L’exigence universelle de la soumission à la Loi passe par certains rites ancestraux qui peuvent heurter notre suffisance individualiste.


 

Peu nombreux semblent avoir réagi au récent texte sur l’Aïd al-Adha d’Aurélien Marq ; celui-ci ne voyant dans le sacrifice d’Abraham « qu’un mythe problématique pour les monothéismes », ou plus encore semble-t-il, un seul archaïsme. Il y aurait là, dans ce récit de la Genèse, non pas une scène-paradigme des trois religions du Livre,  dont la vertu serait de faire miroiter pour tous l’impératif du sacrifice généalogique à symboliser (via la parole et les rites), mais si j’ose dire une seule embrouille avec un pouvoir divin abusif, transformé en Tyran terrestre!

S’il n’est pas dans mon esprit de mésestimer les distinctions et les rapports potentiellement guerriers des religions et des cultures – « guerriers » en tant que ces rapports sont œdipiennement irrigués par la colle incestueuse des peuples à leur Image fondatrice (à leur Référence), et par la haine associée , je ne connais pas d’autre voie de pacification des liens entre civilisations que celle de la reconnaissance mutuelle de « l’immémoriale humanité de l’homme », fondée sur le Négatif. Ce qui devrait nous engager, à rebours d’un positivisme qui nous fait perdre, comme ici, le sens de la valeur mythique du récit biblique (l’assimilant à je ne sais quel réel ou le voyant comme une seule fable fausse et inutile), à saisir en quoi une telle mise en scène du sacrifice préside à l’enjeu généalogique princeps de la transmission, avec sa dimension de meurtre à symboliser.

L’exigence universelle de la soumission à la Loi

Il est je crois on ne peut plus caractéristique de notre période que des intellectuels occidentaux, tellement imprégnés de la suffisance individualiste, certains se donnant comme nouveaux hérauts de l’Autorité à retrouver, ne puissent retenir comme essentiel ce qui en cette scène mythologique du sacrifice résonne de l’exigence universelle de la « soumission » à la Loi. Une exigence qui engage tout un chacun à se rendre : non pas à se rendre à je ne sais quel pouvoir terrestre confondu à la Toute-puissance divine mise en scène –  mise en scène qui dans l’espace du mythe ne fait que redoubler, le mettant ainsi à distance, le fantasme de toute-puissance niché au fond de l’être de chacun –, mais à se rendre (= à se soumettre) à l’évidence de ce sacrifice que chacun comme disait Freud doit à l’espèce… Dans cette scène de la ligature résonne, tel que Freud en a proposé son propre récit mythique dans Totem et tabou, cet inaugural totémique de l’humanité dont procède l’Interdit structurant. Un inaugural toujours réactivé au cours des temps dans les infinies modalités de ce lien de Référence comme le nomme Pierre Legendre, auquel se trouvent liées procédures et rites qui soutiennent la reproduction subjective de notre espèce, l’espèce parlante.

Que la grande affaire du sacrifice symbolique, de la dette au Père, qui regarde tous les sujets, toutes les cultures, puisse depuis les plus anciens despotismes être détournée, dé-symbolisée par des religions rigoristes, des pouvoirs théocratiques, mais aussi, à l’envers, occultée, refoulée par un individualisme occidental débouchant sur une vision purement insulaire du sujet, le sujet auto-référé, auto-fondé dans son genre – l’indivisé sans totem ni tabou, libre de toute attache normative –témoigne me semble-t-il  d’abord du chaos inconscient et de la confusion des registres (de la chose, du mot et de l’image) qui enveloppent les sujets et les cultures. Chaos et confusions que tout aussi bien sujets que cultures ont à l’infini, via le langage, les institutions, les mythes et les arts, à civiliser, toujours sur le fil et selon une logique imparable…

Indistinction du réel et du symbolique

 On ne saurait donc, sans tomber dans la même impasse – la même indistinction du symbolique et du réel que celle qui ordonne toutes les dérives fondamentalistes, totalitaires –, traiter de haut, avec la superbe martiale du moderne à qui on ne la fait pas, les traditions des autres, et moins encore cette scène du sacrifice d’Abraham, au carrefour des trois monothéismes.

Je me suis demandé : les « lumières » données par A. Marq à nos concitoyens musulmans pourraient-elles avoir d’autre effet que de les confirmer dans l’idée de cet Occident nihiliste donneur de leçon, dominateur et surplombant, qui prône au monde entier le règne du sujet innocent, débarrassé du diable comme le voulait cette chère Georges Sand moquée par Baudelaire, le sujet libre de toute attache transcendantale ? Comment dès lors ceux-là, mais tout aussi bien ceux qui les rejettent dans l’enfer d’un seul obscurantisme, ne viendraient-ils s’enferrer, sans autre horizon que guerrier, dans le clash des civilisations ? Un clash qui tient à la façon dont les peuples, guidés par des intellectuels ignorants (« ignorant » au sens du « juge ignorant » de L’âne qui portait des reliques de La Fontaine), se trouvent entretenus dans une forme méconnue de soumission à leur fantasme de pureté, des origines : prisonniers sans miroir de cet d’enlacement fusionnel ultra à une Référence maternalisée – la Oumma islamique pour les uns, la Nation démocratique pour les autres. Une Référence dès lors transformée pour tous en une sorte de Moloch maternel exigeant pour le coup le sacrifice réel de ses petits… La Référence ainsi dé-symbolisée, sous quelque Nom elle s’avance, devient source d’enfermement du sujet dans un complexe de croyance (un carcan religieux) dont le fin fond meurtrier, sacrificiel,  si peu métabolisé, demandera d’autant à exploser qu’il se trouvera politiquement et culturellement autorisé, légitimé par des discours pousse-au-crime.

Le texte de M. Marq est donc loin d’être seul en cause, tant sont généralisés des discours désarrimés d’une véritable conscience réflexive – des discours qui demeurent étrangers au carcan dogmatique occidental, méconnu comme tel, celui par exemple de la dite « sortie de la religion ». Formule tonitruante tout aussi oublieuse de ce qu’il en est de notre Religion industrialiste –  celle d’un management opérant dans le sillon impérial de notre tradition romano-chrétienne –, que de la déconstruction libérale libertaire ordonnatrice, au nom de la nouvelle normativité anti-normative, de la mise à sac des digues du droit civil. Et je ne vois donc pas que ceux qui se donnent pour mission de désaliéner nos concitoyens musulmans, en les encourageant à faire prévaloir la conscience critique qui aurait été la nôtre à l’endroit du christianisme, le fassent d’une position disons suffisamment modeste et prudente, en prenant en compte la dimension nihiliste et l’étendue des dégâts impliquées dans notre propre désintégration/dé-symbolisation de la scène fondatrice…

Le  lecteur l’aura donc j’espère compris, mon propos critique vise d’abord la façon dont M Marq confond à souhait l’agir et la parole, le réel et la fiction, en soustrayant le récit biblique de la scène du sacrifice, à l’identique de ceux qu’il prend pour cible, de l’espace mythologique où il se tient. Il ne peut dès lors comprendre et tirer leçon de ce fait anthropologique majeur dans l’humanisation de l’espèce : celui qui consiste, pour le désamorcer, à mettre en scène le meurtre, en le déléguant en quelque sorte à l’espace divin du mythe – à partir de quoi peut s’établir la distance raisonnable entre la Loi et les humains. Mais si l’on prend à la lettre, comme un réel immédiat, le texte biblique, alors « Dans cette pensée-agir, la part de sacrifice humain nécessaire au fonctionnement généalogique cesse d’être représentable en tant que ligature imposée au nom de la Loi, comme dans la scène rituelle d’Isaac attaché à l’autel par son père Abraham pour être sacrifié… » (P. Legendre, Le crime du caporal Lortie, Traité sur le Père, 1989).

Une autre leçon de la scène, qu’une psychanalyse délivrée de la hantise du conservatisme rangera sous la rubrique de la loi du Père, engage à comprendre que pas plus le père que le fils ne peuvent prétendre occuper la place du Père à majuscule, du Nom absolu. Ils s’en trouvent à égalité divisés, séparés, sans pouvoir en combler l’écart.  Telle est la loi du Père, qui ne convie nullement, en tant que telle, à je ne sais quel sauvetage du tyran domestique ou du despote politique, mais tout au contraire renvoie tout père comme tout pouvoir à ses limites, à sa propre division du Père : soit à l’humaine condition généalogique du vivre et du mourir. La loi du Père, bien comprise, comme en résonne ce pur joyau de la culture universelle qu’est la fable africaine des trois fils ci-jointe, ne saurait relever d’un seul dit injonctif, celui d’une autorité qui n’aurait d’abord  conquis de payer sa propre dette au Père, traversant l’illusion d’un Pouvoir maître du réel et du désir, et habitant  dès lors subjectivement l’écart existant entre tout parent (ou quelque office institutionnel) et cette Figure du Père dont toute Référence politique instituée, sécularisée ou pas, est comptable.  C’est cette vérité de la loi du Père que détournent et obscurcissent les fondamentalistes de tous bords (laïcistes y compris !) – tous ceux qui pour rabattre le symbolique sur le réel subvertissent le jeu de l’écart, l’espace de séparation entre le père (tout parent, tout office institutionnel)  et ce Père si improprement assimilé à la seule domination patriarcale par les courants de pensée les plus divers. La scène du sacrifice d’Isaïe résonne  d’une épreuve qui regarde tout un chacun : celle d’un sacrifice qu’il y a non pas à agir mais à métaboliser, via le rite et la parole, pour habiter notre condition de passant. Il y a pour chaque être à reconnaître, comme disait si simplement Freud, « le fossé impossible à combler entre Dieu et tel ou tel être humain, serait-ce le plus éminent ».

Notre séparatisme

À l’identique de tant de ces intellectuels qui prétendent mener le bal de la modernité, les interprétations confondantes de M. Marq échouent dans l’impasse  de notre propre séparatisme : celui d’un Occident qui dans sa démesure individualiste, anti-normative, prétend rompre avec le cours ordinaire de l’humanité. Son texte, sous-estimant pour le moins la fonction symbolique d’un tel récit, évacue l’essentiel : le fait que cette scène du sacrifice, dont je laisse ici bien d’autres implications de côté, dit le fond des choses de la filiation : que justement « le meurtre ne doit pas s’accomplir, mais que la vie comporte, pour l’homme, l’horizon du dépassement » (Pierre Legendre, La fabrique de l’homme occidental). Aussi interpréter ce mythe fondateur comme une seule injonction à se soumettre à cette sorte de Dieu-despote, véritable Moloch maternel exigeant cette sur-aliénation/soumission dont les sur-musulmans se font les agents terrifiants, ne peut conduire les nouveaux Rédempteurs laïques qu’à en rater la profondeur anthropologique. Avec à la clé, je le crains, la cristallisation martiale des clivages.

Concluant, j’ajoute que cette sorte de réduction au pire de la célébration musulmane de l’Aïd m’a fait penser à une autre thèse, issue de l’aversion romano-catholique inaugurale à l’endroit des juifs, visant la circoncision. Associant cette circoncision à une seule mutilation, sans autre facture symbolique là encore, cette thèse, constitutive du vieil antijudaïsme chrétien, a été remise il y a quelques années au goût du jour par quelques uns de ces nouveaux libérateurs de l’humanité et de l’enfant, sous jargon « psychanalytique » s’il vous plaît. Il s’est même trouvé un très médiatique juge des enfants pour dire qu’il la partageait. Dans la foulée, certains dans ces milieux ont avancé que la circoncision était la   marque d’une « psychose collective » propre aux musulmans et aux juifs, lesquels à ne pouvoir se masturber comme il faut, par défaut du prépuce, seraient une espèce de sous-humanité aigrie et violente. Avec pour conclusion qu’il faudrait donc, pour le bien de l’humanité, faire interdire la circoncision ! Quelques sectes américaines, scientistes, et leurs relais français, s’y emploient.

Le plus curieux est que ces choses là, qui disent combien sous les prétentions du temps nous demeurons dans le fil de la catastrophe nazie, soient si peu relevées.

P.S : Cette fable africaine, dont je donne là une des versions rapportée par le professeur Sory Camara dans ses ouvrages, m’a longtemps servi dans ma pratique dans la sphère de la Justice des mineurs à faire miroiter l’enjeu insu, l’énigme de la transmission de la Loi.

Le roi eut trois fils, tous aussi beaux que des génies.

Il leur dit un jour : « Je détiens une sagaie héritée de mes ancêtres.

Elle se dresse au bord du torrent derrière le village. Si l’un de vous

Connaît une femme en tant que femme, il sera attaqué par la sagaie ! »

 

Longtemps après, les fils voulurent aller à une fête de la circoncision dans le village voisin. Le père ne leur interdit point. Mais il exigea qu’ils prêtassent serment devant la sagaie avant de franchir le torrent. Ils le firent chacun : « Me voici partant pour cette fête. Si je touche une femme, si une femme me touche. Que la sagaie me perce, qu’elle me perce et me coupe les jambes. »

Puis ils franchirent le torrent à cheval. Pendant la fête, l’aîné et le cadet s’éloignèrent constamment des femmes. Le benjamin allait et venait avec elles. Toutes les nuits, il en avait une dans sa case. Ses frères lui disaient :

« N’as-tu donc pas peur ? Notre père te tuera ! «

Il répondait :

« Allah seul connaît ceux qui vont mourir ! »

La fête terminée, ils rebroussèrent chemin. L’aîné arriva au bord du torrent, là où se dressait la sagaie du père. Il jura qu’il n’avait point touché de femme. Il sauta.

Son cadet fit de même. Vint ensuite le benjamin dépourvu de crainte :

« Me voici revenant de cette fête, si j’ai touché une femme

si une femme m’a touché, que la sagaie me perce, qu’elle me perce et me coupe les jambes »

Il franchit allègrement le torrent. La sagaie demeura fichée en terre.

Il arriva au village ; il s’adressa à son père en ces termes :

« Tu nous avais dit, celui qui d’entre vous couchera auprès d’une femme, ma sagaie l’attaquera

Tu nous as trompés

Ainsi je suis allé à la fête, j’ai fait l’amour, j’ai franchi le torrent, la sagaie ne m’a pas fait de mal

Ta parole a fait souffrir inutilement mes frères.

Là-dessus, le père fit mander ceux-ci : Il les décapita pour n’avoir pas été des hommes.


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