Pour la première fois de l’histoire spatiale, une entreprise privée s’est vue confier un vol spatial habité. Cette révolution d’Elon Musk n’est pas sans rappeler quelques similitudes avec Christophe Colomb, au vu de la confiance qui leur a été accordée respectivement par la NASA et la Couronne royale. Récit.


Il y a sans doute un parallèle possible entre le voyage vers l’Amérique de Christophe Colomb et le premier vol habité inauguré par le milliardaire Elon Musk et son entreprise SpaceX vers la Station spatiale internationale, le 30 mai. Rêveurs ou visionnaires, l’amiral génois au service de la Couronne d’Espagne et l’entrepreneur sud-africain, aujourd’hui également américain partenaire de la NASA, l’agence spatiale américaine, ont su prendre leur part dans la conquête des espaces par les États. Une entreprise privée, au capitaine génial, rejoint les puissances spatiales géantes non américaines que sont la Russie et la Chine, en attendant Boeing.

Space X, un changement de dynamique

Le vol réussi des colonels Douglas Hurley et Robert Behnken survient après tant d’années d’attente, après que l’Amérique eut réduit l’ampleur de son programme spatial qui, par ailleurs, intéressait de moins en moins les citoyens, déjà au temps des dernières missions habitées vers la Lune.

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En 2011, la NASA mettait à la retraite sa flotte de navettes, une décision précipitée par la désintégration de Columbia en 2003 lors de sa rentrée dans l’atmosphère, au-dessus du territoire américain. L’assemblage de la Station spatiale internationale (ISS) achevée, ainsi que prévu au début de la dernière décennie, la navette Atlantis effectuait son dernier vol, avant d’être offerte, comme ses sœurs, à des musées. Cependant, alors que le Gouvernement Bush avait validé l’arrêt des vols des navettes une fois que la construction de la Station serait achevée, il avait parallèlement lancé le programme Constellation visant à envoyer des hommes pour de longues missions sur la Lune avant 2020. Barack Obama, mettra un terme à ce rêve, tout en laissant la NASA continuer à développer le vaisseau Orion désormais destiné à des missions lunaires ou d’étude d’astéroïdes proches de la Terre. Depuis, le pays des douze hommes qui foulèrent le sol lunaire dépendait de la Russie pour le transport de ses astronautes. Une frustration à l’ombre de laquelle naissait et s’épanouissait un rêve, celui d’un entrepreneur qui, grâce à une collaboration avec la NASA permettant une agilité fonctionnelle, a pu envoyer un vol habité dans l’espace, avec une technologie révolutionnaire.

Elon Musk, et les deux astronautes partis Bob Behnken et Doug Hurley, le 2 mars 2019 © John Raoux/AP/SIPA AP22308474_000020
Elon Musk, et les deux astronautes partis Bob Behnken et Doug Hurley, le 2 mars 2019 © John Raoux/AP/SIPA AP22308474_000020

Une mission de type colombin: la volonté d’indépendance

Alors que la Chine tient à devenir la première puissance spatiale et a connu quelques succès majeurs, dont l’atterrissage d’un module d’exploration sur la face cachée de la Lune, et s’apprête à construire sa troisième station spatiale, les États-Unis ne pouvaient plus se contenter d’être liés à leur ancien rival russe pour rejoindre l’ISS. Une telle dépendance à l’agence Roscosmos est onéreuse (81 millions de dollars par siège contre 58 avec SpaceX ou Boeing), mais prive aussi les Américains d’autres destinations possibles, outre la Lune visée par la mission Artemis III, alors que le vaisseau Orion est toujours en chantier.

« Aide-toi et l’empire t’aidera ! », telle est la devise que pourrait afficher Elon Musk

L’intervention du rêveur Elon Musk dans cette course n’est pas sans rappeler celle du navigateur Christophe Colomb qui permit aux Espagnols de contourner le mur des musulmans sur la route terrestre vers les Indes et celui du Portugal, grande puissance maritime, qui tenait la côte occidentale de l’Afrique, empêchant un contour du continent. Colomb cherchait à établir une nouvelle route vers les Indes en passant par l’Ouest, connaissant la forme sphérique de la Terre, mais ignorant l’existence d’un autre continent. Après un refus du Portugal de soutenir son projet, le Génois se tourna en personne vers sa rivale, la Couronne d’Espagne, mais aussi vers la France et l’Angleterre par l’intermédiaire de son frère. « Aide-toi et l’empire t’aidera ! », telle est la devise que pourrait afficher Elon Musk qui est devenu un partenaire de la NASA, comme la Reine Isabelle de Castille accepta de co-financer le projet colombin.

 La planisphère utilisée par Christophe Colomb lors de sa première expédition pour les Indes.
La planisphère utilisée par Christophe Colomb lors de sa première expédition pour les Indes.

Certes, contrairement à ce qu’en disent les résumés, ce n’est pas l’argent de la Couronne qui soutint l’expédition devant coûter deux millions de maravedis. Ferdinand II d’Aragon approuvait le dessein, mais c’est son épouse, la reine Isabelle de Castille qui le finança à hauteur de plus d’un million de maravedis à partir des revenus de ses fiefs privés et non de fonds d’État. La ville de Palos où fut armée l’expédition y contribua, contrainte par la Couronne, et Colomb apporta le reste et partit au nom de l’Espagne. Sur un modèle ressemblant, SpaceX collabore depuis 2011 avec la NASA pour préparer des vols habités, en concurrence avec Boeing, après l’élimination des autres candidats au fur et à mesure des étapes de sélection ; l’agence fixe un cahier des charges dont elle contrôle régulièrement le respect dans le cadre du programme Commercial Crew Development, et elle alloue un budget aux entreprises participantes au fil des sélections. SpaceX et Boeing retenues en septembre 2014, reçoivent respectivement 2,6 et 4,2 milliards de dollars.

Un rêve et des innovations

Dans la course à l’espace, l’entreprise d’Elon Musk prend de l’avance, mais innove aussi grandement, avec ses deux barges de récupération sur lesquels les premiers étages des fusées peuvent atterrir en mer afin d’être réutilisées et de réduire les coûts. De la même façon, l’entreprise souhaitait faire atterrir les capsules habitées à l’aide de rétrofusées, avant d’abandonner, la NASA craignant trop pour la sécurité des équipages. SpaceX innove également avec la procédure « load-and-go » en remplissant les réservoirs seulement 35 minutes avant le décollage, afin d’avoir des ergols à des températures inférieures aux niveaux nominaux, et donc plus denses, ce qui permet de charger davantage les réservoirs, mais très risqué, l’équipage devant être déjà à bord, ce que conteste l’ancien astronaute, Thomas Stafford ; un choix un temps soupçonné d’être la cause de l’explosion lors d’un test d’une Falcon-9 devant mettre en orbite le satellite israélien Amos-6 en septembre 2016. Cependant, deux ans plus tard, au vu des garanties de sécurité offertes par SpaceX, la NASA valide la procédure pour les vols habités.

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En mars 2019, SpaceX lance avec succès le vaisseau Crew Dragon pour un vol de qualification inhabité, c’est le SpX-DM1 qui réussit à s’amarrer à l’ISS. Cette réussite autorise le second vol de démonstration, SpX-DM2, le 30 mai dernier transportant les astronautes Hurley et Behnken vers le même objectif. Avec un budget inférieur à celui de son concurrent Boeing qui n’a pas réussi son premier vol non habité vers la station spatiale en décembre dernier, SpaceX est la concrétisation du rêve d’un Colomb qui ouvre un nouveau territoire, celui l’entreprise privée qui sillonne les cartes extra-atmosphériques sous la bannière de l’État avant de le faire également pour son propre compte et faire toujours plus de la fiction une réalité.

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