimi a su gagner leur respect car leur souffrance n’était plus une honte. Elles n’étaient plus des criminelles mais des victimes.
Ces communistes contre l’avortement
Le droit à l’avortement, était majoritairement rejeté à droite, cela on le sait ; ce que l’on sait moins ou que la gauche assume moins, c’est qu’il était très peu pris en compte à gauche également avant les années 70. On connaît les arguments pro-vie de la droite, souvent catholique de l’époque, on oublie la position de certains communistes. Jeannette Vermeersch, compagne et épouse de Maurice Thorez, était violemment opposé au contrôle des naissances. Elle déclarait à ce sujet en 1956 : « Le birth control, la maternité volontaire est un leurre pour les masses populaires, mais c’est une arme entre les mains de la bourgeoisie contre les lois sociales. » Jacque Derogy, journaliste communiste s’entendit dire par Maurice Thorez « Au lieu de vous inspirer des idéologies de la grande et petite bourgeoisie, vous auriez mieux fait de méditer l’article que Lénine a consacré au néomalthusianisme… Le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, la révolution sociale et non par les cliniques d’avortement. » On est stalinien ou on ne l’est pas ! Rappelons que le crime d’avortement avait été aboli par la Révolution en URSS. C’est Staline qui le rétablit en 1936.
Heureusement, cette position n’était pas la plus répandue au Parti communiste français, mais elle a fait beaucoup de mal aux femmes des classes populaires. Et par la suite, les communistes comme la gauche ont intégré ce droit à conquérir dans leur programme.
Un féminisme populaire
Mais c’est grâce à Gisèle Halimi et à l’immense visibilité qu’elle a donnée à ce procès que le féminisme est devenu véritablement populaire.
Pour conclure, rappelons sa plaidoirie en novembre 1972 à Bobigny. devant les juges
« Ce que j’essaie d’exprimer ici aujourd’hui, c’est que je m’identifie précisément et totalement avec Mme Chevalier et avec ces trois femmes présentes à l’audience, avec ces femmes qui manifestent dans la rue, avec ces millions de femmes françaises et autres. Elles sont ma famille. Elles sont mon combat. Elles sont ma pratique quotidienne. Et si je ne parle aujourd’hui, Messieurs, que de l’avortement et de la condition faite à la femme par une loi répressive, une loi d’un autre âge, c’est moins parce que le dossier nous y contraint que parce que cette loi à laquelle je dénie toute valeur, toute applicabilité, toute possibilité de recevoir aujourd’hui et demain le moindre sens, que parce que cette loi est la pierre de touche de l’oppression qui frappe la femme. (…) C’est toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans argent et des sans relations qui est frappée. Voilà vingt ans que je plaide, Messieurs. (…) Je n’ai encore jamais plaidé pour la femme d’un haut commis de l’État, ou pour la femme d’un médecin célèbre, ou d’un grand avocat, ou d’un PDG de société, ou pour la maîtresse de ces mêmes messieurs. Cela s’est-il trouvé dans cette enceinte de justice ou ailleurs? Vous condamnez toujours les mêmes, les “Madame Chevalier”. »
Adieu SOS Racisme
Cela n’a pas cessé et aujourd’hui encore, alors que sur notre sol l’islamisme remet clairement en cause l’égalité en droit des femmes, il fait des ravages chez les plus pauvres et les moins éduquées d’entre elles. L’endoctrinement est tel qu’elles en sont arrivées à présenter comme une liberté, l’acceptation d’un sexisme religieux et coutumier. Et ces femmes n’ont pas accès aux valeurs universelles qui pourraient les émanciper parce que ceux qui devraient les défendre, représentants politiques en premier lieu, ferment les yeux sur la remise en cause de la liberté des femmes musulmanes par les islamistes. Comme si celle-ci n’étaient pas tout à fait française et pouvaient voir leur égalité remise en cause politiquement et dans les faits du moment que cela est présenté comme une obligation religieuse ou une injonction communautariste. C’est ainsi qu’à quelques kilomètres de Paris, certaines femmes ne vivent plus vraiment dans le même monde que les soi-disant progressistes. Ceux qui présentent comme du féminisme, le fait de laisser les femmes se faire opprimer quand c’est au nom de l’islam ou des traditions. Gisèle Halimi, elle, ne s’y est jamais trompé et avait même quitté SOS Racisme en 1989 quand l’association avait pris fait et cause pour l’autorisation du voile à l’école. Il faut réécouter ses arguments, ce sont ceux que n’ont cessé de rappeler les féministes universalistes.
Alors Gisèle Halimi n’est plus, mais nombre de ses combats sont d’une cruelle actualité à l’heure où les droits des femmes sont attaqués, ou ceux qui se baptisent « progressistes » défendent l’idéologie des fondamentalistes religieux et font passer l’emprise, la soumission et le conditionnement des femmes pour une revendication de liberté et de pouvoir. Elle n’est plus mais espérons qu’elle laisse une postérité sinon l’égalité femme /homme n’aura été qu’une parenthèse européenne enchantée vouée à disparaître sous les coups de la lâcheté conjuguée d’une droite indifférente et d’une gauche complice des idéologies les plus obscurantistes. Et cela est très facilement compatible avec le discours victimaire qui fait de la femme un bébé phoque à protéger. N’est-ce-pas au nom de sa protection que les religions tentent d’en faire une éternelle mineure ? Gisèle Halimi est la preuve que les femmes sont non seulement fortes mais puissantes quand elles se tiennent debout, tête haute et défendent bec et ongles l’égalité qu’elles ont su conquérir et qu’elles doivent aujourd’hui à nouveau défendre.
L’exigence universelle de la soumission à la Loi passe par certains rites ancestraux qui peuvent heurter notre suffisance individualiste.
Peu nombreux semblent avoir réagi au récent texte sur l’Aïd al-Adha d’Aurélien Marq ; celui-ci ne voyant dans le sacrifice d’Abraham « qu’un mythe problématique pour les monothéismes », ou plus encore semble-t-il, un seul archaïsme. Il y aurait là, dans ce récit de la Genèse, non pas une scène-paradigme des trois religions du Livre, dont la vertu serait de faire miroiter pour tous l’impératif du sacrifice généalogique à symboliser (via la parole et les rites), mais si j’ose dire une seule embrouille avec un pouvoir divin abusif, transformé en Tyran terrestre!
S’il n’est pas dans mon esprit de mésestimer les distinctions et les rapports potentiellement guerriers des religions et des cultures – « guerriers » en tant que ces rapports sont œdipiennement irrigués par la colle incestueuse des peuples à leur Image fondatrice (à leur Référence), et par la haine associée –, je ne connais pas d’autre voie de pacification des liens entre civilisations que celle de la reconnaissance mutuelle de « l’immémoriale humanité de l’homme », fondée sur le Négatif. Ce qui devrait nous engager, à rebours d’un positivisme qui nous fait perdre, comme ici, le sens de la valeur mythique du récit biblique (l’assimilant à je ne sais quel réel ou le voyant comme une seule fable fausse et inutile), à saisir en quoi une telle mise en scène du sacrifice préside à l’enjeu généalogique princeps de la transmission, avec sa dimension de meurtre à symboliser.
L’exigence universelle de la soumission à la Loi
Il est je crois on ne peut plus caractéristique de notre période que des intellectuels occidentaux, tellement imprégnés de la suffisance individualiste, certains se donnant comme nouveaux hérauts de l’Autorité à retrouver, ne puissent retenir comme essentiel ce qui en cette scène mythologique du sacrifice résonne de l’exigence universelle de la « soumission » à la Loi. Une exigence qui engage tout un chacun à se rendre : non pas à se rendre à je ne sais quel pouvoir terrestre confondu à la Toute-puissance divine mise en scène – mise en scène qui dans l’espace du mythe ne fait que redoubler, le mettant ainsi à distance, le fantasme de toute-puissance niché au fond de l’être de chacun –, mais à se rendre (= à se soumettre) à l’évidence de ce sacrifice que chacun comme disait Freud doit à l’espèce… Dans cette scène de la ligature résonne, tel que Freud en a proposé son propre récit mythique dans Totem et tabou, cet inaugural totémique de l’humanité dont procède l’Interdit structurant. Un inaugural toujours réactivé au cours des temps dans les infinies modalités de ce lien de Référence comme le nomme Pierre Legendre, auquel se trouvent liées procédures et rites qui soutiennent la reproduction subjective de notre espèce, l’espèce parlante.
Que la grande affaire du sacrifice symbolique, de la dette au Père, qui regarde tous les sujets, toutes les cultures, puisse depuis les plus anciens despotismes être détournée, dé-symbolisée par des religions rigoristes, des pouvoirs théocratiques, mais aussi, à l’envers, occultée, refoulée par un individualisme occidental débouchant sur une vision purement insulaire du sujet, le sujet auto-référé, auto-fondé dans son genre – l’indivisé sans totem ni tabou, libre de toute attache normative –témoigne me semble-t-il d’abord du chaos inconscient et de la confusion des registres (de la chose, du mot et de l’image) qui enveloppent les sujets et les cultures. Chaos et confusions que tout aussi bien sujets que cultures ont à l’infini, via le langage, les institutions, les mythes et les arts, à civiliser, toujours sur le fil et selon une logique imparable…
Indistinction du réel et du symbolique
On ne saurait donc, sans tomber dans la même impasse – la même indistinction du symbolique et du réel que celle qui ordonne toutes les dérives fondamentalistes, totalitaires –, traiter de haut, avec la superbe martiale du moderne à qui on ne la fait pas, les traditions des autres, et moins encore cette scène du sacrifice d’Abraham, au carrefour des trois monothéismes.
Je me suis demandé : les « lumières » données par A. Marq à nos concitoyens musulmans pourraient-elles avoir d’autre effet que de les confirmer dans l’idée de cet Occident nihiliste donneur de leçon, dominateur et surplombant, qui prône au monde entier le règne du sujet innocent, débarrassé du diable comme le voulait cette chère Georges Sand moquée par Baudelaire, le sujet libre de toute attache transcendantale ? Comment dès lors ceux-là, mais tout aussi bien ceux qui les rejettent dans l’enfer d’un seul obscurantisme, ne viendraient-ils s’enferrer, sans autre horizon que guerrier, dans le clash des civilisations ? Un clash qui tient à la façon dont les peuples, guidés par des intellectuels ignorants (« ignorant » au sens du « juge ignorant » de L’âne qui portait des reliques de La Fontaine), se trouvent entretenus dans une forme méconnue de soumission à leur fantasme de pureté, des origines : prisonniers sans miroir de cet d’enlacement fusionnel ultra à une Référence maternalisée – la Oumma islamique pour les uns, la Nation démocratique pour les autres. Une Référence dès lors transformée pour tous en une sorte de Moloch maternel exigeant pour le coup le sacrifice réel de ses petits… La Référence ainsi dé-symbolisée, sous quelque Nom elle s’avance, devient source d’enfermement du sujet dans un complexe de croyance (un carcan religieux) dont le fin fond meurtrier, sacrificiel, si peu métabolisé, demandera d’autant à exploser qu’il se trouvera politiquement et culturellement autorisé, légitimé par des discours pousse-au-crime.
Le texte de M. Marq est donc loin d’être seul en cause, tant sont généralisés des discours désarrimés d’une véritable conscience réflexive – des discours qui demeurent étrangers au carcan dogmatique occidental, méconnu comme tel, celui par exemple de la dite « sortie de la religion ». Formule tonitruante tout aussi oublieuse de ce qu’il en est de notre Religion industrialiste – celle d’un management opérant dans le sillon impérial de notre tradition romano-chrétienne –, que de la déconstruction libérale libertaire ordonnatrice, au nom de la nouvelle normativité anti-normative, de la mise à sac des digues du droit civil. Et je ne vois donc pas que ceux qui se donnent pour mission de désaliéner nos concitoyens musulmans, en les encourageant à faire prévaloir la conscience critique qui aurait été la nôtre à l’endroit du christianisme, le fassent d’une position disons suffisamment modeste et prudente, en prenant en compte la dimension nihiliste et l’étendue des dégâts impliquées dans notre propre désintégration/dé-symbolisation de la scène fondatrice…
Le lecteur l’aura donc j’espère compris, mon propos critique vise d’abord la façon dont M Marq confond à souhait l’agir et la parole, le réel et la fiction, en soustrayant le récit biblique de la scène du sacrifice, à l’identique de ceux qu’il prend pour cible, de l’espace mythologique où il se tient. Il ne peut dès lors comprendre et tirer leçon de ce fait anthropologique majeur dans l’humanisation de l’espèce : celui qui consiste, pour le désamorcer, à mettre en scène le meurtre, en le déléguant en quelque sorte à l’espace divin du mythe – à partir de quoi peut s’établir la distance raisonnable entre la Loi et les humains. Mais si l’on prend à la lettre, comme un réel immédiat, le texte biblique, alors « Dans cette pensée-agir, la part de sacrifice humain nécessaire au fonctionnement généalogique cesse d’être représentable en tant que ligature imposée au nom de la Loi, comme dans la scène rituelle d’Isaac attaché à l’autel par son père Abraham pour être sacrifié… » (P. Legendre, Le crime du caporal Lortie, Traité sur le Père, 1989).
Une autre leçon de la scène, qu’une psychanalyse délivrée de la hantise du conservatisme rangera sous la rubrique de la loi du Père, engage à comprendre que pas plus le père que le fils ne peuvent prétendre occuper la place du Père à majuscule, du Nom absolu. Ils s’en trouvent à égalité divisés, séparés, sans pouvoir en combler l’écart. Telle est la loi du Père, qui ne convie nullement, en tant que telle, à je ne sais quel sauvetage du tyran domestique ou du despote politique, mais tout au contraire renvoie tout père comme tout pouvoir à ses limites, à sa propre division du Père : soit à l’humaine condition généalogique du vivre et du mourir. La loi du Père, bien comprise, comme en résonne ce pur joyau de la culture universelle qu’est la fable africaine des trois fils ci-jointe, ne saurait relever d’un seul dit injonctif, celui d’une autorité qui n’aurait d’abord conquis de payer sa propre dette au Père, traversant l’illusion d’un Pouvoir maître du réel et du désir, et habitant dès lors subjectivement l’écart existant entre tout parent (ou quelque office institutionnel) et cette Figure du Père dont toute Référence politique instituée, sécularisée ou pas, est comptable. C’est cette vérité de la loi du Père que détournent et obscurcissent les fondamentalistes de tous bords (laïcistes y compris !) – tous ceux qui pour rabattre le symbolique sur le réel subvertissent le jeu de l’écart, l’espace de séparation entre le père (tout parent, tout office institutionnel) et ce Père si improprement assimilé à la seule domination patriarcale par les courants de pensée les plus divers. La scène du sacrifice d’Isaïe résonne d’une épreuve qui regarde tout un chacun : celle d’un sacrifice qu’il y a non pas à agir mais à métaboliser, via le rite et la parole, pour habiter notre condition de passant. Il y a pour chaque être à reconnaître, comme disait si simplement Freud, « le fossé impossible à combler entre Dieu et tel ou tel être humain, serait-ce le plus éminent ».
Notre séparatisme
À l’identique de tant de ces intellectuels qui prétendent mener le bal de la modernité, les interprétations confondantes de M. Marq échouent dans l’impasse de notre propre séparatisme : celui d’un Occident qui dans sa démesure individualiste, anti-normative, prétend rompre avec le cours ordinaire de l’humanité. Son texte, sous-estimant pour le moins la fonction symbolique d’un tel récit, évacue l’essentiel : le fait que cette scène du sacrifice, dont je laisse ici bien d’autres implications de côté, dit le fond des choses de la filiation : que justement « le meurtre ne doit pas s’accomplir, mais que la vie comporte, pour l’homme, l’horizon du dépassement » (Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental). Aussi interpréter ce mythe fondateur comme une seule injonction à se soumettre à cette sorte de Dieu-despote, véritable Moloch maternel exigeant cette sur-aliénation/soumission dont les sur-musulmans se font les agents terrifiants, ne peut conduire les nouveaux Rédempteurs laïques qu’à en rater la profondeur anthropologique. Avec à la clé, je le crains, la cristallisation martiale des clivages.
Concluant, j’ajoute que cette sorte de réduction au pire de la célébration musulmane de l’Aïd m’a fait penser à une autre thèse, issue de l’aversion romano-catholique inaugurale à l’endroit des juifs, visant la circoncision. Associant cette circoncision à une seule mutilation, sans autre facture symbolique là encore, cette thèse, constitutive du vieil antijudaïsme chrétien, a été remise il y a quelques années au goût du jour par quelques uns de ces nouveaux libérateurs de l’humanité et de l’enfant, sous jargon « psychanalytique » s’il vous plaît. Il s’est même trouvé un très médiatique juge des enfants pour dire qu’il la partageait. Dans la foulée, certains dans ces milieux ont avancé que la circoncision était la marque d’une « psychose collective » propre aux musulmans et aux juifs, lesquels à ne pouvoir se masturber comme il faut, par défaut du prépuce, seraient une espèce de sous-humanité aigrie et violente. Avec pour conclusion qu’il faudrait donc, pour le bien de l’humanité, faire interdire la circoncision ! Quelques sectes américaines, scientistes, et leurs relais français, s’y emploient.
Le plus curieux est que ces choses là, qui disent combien sous les prétentions du temps nous demeurons dans le fil de la catastrophe nazie, soient si peu relevées.
P.S : Cette fable africaine, dont je donne là une des versions rapportée par le professeur Sory Camara dans ses ouvrages, m’a longtemps servi dans ma pratique dans la sphère de la Justice des mineurs à faire miroiter l’enjeu insu, l’énigme de la transmission de la Loi.
Le roi eut trois fils, tous aussi beaux que des génies.
Il leur dit un jour : « Je détiens une sagaie héritée de mes ancêtres.
Elle se dresse au bord du torrent derrière le village. Si l’un de vous
Connaît une femme en tant que femme, il sera attaqué par la sagaie ! »
Longtemps après, les fils voulurent aller à une fête de la circoncision dans le village voisin. Le père ne leur interdit point. Mais il exigea qu’ils prêtassent serment devant la sagaie avant de franchir le torrent. Ils le firent chacun : « Me voici partant pour cette fête. Si je touche une femme, si une femme me touche. Que la sagaie me perce, qu’elle me perce et me coupe les jambes. »
Puis ils franchirent le torrent à cheval. Pendant la fête, l’aîné et le cadet s’éloignèrent constamment des femmes. Le benjamin allait et venait avec elles. Toutes les nuits, il en avait une dans sa case. Ses frères lui disaient :
« N’as-tu donc pas peur ? Notre père te tuera ! «
Il répondait :
« Allah seul connaît ceux qui vont mourir ! »
La fête terminée, ils rebroussèrent chemin. L’aîné arriva au bord du torrent, là où se dressait la sagaie du père. Il jura qu’il n’avait point touché de femme. Il sauta.
Son cadet fit de même. Vint ensuite le benjamin dépourvu de crainte :
« Me voici revenant de cette fête, si j’ai touché une femme
si une femme m’a touché, que la sagaie me perce, qu’elle me perce et me coupe les jambes »
Il franchit allègrement le torrent. La sagaie demeura fichée en terre.
Il arriva au village ; il s’adressa à son père en ces termes :
« Tu nous avais dit, celui qui d’entre vous couchera auprès d’une femme,ma sagaie l’attaquera
Tu nous as trompés
Ainsi je suis allé à la fête, j’ai fait l’amour, j’ai franchi le torrent, la sagaie ne m’a pas fait de mal
Ta parole a fait souffrir inutilement mes frères.
Là-dessus, le père fit mander ceux-ci : Il les décapita pour n’avoir pas été des hommes.
Manon Aubry, Bernard Arnault, LVMH et la BCE : quand les Insoumis décochent les mauvaises flèches.
En tant que députée européenne de la France Insoumise depuis juin 2019, Manon Aubry reste une militante très active. Porte-parole de l’ONG Oxfam, elle n’a eu de cesse de s’attaquer à tous ceux qu’elle considère comme les «ennemis des pauvres», les «profiteurs des paradis fiscaux», tous ceux qui sont, selon elle, à l’origine des inégalités sociales : banques, patrons, politiques, riches… Son dernier combat, ou plutôt sa dernière trouvaille, c’est la «connivence» entre la BCE (Banque centrale européenne) et Bernard Arnault. Dans plusieurs messages sur Twitter et quelques vidéos sur Youtube (Manon Aubry sait-elle que les fondateurs de Twitter et Youtube sont des milliardaires et parmi les plus riches au monde ?), la députée européenne accuse la BCE d’avoir «subventionné» Bernard Arnault lorsque son groupe, LVMH, a racheté le groupe américain Tiffany. Son «message» indigné a été d’ailleurs repris par de nombreux médias.
La BCE injustement accusée
De quoi s’agit-il ? Le groupe LVMH a lancé, en février dernier, une émission obligataire pour un montant de 9.3 milliards d’euros afin de financer l’achat de Tiffany. Or, la BCE a, depuis 2016, un programme d’achat d’actifs financiers destiné aux entreprises de la zone euro intitulé « programme d’achat d’obligations émises par les entreprises » (CSPP, Corporate sector purchase program) auquel est associée la Banque de France. Cela n’a rien d’illégal. Les émetteurs des obligations achetées par la BCE sont libres d’utiliser les fonds levés comme ils le souhaitent, le programme CSPP respecte les règles du marché et une étude montre l’étendue de ce marché parmi les entreprises européennes. La levée de LVMH serait la troisième plus importante depuis 2016 et elle n’est en rien différente des autres, sinon par les montants qui sont en jeu. Manon Aubry et Jean-Luc Mélenchon veulent s’appuyer sur ce genre de schéma financier pour dénoncer ceux qui en profitent mais aussi pour réclamer l’annulation des dettes publiques (Mélenchon l’a rappelé lors du récent sommet européen).
Certes, il n’est sans doute pas dans la vocation de la BCE de favoriser les prêts aux entreprises. Mais dès lors qu’elle le fait au profit de toutes et dans des conditions de marché, la critique ne semble guère fondée. Elle apparaît plutôt comme un mauvais prétexte pour réclamer l’effacement de toutes les dettes publiques. Une dette obligeant celui qui l’a contractée à plus de discipline, l’effacer ne ferait que pousser l’emprunteur à dépenser plus et à emprunter de nouveau. Mais qui lui prêtera encore si l’on efface ses dettes d’autorité ? Bien sûr, il faut aider les Etats touchés par la crise du coronavirus, tout comme il faut aider les entreprises, mais de manière rationnelle et ciblée. Distribuer des aides à tout le monde, c’est une mauvaise méthode, inefficace, qui revient à mettre des Etats et des entreprises sous perfusion alors qu’il faudrait donner de l’air aux économies afin qu’elles retrouvent un second souffle.
La richesse des chefs d’entreprise n’est pas sale
Ce n’est pas la première fois que Bernard Arnault est la cible des politiques de gauche et d’une partie des médias. Souvenez-vous, entre autres, de la « une » du journal Libération(septembre 2012) qui insultait l’homme d’affaires français. En France, on exècre les riches, ailleurs on les célèbre. Même quand ils sont généreux, on les critique. Lorsque Bernard Arnault a donné 100 millions d’euros à titre personnel pour la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame (et 100 millions via LVMH), certains comme Manon Aubry l’ont raillé et sommé de… payer des impôts.
Ce que Manon Aubry et Jean-Luc Mélenchon ne veulent pas voir ou admettre, c’est que Bernard Arnault et consorts sont riches parce qu’ils sont des chefs d’entreprise. En 2019, LVMH comptait plus de 163 000 employés (100 000 en 2012). Un des premiers employeurs français, le groupe embauche à tour de bras chez nous (en moyenne, entre 2500 et 3000 nouveaux emplois par an), alors que 90 % de ses ventes se font hors de France ! Le groupe fédère 70 maisons d’exception (le prestige de Guerlain, Hennessy, Dom Pérignon, Louis Vuitton… est universel), qui ont réalisé 46,8 milliards d’euros de ventes en 2018, avec un réseau mondial de plus de 4 590 magasins.
Si l’on résume, la France pour LVMH, c’est 10% de son activité mais 50% de la totalité de ses impôts ! Cela en dit long sur la fiscalité de notre pays. La fondation LVMH distribue des centaines de millions d’euros aux laboratoires de l’Institut Pasteur, aux associations pour les enfants pauvres et pour les actions culturelles. Le groupe a dépensé 53 milliards pour son personnel dans les 10 dernières années et s’est acquitté de 18 milliards d’impôt sur les sociétés. C’est l’argent qui est versé à l’Etat. Faut-il aussi rappeler que les 10 % des plus riches de nos concitoyens payent 70 % du total de l’impôt sur le revenu en France ? Il est donc faux, voire malhonnête de la part de « responsables » politiques, de dire que ceux qui gagnent beaucoup ne payent pas d’impôts.
Ce qui dérange vraiment Manon Aubry et ses camarades, c’est que Bernard Arnault soit l’homme le plus riche de France et le troisième plus riche du monde (voire premier en 2019). Ils ne se rendent pas compte que l’idéal, pour l’emploi et contre la pauvreté, serait d’avoir non pas moins, mais beaucoup plus de Bernard Arnault.
Le week-end dernier, Gérald Darmanin a annoncé la création d’une brigade franco-Italienne à la frontière des deux pays afin de lutter contre l’immigration clandestine. Un accès de lucidité ?
La semaine dernière, les gouvernements français et italiens se sont mis d’accord sur la création de patrouilles composées d’agents des deux pays. Ces dernières, effectives d’ici quelques mois, auront pour mission de lutter contre l’arrivée d’immigrés clandestins empruntant le passage reliant Vintimille (Italie) à Menton (France). Elles auront la particularité de réunir des agents Français et Italiens sous un commandement unique. Le ministre Gérald Darmanin, en déplacement à Rome pour l’occasion, a évoqué les « difficultés migratoires auxquelles l’Europe fait face ». Un nouveau « pacte des migrations » que doit proposer la Commission Européenne à la rentrée, est même évoqué.
Fausse alerte
La création de cette brigade ne parait être ni un calcul électoral, ni une prise de conscience ; les deux pays souhaitent simplement une répartition équitable des migrants dans l’ensemble de l’Union Européenne. Dans une Europe où le groupe de Visegrad résiste encore et toujours à l’immigration de masse, les puissances occidentales de l’UE s’impatientent : « il faut aujourd’hui que l’ensemble des pays européens fassent ce que la France et l’Allemagne ont fait (…) nous devons pouvoir répartir les demandeurs d’asile lorsqu’ils sont arrivés en Italie » (Gérald Darmanin).
Pour rappel, en décembre 2018, un Pacte mondial sur les migrations (ou pacte de Marrakech), avait été signé par la France. Dans ce pacte onusien, profondément immigrationniste, était notamment expliqué que « les migrations ont toujours fait partie de l’expérience humaine depuis les débuts de l’histoire » et qu’elles sont « facteurs de prospérité, d’innovation et de développement durable ». Il était donc très improbable que le gouvernement du président Macron fasse volte-face sur le sujet. Il l’était tout autant du côté de nos amis transalpins, en particulier depuis le départ du ministère de l’Intérieur de Matteo Salvini, qui aura ainsi laissé le champ libre à un Giuseppe Conte bien plus timide que lui sur les questions migratoires, et dont la seule préoccupation en la matière est d’entretenir de bons rapports avec l’UE.
Salvini en procès
Inutile de préciser que depuis, les traversées de migrants ont repris de plus belle (des centaines arrivent chaque jour à Lampedusa, Trieste et ailleurs). Il est à noter par ailleurs que l’immunité parlementaire de Matteo Salvini a été levée par le Sénat et qu’il est poursuivi par le tribunal de Palerme pour avoir bloqué en mer des bateaux remplis de migrants cherchant à accoster en Italie. Le message est clair.
Une politique efficace de lutte contre l’immigration illégale n’est donc toujours pas d’actualité. Il était de toute manière illusoire de l’imaginer dans un pays (la France) où plus de 90% des demandeurs d’asile déboutés restent sur le territoire. Le travail de ces patrouilles risque d’avoir bien peu d’influence sur les flux à venir et Gérald Darmanin se contentera fort bien de l’effet d’annonce. Il faut dire que nos gouvernements se préoccupent moins de lutter contre l’arrivée de migrants – et contre les passeurs qui s’enrichissent sur le dos de ces pauvres âmes – que d’inviter les autres membres de l’UE à ouvrir leurs bras et leurs frontières.
Avec ses vidéos Youtube tournées dans sa voiture, Aldo Sterone est devenu une des vedettes de l’Internet francophone. N’hésitant pas à aborder des sujets aussi sensibles que l’immigration, l’islam ou le multiculturalisme, cet algérien expatrié en Angleterre ignore le sectarisme et la langue de bois. Entretien exclusif.
Daoud Boughezala. Pour commencer, j’aimerais que vous vous présentiez aux quelques lecteurs de Causeur qui ne vous connaissent pas encore. Comment vous êtes-vous retrouvé à tourner des vidéos Youtube dans votre voiture ?
Aldo Sterone. Je suis un blogueur algérien qui habite près de Londres. A la base, j’avais commencé à réaliser des vidéos en algérien pour les Algériens. Puis j’ai voulu m’adresser aux francophones à travers le canal d’Aldo Sterone qui est arrivé bien après.
Beaucoup de vos vidéos traitent de l’islam en Europe et de l’immigration. Mettons les pieds dans le plat : êtes-vous par principe opposé à l’immigration afro-maghrébine en Europe ?
Non, je n’ai pas cette attitude. Mais je rejette en bloc les antiracistes patentés qui ont poussé des millions d’immigrés vers l’échec et la victimisation alors qu’ils avaient de l’or entre les mains. Ces immigrés étaient sur une terre certes difficile mais qui leur ouvrait des potentialités infiniment plus grande que dans leur pays d’origine. Et je parle aussi pour moi-même : en Algérie, jamais je n’aurais pu atteindre 1% de ce que je fais en Europe. La vie n’est pas facile, y compris pour des gens nés en Europe, occidentaux depuis quinze générations, qui vivent dans la rue ou travaillent chez Starbucks endettés pour vingt ans. Nous sommes huit milliards, notre monde est difficile mais il ne faut pas tout racialiser. Effectivement, quand on vient de loin, c’est évidemment encore plus difficile. Il faut accomplir tout un cheminement pour s’insérer dans une société, en apprendre la langue,trouver une position en harmonie avec sa société d’origine. Mais le discours du type « Les gens sont racistes, il faut m’aider » ouvre la porte à la paupérisation.
Et vous, quel cheminement avez-vous suivi pour émigrer ?
Jeune, comme des millions d’Algériens au pays, je ne rêvais que d’une seule chose : partir. J’étais en conflit avec la société, y compris sur la religion. Peut-être l’étais-je encore davantage que maintenant, l’âge m’ayant modéré. J’ai eu l’opportunité d’étudier en Suisse puis je suis parti vivre en Allemagne et en France. C’est en arrivant ensuite en Angleterre que j’ai trouvé mes marques.
Pourquoi ?
Le multiculturalisme y est vraiment assumé. Par exemple, il n’y a pas de discrimination à l’embauche fondée sur le nom. Quelqu’un peut s’appeler Mohamed ou Singh, le business passe avant tout. Si Mohamed a les compétences et apporte une valeur ajoutée à l’entreprise, on l’embauche. On n’est pas obligé de l’aimer mais on respecte ses droits et on le considère comme un individu à part entière. Alors qu’en France, un fossé s’est creusé. La faute est probablement partagée mais au fil du temps et des crises successives, la société française s’est retrouvée avec des communautés dos à dos.
D’ordinaire, le modèle assimilationniste français est érigé en rempart au communautarisme anglo-saxon. Pourquoi l’accusez-vous de favoriser le repli sur soi ?
C’est un peu contre-intuitif. La France est par exemple le pays le plus laïque d’Europe mais aussi (et pourtant) celui où les salafistes et les mouvements religieux extrémistes font la pluie et le beau temps. En France, on professe quelque chose qui ne marche pas dans les faits. Au Royaume-Uni, le multiculturalisme a été poussé jusqu’au bout alors qu’en France, on ne l’assume pas. Certains demandent : « Pourquoi s’appeler Mohamed, porter un voile, faire le Ramadan ? » On ne peut pourtant pas demander à des gens de venir d’ailleurs de devenir identique au Français de souche chrétien en une génération, d’appeler ses enfants Jean-Paul et Marie, d’aimer le vin et le saucisson, etc. Il est inhumain d’exiger de quelqu’un qu’il devienne Français dès qu’il atterrit en France.
Autrement dit, constatant l’échec de l’assimilation, vous incriminez davantage la société d’accueil que les immigrés eux-mêmes…
C’est compliqué à quantifier. En tout cas, la France a choisi l’immigration de masse tout en ayant des exigences disproportionnées. Et pour reprendre l’expression de Sarkozy, elle n’a pas une immigration choisie. Ceci dit, l’immigration n’est pas vraiment subie : France a créé des lois et des procédures administratives pour sélectionner le type d’individus qui émigrent ensuite chez elle. C’est un choix. Dans cette histoire, les gens font leur shopping. Prenons l’exemple d’un médecin qui va travailler au Qatar pour toucher plus d’argent, avancer dans sa carrière… Un ingénieur ira peut-être aux Etats-Unis ou en Suède. Bref, chacun choisit sa destination en fonction de son profil. A leur échelle, les Africains qui ont d’énormes difficulté sociale et vivent subventionnés par leur Etat font aussi leur shopping. Pourquoi le médecin et l’ingénieur auraient-ils le droit de se déplacer et pas une population plus nombreuse et miséreuse ? Les émigrés pauvres font donc leur shopping en fonction de la disponibilité des aides sociales. Même si on y trouve des immigrés entrepreneurs ou bardés de diplômes, la France va ainsi massivement attirer ce genre de personnes car son système social favorise ce type de profil.
Malgré la dissemblance de leurs modèles sociaux et culturels, la France et le Royaume-Uni voient fleurir les mêmes phénomènes délétères : séparatisme ethnoreligieux, islamisme, tyrannie des minorités…
Pas dans la même proportion. Au Royaume-Uni, l’immigration musulmane vient majoritairement du Pakistan. Or, ces immigrés n’ont pas de revendications spécifiques, ne se plaignent pas d’avoir été colonisés, ne se disent pas en guerre contre le Royaume-Uni qui a créé leur pays. L’ethnicisation des professions fait qu’on va souvent retrouver les Pakistanais chauffeurs de taxi ou patrons de magasin. Certes, ils se marient entre eux, ramènent une femme du bled, éduquent leurs enfants suivant des principes importés du Pakistan mais ils sont heureux d’être là. Ils ont toujours vécu ainsi et ne voient pas de raison de changer. Ce mode de vie peut être perçu comme une forme de séparatisme culturel, mais sans revendication. On retrouve des enfants de Pakistanais cadres ou universitaires et qui ont réussi à sortir de l’épicerie de papa. Ici, il n’y a pas de tensions, ni de Pakistanais qui tueront quelqu’un pour un regard ou une cigarette. On a plus de chances de se prendre un coup de couteau gratuit d’un Blanc.
Cet ensauvagement est donc le fait du quart-monde ?
La désindustrialisation induite par l’ultralibéralisme a laissé sur le carreau les membres les plus fragiles de la société. Quand une usine part en Chine, ses ouvriers plongent dans la misère. Dans certains quartiers, une seule personne travaille. Certaines familles voient se succéder trois générations de chômeurs, avec des filles enceintes à 14 ans et des grands-mères âgées d’à peine trente ans. Avec la drogue et la prostitution juvénile, des anglais blancs deviennent ultra-violents. Ils vivent en bandes, apprennent la violence entre eux dès l’enfance dans leur quartier. Il y a aussi des bandes de Noirs qui alimentent le trafic de drogue et l’économie souterraine. Dans la région de Londres, la majorité des victimes et des auteurs de coups de couteau sont noirs. Mais le politiquement correct interdit de le dire. A cause des bien-pensants qui empêchent de cibler les contrôles, la criminalité par arme blanche a explosé à Londres !
Comment expliquez-vous la surreprésentation des immigrés noirs dans ces agressions ?
Particulièrement naïf par rapport à l’explosion démographique des pays du Sud, le Royaume-Uni a été très ouvert à l’immigration dans les années 1990-2000. A l’époque, il était très facile de falsifier des papiers ou de créer des écoles bidon pour faire venir des émigrés. A cause de ces facilités, tout le monde pouvait entrer, les gens bien comme les voyous, criminels et membres des réseaux de drogue. Si on ne filtre pas les gens à l’entrée, on finit par avoir des indésirables. Depuis, un tour de vis a été donné mais le mal est fait. Aujourd’hui, des quartiers entiers vivent du trafic de drogue qui, comme au Mexique, aux Etats-Unis ou en Colombie, attire une criminalité aveugle.
Dans l’une de vos dernières vidéos, vous vous amusez à comparer la France à Israël. Si le second prenait exemple sur la première, dites-vous, les Israéliens ouvriraient grand leurs frontières aux Egyptiens, Syriens et Jordaniens, sans aucune considération pour sa sécurité. L’Etat juif serait-il donc votre modèle ?
Non, je ne prends aucun Etat en modèle. Chacun a ses qualités et ses défauts. Mais j’ai utilisé cette image forte un peu simplistes pour frapper les esprits. Cela fait partie de mon répertoire d’Africain. En même temps, je ne cache pas être assez pro-israélien. Je pense même être le seul blogueur arabe pro-Israël ! Il est dans l’intérêt des pays arabes de revenir vers une position géostratégiquement réaliste envers Israël. L’affaire palestinienne est devenue un puissant outil de manipulation de la rue arabe. Le résultat est que beaucoup pleurent « ce qui se passe à Gaza » alors qu’eux-mêmes vivent sous le règne du despotisme, de la corruption et de l’arbitraire.
L’intelligence artificielle se trompe tout le temps. Elle le fait de moins en moins et finira par le faire moins que les humains. Mais elle continuera à se tromper.
Tout simplement parce les ordinateurs ne peuvent pas matériellement calculer en un temps donné toutes les solutions possibles à un problème d’une grande complexité et donc trouver la meilleure. L’intelligence artificielle fait des choix, parfois ils sont mauvais…
En mai 1997, Garry Kasparov, maître incontesté des Échecs, affronte un programme d’intelligence artificielle. L’adversaire est de taille : 1 mètre 80 de haut, 1,4 tonne de composants électroniques, et une vingtaine d’ingénieurs informaticiens pour faire fonctionner la bête. Capable de calculer plus de 100 millions de positions par seconde, Deep Blue est forcément impressionnant. Pourtant, Garry Kasparov a toutes ses chances et il le prouve en remportant la première manche. Mais dans la deuxième, tout bascule. La machine prend l’avantage après un 36e coup qui empêche Kasparov de menacer son roi. Le champion d’échec est alors mis en difficulté, la machine prend progressivement l’ascendant. Mais soudain, au 44e coup, Deep Blue commet une erreur. Une erreur terrible, inexplicable, qui aurait pu sauver Kasparov en lui assurant une partie nulle ! La machine déplace son roi sur la mauvaise case et, au lieu de s’assurer une victoire, elle offre à son adversaire une porte de sortie.
Pourtant, Kasparov ne croit pas à l’erreur de la machine. Il pense qu’il n’a pas vu quelque chose, que la machine ne peut pas se tromper. Pas si grossièrement. Il ne saisit pas cette opportunité qui lui est donnée. Il se dit peut-être qu’il a loupé quelque chose. Au 45e coup, il abandonne la partie.
La réaction de Garry Kasparov immédiatement après ce match est intéressante. Il accuse l’équipe de Deep Blue d’avoir triché, d’avoir fait appel à un joueur humain pour le battre. Pour le champion du monde, aucune machine n’aurait pu à la fois jouer l’excellent 36e coup et commettre cette erreur grossière au 44e. C’est donc forcément un joueur humain qui a dicté ce coup à Deep Blue. Comme beaucoup de non-spécialistes, Kasparov ne croit pas que la machine puisse être à ce point faillible. Il est à mille lieues de la vérité.
La théorie de la complexité
Les programmes d’intelligence artificielle, comme tous les programmes informatiques, obéissent à certains principes mathématiques incontournables. Les spécialistes regroupent ces principes sous le nom de « théorie de la complexité ».
Pour comprendre cette théorie, il faut se rappeler qu’un programme informatique correspond simplement à une séquence de calculs effectuée par une machine. Chaque programme nécessite donc un certain nombre d’opérations pour calculer une réponse à un problème donné, qu’il s’agisse de trouver le meilleur coup pour jouer aux échecs ou de déterminer l’action à produire sur le système de conduite d’un véhicule autonome. Ainsi, un ordinateur individuel construit en 2020 est capable de faire quelques milliards de calculs à chaque seconde. C’est à la fois gigantesque (combien de temps faut-il au cerveau humain pour effectuer une seule addition de deux nombres ayant plusieurs dizaines de chiffres) et ridiculement petit à l’échelle de la théorie de la complexité.
Le nombre d’opérations qu’un programme informatique doit effectuer pour calculer une réponse peut en effet rapidement atteindre des valeurs astronomiques. Au sens propre du terme. Prenons le cas des échecs. Pour déterminer à coup sûr le coup gagnant, il faudrait regarder toutes les parties possibles, chaque joueur jouant alternativement l’une de ses 16 pièces sur le plateau de 64 cases. Au milieu du XXe siècle, le mathématicien Claude Shannon a estimé qu’il y a environ 10 puissance 120 parties d’échecs possibles. Cela s’écrit avec un 1 suivi de 120 zéros. Pour vous donner la mesure de ce nombre, il est des milliards de milliards de fois plus grand que le nombre total d’atomes dans tout l’univers. Prenez le temps de réfléchir à ce que cela représente… Même avec des machines dont la puissance de calcul continuerait de doubler tous les deux ans, comme le stipule la loi de Moore, nous sommes encore très loin de construire un ordinateur qui serait capable d’énumérer toutes ces parties avant de tomber en ruine (sans même parler de les jouer).
Mais il y a pire. La théorie définit la complexité d’un problème comme le nombre d’opérations que mettrait le meilleur programme imaginable pour donner une réponse exacte à ce problème. Cette complexité peut être purement théorique : il arrive qu’on n’ait pas encore trouvé l’algorithme capable de l’atteindre. Mais c’est une limite infranchissable. Quoi qu’il arrive, aucune méthode de résolution basée sur le calcul ne pourra jamais descendre en dessous. Lorsque cette complexité est trop grande, comme c’est le cas pour le problème « trouver le coup gagnant à coup sûr aux échecs », c’est qu’il est impossible, quelle que soit la méthode utilisée, de construire un programme informatique qui y réponde sans y passer des millénaires. Et c’est là que l’intelligence artificielle intervient.
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Brigitte Bardot à La Madrague, 1984. BERTHOLUS/SIPA. Numéro de reportage : 00114006_000001
Bardot et Marilyn ne sont pas seulement les deux plus grands sex-symbols du XXème siècle. Elles ont aussi tâté du micro avec succès, offrant à la musique populaire des airs d’insouciance juvénile parfois épicés, toujours effrontés.
Descartes, qui voyait en l’animal « une machine animée », s’est trompé. Les animaux ressentent la douleur, sont sensibles et réceptifs à la musique, pas mal pour des mécaniques sur pattes, non ? La question est de savoir si Descartes avait une âme, lui, le cartésien au doute sélectif. Concernant l’animal Bardot, la question ne se pose pas. En effet, pour rappel, son dernier livre en date, Larmes de combat (2018), s’achève par cette phrase testamentaire : « Mon âme est animale ». Mais pour beaucoup, philosophes comme grands clercs, l’âme est insaisissable.
Joli rossignol
Heureusement, en 1956, Dieu créa la femme, longtemps après la bêtise humaine. La face du monde, ainsi que le sort des animaux, en furent – un peu – changés. L’histoire ne dit pas si les animaux, sensibles et réceptifs à la musique le sont à celle de Brigitte Bardot. Pendant une dizaine d’années (1962-1973), ce joli rossignol à la démarche de canard propre aux danseuses a chanté l’insouciance et la beauté du monde, avant de renoncer à siffler dans la nature face à la folie et la cruauté des hommes. Et avant surtout que l’avancée magique des Trente Glorieuses ne s’effiloche. Sur des airs concoctés par Gainsbourg et quelques autres dont Gérard Bourgeois et Eddie Barclay, l’actrice a renforcé son succès par voie de chansons espiègles et chaloupées comme les rivages de Saint-Tropez. Les désormais classiques « La Madrague », « Je t’aime… moi non plus », « Bonnie and Clyde » ou encore « Harley Davidson » ont conforté sans peine le règne de l’insoutenable légèreté de l’être Bardot dans le cœur des Français. Comme au cinéma, elle pouvait changer de registre au gré des microsillons, passant des rengaines yéyés aux déhanchés plus intimistes :
En 1982, elle lancera une dernière bouteille à la mer, un single dédié aux animaux (« Toutes les bêtes sont à aimer »), avec en Face B un plaidoyer anti-chasse. Le cerf brame, le cheval hennit, le corbeau croasse et les admirateurs de Bardot ronronnent de plaisir à chaque sortie médiatique de notre Marianne internationale : ses estocades contre les ennemis des bêtes et de la France sont à chaque fois une boucherie.
Il a fallu qu’une femme d’exception fasse de la cause animale le combat de sa vie pour que les animaux ne soient plus tout à fait considérées comme des objets dans ce pays. Le 28 janvier 2015, l’Assemblée nationale a voté en lecture définitive un projet de loi selon lequel l’animal est désormais reconnu comme un « être vivant doué de sensibilité » dans le Code civil et n’est plus considéré comme un « bien meuble »… La confirmation que la terre est ronde en quelque sorte. Et encore, ce n’est qu’une infime bataille remportée en quarante ans de luttes, mais la guerre est loin d’être gagnée. Trop de traditions barbares, trop de lobbies, trop de folies veulent encore la peau de l’animal. Surtout celle de l’intrépide Bardot, toujours en 2020. Il est temps que l’humanité se dote d’une âme animale, car un humanisme sans animalisme a la consistance d’une chimère estropiée.
Marylin Monroe : les sirènes peuvent se rhabiller
En parlant d’âme animale, une autre créature échappe à toute tentative d’embrigadement. Par-delà la mort même, depuis près de soixante ans…
Comme Brigitte, Marilyn possédait un bel organe, capable d’envoûter les hommes au premier trémolo. A côté de ses décolletés vocaux, les sirènes de l’Odyssée peuvent se rhabiller :
Cette grande admiratrice d’Ella Fitzgerald et de Frank Sinatra a, mine de rien, poussé la chansonnette dans nombre de films, où les scènes de cabaret et de music-hall relèvent de la performance érotico-ésotérique grâce à son joli brin de voix (et c’est un euphémisme).
Par ailleurs, a-t-on déjà chanté « Happy Birthday » avec autant de dévotion irréelle que Marilyn souhaitant un joyeux anniversaire à JFK, dans une robe conçue sur mesure en train de craquer sous toutes les coutures (alors qu’elle tournait son dernier film resté inachevé, le bien nommé Quelque chose va craquer…) ? Personne ne peut plus atteindre cette quintessence tragico-glamour, sans parler de sa reprise transcendante du voluptueux « I Wanna Be Loved By You », interprété à l’origine par Helen Kane.
Mais l’icône avait à son actif beaucoup d’autres standards taillés dans l’étoffe des étoiles. Enfiler l’intégrale de ses titres torrides, c’est un peu comme savourer une compilation des B.O. de James Bond, car les diamants, en plus d’être les meilleurs amis des femmes, sont éternels.
Il existe encore un point commun d’importance entre Bardot et Monroe. Les deux baby dolls au souffle chaud ont fait l’objet de nombreux hommages discographiques, par des figures elles-mêmes populaires : « Brigitte Bardot » (Dario Moreno), « Initials BB » (Gainsbourg), « Chanson pour Marilyn » (Nougaro), « Norma Jean Baker » (Jane Birkin), etc. Qui peut en dire autant ?
Voix graciles et sourires extatiques
Traquées comme des bêtes sauvages par les paparazzis, Brigitte et Marilyn demeurent insaisissables, et surtout irrécupérables, au sens désormais noble du terme. Trop libres, trop vivantes, trop vibrantes. Car en plus d’avoir été des sex-symbols, affront ultime, elles tiennent toujours le haut du pavé de nos rêves interdits… et enchantés.
Depuis qu’elles ont disparu des affiches de cinéma, comme les neiges d’antan sur l’écran noir de nos nuits blanches, le charme demeure, de leurs prestations ingénues. Et leurs voix graciles passent le cap des saisons de l’éternel féminin, dans un sourire extatique.
Que ce soit dans le ghetto de Cracovie, la Californie des sixties ou le monde post-Weinstein d’aujourd’hui, Roman Polanski a toujours été présumé coupable. Retour sur la vie d’un homme libre.
Cornichons malossol
Il y a dans Le Pianiste ce plan prenant où Adrian Brody, pourchassé dans le ghetto par les nazis, survit grave à une boîte de cornichons malossol périmés, qu’il dévore, faute de mieux.
Cette scène ne vient pas de nulle part, mais d’une semblable conserve ramassée par la mère de Roman Polanski dans le ghetto. Le jeune Romek en avait fait ses délices, avant de se tordre en deux peu après, son estomac quasi vide ayant mal supporté la saumure.
Le ghetto de Cracovie ! Il faut imaginer le jeune Romek, huit ans, malingre, y cavaler et vivre d’expédients. Bientôt, sa mère part à Auschwitz, comme sa sœur ; son père disparaît. Devenu vagabond, Roman est hébergé de-ci, de-là, ne survit souvent que grâce au marché noir, au cache-cache journalier avec les Allemands qui le traquent. Mais déjà, le cinéma le fascine. Pourtant, les projections sont rares dans les salles où il s’introduit en douce. Grâce à un projecteur à manivelle rudimentaire, il découvre les frères Lumière et Abel Gance. Films de propagande, navets de cape et d’épée, westerns et péplums, il avale tout ce qui est à sa portée. Le cinéma est mal vu, pourtant, en ce monde entre Hitler et Staline. « Seuls les porcs vont au cinéma », clament des graffitis.
Absolute beginner
Dans la Pologne d’après-guerre, il se reconstruit tant bien que mal, sans son père, revenu de Mauthausen, mais remarié à une Wanda qui ne le supporte guère.
Le joug allemand s’est desserré, mais reste le communisme, celui d’avant Khrouchtchev et la détente. Le jeune Roman rate sa maturité (le baccalauréat local), se fait virer des beaux-arts, mais arrive à s’incruster dans des programmes de radio, joue même dans une bêtise de propagande, Le Fils du régiment. Enfin, grâce a l’amitié d’Andrzej Wajda, alors débutant, qui le fait tourner dans son Génération, il est finalement reçu à l’unique école de cinéma de Lodz. Nous sommes en 1955.
Roman Polanski est un rebelle. Fou de films, donc, mais aussi de jazz et de culture occidentale ou américaine, de tout ce qui peut lui permettre d’échapper à la chape de plomb stalinienne qui pèse alors sur la Pologne. Bientôt, il est un « faisan », l’équivalent local des zazous ou des « Teddy Boys » : longs cheveux graissés en banane et « queue de canard », pantalon serré et tout le tremblement.
Dès lors, animé par la double détestation du nazisme et du communisme, il ne rêve plus que de Paris ou Londres. Du monde libre. Il veut vivre comme dans les films et livres occidentaux, traduits au compte-gouttes. Licence sexuelle, alcool, liberté, jazz… Les années 1950 arrivent, et avec elle, la contre-culture. Beatniks, existentialistes, mods et rockers. De tout cela, Polanski est un absolute beginner.
Après plusieurs aventures, il épouse Barbara Lass, la « Sophia Loren polonaise », rencontrée au temps des premiers courts-métrages d’étudiants et avec laquelle Polanski a partagé ses premiers voyages à Paris. Elle le quittera juste avant la célébrité internationale. À Londres, que bouleversent alors Beatles, David Bailey et Mary Quant, il tourne ses Répulsion et Cul-de-sac, ses premiers chefs-d’œuvre transcendés par Deneuve et Dorléac. On cite Hitchcock. Il est lancé.
Satan chef d’orchestre
Tout cela le mène à Hollywood, pour Le Bal des vampires et, surtout Rosemary’s Baby. Une des périodes les plus importantes de sa vie commence. Ce sont les mid-sixties et le monde explose, il a rencontré Sharon Tate et un amour comme il n’en a jamais connu. Pour elle, il est quasi fidèle, dans un milieu et à une époque où cela n’est guère la norme. Pour elle, il achète le 10050 Cielo Drive.
Mais les médias rôdent : dépravé et noceur, Polanski serait de plus fasciné par Satan, ses films le prouvent. En réalité, il ne croit en rien. Marxisme et nazisme l’ont vacciné contre les idéologies et les religions, même s’il baigne dans cette Californie préhippie de tous les excès et tocades mystiques. Polanski est un homme libre, qui se méfie profondément des États et des doxas. Ce qu’on appelait jadis un anarchiste de droite ?
L’assassinat de sa femme enceinte, en août 1969, par une secte néohippie, est une déflagration. Polanski y gagne, au-delà de l’insondable peine, une culpabilité qui le ravage. Déjà, il n’était pas là pour la protéger. De plus, il se demande si Anton LaVey n’a pas voulu le punir en commanditant le meurtre. Grand-prêtre sataniste, conseiller sur le tournage de Rosemary’s Baby, il reprochait au cinéaste d’avoir manqué à sa promesse de lui attribuer le rôle du Diable. Et Susan Atkins, l’une des meurtrières, faisait partie de la Church of Satan créée par LaVey. De même, les membres de Led Zeppelin ont toujours cru que la mort de Karac, fils du chanteur Robert Plant, et celle du batteur John Bonham avaient été causées par le refus de Jimmy Page, le leader, de financer les projets de Kenneth Anger, cinéaste et sataniste.
Avant même que l’on connaisse l’auteur des crimes (voir l’article de Patrick Mandon pages 76-78), la presse américaine, Newsweek et Time en tête, est tombée à bras raccourcis sur Polanski – drogué, hippie de luxe, partouzeur, sataniste pédophile, entouré de bizarres et de pervers. On prétend qu’il a tourné des snuff movies avec des mineurs. On insinue même que la mort de Sharon Tate était le prix à payer pour le succès, puisque c’est dans le scénario de Rosemary’s Baby – Guy, l’époux de Rosemary, joué par Cassavetes, accepte de se faire complice de sorciers en échange de la célébrité. Cela n’a pas de sens, mais la presse s’enivre de l’odeur de sang. Même quand la vérité se fait jour, on continue à penser qu’il l’a bien cherché.
Polanski est coupable. Coupable dans le ghetto d’être juif, coupable de vivre à fond les sixties. Coupable même d’avoir perdu sa femme assassinée.
Il part en Europe : l’Italie, Gstaad, la dépression, la bande d’amis sans laquelle il ne se déplace plus : Gérard Brach avec qui il écrit les films, le producteur Rassam, Warren Beatty. Ensemble, ils skient, boivent trop, sortent et traînent avec de trop jeunes filles. Faut-il préciser qu’il est courtisé, notamment par Nastassja Kinski, qu’il a découverte et avec laquelle il a une aventure qui lui sera lourdement reprochée : elle a 16 ans, lui approche la quarantaine.
On voit dans son Macbeth, qui sort en 1970 une obsession pornocrate – Lady Macbeth, pensez !, s’y promène nue –, ainsi, encore une fois, qu’une fascination prétendue pour la violence et le meurtre, la magie noire et l’occultisme. Tout juste si on n’y voit pas un aveu de sa culpabilité. Alors, comme pour J’accuse, des années plus tard, on en conclut que Polanski parle de lui, qu’il cherche à se dédouaner. C’est dans ce contexte que Valentine Monnier prétendra, presque un demi-siècle plus tard, l’avoir rencontré. Polanski jure n’en avoir aucun souvenir.
Il obtient la naturalisation française. La France, où il est né avant de partir pour la Pologne, est l’un des rares pays à le laisser à peu près tranquille.
Suétone et hot pants satin
Mars 1977, Polanski est de retour à Hollywood pour préparer Tess. Il est engagé par Vogue comme rédacteur en chef d’un jour. On lui a suggéré notamment un portfolio « à la Hamilton ». Jane Gailey, aspirante actrice, lui présente sa fille, Samantha Geimer. Polanski la photographie plusieurs fois. Samantha, qui partage le rêve de célébrité de sa mère, en redemande. C’est une de ces groupies-gamines qui hantent les soirées d’Hollywood et les backstages des concerts de rock en hot pants satin, platform shoes vertigineuses et maquillage coulé agressif. Quel âge ont-elles ? On ne sait pas, on ne veut pas savoir, on en plaisante. Elles sont là de leur plein gré, parfois avec leur petit ami, voire leur mère qu’elles lâchent au gré des rencontres. Décadent comme du Suétone, certes, nous sommes entre Bowie et le punk rock. Le temps de tous les excès. Je sais, j’y étais. Il y a prescription, non ?
Dans un mauvais jour, Polanski partage avec elle une plaquette de Quaalude, mélangée au champagne qui coule à flots. La Quaalude est un sédatif, un downer qu’on appellera bientôt la « drogue du viol », avec le GHB, le Mandrax, la kétamine, le Rohypnol et même les opiacés. Tous ces produits ont un même effet : Inch Allah ! et advienne que pourra. Mandrax et Quaalude vous garantissent le confinement dans une boule cotonneuse.
Roman Polanski s’est toujours plus ou moins méfié des drogues. Mais en pleine parenthèse enchantée, les « produits » sont partout. Alors oui, acide, herbe, coke, évidemment, cela lui arrive. Et donc la Quaalude, dont raffole son ami et hôte de ce soir funeste, Jack Nicholson.
Les choses dérapent. Le témoignage de Samantha est flou. Elle était vierge ? Non. Polanski était brutal ? Non. Elle était consentante ? Oui et non. On ne saura jamais vraiment ce qui s’est passé alors entre Polanski et la jeune Samantha. Tous les deux sont trop défoncés pour en avoir un souvenir cohérent. Rappelons que Mackenzie Phillips, la fille du grand musicien John Phillips, raconte avoir, sous acide, couché « par erreur » avec son père lors d’une de ces soirées. La veille de son mariage. Le monde allait ainsi. À Hollywood en tout cas.
Rentrée chez elle, Samantha raconte tout à son petit ami, qui la rassure : tout cela n’est pas si grave. Mais sa sœur l’a entendue. Sa mère et elle appellent la police. Le lendemain, le 11 mars, Polanski est arrêté. Puis libéré sous caution. Viol ? Il tombe des nues. Il s’installe au Chateau Marmont, afin de fuir les paparazzis. Il est lâché par la Columbia et ses producteurs. Il veut fuir les États-Unis qui le harcèlent. La famille de Samantha souhaite un arrangement financier. Les deux experts psy nommés par la cour tranchent : « La victime n’était pas seulement physiquement mature, mais désireuse. » Néanmoins Polanski est condamné, il fait 42 jours de prison. Pire, le juge Rittenband, soucieux de son image dans la presse et dans le public, suggère une condamnation à durée indéterminée.
Polanski sent que ce petit juge veut sa peau, et le 31 janvier 1978, il fuit Los Angeles pour Paris. La France refuse l’extradition et aux États-Unis, même le procureur s’étonne de l’acharnement du juge.
C’est à cette période que je le rencontre. Chanteur punk – nous sommes à l’acmé du mouvement –, je fréquente assidûment une famille atypique qui vit dans un grand appartement HLM. Le père français, absent, est un avocat d’extrême droite, la mère anglaise, héritière déclassée d’Oscar Wilde, une hippie de luxe. Un des frères joue de la guitare avec moi, l’autre est mon dealer. Les trois sœurs travaillent dans l’agence de mannequins de Catherine Harlé, et « connaissent » Madame Claude qui, alors, se dépêtre avec la police.
Polanski est un habitué. Les filles, qu’il sort régulièrement, l’adorent. Roman a appelé ! Roman va passer! C’est là que je le croise. Petit, musclé, chain smoker et cheveux longs, intensément nerveux, un regard d’aigle qu’on n’oublie pas.
Livre de chevet
Polanski tourne Tess, en hommage à Sharon Tate : la dernière image qu’il garde d’elle, c’est le livre, sur sa table de chevet. Le film sort en 1979. Théâtre, opéra, Amadeus, les films et les projets s’enchaînent. Jusqu’au Pianiste, en 2002, Polanski collectionne les récompenses. Il rencontre Emmanuelle Seigner sur le tournage de Frantic, un thriller qui célèbre Paris. Avec elle, il s’apaise et s’assagit. Naîtront Morgane et Elvis (!).
Las, en 2009, il est rattrapé par l’affaire de 1977. Arrêté à Zurich, il fait de la prison, puis est assigné à résidence dans son chalet de Gstaad. En France, cependant, on parle peu encore de sa mauvaise réputation.
Backlash
Mais le xxie siècle arrive avec son retour de bâton moral. À partir de 2010, les accusations se multiplient, surgies d’un passé lointain. On se rappelle soudain que, selon Interpol, Polanski est un fugitif. Tout autre pays que la France, la Suisse, la Pologne lui est interdit.
Vient l’affaire Weinstein. Parmi les témoignages contre Polanski qui affluent, cinq ont été recueillis anonymement contre la promesse d’une récompense de 20 000 dollars sur le site imetpolanski.com, dirigé par un « militant féministe », Matan Uziel. Polanski lui intente un procès en diffamation, mais renonce, par peur des paparazzis, à apparaître en personne au procès. On en déduit bien sûr qu’il a le nez sale.
Parmi les accusatrices, il y a aussi Charlotte Lewis. L’ennui, c’est que, trois ans après les faits allégués, elle a tourné dans Pirates. À la sortie du film elle a raconté dans tous les tabloïds que, prostituée depuis l’âge de 14 ans, elle avait toujours voulu être la maîtresse de Polanski : même Libération finit par douter. Cependant, les plaintes s’accumulent : Robin M., Marianne Barnard, Renate Langer, toutes apprenties actrices. La douzième plaignante, qui tient à garder l’anonymat, se répand dans The Sun : alors qu’elle avait dix ans (!), Polanski l’aurait violée et pratiqué sur elle des rites sataniques. Rien que cela. La plus crédible est encore Valentine Monnier : deux de ses amis d’alors assurent en avoir entendu parler à l’époque. C’est mieux que rien.
Bilan : une flopée d’accusations, une presse déchaînée, des militantes exaltées, mais une seule plainte déposée, qui de plus n’a donné lieu à aucune poursuite. Le 8 mars 2020, 114 avocates, outrées par le cirque anti-Polanski de la soirée des Césars, publient une tribune publiée sur le site du Monde pour défendre la présomption d’innocence, et donc Polanski. Dans les médias, c’est silence radio.
Roman Polanski se repose à Gstaad, dans son fameux chalet. Dujardin est son invité.
Livre de l'Ecclesiaste, Japon. Auteurs : Alex Segre / Rex Featur/REX/SIPA. Numéro de reportage : REX40163071_000024
Aujourd’hui réédité sous les auspices de Frédéric Schiffter, L’Ecclésiaste bâillonne d’emblée toute pensée et jette aux ordures aussi bien la morale que toute idée de progrès spirituel ou social.
S’il ne fallait garder qu’un livre dans ma bibliothèque, ce serait L’Ecclésiaste. Cela tombe bien : il vient de paraître dans une version revue et corrigée par l’ami Frédéric Schiffter aux éditions Louise Bottu. Nous nous demandions avec Frédéric pourquoi nos maîtres en nihilisme, à commencer par Cioran, mais aussi tous ceux qui ont un peu réfléchi sur la tyrannie de l’absurde et la vanité de l’existence, qu’ils n’ont fait en définitive que commenter et ressasser, s’y réfèrent si peu.
Sans doute, le radicalisme de l’Ecclésiaste n’y est-t-il pas pour rien : il bâillonne d’emblée toute pensée et jette aux ordures aussi bien la morale que toute idée de progrès spirituel ou social. Tout est vain pour lui, y compris le sentiment de vanité. Allons plus loin encore : tout est fumisterie. Il n’y a pas de différence pour lui entre le bonheur et le malheur, entre la sainteté et la crapulerie. Soit dit en passant, on peine à comprendre que ce message figure dans le canon des Écritures saintes du judaïsme et du christianisme. Et pourtant saint Augustin, Pascal, Spinoza et Luther en ont fait leur miel. Risquons l’hypothèse : ce nihilisme absolu serait la seule voie qui mène au Salut.
Le châtiment de vivre ensemble
Oui, pour paraphraser l’Ecclésiaste, depuis que le soleil se lève et se couche, depuis que les vents tournoient dans tous les sens, depuis que les fleuves vont à la mer sans jamais la remplir, le seul péché dont les hommes se rendent coupables, génération après génération, est celui de naître et leur châtiment celui de vivre ensemble – en familles, en cités, en nations – tout en s’adonnant sans repos, sous le regard impassible de Dieu, à l’assouvissement de leurs désirs incestueux, égoïstes, belliqueux, destructeurs. « J’ai loué les morts, écrit l’ecclésiaste, parce qu’ils ne sont plus de ce monde et plaint les vivants qui continuent d’y être. Celui qui n’a pas existé, je l’ai jugé plus chanceux que tous. »
Pour Cioran aussi, mieux vaut le néant que l’existence. « N’être pas né, ne cesse-t-il de répéter, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace ! » Certes, rétorque l’ecclésiaste, mais tout ce qui existe est à la fois néant et vanité, tout est passager, rien ne dure, tout s’évapore : l’être n’a pas de raison d’être. À quoi bon rechercher la sagesse, si ce n’est à se rendre un peu plus ridicule qu’on ne l’est déjà ? Il y a du taoïsme chez l’ecclésiaste. Conclusion : « Un même destin attend l’homme détrompé et le candide et, quand tous deux disparaîtront, tôt ou tard, il ne restera pas plus de souvenir de l’un que de l’autre. » C’est une pensée consolatrice qui me va comme un gant, d’autant plus que l’ecclésiaste n’a pas manqué de remarquer avec une ironie désabusée qu’il a trouvé dans ce monde quelque chose de plus amer encore que la mort. Quoi donc ? La femme dont le cœur est un piège et un filet, et dont les mains sont des liens. À celui qui veut se débarrasser de tout lien, l’ecclésiaste ouvre une voie, évidemment aussi vaine que toutes les autres.
Caricature de 1902 (c) Hulton Archive - Getty Images
La relation entre les Etats-Unis et ses voisins du Sud est historiquement tendue : entre domination économique, influence dissimulée et interventionnisme assumé.
La relation entre le Nord et le Sud du continent américain (trente-cinq pays sont membres de l’OEA, l’Organisation des États américains) est historiquement marquée par une asymétrie, quasi structurelle, que reflète cette captation normative du tout géographique par l’une de ses parties. Ce constat, du fait de sa perpétuation, interpelle les politiques, diplomates, entrepreneurs et chercheurs. Comment comprendre que ce continent colonisé de l’Alaska à la Terre de Feu ait pu donner des fruits institutionnels, économiques, technologiques, militaires, aussi contrastés, entre son Nord et son Sud, dès les premiers jours des indépendances, qui se sont étalées, pour l’essentiel sur un demi-siècle ?
Dès le départ, avec la doctrine de Monroe (1822), les États-Unis ont agi, selon la formule de Raymond Aron, en « République impériale ». Usant à leur profit territorial, économique, financier, culturel, le différentiel de puissance. Les Latino-Américains ont fabriqué des stratégies défensives fondées sur le droit international, la mise hors la loi de la guerre, et la construction d’alliances entre « Latins ». Cette dialectique a pu interférer au XXe siècle avec des affrontements intercontinentaux majeurs : les ambitions des pays totalitaires de l’Axe dans les années 1930, et la rivalité entre « Est » et « Ouest », après la Seconde Guerre mondiale. Les interférences de puissances « hors zone », invitent à poursuivre la réflexion sur la façon dont le plus puissant – les États-Unis – a inscrit dans la politique concrète cette relation inégale. Ces derniers ont eu en effet deux approches, de leur voisinage avec leur Sud.
Une approche brutale…
L’une et l’autre visent à organiser le continent autour et au bénéfice d’un centre, les États-Unis. Mais les moyens de concrétiser cet objectif font appel à des instruments d’intensité internationale différente. L’une est brutale -le Big Steak de Theodore Roosevelt- et ne s’embarrasse pas de contraintes juridiques et de morale. Elle repose sur le sentiment d’une supériorité au minimum culturelle et religieuse. Légitimant le droit des États-Unis à dire le droit à leurs voisins du Sud, d’annexer des territoires, d’occuper leurs pays pour des périodes fixées unilatéralement par l’occupant, de forcer le paiement de dettes en saisissant leurs revenus douaniers.
Les fondements théoriques et éthiques de ces interventions n’ont pas manqué : « Destinée manifeste » ou « Frontières mouvantes ». Ces doctrines justificatives ont couvert l’annexion de la moitié du territoire mexicain entre 1848 et 1853. Précédent ayant été suivi de bien d’autres : l’imposition d’une cession territoriale permettant la construction d’un canal interocéanique aux autorités du nouvel État indépendant de Panama en 1903, les multiples interventions militaires dans l’Amérique moyenne, Cuba, Grenade, Guatemala, Haïti, Mexique, Nicaragua, République dominicaine, de 1898 à 1934 et après le deuxième conflit mondial.
… ou de bon voisinage
L’autre, baptisée par Franklin D. Roosevelt de « politique de bon voisinage » en 1934, qui, par persuasion, doit convaincre les Latino-Américains qu’ils sont des partenaires à part entière. Cette voie admet la validité d’un multilatéralisme fondé sur la nécessité de l’union de tous, sur un pied d’égalité et des bienfaits du panaméricanisme. Cette option s’est cristallisée institutionnellement avec la création d’un système articulé autour de l’OEA. Il est par ailleurs à l’origine de constructions multilatérales avec les États-Unis de durée variable, comme « l’Alliance des Amériques ». en 1962. Il a justifié la création d’un espace de libre-échange d’Amérique du Nord entre États-Unis, Canada et Mexique en 1994, l’ALENA devenu avec Trump l’AEUMC.
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Gisèle Halimi. Auteurs : FRILET/SIPA. Numéro de reportage : 00471665_000003
Gisèle Halimi (1927-2020) s’en est allée et elle emporte encore certainement avec elle bien des combats qu’elle aurait voulu mener ; tant de causes à défendre… Les combats de Gisèle Halimi étaient si nombreux qu’on ne pouvait tous les partager. Mais, dans tous les cas de figure, sa sincérité n’était jamais à mettre en cause.
Parmi les nombreuses batailles que Gisèle Halimi a menées, celle de la cause des femmes est aujourd’hui saluée par toute la classe politique de droite comme de gauche.
Une pilule dure à avaler…
Si la loi Neuwirth en 1967 avait permis l’accès à la pilule contraceptive, l’avortement restait un crime pour le législateur et un tabou pour nombre de citoyens. Les condamnations étaient nombreuses, les décès aussi.
Mai 68 et la naissance, à la même période, du MLF (Mouvement de libération des femmes) attirait l’attention sur une loi aussi dangereuse pour la vie des femmes et aussi archaïque. Mais, cette revendication légitime n’atteignait pas forcément les femmes les plus concernées, à savoir celles des classes populaires.
Plusieurs raisons à cela. Le droit à l’avortement, tel qu’il était défendu par les militantes féministes d’alors, était souvent noyé dans les revendications plus larges comme le « droit à disposer de son corps » ou de « choisir sa sexualité.
« Prolétaire du prolétaire », comme disait un slogan féministe de l’époque, les femmes des classes populaires étaient souvent engagées sur le terrain des combats sociaux mais peu sur celui de leur propre condition.
Le tournant de Bobigny
Ces concepts de libération de la femme étaient portés au départ souvent par le milieu universitaire et intellectuel, mais dans les quartiers populaires d’alors, on ne lisait guère Simone de Beauvoir…
Jusqu’au procès de Bobigny en 1972. Tout d’un coup, grâce à Gisèle Halimi, les droits des femmes avaient un et plusieurs visages, et mieux que ça : une histoire. Pour ces femmes, l’histoire sordide du viol de Marie-Claire, la jeune victime, c’était aussi la leur. Elles pouvaient, hélas, s’y ‘identifier. Pour elles, c’était le plus souvent le souvenir d’une souffrance physique et morale, d’un abandon, d’un rejet ou d’une culpabilisation.
En décidant de faire du procès de Marie-Claire, avec son accord et celui de sa famille, Gisèle Halimi les a réhabilitées dès le premier jour. Elles étaient toutes un peu Marie-Claire, issue comme elles des classes populaires. Car si l’avortement clandestin était pratiqué dans toutes les classes de la société, on retrouvait le plus souvent dans les tribunaux ou à la morgue celles aux revenus modestes…
Alors que l’on ne savait pas si le procès serait gagné, Gisèle Halimi a su gagner leur respect car leur souffrance n’était plus une honte. Elles n’étaient plus des criminelles mais des victimes.
Ces communistes contre l’avortement
Le droit à l’avortement, était majoritairement rejeté à droite, cela on le sait ; ce que l’on sait moins ou que la gauche assume moins, c’est qu’il était très peu pris en compte à gauche également avant les années 70. On connaît les arguments pro-vie de la droite, souvent catholique de l’époque, on oublie la position de certains communistes. Jeannette Vermeersch, compagne et épouse de Maurice Thorez, était violemment opposé au contrôle des naissances. Elle déclarait à ce sujet en 1956 : « Le birth control, la maternité volontaire est un leurre pour les masses populaires, mais c’est une arme entre les mains de la bourgeoisie contre les lois sociales. » Jacque Derogy, journaliste communiste s’entendit dire par Maurice Thorez « Au lieu de vous inspirer des idéologies de la grande et petite bourgeoisie, vous auriez mieux fait de méditer l’article que Lénine a consacré au néomalthusianisme… Le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, la révolution sociale et non par les cliniques d’avortement. » On est stalinien ou on ne l’est pas ! Rappelons que le crime d’avortement avait été aboli par la Révolution en URSS. C’est Staline qui le rétablit en 1936.
Heureusement, cette position n’était pas la plus répandue au Parti communiste français, mais elle a fait beaucoup de mal aux femmes des classes populaires. Et par la suite, les communistes comme la gauche ont intégré ce droit à conquérir dans leur programme.
Un féminisme populaire
Mais c’est grâce à Gisèle Halimi et à l’immense visibilité qu’elle a donnée à ce procès que le féminisme est devenu véritablement populaire.
Pour conclure, rappelons sa plaidoirie en novembre 1972 à Bobigny. devant les juges
« Ce que j’essaie d’exprimer ici aujourd’hui, c’est que je m’identifie précisément et totalement avec Mme Chevalier et avec ces trois femmes présentes à l’audience, avec ces femmes qui manifestent dans la rue, avec ces millions de femmes françaises et autres. Elles sont ma famille. Elles sont mon combat. Elles sont ma pratique quotidienne. Et si je ne parle aujourd’hui, Messieurs, que de l’avortement et de la condition faite à la femme par une loi répressive, une loi d’un autre âge, c’est moins parce que le dossier nous y contraint que parce que cette loi à laquelle je dénie toute valeur, toute applicabilité, toute possibilité de recevoir aujourd’hui et demain le moindre sens, que parce que cette loi est la pierre de touche de l’oppression qui frappe la femme. (…) C’est toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans argent et des sans relations qui est frappée. Voilà vingt ans que je plaide, Messieurs. (…) Je n’ai encore jamais plaidé pour la femme d’un haut commis de l’État, ou pour la femme d’un médecin célèbre, ou d’un grand avocat, ou d’un PDG de société, ou pour la maîtresse de ces mêmes messieurs. Cela s’est-il trouvé dans cette enceinte de justice ou ailleurs? Vous condamnez toujours les mêmes, les “Madame Chevalier”. »
Adieu SOS Racisme
Cela n’a pas cessé et aujourd’hui encore, alors que sur notre sol l’islamisme remet clairement en cause l’égalité en droit des femmes, il fait des ravages chez les plus pauvres et les moins éduquées d’entre elles. L’endoctrinement est tel qu’elles en sont arrivées à présenter comme une liberté, l’acceptation d’un sexisme religieux et coutumier. Et ces femmes n’ont pas accès aux valeurs universelles qui pourraient les émanciper parce que ceux qui devraient les défendre, représentants politiques en premier lieu, ferment les yeux sur la remise en cause de la liberté des femmes musulmanes par les islamistes. Comme si celle-ci n’étaient pas tout à fait française et pouvaient voir leur égalité remise en cause politiquement et dans les faits du moment que cela est présenté comme une obligation religieuse ou une injonction communautariste. C’est ainsi qu’à quelques kilomètres de Paris, certaines femmes ne vivent plus vraiment dans le même monde que les soi-disant progressistes. Ceux qui présentent comme du féminisme, le fait de laisser les femmes se faire opprimer quand c’est au nom de l’islam ou des traditions. Gisèle Halimi, elle, ne s’y est jamais trompé et avait même quitté SOS Racisme en 1989 quand l’association avait pris fait et cause pour l’autorisation du voile à l’école. Il faut réécouter ses arguments, ce sont ceux que n’ont cessé de rappeler les féministes universalistes.
Alors Gisèle Halimi n’est plus, mais nombre de ses combats sont d’une cruelle actualité à l’heure où les droits des femmes sont attaqués, ou ceux qui se baptisent « progressistes » défendent l’idéologie des fondamentalistes religieux et font passer l’emprise, la soumission et le conditionnement des femmes pour une revendication de liberté et de pouvoir. Elle n’est plus mais espérons qu’elle laisse une postérité sinon l’égalité femme /homme n’aura été qu’une parenthèse européenne enchantée vouée à disparaître sous les coups de la lâcheté conjuguée d’une droite indifférente et d’une gauche complice des idéologies les plus obscurantistes. Et cela est très facilement compatible avec le discours victimaire qui fait de la femme un bébé phoque à protéger. N’est-ce-pas au nom de sa protection que les religions tentent d’en faire une éternelle mineure ? Gisèle Halimi est la preuve que les femmes sont non seulement fortes mais puissantes quand elles se tiennent debout, tête haute et défendent bec et ongles l’égalité qu’elles ont su conquérir et qu’elles doivent aujourd’hui à nouveau défendre.
ABattoir de Baillargues (Hérault), 2008. Auteurs : DAMOURETTE/SIPA. Numéro de reportage : 00571398_000012
L’exigence universelle de la soumission à la Loi passe par certains rites ancestraux qui peuvent heurter notre suffisance individualiste.
Peu nombreux semblent avoir réagi au récent texte sur l’Aïd al-Adha d’Aurélien Marq ; celui-ci ne voyant dans le sacrifice d’Abraham « qu’un mythe problématique pour les monothéismes », ou plus encore semble-t-il, un seul archaïsme. Il y aurait là, dans ce récit de la Genèse, non pas une scène-paradigme des trois religions du Livre, dont la vertu serait de faire miroiter pour tous l’impératif du sacrifice généalogique à symboliser (via la parole et les rites), mais si j’ose dire une seule embrouille avec un pouvoir divin abusif, transformé en Tyran terrestre!
S’il n’est pas dans mon esprit de mésestimer les distinctions et les rapports potentiellement guerriers des religions et des cultures – « guerriers » en tant que ces rapports sont œdipiennement irrigués par la colle incestueuse des peuples à leur Image fondatrice (à leur Référence), et par la haine associée –, je ne connais pas d’autre voie de pacification des liens entre civilisations que celle de la reconnaissance mutuelle de « l’immémoriale humanité de l’homme », fondée sur le Négatif. Ce qui devrait nous engager, à rebours d’un positivisme qui nous fait perdre, comme ici, le sens de la valeur mythique du récit biblique (l’assimilant à je ne sais quel réel ou le voyant comme une seule fable fausse et inutile), à saisir en quoi une telle mise en scène du sacrifice préside à l’enjeu généalogique princeps de la transmission, avec sa dimension de meurtre à symboliser.
L’exigence universelle de la soumission à la Loi
Il est je crois on ne peut plus caractéristique de notre période que des intellectuels occidentaux, tellement imprégnés de la suffisance individualiste, certains se donnant comme nouveaux hérauts de l’Autorité à retrouver, ne puissent retenir comme essentiel ce qui en cette scène mythologique du sacrifice résonne de l’exigence universelle de la « soumission » à la Loi. Une exigence qui engage tout un chacun à se rendre : non pas à se rendre à je ne sais quel pouvoir terrestre confondu à la Toute-puissance divine mise en scène – mise en scène qui dans l’espace du mythe ne fait que redoubler, le mettant ainsi à distance, le fantasme de toute-puissance niché au fond de l’être de chacun –, mais à se rendre (= à se soumettre) à l’évidence de ce sacrifice que chacun comme disait Freud doit à l’espèce… Dans cette scène de la ligature résonne, tel que Freud en a proposé son propre récit mythique dans Totem et tabou, cet inaugural totémique de l’humanité dont procède l’Interdit structurant. Un inaugural toujours réactivé au cours des temps dans les infinies modalités de ce lien de Référence comme le nomme Pierre Legendre, auquel se trouvent liées procédures et rites qui soutiennent la reproduction subjective de notre espèce, l’espèce parlante.
Que la grande affaire du sacrifice symbolique, de la dette au Père, qui regarde tous les sujets, toutes les cultures, puisse depuis les plus anciens despotismes être détournée, dé-symbolisée par des religions rigoristes, des pouvoirs théocratiques, mais aussi, à l’envers, occultée, refoulée par un individualisme occidental débouchant sur une vision purement insulaire du sujet, le sujet auto-référé, auto-fondé dans son genre – l’indivisé sans totem ni tabou, libre de toute attache normative –témoigne me semble-t-il d’abord du chaos inconscient et de la confusion des registres (de la chose, du mot et de l’image) qui enveloppent les sujets et les cultures. Chaos et confusions que tout aussi bien sujets que cultures ont à l’infini, via le langage, les institutions, les mythes et les arts, à civiliser, toujours sur le fil et selon une logique imparable…
Indistinction du réel et du symbolique
On ne saurait donc, sans tomber dans la même impasse – la même indistinction du symbolique et du réel que celle qui ordonne toutes les dérives fondamentalistes, totalitaires –, traiter de haut, avec la superbe martiale du moderne à qui on ne la fait pas, les traditions des autres, et moins encore cette scène du sacrifice d’Abraham, au carrefour des trois monothéismes.
Je me suis demandé : les « lumières » données par A. Marq à nos concitoyens musulmans pourraient-elles avoir d’autre effet que de les confirmer dans l’idée de cet Occident nihiliste donneur de leçon, dominateur et surplombant, qui prône au monde entier le règne du sujet innocent, débarrassé du diable comme le voulait cette chère Georges Sand moquée par Baudelaire, le sujet libre de toute attache transcendantale ? Comment dès lors ceux-là, mais tout aussi bien ceux qui les rejettent dans l’enfer d’un seul obscurantisme, ne viendraient-ils s’enferrer, sans autre horizon que guerrier, dans le clash des civilisations ? Un clash qui tient à la façon dont les peuples, guidés par des intellectuels ignorants (« ignorant » au sens du « juge ignorant » de L’âne qui portait des reliques de La Fontaine), se trouvent entretenus dans une forme méconnue de soumission à leur fantasme de pureté, des origines : prisonniers sans miroir de cet d’enlacement fusionnel ultra à une Référence maternalisée – la Oumma islamique pour les uns, la Nation démocratique pour les autres. Une Référence dès lors transformée pour tous en une sorte de Moloch maternel exigeant pour le coup le sacrifice réel de ses petits… La Référence ainsi dé-symbolisée, sous quelque Nom elle s’avance, devient source d’enfermement du sujet dans un complexe de croyance (un carcan religieux) dont le fin fond meurtrier, sacrificiel, si peu métabolisé, demandera d’autant à exploser qu’il se trouvera politiquement et culturellement autorisé, légitimé par des discours pousse-au-crime.
Le texte de M. Marq est donc loin d’être seul en cause, tant sont généralisés des discours désarrimés d’une véritable conscience réflexive – des discours qui demeurent étrangers au carcan dogmatique occidental, méconnu comme tel, celui par exemple de la dite « sortie de la religion ». Formule tonitruante tout aussi oublieuse de ce qu’il en est de notre Religion industrialiste – celle d’un management opérant dans le sillon impérial de notre tradition romano-chrétienne –, que de la déconstruction libérale libertaire ordonnatrice, au nom de la nouvelle normativité anti-normative, de la mise à sac des digues du droit civil. Et je ne vois donc pas que ceux qui se donnent pour mission de désaliéner nos concitoyens musulmans, en les encourageant à faire prévaloir la conscience critique qui aurait été la nôtre à l’endroit du christianisme, le fassent d’une position disons suffisamment modeste et prudente, en prenant en compte la dimension nihiliste et l’étendue des dégâts impliquées dans notre propre désintégration/dé-symbolisation de la scène fondatrice…
Le lecteur l’aura donc j’espère compris, mon propos critique vise d’abord la façon dont M Marq confond à souhait l’agir et la parole, le réel et la fiction, en soustrayant le récit biblique de la scène du sacrifice, à l’identique de ceux qu’il prend pour cible, de l’espace mythologique où il se tient. Il ne peut dès lors comprendre et tirer leçon de ce fait anthropologique majeur dans l’humanisation de l’espèce : celui qui consiste, pour le désamorcer, à mettre en scène le meurtre, en le déléguant en quelque sorte à l’espace divin du mythe – à partir de quoi peut s’établir la distance raisonnable entre la Loi et les humains. Mais si l’on prend à la lettre, comme un réel immédiat, le texte biblique, alors « Dans cette pensée-agir, la part de sacrifice humain nécessaire au fonctionnement généalogique cesse d’être représentable en tant que ligature imposée au nom de la Loi, comme dans la scène rituelle d’Isaac attaché à l’autel par son père Abraham pour être sacrifié… » (P. Legendre, Le crime du caporal Lortie, Traité sur le Père, 1989).
Une autre leçon de la scène, qu’une psychanalyse délivrée de la hantise du conservatisme rangera sous la rubrique de la loi du Père, engage à comprendre que pas plus le père que le fils ne peuvent prétendre occuper la place du Père à majuscule, du Nom absolu. Ils s’en trouvent à égalité divisés, séparés, sans pouvoir en combler l’écart. Telle est la loi du Père, qui ne convie nullement, en tant que telle, à je ne sais quel sauvetage du tyran domestique ou du despote politique, mais tout au contraire renvoie tout père comme tout pouvoir à ses limites, à sa propre division du Père : soit à l’humaine condition généalogique du vivre et du mourir. La loi du Père, bien comprise, comme en résonne ce pur joyau de la culture universelle qu’est la fable africaine des trois fils ci-jointe, ne saurait relever d’un seul dit injonctif, celui d’une autorité qui n’aurait d’abord conquis de payer sa propre dette au Père, traversant l’illusion d’un Pouvoir maître du réel et du désir, et habitant dès lors subjectivement l’écart existant entre tout parent (ou quelque office institutionnel) et cette Figure du Père dont toute Référence politique instituée, sécularisée ou pas, est comptable. C’est cette vérité de la loi du Père que détournent et obscurcissent les fondamentalistes de tous bords (laïcistes y compris !) – tous ceux qui pour rabattre le symbolique sur le réel subvertissent le jeu de l’écart, l’espace de séparation entre le père (tout parent, tout office institutionnel) et ce Père si improprement assimilé à la seule domination patriarcale par les courants de pensée les plus divers. La scène du sacrifice d’Isaïe résonne d’une épreuve qui regarde tout un chacun : celle d’un sacrifice qu’il y a non pas à agir mais à métaboliser, via le rite et la parole, pour habiter notre condition de passant. Il y a pour chaque être à reconnaître, comme disait si simplement Freud, « le fossé impossible à combler entre Dieu et tel ou tel être humain, serait-ce le plus éminent ».
Notre séparatisme
À l’identique de tant de ces intellectuels qui prétendent mener le bal de la modernité, les interprétations confondantes de M. Marq échouent dans l’impasse de notre propre séparatisme : celui d’un Occident qui dans sa démesure individualiste, anti-normative, prétend rompre avec le cours ordinaire de l’humanité. Son texte, sous-estimant pour le moins la fonction symbolique d’un tel récit, évacue l’essentiel : le fait que cette scène du sacrifice, dont je laisse ici bien d’autres implications de côté, dit le fond des choses de la filiation : que justement « le meurtre ne doit pas s’accomplir, mais que la vie comporte, pour l’homme, l’horizon du dépassement » (Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental). Aussi interpréter ce mythe fondateur comme une seule injonction à se soumettre à cette sorte de Dieu-despote, véritable Moloch maternel exigeant cette sur-aliénation/soumission dont les sur-musulmans se font les agents terrifiants, ne peut conduire les nouveaux Rédempteurs laïques qu’à en rater la profondeur anthropologique. Avec à la clé, je le crains, la cristallisation martiale des clivages.
Concluant, j’ajoute que cette sorte de réduction au pire de la célébration musulmane de l’Aïd m’a fait penser à une autre thèse, issue de l’aversion romano-catholique inaugurale à l’endroit des juifs, visant la circoncision. Associant cette circoncision à une seule mutilation, sans autre facture symbolique là encore, cette thèse, constitutive du vieil antijudaïsme chrétien, a été remise il y a quelques années au goût du jour par quelques uns de ces nouveaux libérateurs de l’humanité et de l’enfant, sous jargon « psychanalytique » s’il vous plaît. Il s’est même trouvé un très médiatique juge des enfants pour dire qu’il la partageait. Dans la foulée, certains dans ces milieux ont avancé que la circoncision était la marque d’une « psychose collective » propre aux musulmans et aux juifs, lesquels à ne pouvoir se masturber comme il faut, par défaut du prépuce, seraient une espèce de sous-humanité aigrie et violente. Avec pour conclusion qu’il faudrait donc, pour le bien de l’humanité, faire interdire la circoncision ! Quelques sectes américaines, scientistes, et leurs relais français, s’y emploient.
Le plus curieux est que ces choses là, qui disent combien sous les prétentions du temps nous demeurons dans le fil de la catastrophe nazie, soient si peu relevées.
P.S : Cette fable africaine, dont je donne là une des versions rapportée par le professeur Sory Camara dans ses ouvrages, m’a longtemps servi dans ma pratique dans la sphère de la Justice des mineurs à faire miroiter l’enjeu insu, l’énigme de la transmission de la Loi.
Le roi eut trois fils, tous aussi beaux que des génies.
Il leur dit un jour : « Je détiens une sagaie héritée de mes ancêtres.
Elle se dresse au bord du torrent derrière le village. Si l’un de vous
Connaît une femme en tant que femme, il sera attaqué par la sagaie ! »
Longtemps après, les fils voulurent aller à une fête de la circoncision dans le village voisin. Le père ne leur interdit point. Mais il exigea qu’ils prêtassent serment devant la sagaie avant de franchir le torrent. Ils le firent chacun : « Me voici partant pour cette fête. Si je touche une femme, si une femme me touche. Que la sagaie me perce, qu’elle me perce et me coupe les jambes. »
Puis ils franchirent le torrent à cheval. Pendant la fête, l’aîné et le cadet s’éloignèrent constamment des femmes. Le benjamin allait et venait avec elles. Toutes les nuits, il en avait une dans sa case. Ses frères lui disaient :
« N’as-tu donc pas peur ? Notre père te tuera ! «
Il répondait :
« Allah seul connaît ceux qui vont mourir ! »
La fête terminée, ils rebroussèrent chemin. L’aîné arriva au bord du torrent, là où se dressait la sagaie du père. Il jura qu’il n’avait point touché de femme. Il sauta.
Son cadet fit de même. Vint ensuite le benjamin dépourvu de crainte :
« Me voici revenant de cette fête, si j’ai touché une femme
si une femme m’a touché, que la sagaie me perce, qu’elle me perce et me coupe les jambes »
Il franchit allègrement le torrent. La sagaie demeura fichée en terre.
Il arriva au village ; il s’adressa à son père en ces termes :
« Tu nous avais dit, celui qui d’entre vous couchera auprès d’une femme,ma sagaie l’attaquera
Tu nous as trompés
Ainsi je suis allé à la fête, j’ai fait l’amour, j’ai franchi le torrent, la sagaie ne m’a pas fait de mal
Ta parole a fait souffrir inutilement mes frères.
Là-dessus, le père fit mander ceux-ci : Il les décapita pour n’avoir pas été des hommes.
Manifestation contre la réforme des retraites, Paris, décembre 2019. Auteurs : ROMUALD MEIGNEUX/SIPA. Numéro de reportage : 00936386_000022
Manon Aubry, Bernard Arnault, LVMH et la BCE : quand les Insoumis décochent les mauvaises flèches.
En tant que députée européenne de la France Insoumise depuis juin 2019, Manon Aubry reste une militante très active. Porte-parole de l’ONG Oxfam, elle n’a eu de cesse de s’attaquer à tous ceux qu’elle considère comme les «ennemis des pauvres», les «profiteurs des paradis fiscaux», tous ceux qui sont, selon elle, à l’origine des inégalités sociales : banques, patrons, politiques, riches… Son dernier combat, ou plutôt sa dernière trouvaille, c’est la «connivence» entre la BCE (Banque centrale européenne) et Bernard Arnault. Dans plusieurs messages sur Twitter et quelques vidéos sur Youtube (Manon Aubry sait-elle que les fondateurs de Twitter et Youtube sont des milliardaires et parmi les plus riches au monde ?), la députée européenne accuse la BCE d’avoir «subventionné» Bernard Arnault lorsque son groupe, LVMH, a racheté le groupe américain Tiffany. Son «message» indigné a été d’ailleurs repris par de nombreux médias.
La BCE injustement accusée
De quoi s’agit-il ? Le groupe LVMH a lancé, en février dernier, une émission obligataire pour un montant de 9.3 milliards d’euros afin de financer l’achat de Tiffany. Or, la BCE a, depuis 2016, un programme d’achat d’actifs financiers destiné aux entreprises de la zone euro intitulé « programme d’achat d’obligations émises par les entreprises » (CSPP, Corporate sector purchase program) auquel est associée la Banque de France. Cela n’a rien d’illégal. Les émetteurs des obligations achetées par la BCE sont libres d’utiliser les fonds levés comme ils le souhaitent, le programme CSPP respecte les règles du marché et une étude montre l’étendue de ce marché parmi les entreprises européennes. La levée de LVMH serait la troisième plus importante depuis 2016 et elle n’est en rien différente des autres, sinon par les montants qui sont en jeu. Manon Aubry et Jean-Luc Mélenchon veulent s’appuyer sur ce genre de schéma financier pour dénoncer ceux qui en profitent mais aussi pour réclamer l’annulation des dettes publiques (Mélenchon l’a rappelé lors du récent sommet européen).
Certes, il n’est sans doute pas dans la vocation de la BCE de favoriser les prêts aux entreprises. Mais dès lors qu’elle le fait au profit de toutes et dans des conditions de marché, la critique ne semble guère fondée. Elle apparaît plutôt comme un mauvais prétexte pour réclamer l’effacement de toutes les dettes publiques. Une dette obligeant celui qui l’a contractée à plus de discipline, l’effacer ne ferait que pousser l’emprunteur à dépenser plus et à emprunter de nouveau. Mais qui lui prêtera encore si l’on efface ses dettes d’autorité ? Bien sûr, il faut aider les Etats touchés par la crise du coronavirus, tout comme il faut aider les entreprises, mais de manière rationnelle et ciblée. Distribuer des aides à tout le monde, c’est une mauvaise méthode, inefficace, qui revient à mettre des Etats et des entreprises sous perfusion alors qu’il faudrait donner de l’air aux économies afin qu’elles retrouvent un second souffle.
La richesse des chefs d’entreprise n’est pas sale
Ce n’est pas la première fois que Bernard Arnault est la cible des politiques de gauche et d’une partie des médias. Souvenez-vous, entre autres, de la « une » du journal Libération(septembre 2012) qui insultait l’homme d’affaires français. En France, on exècre les riches, ailleurs on les célèbre. Même quand ils sont généreux, on les critique. Lorsque Bernard Arnault a donné 100 millions d’euros à titre personnel pour la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame (et 100 millions via LVMH), certains comme Manon Aubry l’ont raillé et sommé de… payer des impôts.
Ce que Manon Aubry et Jean-Luc Mélenchon ne veulent pas voir ou admettre, c’est que Bernard Arnault et consorts sont riches parce qu’ils sont des chefs d’entreprise. En 2019, LVMH comptait plus de 163 000 employés (100 000 en 2012). Un des premiers employeurs français, le groupe embauche à tour de bras chez nous (en moyenne, entre 2500 et 3000 nouveaux emplois par an), alors que 90 % de ses ventes se font hors de France ! Le groupe fédère 70 maisons d’exception (le prestige de Guerlain, Hennessy, Dom Pérignon, Louis Vuitton… est universel), qui ont réalisé 46,8 milliards d’euros de ventes en 2018, avec un réseau mondial de plus de 4 590 magasins.
Si l’on résume, la France pour LVMH, c’est 10% de son activité mais 50% de la totalité de ses impôts ! Cela en dit long sur la fiscalité de notre pays. La fondation LVMH distribue des centaines de millions d’euros aux laboratoires de l’Institut Pasteur, aux associations pour les enfants pauvres et pour les actions culturelles. Le groupe a dépensé 53 milliards pour son personnel dans les 10 dernières années et s’est acquitté de 18 milliards d’impôt sur les sociétés. C’est l’argent qui est versé à l’Etat. Faut-il aussi rappeler que les 10 % des plus riches de nos concitoyens payent 70 % du total de l’impôt sur le revenu en France ? Il est donc faux, voire malhonnête de la part de « responsables » politiques, de dire que ceux qui gagnent beaucoup ne payent pas d’impôts.
Ce qui dérange vraiment Manon Aubry et ses camarades, c’est que Bernard Arnault soit l’homme le plus riche de France et le troisième plus riche du monde (voire premier en 2019). Ils ne se rendent pas compte que l’idéal, pour l’emploi et contre la pauvreté, serait d’avoir non pas moins, mais beaucoup plus de Bernard Arnault.
Le week-end dernier, Gérald Darmanin a annoncé la création d’une brigade franco-Italienne à la frontière des deux pays afin de lutter contre l’immigration clandestine. Un accès de lucidité ?
La semaine dernière, les gouvernements français et italiens se sont mis d’accord sur la création de patrouilles composées d’agents des deux pays. Ces dernières, effectives d’ici quelques mois, auront pour mission de lutter contre l’arrivée d’immigrés clandestins empruntant le passage reliant Vintimille (Italie) à Menton (France). Elles auront la particularité de réunir des agents Français et Italiens sous un commandement unique. Le ministre Gérald Darmanin, en déplacement à Rome pour l’occasion, a évoqué les « difficultés migratoires auxquelles l’Europe fait face ». Un nouveau « pacte des migrations » que doit proposer la Commission Européenne à la rentrée, est même évoqué.
Fausse alerte
La création de cette brigade ne parait être ni un calcul électoral, ni une prise de conscience ; les deux pays souhaitent simplement une répartition équitable des migrants dans l’ensemble de l’Union Européenne. Dans une Europe où le groupe de Visegrad résiste encore et toujours à l’immigration de masse, les puissances occidentales de l’UE s’impatientent : « il faut aujourd’hui que l’ensemble des pays européens fassent ce que la France et l’Allemagne ont fait (…) nous devons pouvoir répartir les demandeurs d’asile lorsqu’ils sont arrivés en Italie » (Gérald Darmanin).
Pour rappel, en décembre 2018, un Pacte mondial sur les migrations (ou pacte de Marrakech), avait été signé par la France. Dans ce pacte onusien, profondément immigrationniste, était notamment expliqué que « les migrations ont toujours fait partie de l’expérience humaine depuis les débuts de l’histoire » et qu’elles sont « facteurs de prospérité, d’innovation et de développement durable ». Il était donc très improbable que le gouvernement du président Macron fasse volte-face sur le sujet. Il l’était tout autant du côté de nos amis transalpins, en particulier depuis le départ du ministère de l’Intérieur de Matteo Salvini, qui aura ainsi laissé le champ libre à un Giuseppe Conte bien plus timide que lui sur les questions migratoires, et dont la seule préoccupation en la matière est d’entretenir de bons rapports avec l’UE.
Salvini en procès
Inutile de préciser que depuis, les traversées de migrants ont repris de plus belle (des centaines arrivent chaque jour à Lampedusa, Trieste et ailleurs). Il est à noter par ailleurs que l’immunité parlementaire de Matteo Salvini a été levée par le Sénat et qu’il est poursuivi par le tribunal de Palerme pour avoir bloqué en mer des bateaux remplis de migrants cherchant à accoster en Italie. Le message est clair.
Une politique efficace de lutte contre l’immigration illégale n’est donc toujours pas d’actualité. Il était de toute manière illusoire de l’imaginer dans un pays (la France) où plus de 90% des demandeurs d’asile déboutés restent sur le territoire. Le travail de ces patrouilles risque d’avoir bien peu d’influence sur les flux à venir et Gérald Darmanin se contentera fort bien de l’effet d’annonce. Il faut dire que nos gouvernements se préoccupent moins de lutter contre l’arrivée de migrants – et contre les passeurs qui s’enrichissent sur le dos de ces pauvres âmes – que d’inviter les autres membres de l’UE à ouvrir leurs bras et leurs frontières.
Avec ses vidéos Youtube tournées dans sa voiture, Aldo Sterone est devenu une des vedettes de l’Internet francophone. N’hésitant pas à aborder des sujets aussi sensibles que l’immigration, l’islam ou le multiculturalisme, cet algérien expatrié en Angleterre ignore le sectarisme et la langue de bois. Entretien exclusif.
Daoud Boughezala. Pour commencer, j’aimerais que vous vous présentiez aux quelques lecteurs de Causeur qui ne vous connaissent pas encore. Comment vous êtes-vous retrouvé à tourner des vidéos Youtube dans votre voiture ?
Aldo Sterone. Je suis un blogueur algérien qui habite près de Londres. A la base, j’avais commencé à réaliser des vidéos en algérien pour les Algériens. Puis j’ai voulu m’adresser aux francophones à travers le canal d’Aldo Sterone qui est arrivé bien après.
Beaucoup de vos vidéos traitent de l’islam en Europe et de l’immigration. Mettons les pieds dans le plat : êtes-vous par principe opposé à l’immigration afro-maghrébine en Europe ?
Non, je n’ai pas cette attitude. Mais je rejette en bloc les antiracistes patentés qui ont poussé des millions d’immigrés vers l’échec et la victimisation alors qu’ils avaient de l’or entre les mains. Ces immigrés étaient sur une terre certes difficile mais qui leur ouvrait des potentialités infiniment plus grande que dans leur pays d’origine. Et je parle aussi pour moi-même : en Algérie, jamais je n’aurais pu atteindre 1% de ce que je fais en Europe. La vie n’est pas facile, y compris pour des gens nés en Europe, occidentaux depuis quinze générations, qui vivent dans la rue ou travaillent chez Starbucks endettés pour vingt ans. Nous sommes huit milliards, notre monde est difficile mais il ne faut pas tout racialiser. Effectivement, quand on vient de loin, c’est évidemment encore plus difficile. Il faut accomplir tout un cheminement pour s’insérer dans une société, en apprendre la langue,trouver une position en harmonie avec sa société d’origine. Mais le discours du type « Les gens sont racistes, il faut m’aider » ouvre la porte à la paupérisation.
Et vous, quel cheminement avez-vous suivi pour émigrer ?
Jeune, comme des millions d’Algériens au pays, je ne rêvais que d’une seule chose : partir. J’étais en conflit avec la société, y compris sur la religion. Peut-être l’étais-je encore davantage que maintenant, l’âge m’ayant modéré. J’ai eu l’opportunité d’étudier en Suisse puis je suis parti vivre en Allemagne et en France. C’est en arrivant ensuite en Angleterre que j’ai trouvé mes marques.
Pourquoi ?
Le multiculturalisme y est vraiment assumé. Par exemple, il n’y a pas de discrimination à l’embauche fondée sur le nom. Quelqu’un peut s’appeler Mohamed ou Singh, le business passe avant tout. Si Mohamed a les compétences et apporte une valeur ajoutée à l’entreprise, on l’embauche. On n’est pas obligé de l’aimer mais on respecte ses droits et on le considère comme un individu à part entière. Alors qu’en France, un fossé s’est creusé. La faute est probablement partagée mais au fil du temps et des crises successives, la société française s’est retrouvée avec des communautés dos à dos.
D’ordinaire, le modèle assimilationniste français est érigé en rempart au communautarisme anglo-saxon. Pourquoi l’accusez-vous de favoriser le repli sur soi ?
C’est un peu contre-intuitif. La France est par exemple le pays le plus laïque d’Europe mais aussi (et pourtant) celui où les salafistes et les mouvements religieux extrémistes font la pluie et le beau temps. En France, on professe quelque chose qui ne marche pas dans les faits. Au Royaume-Uni, le multiculturalisme a été poussé jusqu’au bout alors qu’en France, on ne l’assume pas. Certains demandent : « Pourquoi s’appeler Mohamed, porter un voile, faire le Ramadan ? » On ne peut pourtant pas demander à des gens de venir d’ailleurs de devenir identique au Français de souche chrétien en une génération, d’appeler ses enfants Jean-Paul et Marie, d’aimer le vin et le saucisson, etc. Il est inhumain d’exiger de quelqu’un qu’il devienne Français dès qu’il atterrit en France.
Autrement dit, constatant l’échec de l’assimilation, vous incriminez davantage la société d’accueil que les immigrés eux-mêmes…
C’est compliqué à quantifier. En tout cas, la France a choisi l’immigration de masse tout en ayant des exigences disproportionnées. Et pour reprendre l’expression de Sarkozy, elle n’a pas une immigration choisie. Ceci dit, l’immigration n’est pas vraiment subie : France a créé des lois et des procédures administratives pour sélectionner le type d’individus qui émigrent ensuite chez elle. C’est un choix. Dans cette histoire, les gens font leur shopping. Prenons l’exemple d’un médecin qui va travailler au Qatar pour toucher plus d’argent, avancer dans sa carrière… Un ingénieur ira peut-être aux Etats-Unis ou en Suède. Bref, chacun choisit sa destination en fonction de son profil. A leur échelle, les Africains qui ont d’énormes difficulté sociale et vivent subventionnés par leur Etat font aussi leur shopping. Pourquoi le médecin et l’ingénieur auraient-ils le droit de se déplacer et pas une population plus nombreuse et miséreuse ? Les émigrés pauvres font donc leur shopping en fonction de la disponibilité des aides sociales. Même si on y trouve des immigrés entrepreneurs ou bardés de diplômes, la France va ainsi massivement attirer ce genre de personnes car son système social favorise ce type de profil.
Malgré la dissemblance de leurs modèles sociaux et culturels, la France et le Royaume-Uni voient fleurir les mêmes phénomènes délétères : séparatisme ethnoreligieux, islamisme, tyrannie des minorités…
Pas dans la même proportion. Au Royaume-Uni, l’immigration musulmane vient majoritairement du Pakistan. Or, ces immigrés n’ont pas de revendications spécifiques, ne se plaignent pas d’avoir été colonisés, ne se disent pas en guerre contre le Royaume-Uni qui a créé leur pays. L’ethnicisation des professions fait qu’on va souvent retrouver les Pakistanais chauffeurs de taxi ou patrons de magasin. Certes, ils se marient entre eux, ramènent une femme du bled, éduquent leurs enfants suivant des principes importés du Pakistan mais ils sont heureux d’être là. Ils ont toujours vécu ainsi et ne voient pas de raison de changer. Ce mode de vie peut être perçu comme une forme de séparatisme culturel, mais sans revendication. On retrouve des enfants de Pakistanais cadres ou universitaires et qui ont réussi à sortir de l’épicerie de papa. Ici, il n’y a pas de tensions, ni de Pakistanais qui tueront quelqu’un pour un regard ou une cigarette. On a plus de chances de se prendre un coup de couteau gratuit d’un Blanc.
Cet ensauvagement est donc le fait du quart-monde ?
La désindustrialisation induite par l’ultralibéralisme a laissé sur le carreau les membres les plus fragiles de la société. Quand une usine part en Chine, ses ouvriers plongent dans la misère. Dans certains quartiers, une seule personne travaille. Certaines familles voient se succéder trois générations de chômeurs, avec des filles enceintes à 14 ans et des grands-mères âgées d’à peine trente ans. Avec la drogue et la prostitution juvénile, des anglais blancs deviennent ultra-violents. Ils vivent en bandes, apprennent la violence entre eux dès l’enfance dans leur quartier. Il y a aussi des bandes de Noirs qui alimentent le trafic de drogue et l’économie souterraine. Dans la région de Londres, la majorité des victimes et des auteurs de coups de couteau sont noirs. Mais le politiquement correct interdit de le dire. A cause des bien-pensants qui empêchent de cibler les contrôles, la criminalité par arme blanche a explosé à Londres !
Comment expliquez-vous la surreprésentation des immigrés noirs dans ces agressions ?
Particulièrement naïf par rapport à l’explosion démographique des pays du Sud, le Royaume-Uni a été très ouvert à l’immigration dans les années 1990-2000. A l’époque, il était très facile de falsifier des papiers ou de créer des écoles bidon pour faire venir des émigrés. A cause de ces facilités, tout le monde pouvait entrer, les gens bien comme les voyous, criminels et membres des réseaux de drogue. Si on ne filtre pas les gens à l’entrée, on finit par avoir des indésirables. Depuis, un tour de vis a été donné mais le mal est fait. Aujourd’hui, des quartiers entiers vivent du trafic de drogue qui, comme au Mexique, aux Etats-Unis ou en Colombie, attire une criminalité aveugle.
Dans l’une de vos dernières vidéos, vous vous amusez à comparer la France à Israël. Si le second prenait exemple sur la première, dites-vous, les Israéliens ouvriraient grand leurs frontières aux Egyptiens, Syriens et Jordaniens, sans aucune considération pour sa sécurité. L’Etat juif serait-il donc votre modèle ?
Non, je ne prends aucun Etat en modèle. Chacun a ses qualités et ses défauts. Mais j’ai utilisé cette image forte un peu simplistes pour frapper les esprits. Cela fait partie de mon répertoire d’Africain. En même temps, je ne cache pas être assez pro-israélien. Je pense même être le seul blogueur arabe pro-Israël ! Il est dans l’intérêt des pays arabes de revenir vers une position géostratégiquement réaliste envers Israël. L’affaire palestinienne est devenue un puissant outil de manipulation de la rue arabe. Le résultat est que beaucoup pleurent « ce qui se passe à Gaza » alors qu’eux-mêmes vivent sous le règne du despotisme, de la corruption et de l’arbitraire.
Une Concept Car chinoise autonome : la NIO Eve (c) Credit: NIO/COVER31251162
L’intelligence artificielle se trompe tout le temps. Elle le fait de moins en moins et finira par le faire moins que les humains. Mais elle continuera à se tromper.
Tout simplement parce les ordinateurs ne peuvent pas matériellement calculer en un temps donné toutes les solutions possibles à un problème d’une grande complexité et donc trouver la meilleure. L’intelligence artificielle fait des choix, parfois ils sont mauvais…
En mai 1997, Garry Kasparov, maître incontesté des Échecs, affronte un programme d’intelligence artificielle. L’adversaire est de taille : 1 mètre 80 de haut, 1,4 tonne de composants électroniques, et une vingtaine d’ingénieurs informaticiens pour faire fonctionner la bête. Capable de calculer plus de 100 millions de positions par seconde, Deep Blue est forcément impressionnant. Pourtant, Garry Kasparov a toutes ses chances et il le prouve en remportant la première manche. Mais dans la deuxième, tout bascule. La machine prend l’avantage après un 36e coup qui empêche Kasparov de menacer son roi. Le champion d’échec est alors mis en difficulté, la machine prend progressivement l’ascendant. Mais soudain, au 44e coup, Deep Blue commet une erreur. Une erreur terrible, inexplicable, qui aurait pu sauver Kasparov en lui assurant une partie nulle ! La machine déplace son roi sur la mauvaise case et, au lieu de s’assurer une victoire, elle offre à son adversaire une porte de sortie.
Pourtant, Kasparov ne croit pas à l’erreur de la machine. Il pense qu’il n’a pas vu quelque chose, que la machine ne peut pas se tromper. Pas si grossièrement. Il ne saisit pas cette opportunité qui lui est donnée. Il se dit peut-être qu’il a loupé quelque chose. Au 45e coup, il abandonne la partie.
La réaction de Garry Kasparov immédiatement après ce match est intéressante. Il accuse l’équipe de Deep Blue d’avoir triché, d’avoir fait appel à un joueur humain pour le battre. Pour le champion du monde, aucune machine n’aurait pu à la fois jouer l’excellent 36e coup et commettre cette erreur grossière au 44e. C’est donc forcément un joueur humain qui a dicté ce coup à Deep Blue. Comme beaucoup de non-spécialistes, Kasparov ne croit pas que la machine puisse être à ce point faillible. Il est à mille lieues de la vérité.
La théorie de la complexité
Les programmes d’intelligence artificielle, comme tous les programmes informatiques, obéissent à certains principes mathématiques incontournables. Les spécialistes regroupent ces principes sous le nom de « théorie de la complexité ».
Pour comprendre cette théorie, il faut se rappeler qu’un programme informatique correspond simplement à une séquence de calculs effectuée par une machine. Chaque programme nécessite donc un certain nombre d’opérations pour calculer une réponse à un problème donné, qu’il s’agisse de trouver le meilleur coup pour jouer aux échecs ou de déterminer l’action à produire sur le système de conduite d’un véhicule autonome. Ainsi, un ordinateur individuel construit en 2020 est capable de faire quelques milliards de calculs à chaque seconde. C’est à la fois gigantesque (combien de temps faut-il au cerveau humain pour effectuer une seule addition de deux nombres ayant plusieurs dizaines de chiffres) et ridiculement petit à l’échelle de la théorie de la complexité.
Le nombre d’opérations qu’un programme informatique doit effectuer pour calculer une réponse peut en effet rapidement atteindre des valeurs astronomiques. Au sens propre du terme. Prenons le cas des échecs. Pour déterminer à coup sûr le coup gagnant, il faudrait regarder toutes les parties possibles, chaque joueur jouant alternativement l’une de ses 16 pièces sur le plateau de 64 cases. Au milieu du XXe siècle, le mathématicien Claude Shannon a estimé qu’il y a environ 10 puissance 120 parties d’échecs possibles. Cela s’écrit avec un 1 suivi de 120 zéros. Pour vous donner la mesure de ce nombre, il est des milliards de milliards de fois plus grand que le nombre total d’atomes dans tout l’univers. Prenez le temps de réfléchir à ce que cela représente… Même avec des machines dont la puissance de calcul continuerait de doubler tous les deux ans, comme le stipule la loi de Moore, nous sommes encore très loin de construire un ordinateur qui serait capable d’énumérer toutes ces parties avant de tomber en ruine (sans même parler de les jouer).
Mais il y a pire. La théorie définit la complexité d’un problème comme le nombre d’opérations que mettrait le meilleur programme imaginable pour donner une réponse exacte à ce problème. Cette complexité peut être purement théorique : il arrive qu’on n’ait pas encore trouvé l’algorithme capable de l’atteindre. Mais c’est une limite infranchissable. Quoi qu’il arrive, aucune méthode de résolution basée sur le calcul ne pourra jamais descendre en dessous. Lorsque cette complexité est trop grande, comme c’est le cas pour le problème « trouver le coup gagnant à coup sûr aux échecs », c’est qu’il est impossible, quelle que soit la méthode utilisée, de construire un programme informatique qui y réponde sans y passer des millénaires. Et c’est là que l’intelligence artificielle intervient.
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