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L’affaire Sarah Halimi, ou les errements de la justice française

 


La Cour de cassation examine le dossier de Sarah Halimi, une dame juive de 65 ans morte défenestrée après avoir été sauvagement frappée par son voisin. La cour d’appel ayant considéré le meurtrier irresponsable de ses actes, c’est le dernier espoir pour la famille d’obtenir un procès. Retour sur une ignoble affaire qui suscite une terrible incompréhension. 


Un matin, à Paris, quelques jours avant la présidentielle 

Un immeuble du XI arrondissement, le matin du 4 avril 2017, il est environ 4 heures du matin lorsque Kobili Traoré, un homme de 27 ans, quitte son appartement situé au 30 rue Vaucouleurs pour se rendre au numéro 26 de la même rue. Il frappe énergiquement à la porte de la famille D, des connaissances de longue date, leurs parents étant originaires du même village malien que lui. Kobili semble agité : vêtu d’un tee-shirt, d’un bas de pyjama, pieds nus, il tient dans ses mains ses chaussures et un jean, le père de la famille D hésite à le faire entrer, mais finit par y consentir après quelques éclats de voix.

Selon les témoignages des protagonistes, sans aucune explication, le jeune homme qui habite dans l’immeuble mitoyen s’installe alors sur le canapé et tient des propos incohérents où il est question de mort et de démons. Les minutes passent et il paraît de plus en plus agressif et menaçant. Il affirmera plus tard ne pas se souvenir d’avoir usé de violence contre la famille D. Ce qui n’empêchera pas les membres de cette famille de prendre peur et de se retrancher dans une pièce qu’ils barricadent avec un meuble.De cet abri de fortune, ils l’entendent psalmodier des versets du Coran dans ce qui semblait être une prière. De longues minutes passent, quelqu’un de la famille téléphone à la police pour prévenir qu’un individu les séquestre. 

Entre temps, Kobili se change. Il enfile le jean et les chaussures qu’il avait en arrivant, puis enjambe la rambarde pour accéder au balcon d’à côté, celui de Sarah Halimi, revenant ainsi dans l’immeuble qu’il avait quitté un peu plus tôt… De là, en forçant les portes-fenêtres, il pénètre dans l’appartement de sa voisine, et une fois à l’intérieur, la vue d’une Menorah et d’un livre de prière lui font « perdre l’esprit ». Le calvaire de Madame Halimi commence… On ignore ce qui s’est exactement passé, car les deux seuls témoins sont Madame Halimi et son bourreau. Certains voisins auraient entendu des bruits sourds ressemblant à une course poursuite et à des coups, d’autres des hurlements et des gémissements de femme et la voix d’un homme qui proférait des insultes, entrecoupées de « Allah akbar ».

Une agression extrêmement violente

L’agresseur aurait commencé à battre Madame Halimi dans le salon. Quelques objets ensanglantés ainsi que les vêtements maculés de sang de l’agresseur attestent de l’extrême violence des coups. Kobili aurait traîné ensuite sa victime sur le balcon où il continue à la frapper en poussant des hurlements. C’est un tapage tel que des voisins des immeubles d’en face sont réveillés malgré les doubles vitrages. Des témoins contactent la police, l’informant qu’ un homme est en train de battre une femme en l’invectivant. 

Le calvaire aurait duré quelques minutes, avant que l’homme ne fasse basculer Madame Halimi par la rambarde du balcon. Des témoins, dont un policier, auraient entendu dire distinctement à ce moment : « Attention, une femme va se suicider ! » Tandis que le corps de Sarah Halimi gît trois étages en dessous, l’assassin refait tranquillement le trajet en sens inverse et retourne par le balcon dans l’appartement de la famille D. Lorsque la police intervient quelques minutes plus tard, Kobili est calme et se laisse arrêter sans résistance. En début d’après-midi, après quelques heures passées en garde à vue, il est transféré dans une unité psychiatrique.

Une affaire truffée de confusions et de tergiversations

Présence de la police

Suite à l’appel téléphonique initial de la famille D, une patrouille de police arrive rapidement sur les lieux. Alertés pour la séquestration, les policiers se postent derrière la porte. C’est à ce moment là qu’ils entendent les cris d’un homme, ceux d’une femme, et des bribes de mots en arabe venant de l’immeuble mitoyen. Pensant qu’ils faisaient face à une attaque terroriste, ils appellent du renfort.

Entre temps, la police reçoit d’autres appels où il est question d’un homme en train de violenter une femme sur le balcon. Pour la police, il y a donc deux incidents : chez les D, puis quelque part ailleurs dans l’immeuble. La configuration des lieux accentue la confusion : l’immeuble de la famille D et celui de Madame Halimi, de même que leurs appartements, sont mitoyens, cependant l’un se trouve au numéro 26 et l’autre au numéro 30; les policiers ne comprennent ni ce qui se passe vraiment ni où précisément. Quelques semaines après le drame, les proches de la victime dénoncent « l’inertie » des forces de l’ordre et « l’absence de coordination des services », et déposent une plainte pour « non-assistance à personne en danger. »

Le mobile antisémite

Malgré ce qui semble être une évidence, la motivation antisémite de l’assassinat ne sera retenue qu’en février 2018, soit onze mois après les faits. La raison en est que dans ses dépositions, l’agresseur affirme qu’il ignorait chez qui il se rendait (« cela aurait pu tomber sur n’importe qui»), écartant ainsi toute préméditation et donc motivation antisémite. Déclarations que conteste William Attal, le frère de la victime : « Ma sœur craignait terriblement cet homme, il l’avait traitée de sale juive […] Mais elle avait peur que porter plainte soit dangereux pour elle » a-t-il affirmé , ajoutant que celle-ci avait déposé une demande pour déménager à l’office HLM de Créteil. L’une des raisons de tant d’hésitations sur le caractère antisémite du crime pourrait s’expliquer par le contexte politique de l’époque. Au printemps 2017, nous étions en pleine campagne présidentielle, il était surtout question « de ne pas faire le jeu des extrêmes .» 

« La mort atroce de Sarah Halimi ne devait pas troubler la campagne électorale. Informer l’opinion risquait de l’encourager à « stigmatiser », « amalgamer » », écrivait l’essayiste Barbara Lefevre en 2018 dans nos colonnes.

Bouffée délirante et état psychologique discuté

En septembre 2017, une première expertise psychiatrique conclut à « l’altération du discernement au moment des faits », diagnostiquant chez Kobili Traoré « une bouffée délirante aiguë à thématique mystique et démonopathique », induite par sa consommation régulière de cannabis. Toutefois, ce premier rapport ne remettait pas en cause la responsabilité pénale de l’homme, susceptible donc de comparaître devant une Cour d’assises.

En avril 2018, une année après les faits, la magistrate en charge du dossier mandante d’autres experts pour évaluer à nouveau l’état psychiatrique du prévenu.

En mai et en juin suivants, deux entretiens d’une durée de deux heures, chacun menés avec Kobili, concluent à l’abolition totale du discernement, ce qui revient à la déclarer irresponsable de ses actes. De nombreux commentateurs contestent ce diagnostic et soulignent le fait que le suspect n’avait aucun antécédent psychiatrique, contrairement à son lourd casier judiciaire faisant mention de nombreuses incarcérations, notamment pour « vol, violences, usage et détention de stupéfiants, d’arme prohibée ». Pour Me Jean-Alex Buchinger, un des avocats de la famille, les réponses du prévenu sont « claires, structurées et préparées[…] elles prouvent qu’il n’était pas dans un état de démence ni à l’époque des faits, ni aujourd’hui », déclare-t-il à la presse.

Selon Me Caroline Toby et Me Francis Szpiner, avocats de la famille Halimi, en l’absence d’unanimité entre les experts, « il appartient à une juridiction de jugement de discuter les circonstances de purs faits, comme la tentative de maquillage du crime en suicide », mettant ainsi l’accent sur le fait que le prévenu ait eu suffisamment de discernement pour crier qu’une femme allait se suicider avant de la défenestrer. En décembre 2019, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris tranche la question : Kobiki est pénalement irresponsable, son procès n’aura pas lieu.

Incompréhension, indignations et mobilisations

La décision suscite alors un vif émoi, l’affaire Sarah Halimi prend une nouvelle dimension.

 MGilles-William Goldnadel, avocat de la sœur de Sarah Halimi, dénonçait alors une « décision idéologique » de la part des magistrats qui ont, selon lui, une « grande répugnance à condamner ceux qui sont considérés comme des victimes de la société ». Pour MFrancis Szpiner, conseil des trois enfants de la victime, cette décision « scandaleuse » pourrait constituer une jurisprudence. « On vient de créer dans notre pays une jurisprudence Sarah Halimi, c’est-à-dire que toute personne qui sera atteinte d’une bouffée délirante parce qu’elle aura pris une substance illicite et dangereuse pour la santé se verra exonérée de responsabilité pénale », avait-il déclaré dans la presse. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de personnalités et d’anonymes contestent cette décision, rappelant que cette affaire ne concerne pas seulement la communauté juive mais l’ensemble des Français, il y va de la question d’impunité.

Les associations se mobilisent et le 5 janvier 2020, des manifestations et des marches blanches, réunissant des centaines de personnes, se déroulent dans plusieurs villes. L’affaire déchaîne alors tellement les passions qu’Emmanuel Macron se voit obligé d’en prendre acte. Deux semaines plus tard, lors d’un déplacement en Israël, le président de la République rappelle qu’un « pourvoi en cassation a été formulé et constitue une voie possible », soulignant que « le besoin de procès est là. » Bien que le président ait été « recadré » par la cour de cassation, cette affaire laisse un goût amer. 

D’autant plus que la cour de cassation ne réexaminera pas le fond du dossier, mais sa conformité juridique ; il n’est pas question de revenir sur l’abolition du discernement, mais de vérifier si la décision des magistrats de la cour d’appel est conforme.

Pitres à clic et club de buzz


L’émission #sansfiltre, proposée et diffusée sur les réseaux sociaux de Gabriel Attal, est une opération de propagande à destination des jeunes. Ce que tout le monde a bien compris. Mais son caractère éthiquement discutable doit être interrogé, alors que le porte-parole du gouvernement entend renouveler l’opération une fois par mois…


Ce 24 février, Monsieur Attal de Couriss, porte parole au prénom d’archange annonciateur, conviait à la Cour, pour son premier streaming vidéo via Youtube et Twitch, des influenceurs. Le casting était calibré pour ratisser large : queer, diversité, gay et face de droïdes experts en teint « glowy » et tutos «je colorie mes sourcils sans dépasser». Les principales parts de marché à séduire étaient là.

Quand le gouvernement veut faire le buzz…

 #Sans filtre, la nouvelle émission de Gabriel Attal, nous est présentée comme une opération de transparence branchée à destination des jeunes avec, comme alibi bienpensant, la volonté de rappeler l’importance de chaque geste dans la lutte anti-Covid. Mais s’agit-il vraiment de fraîche spontanéité renouvelant le jeu démocratique ? Le sujet mérite analyse au-delà du buzz de surface qui a brièvement fait frémir les médias en ligne.

L’information diffusée via l’AFP en juillet dernier et reprise par tous les médias donne une première idée de la stratégie sous-jacente. La volonté affichée cet été de «se doter à l’Élysée d’une équipe commando, chargée de fournir des résultats, d’améliorer la lisibilité et le récit de l’action publique et de préparer la campagne de 2022» a conduit au départ de Joseph Zimet et à son remplacement à la tête de la communication, par Clément Leonarduzzi, président de Publicis Consultants, branche Influence du groupe Publicis. Le pedigree de l’homme suffit à comprendre l’objectif.

La conscience écolo d’Enjoy Phoenix

Aujourd’hui, les fruits de cette greffe commencent à mûrir. Emmanuel Macron fait mine de s’improviser instagrameur dans des selfies, tel celui du défi lancé à Mac Fly et Carlito, respectivement 10ème et 12ème dans le classement en nombre d’abonnés des influenceurs français. Gabriel Attal multiplie les « live » allant jusqu’à interagir avec deux jeunes frères youtubeurs Néo et Swan de 16 et neuf ans.

Avant de nous la jouer Pretty woman à l’Élysée, Enjoy Phoenix, en février 2020, gratifiait déjà sa « communauté » d’une « journée dans la peau d’une ministre » en suivant Brune Poirson. Cinquante minutes d’enthousiasme auprès de sa Brune pour nous prouver que ce membre du gouvernement faisait beaucoup sans que nous le sachions, la preuve en étant qu’à peine 48 heures après qu’Enjoy Phoenix ait évoqué le problème des couverts en plastiques faussement estampillés « réutilisables », la ministre appelait déjà un fabricant de fourchettes pour lui dire que c’était mal. Elle a également eu les honneurs d’un « live » avec Gabriel Attal. Classée 4ème sur la liste des plus gros influenceurs français, la madone des réseaux est une belle prise pour les communicants de la Macronie et il convient de la rentabiliser.

Une démarche qui interroge

Avec de tels profils via Twitch, Gabriel Attal vient d’ajouter une fenêtre vers des millions d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes déjà approchés par Snapchat, Tik Tok, Instagram et Twitter.

C’est donc une stratégie de conquête du Far West virtuel et sauvage qui est en marche, l’occupation d’un espace numérique ultralibéral où foisonne, sans frontières ni shérif, le meilleur comme le pire. Et c’est précisément cette nature de zone médiatique non régulée qui doit nous interroger quant à l’éthique d’une telle démarche.

A lire ensuite, Gilles-William Goldnadel: Dissolution de Génération Identitaire: «Même sur le plan politicien, je ne trouve pas ça malin!»

En effet, le propre de cet univers est de starifier des gens normaux, tout en simulant la proximité avec leurs fans par un tutoiement de connivence, un vocabulaire familier et affectueux. Les distances et la hiérarchie s’effacent. De la même façon, une absence de cloisonnement permet à des vidéos de cuisine de côtoyer des contenus violents ou pornographiques, le tout étant aussi accessible à un mineur qu’à un adulte. Enfin, de nombreux contenus sponsorisés y sont travestis en simples informations, les influenceurs n’étant jamais que les hommes sandwiches du XXIème siècle. 

Ces ambigüités ont été parfaitement exploitées dans l’exercice de «grooming»[tooltips content= »Le « grooming » est un processus de préparation que les prédateurs utilisent gagner la confiance de l’enfant via internet (écoute, langage amical, techniques de partage de sentiments et de secrets…) »](1)[/tooltips] politique que nous a servi Gabriel Attal dans son émission: absence de cravate, tutoiement, posture corporelle ouverte, éléments de langage rassurants martelés : « le bout du tunnel », « le gouvernement travaille »… Le choix de participants n’étant pas en capacité de mener une réelle analyse politique du sujet lui a permis de dérouler sans contradiction majeure sa rhétorique. Le porte parole du gouvernement a même pu s’offrir le luxe de se tailler un costume de redresseur de torts à peu de frais en proposant de résoudre les cas particuliers que ses intervenants exposaient en guise de contestation de ses affirmations. Effrayant jeu de rôle en univers douteux, bien éloigné d’une innocente rénovation du débat politique par transposition sur un nouveau media.

Et donc tout le monde trouve ça normal?

C’est donc une magnifique opération de propagande, ciblant notamment des enfants qui commence, sans qu’aucun acteur politique ne s’en offusque. En outre, le simple fait qu’elle se déroule dans un espace aux nombreuses zones d’ombre rend la démarche éthiquement douteuse. Une nouvelle fois s’exprime l’ambigu « En même temps » marqueur du quinquennat : pendant qu’un ministre se charge de développer l’éducation aux dangers des réseaux sociaux, le président et le porte-parole du gouvernement en valorisent l’usage et en exploitent les leviers les plus douteux. Tout ce que l’agora compte de défenseurs de la démocratie se doit donc de s’emparer du sujet au plus vite car, si la nature de communication politique de l’opération a bien été identifiée, son caractère éthiquement discutable n’a pas fait objet de débats. L’Histoire nous a pourtant appris que la manipulation des enfants et des adolescents par un pouvoir politique ne se rencontre pas en temps démocratiques.

Des “valeurs de la République” à géométrie variable


Condamnation de Nicolas Sarkozy, dissolution de Génération identitaire: bienvenue dans la République des « oui mais ».


Jamais les fameuses « valeurs de la République » n’auront été autant évoquées, à la limite du mantra hypnotique, en « sautant sur sa chaise comme un cabri » eût dit le Général de Gaulle, à la mesure exacte de leur constant recul dans la sphère publique, tant du fait de la désagrégation de la société française que de leur non-respect par ceux-là mêmes qui sont chargés de les faire appliquer et de les incarner.

La condamnation spectaculaire de l’ancien président de la République en première instance en a fourni une première et consternante illustration, qui n’a du reste pas manqué de faire réagir et est venue dégrader un peu plus une image déjà très détériorée de la Justice dans l’esprit du peuple français, au nom duquel elle est supposée être rendue (selon quelque légende urbaine manifestement passée de mode).

Sarkozy victime d’un acharnement judiciaire peu commun

Cette condamnation vient ponctuer de manière provisoire des années d’un acharnement judiciaire peu commun, frisant régulièrement le parfait grotesque, ayant déployé des moyens d’investigation aussi considérables que partiaux, voire illégaux (mais bien entendu entérinés par une Cour de Cassation bien peu scrupuleuse). Écoutes téléphoniques de conversations entre un avocat et son client, déloyauté de la non-preuve (une prouesse !), interprétations farfelues voire paranoïaques et relevant par moments de la psychiatrie lourde des propos retenus comme « preuves » contre Nicolas Sarkozy, méthodes peu scrupuleuses d’instruction à charge, « chasse au Sarkozy » obsessionnelle (pour reprendre l’expression de l’avocat Régis de Castelnau dont nous recommandons véritablement l’ouvrage récent puisqu’absolument tout ce qui s’est déroulé cette semaine est venu prouver la justesse de son implacable démonstration), parjures (qui ne semblent poser aucun problème à personne), doute profitant à l’accusation, explications tarabiscotées venant justifier un jugement injustifiable tant sur le fond que sur la forme, endogamie néfaste et mélange des genres entre les parquets –financier ou pas- et le siège : tout y est pour décrire une séquence judiciaire qui fait honte à la République.

Que l’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit en aucun cas de défendre Nicolas Sarkozy au plan politique. Il s’agit de défendre, précisément, des principes et des valeurs, comme celles, fondamentales, du respect des droits de la défense, de la présomption d’innocence, de la charge de la preuve, du secret des échanges entre un avocat et son client, du secret de l’instruction tant de fois bafoué dans les dossiers Sarkozy et, plus généralement, dans une justice devenue clairement politique. Il n’appartient par exemple pas à l’ancien président d’apporter la preuve de son innocence, mais à l’accusation d’apporter celle de sa culpabilité, ce qui n’a pas été fait, celle-ci bafouillant en lieu et place un incompréhensible salmigondis fondé sur quelque obscur « faisceau d’indices », lesquels ont surtout permis de conclure qu’il existait un sérieux faisceau d’indices démontrant in vivo l’acharnement judiciaire visant sa tête de Turc préférée.

Sarkozy refuse de parler de “justice politique”

Outre le non-respect d’un certain nombre de règles de droit fondamentales, valables pour n’importe quel justiciable, cette séquence a également permis de vérifier la thèse d’une justice devenue politique, quand bien même Nicolas Sarkozy, par évidente prudence eu égard à ses fonctions passées, s’est refusé à la qualifier de la sorte dans son entretien accordé au Journal télévisé de TF1 le 3 mars. Une justice qui, après s’être en quelque sorte autonomisée du pouvoir politique afin de gagner en « indépendance », a totalement perdu en « impartialité » : le rôle délétère du Parquet National Financier, infiltré de tous côtés par les amis socialistes de François Hollande, faussant sans scrupule le libre jeu démocratique, n’est plus à démontrer, après le raid éclair contre François Fillon qui a eu pour but de porter Emmanuel Macron au pouvoir.

A lire aussi, Philippe Bilger: Verdict Sarkozy: non, Vincent Trémolet de Villers, il n’y a pas de « malaise dans la démocratie »!

Des personnalités politiques que l’on peut difficilement soupçonner de soutenir politiquement Nicolas Sarkozy ont du reste fait part de leur réaction scandalisée face à cet énième épisode de la guerre entre une partie non négligeable de la magistrature politisée, celle du Mur des Cons où, rappelons-le, l’ancien président de la République figurait en place centrale, et une opposition politique qui sera assez systématiquement inquiétée par la justice quand les amis dudit pouvoir peuvent dormir d’un sommeil paisible (pour l’instant et jusqu’à ce que les mouches changent d’âne). Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ont ainsi eu des mots particulièrement fermes pour condamner ce dévoiement de la justice, indéniablement politisée dans le sens d’un pouvoir qui idéologiquement lui convient et en lequel elle se reconnaît, par endogamie et perméabilité sociale, culturelle. Notons d’ailleurs que le responsable de la France Insoumise tout comme la présidente du premier parti d’opposition du pays font bien entendu l’objet de procédures dont on peut penser qu’elles viendront peser, si besoin, dans le processus électoral de 2022, comme ce fut le cas en 2017. Les bons et loyaux services n’auront pas même besoin d’être sollicités par le pouvoir puisque, pour des raisons idéologiques et sociologiques, une partie importante de la magistrature se reconnaît parfaitement dans le pouvoir en place, ce que la répression sans aucuns états d’âme du mouvement social des Gilets Jaunes aura démontré ad nauseam, sans que les syndicats de magistrats pourtant voués à défendre les libertés publiques, ne s’en émeuvent plus que cela.

Une épée de Damoclès sur les présidentiables

Nicolas Sarkozy aura beau jeu de jouer la carte d’un rapprochement avec Emmanuel Macron (qui a très probablement perdu la main sur son alliée judiciaire de 2017, comme le prouvent les coups de semonce lancés par les magistrats à l’encontre du Garde des Sceaux Eric Dupont-Moretti) : cela sera peine perdue puisque la magistrature a, d’une certaine manière, fait sécession, exactement de la façon dont Christopher Lasch décrivait la « trahison des élites ».

On le voit, bien au-delà du simple cas de Nicolas Sarkozy dont on finit par s’étonner qu’il n’ait pas été également mis en cause, tant qu’à faire, dans le dossier du petit Grégory ou dans une éventuelle complicité avec Gilles de Rais, il en va de la démocratie toute entière à travers le rôle que s’est désormais arrogé la Justice afin de peser directement dans le processus électoral, au point de le fausser et de déposséder encore un peu plus qu’il ne l’est déjà, le peuple de sa souveraineté en la matière. Rappelons d’ailleurs à ce titre que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, principaux opposants au pouvoir en place, font comme par enchantement l’objet de procédures rocambolesques frisant parfois l’absurde, afin de bien leur rappeler cette épée de Damoclès déclenchable en permanence au-dessus de leurs têtes, et quoi que l’on pense de l’un comme de l’autre. 

Pour cette raison qui souligne avec force les dysfonctionnements antidémocratiques de la justice contemporaine (certains magistrats faisant fort honorablement exception à cet hybris devenu délétère), les personnalités qui se sont réjouies de la condamnation de Nicolas Sarkozy commettent à la fois une faute (morale, philosophique, démocratique) mais aussi une erreur tactique et stratégique majeure puisqu’elles semblent ignorer qu’à ce petit jeu elles seront toujours les prochaines, un jour, sur la liste des injustices qu’elles auront promues pour de stupides raisons idéologiques opportunistes ou pour assouvir quelques petites rancœurs recuites. C’est le prix que l’on finit toujours par payer pour le lâche renoncement aux principes supérieurs.

Génération identitaire: une dissolution farfelue

Tout semble se passer, concernant Nicolas Sarkozy, comme si, pour lui, au regard de son côté clivant, les règles fondamentales du droit pouvaient être escamotées et, qu’après tout, la fin devait bien pouvoir justifier les moyens : eh bien non, il n’y a pas de « mais », il n’y a pas de négociation possible avec ces principes supérieurs. L’on ne transige pas avec les valeurs de la République dont on se repaît par ailleurs du matin au soir à proportion qu’on les bafoue.

A lire aussi, du même auteur: Le réquisitoire brillant de Régis de Castelnau contre les turpitudes de notre Justice

L’on retrouve cette même bassesse de raisonnement au plan des censures apportées à la liberté d’expression de la part d’un camp idéologisé qui ne supporte pas certains points de vue et considère, là encore, que la fin justifie les moyens : le texte accompagnant la dissolution par le gouvernement de Génération Identitaire est, à ce titre, un salmigondis de la plus belle facture, creux, empli d’élucubrations et, surtout, de subjectivité idéologique, qui permet de comprendre tout l’arbitraire d’une décision aussi démagogique (à tort puisque plus de 60% des Français considèrent qu’il existe un problème d’immigration immaîtrisée : l’étape suivante consistera-t-elle à dissoudre le peuple lui-même, entreprise certes déjà pas mal avancée par divers moyens… ?) que tactiquement stupide. Dissoudre une organisation sur des bases juridiques farfelues, alors même que les membres de ladite organisation n’ont fait l’objet d’aucune condamnation, se réjouir de cette décision inepte au plan juridique mais aussi au plan des principes élémentaires de la liberté d’opinion et d’expression, relève de la même logique à courte vue que nous évoquions au sujet des réactions à la condamnation de Nicolas Sarkozy (et quand bien même ces deux événements ne sont pas liés politiquement l’un à l’autre, loin de là…) : promouvoir une idéologie plutôt que des principes et valeurs supérieurs, ajuster la République et la démocratie à ses propres convictions, considérer que « la fin justifie les moyens » en vertu d’une vision subjective de ce qui serait le Bien et ce qui serait le Mal, bref, reprendre encore et toujours ce ver dans le fruit de la République française énoncé de manière aporétique par Saint-Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Sauf que, qui décide de qui sont les ennemis de la liberté ? N’oublions pas que ce fut le même Saint-Just qui promut avec zèle la loi dite des suspects, permettant d’incriminer un peu tout le monde et n’importe qui du moment que cela convenait au pouvoir révolutionnaire devenu délirant et psychopathique. L’on ne semble pas en être très loin, par les temps qui courent…

Face à cette folie idéologique, qui est le mal français post-révolutionnaire par excellence (et qui explique qu’on le retrouve surtout porté par les mouvances « de gauche » -à supposer que cette partition idéologique ait encore une quelconque force opératoire-), le peuple ne se retrouve pas : la justice ne semble plus rendue en son nom mais contre lui. De la même manière, il faudra expliquer aux justiciables-électeurs que, le jour-même de la dissolution de cette organisation dont on peut penser ce que l’on veut (tel n’est pas le sujet), l’on apprenne qu’un délinquant multirécidiviste algérien a plongé un journaliste entre la vie et la mort. L’on n’empêchera pas le peuple de suggérer tant à ses gouvernants qu’à leur bras armé judiciaire d’apporter plus de zèle à assurer sa sécurité, à chasser du territoire les criminels qui n’ont rien à y faire, à protéger les citoyens, les journalistes, les enseignants, les justiciables, le peuple français tout entier, plutôt qu’à poursuivre des objectifs de justice politique faussant le libre débat démocratique et électoral ou encore à empêcher la libre expression des convictions.

Le spectacle observé cette semaine est celui, très préoccupant, d’une démocratie malade.

Jean-Claude Carrière, aux racines de l’écriture

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L’écrivain-scénariste, merveilleux touche-à-tout, incarnait une expression libre et foisonnante


Hier, mon TER Centre-Val de Loire, ex-Corail, longeait le fleuve sauvage en flirtant avec la très yé-yé Nationale 7. Les paysages défilaient dans leur éternité reposante et leur tristesse monacale. Que la France semble apaisée d’un wagon désert, une triste journée d’hiver. Je regrettais seulement qu’un voile de pluie ne vienne pas compléter ce décor, le mélancoliser à l’extrême, m’arracher quelques palpitations supplémentaires.

Je suis un irrécupérable passéiste

Cette vue de l’esprit est trompeuse, je l’admets, elle met à distance les turpitudes des territoires comme on les appelle idiotement aujourd’hui, leur violence et leur fragilité internes. Irrécupérable passéiste, j’aime cependant les campagnes qui s’inclinent devant la nature brute, ce sol argilo-calcaire qui nous tient debout et qui nous a fait grandir. Je m’enivre de tous ces bourgs abandonnés aux rideaux baissés et du bruit d’une mobylette en fond sonore. Je fuis l’agitation humaine et l’activisme marchand, tous deux fortement suspects à mes yeux. Alors, je quitte la capitale et retourne chez moi, chez les miens. Mon « Cher » et ma « Nièvre » sont des compagnons d’infortune qui n’agressent pas le regard, ni la mémoire. Ils demeurent à hauteur d’hommes. Ils ne font ni retape, ni déballage sentimental. Ils portent en eux les marques d’un long purgatoire. Ils ont l’habitude d’être extraits de la communauté nationale. Leur déshérence n’intéresse personne sauf leurs propres enfants. Natifs de ces départements ruraux, nous gardons les traces d’une amertume mal soignée et d’un ricanement paysan.

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Sachez que l’on se moque bien de vos gesticulations citadines et de vos pistes cyclables. Les terres beauceronnes, ces larges étendues céréalières tellement ennuyeuses laissaient enfin place à mes vignes, nous approchions du but et puis, surgit, impétueux, le piton de Sancerre, quelques kilomètres après, le village de Pouilly, le pont de la Charité ou plus loin encore la cathédrale Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte de Nevers. Pour ce voyage, j’avais emporté avec moi Le vin bourru (paru chez Plon) de Jean-Claude Carrière qui nous a quittés en février dernier. Je l’avais lu à sa sortie, il y a déjà vingt ans. Un fil invisible, entre lui l’occitan né en 1931 et moi, le berrichon né sous Giscard sous-tendait des généalogies semblables. Nos deux générations partageaient quelques bribes d’humanités ancestrales, de travaux agricoles oubliés ou de manies domestiques. En pleine bulle internet, j’avais retrouvé sous sa plume des moments simples, de ces permanences qui réchauffent le cœur. Comme Carrière, ma grand-mère usait de la lampe à pétrole les jours de coupures d’électricité et considérait la danse comme l’un des premiers devoirs masculins. L’intelligence de nos aïeux me manque, leurs connaissances sur les plantes, les animaux et tout ce qui était nécessaire à une vie quotidienne équilibrée.

Notre monde spécialisé et vain…

« Je suis toujours frappé, dans nos existences réservées pour la plupart à une seule activité, aplanie et facilitée grâce à tant d’engins, par la réflexion jadis nécessaire, par l’agilité forcée de l’esprit devant cent décisions à prendre chaque jour, devant un emploi du temps irrégulier, d’autant plus difficile à établir que le paysan en est le seul maître » écrivait-il. Nous avons perdu des pans entiers de ce savoir-là. Je me demande aussi si des personnalités aussi intenses et prolixes que Jean-Claude Carrière pourraient voir le jour dans un monde spécialisé et vain? De Pierre Étaix à Borsalino, de La Piscine à Cyrano, de Buñuel à Marielle, de Normale Sup à Jean Carmet, cet homme en lettres majuscules avait décloisonné les arts. Il pouvait parler et écrire sur tout, le cinéma, l’histoire, les astres, les religions ou la méditation. Son intelligence ne se limitait pas aux domaines réservés. Nos élites pourraient s’en inspirer, ouvrir les fenêtres, se laisser pénétrer par d’autres champs de recherches. Son affection pour Carmet m’a toujours ému. Bourgueil n’est que le prolongement de mon Sancerrois. Carrière avait décelé, comme Georges Conchon en son temps, le caractère profondément lumineux de l’acteur, assemblage rare de poésie vagabonde et de folie joyeuse. Il avait ainsi préfacé Je suis le badaud de moi-même son livre désordonné qui lui ressemblait tant : « Son regard percevait ce qui échappait à beaucoup d’autres. Son intelligence, sa présence auraient fait de lui un Trésor vivant au Japon. Il était un de nos trésors ». Cette définition s’applique à lui-même. Jean-Claude Carrière était bien l’un de nos trésors.

Verdict Sarkozy: non, Vincent Trémolet de Villers, il n’y a pas de « malaise dans la démocratie »!

Depuis que le jugement a été rendu le 1er mars et les condamnations prononcées contre Nicolas Sarkozy, Thierry Herzog et Gilbert Azibert, une multitude de réactions et de dénonciations extrêmes qui vitupèrent une décision qu’elles n’ont pas lue, mettent ensemble des politiques inconditionnels – jusqu’au ministre de l’Intérieur, le respect d’un côté, le pouvoir de l’autre ! -, des avocats naturellement critiques et beaucoup de médias prenant pour un « coup de tonnerre » ce qui devrait être perçu comme une administration normale de la Justice (CNews, Sud Radio).

Et, bien sûr, les grands mots : malaise dans la démocratie pour Vincent Trémolet de Villers dans le Figaro, crise politique, déclin de la République, qui n’ont que le tort de se tromper de cible et d’oublier que nous n’avons qu’un seul devoir : appréhender l’acte judiciaire dans sa spécificité, faire respecter l’état de droit, prendre acte de l’appel et si, le moment venu, il aboutissait à la relaxe des prévenus, l’accepter comme la preuve de l’importance des voies de recours et du regard pluraliste et parfois contradictoire qu’elles permettent.

On ne peut pas en même temps décrier, salir, souvent avec une totale ignorance et mauvaise foi, la décision du 1er mars et se féliciter que les prévenus aient pu relever appel : il faudrait choisir. L’opprobre ou la sérénité ?

Les juges sont saisis sur le plan judiciaire, mais c’est leur prêter un immense pouvoir qui serait exclusif et qu’ils n’ont pas que de les prétendre créateurs ou destructeurs des destins politiques.

Ce qui a suscité cette effervescence majoritairement insultante contre le tribunal correctionnel, les magistrats et le PNF tient au fait que les mêmes, nombreux, reprochant en l’occurrence à la justice d’être partisane et politisée, portent sur ce jugement une appréciation elle-même partisane et politisée.

Exception : je tiens à saluer la parfaite dignité des avocats des trois prévenus. Ils fourbissent d’autres armes pour le futur et c’est normal, car ils ont sans doute conscience que leur stratégie de dénégations systématiques n’a pas été la bonne.

Il faut noter le honteux silence du garde des Sceaux et donc son aval tacite à l’égard des attaques scandaleuses à l’encontre d’un univers dont pour faire un coup politique on lui a pourtant confié la responsabilité et la défense!

En effet, si on avait l’honnêteté de s’arrêter au seul plan judiciaire, que pourrait-on dire ?

Des écoutes recueillies dans le cadre d’une autre procédure – grâce à un filet dérivant, je l’admets bien volontiers – ont révélé des échanges entre un avocat et son client, usant l’un et l’autre d’une fausse identité, dont la plupart se rapportaient à la préparation d’infractions susceptibles d’incriminer le trio plus tard condamné.

A lire aussi: Élisabeth Lévy sur le verdict Sarkozy: «Cette affaire me donne sacrément envie de voter Sarko!»

Corruption, trafic d’influence, violation du secret professionnel et recel pouvaient qualifier ces agissements programmés. Le fait que le pacte conclu dans les conversations n’ait pas eu de traduction effective n’a rigoureusement aucune importance en droit sur la nature des délits principaux.

Les débats devant le tribunal correctionnel ont été intenses, nourris et exemplaires. J’ai pourtant noté d’emblée, de la part de certains chroniqueurs judiciaires, une sorte de parti pris qui ne laissait pas d’inquiéter sur leur compétence technique et judiciaire, en tout cas sur leur intuition.

D’ailleurs, sans paradoxe, j’ai compris que la condamnation de Nicolas Sarkozy était pressentie et crainte quand une offensive violente contre le PNF a été mise en branle, quelques jours avant le jugement, par Le Point, aux sympathies pro-sarkozystes connues.

Jugement qui a été légèrement inférieur aux convaincantes réquisitions du parquet puisque la peine d’un an ferme accompagnant le sursis pour Nicolas Sarkozy, permet un aménagement, ne prévoit pas l’inéligibilité et n’interdit pas le principe d’une éventuelle nouvelle candidature.

Les motivations de cette décision (257 pages) mêlent une argumentation technique précise et pointue à des considérations morales et démocratiques quand il s’agit d’expliquer la nature de la sanction. Ce qui est on ne peut plus normal.

Pas de preuves, paraît-il? Lesquelles auraient persuadé les soutiens politiques de Nicolas Sarkozy ?

Il ne me semble pas que l’ire brillante d’Élisabeth Lévy soit pertinente sur ce plan pas davantage que la globalité approximative d’Éric Zemmour évoquant une décision sous la dictée de Mediapart et faisant passer pour des certitudes ce qui relève de sa constante détestation des juges.

Par conséquent, à bien considérer le processus judiciaire dans son ensemble – et j’y inclus la discutable périphérie procédurale des fadettes – il n’y a rien qui, le jugement rendu, permette de le frapper d’illégalité ou même d’illégitimité. Sauf à tenir une ligne affichant un Nicolas Sarkozy innocent par principe et virginal malgré une dizaine de procédures, au fil du temps, à ses basques, certaines l’ayant d’ailleurs exonéré.

Ce qui réduit à rien l’accusation d’acharnement judiciaire et montre que depuis la honteuse insulte sur les « petits pois » ou le Mur des cons, de l’eau judiciaire a coulé sous les ponts. Si Nicolas Sarkozy est relaxé en appel, je parie qu’on le verra alors vanter l’état de droit et ces magistrats qui auront eu raison de lui donner raison.

Le PNF qui, sous l’égide d’une configuration de gauche, a matraqué judiciairement François Fillon – celui-ci y a mis du sien ensuite ! – n’avait rien à voir avec celui d’aujourd’hui, dirigé par Jean-François Bohnert, un magistrat impartial et mesuré qui a rappelé le très faible pourcentage d’affaires politiques (un peu plus d’une dizaine) dans le vivier du PNF, la majorité tenant à du droit pénal financier ayant rapporté des milliards.

Alors procès politique ? Banalement oui. Il n’est pas indifférent qu’un ancien président de la République soit renvoyé devant un tribunal correctionnel et condamné à une peine partiellement ferme. Mais procès non politique si on entend par là qu’une juridiction aurait voulu « se payer » Nicolas Sarkozy, son excellent avocat sous influence et un magistrat discutable et discuté.

J’aurais rêvé qu’on prît tout simplement ce procès et cette décision pour la preuve d’une démocratie devenant de plus en plus exemplaire. Non pas malaise dans celle-ci mais exactement le contraire.

En effet, que la prévention pénale ait été infime, voire dérisoire aux yeux de certains ne me paraît pas un argument décisif. Rien n’est négligeable de ce qui est imputé à l’homme qui a ou a eu le pouvoir suprême. Il a des devoirs, des obligations, une exigence d’éthique et de rectitude. Il se doit d’être irréprochable.

C’est la fonction dévoyée qui justifie la gravité de la peine, pas les infractions. Même si je ne suis pas de ceux qui ont une vision hémiplégique de la délinquance, impitoyable pour celle du commun et emplie d’indulgence relativiste, voire cynique pour celle des puissants dans quelque domaine que ce soit.

Il y a en ce moment une responsabilité délétère de nos « élites », qui devraient inspirer, modérer, faire comprendre, faire réfléchir sur ce qui devrait pourtant être perçu comme une avancée de la République, une bienfaisante égalité entre les citoyens à partir de leur statut et de leur mission.

Je remercie amèrement le Figaro et TF1 d’avoir offert la démonstration inverse puisque Nicolas Sarkozy a pu développer, en vertu d’un privilège indu rompant tous les principes d’une justice équitable, « un complotisme anti-juges » et une affirmation répétée de son innocence, démentie le 1er mars et qui le sera peut-être encore en appel. Un abus, une complaisance que je juge choquants.

Derrière une aspiration formelle à l’égalité, les Français au fond révèrent les supériorités de type régalien. Même sanctionné, Nicolas Sarkozy est un parfait exemple de cette tendance.

Il me semble intéressant de relever que Nicolas Sarkozy a fondé ses protestations renouvelées sur le fait que journalistes et avocats, lors des débats, avaient considéré qu’il n’y avait aucune preuve contre lui. Ce serait comique si nous n’étions pas confrontés à une affaire désastreuse pour la République et qui bizarrement a conduit gauche, droite et les extrêmes à une sorte de connivence et de prudence lâches. On ne sait jamais, cela pourrait nous arriver !

Si je comprends bien le fil du temps, on a longtemps reproché à la magistrature d’être trop soumise. Maintenant, d’être trop indépendante. Qu’importe ! Les chiens aboient, la caravane doit passer.

Je conclus donc. Aucun malaise dans la démocratie.

Ou alors d’une autre sorte.

En effet, le seul vrai, authentique, désastreux malaise est qu’on puisse sans honte, légitimement, sereinement, poursuivre ou condamner un ancien président de la République pour des agissements que la Justice non seulement n’a pas inventés, mais qu’elle a le devoir et l’honneur de prendre en charge.

 

Le Mur des cons

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Présidentielle 2024: Donald Trump y pense en se rasant

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Acquitté pour la seconde fois d’une procédure de destitution purement politique, Donald Trump se sent pousser des ailes… Il s’est exprimé devant un public acquis lors de la conférence du CPAC. Qu’y a-t-il dit?


Le 28 février, lors du grand méchoui du CPAC (Conservative Political Action Conference) à Orlando, il n’a pas fait mystère que c’est lui et lui-seul qui contrôle le Parti républicain. S’il laisse planer le doute sur sa candidature en 2024 (il aurait 78 ans…), il sera au minimum le faiseur de rois. Le plus pressé est de reconquérir la Chambre et le Sénat en 2022. Et de faire de Joe Biden un roi sans couronne. 

Donald Trump sort indemne de deux procédures de destitution!

Donald Trump s’était fait quelque peu silencieux depuis l’intronisation de Joe Biden à la présidence des États-Unis le 20 janvier dernier. Mais le retrait était tout stratégique : sous le coup d’une seconde tentative de destitution pour complicité dans l’attaque du Capitole qui s’est soldée par une nouvelle humiliation pour les Démocrates (il aura été non pas le président à avoir été destitué deux fois, mais celui qui aura été acquitté deux fois), Donald Trump a préféré jouer au golf. En outre, il fallait également digérer une défaite qu’il continue de trouver injuste car, répète-t-il, entachée « d’irrégularités électorales massives ». 

À Orlando, il a conspué la manière dont Joe Biden détricote plus vite encore qu’il ne le craignait son « œuvre », notamment sa politique migratoire en rouvrant les frontières à de potentiels truands, violeurs et criminels, selon une rhétorique virile inchangée depuis 2015. 

Trump ne va pas créer son propre parti

Donald Trump en a profité pour tordre le cou aux rumeurs qui le voyait créer un troisième parti politique qui aurait été la meilleure manière d’assurer au Parti démocrate une victoire permanente. Au contraire, il a remis la main sur la direction du GOP (Grand Old Party, le parti républicain) dont il est le leader peu contesté. Même son meilleur ennemi, le sénateur Mitt Romney a reconnu que si Donald Trump se présentait aujourd’hui à l’investiture, il la remporterait haut-la-main. 

En forme olympique à Orlando, devant un parterre acquis à sa cause, il a présenté un programme de parti axé sur le rétablissement de l’intégrité des élections (même si on met de côté le sujet clivant des fraudes électorales, il est évident que le Parti démocrate a modifié les lois électorales à son insigne avantage), la réouverture des écoles pendant la pandémie (les Républicains sont en majorité allergiques au confinement et même au port du masque), l’arrêt de l’immigration clandestine (Biden veut au contraire légaliser pas à pas 11 millions d’illégaux, essentiellement d’Amérique du Sud), la résistance à la Chine (qui est le véritable adversaire des États-Unis selon Trump, et pas la Russie) et le démantèlement des grands monopoles technologiques des GAFAM (après son bannissement à vie de Twitter, Trump estime les gazouillis « ennuyeux »).

La tragédie du Capitole minimisée

Sa popularité presque intacte auprès des siens – la plupart estimant que l’assaut du Capitole est véniel, voire un piège qui lui a été tendu par les Démocrates -, l’ancien président entend exercer une influence sur le Comité national républicain (RNC) via son comité d’action politique Save America et en concentrant vers son site DonaldJTrump.com les dons des militants. Toujours aussi pragmatique…

A lire aussi, Jeremy Stubbs: La morte du Capitole: ni terroriste, ni martyre

Son fils, Eric Trump, clame qu’on n’en a pas fini avec son père. Mais la famille Trump reste évasive quant à son éventuelle candidature à la présidentielle de 2024. On sent que Donald en a envie. Il y pense probablement en se rasant comme disait Nicolas Sarkozy. Mais en 2024, Donald Trump aura 78 ans, soit l’âge qu’a Joe Biden aujourd’hui… Est-ce bien raisonnable ?

À l’heure d’écrire ces lignes, il est clair que nul Républicain n’est plus charismatique ou populaire que Donald Trump. Mais après avoir perdu la Maison-Blanche et le Sénat, il ne faudrait pas qu’il échoue une seconde fois.

Le cauchemar de l’establishment

Il lui faudra retravailler le corpus idéologique du Parti républicain dans la continuité, changer quelque peu de disque, s’assagir un tout de petit peu face à un establishment pour lequel son retour serait un cauchemar. Et la reconquête passe par un Parti républicain plus ouvert aux minorités, surtout la minorité hispanique. Un ticket avec Ted Cruz, la star montante du parti, d’origine cubaine, serait une possibilité alors que Mike Pence n’a recueilli qu’1% d’intention favorable lors du CPAC, en raison sans doute de son refus de recertifier les enveloppes des grands électeurs lors de cette journée mémorable du 6 janvier. Hélas, Ted Cruz a fait la bêtise de quitter le Texas pour Cancun en pleine tempête de neige. Et Nikki Halley, qu’on aurait bien vu également comme co-listière en tant que « femme de couleur » a pris ses distances avec Donald Trump, estimant qu’il avait laissé tomber les Républicains.

Avec 97% des participants interrogés approuvant les performances professionnelles de Donald Trump, 95 % ayant déclaré vouloir que le Parti républicain poursuive sa politique et près de sept personnes sur dix qui souhaitent que Trump se présente à nouveau en 2024, « Le Donald » est plus populaire que jamais dans son camp. S’il décidait finalement de ne pas se représenter, il serait à tout le moins faiseur de Roi. Et il sera indispensable au GOP lors des mid-terms en 2022 pour reconquérir le Sénat et peut-être même la Chambre.

La démonisation de Poutine appelle l’angélisation de Navalny


Pour la première fois depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, la possibilité d’un changement est incarnée par Alexeï Navalny. Pour Jean-François Colosimo, grand connaisseur de la Russie et de son âme, c’est la raison de la réaction violente du « système russe », cette structure de pouvoir oligarchique qui gouverne le pays et dont Poutine n’est que le point focal.


Causeur. Alors que le procès Navalny provoque d’importantes manifestations en Russie, assiste-t-on selon vous à un tournant ?

Jean-François Colosimo. L’événement est aussi indéniable que son lendemain indécis. Il tient d’abord à la cristallisation de passés proches et lointains qui sont propres à la Russie. À en faire une épiphanie de la mondialisation des esprits, on en rate l’essentiel. Les manifestants qui défilent ne se veulent pas moins des tenants de l’idée russe que les miliciens qui les répriment. À l’image d’Alexeï Navalny qui n’a rien d’un occidentaliste et tout d’un slavophile, mais postmoderne. Ce dont atteste son retour, contre toute raison. Son combat, à tous risques, contre le mensonge généralisé rencontre le sentiment des classes moyennes mais, plus profondément encore, réveille le culte russe du sacrifice pour la vérité.

Jean-François Colosimo. Vient de paraître en poche : "L’Apocalypse russe : Dieu au pays de Dostoïevski", Lexio, janvier 2021 © Photo HANNAH ASSOULINE
Jean-François Colosimo. Vient de paraître en poche : « L’Apocalypse russe :
Dieu au pays de
Dostoïevski », Lexio,
janvier 2021 © Photo HANNAH ASSOULINE

En somme, vous ne croyez pas au caractère rationnel de sa popularité. Cherchez-vous à minimiser son rôle ?

Non. Son intelligence et son courage sont incontestables. Mais son aura héroïque, conquise de haute lutte, ne saurait gommer son activisme politique, marqué par une décennie de zigzags. Alexeï Navalny a d’abord navigué entre les forces classiques d’opposition, allant du libéralisme d’un Grigori Iavlinski au républicanisme d’un Boris Nemtsov en passant par le centrisme d’un Alexandre Lebedev, l’ancien guébiste devenu milliardaire qui l’a fait nommer, un temps, au conseil d’administration d’Aeroflot. Cette nébuleuse est composée d’ex-gorbatchéviens et d’ex-eltsiniens qui, avec les oligarques première manière, ont été chassés du pouvoir par Poutine. Navalny a comme atouts de ne jamais l’avoir exercé et de partager les mœurs des jeunes générations. Il a su substituer la puissance mobilisatrice des réseaux sociaux à l’impuissance militante des appareils traditionnels, l’émotion à la critique, la rue à la Douma. Ce qui lui permet d’entrer spontanément dans l’antique galerie russe des figures providentielles.

Vous le renvoyez à la génération nouvelle tout en le disant moins nouveau qu’il n’y paraît. Vous reconnaissez son combat pour les libertés et soulignez son flottement idéologique. Comment, dès lors, le définiriez-vous ?

Il y a un fait qui tranche avec son apparente indifférence aux idéologies. Il a cofondé « Narod », le « Parti du peuple », qui avait vocation à rassembler les franges souverainistes d’extrême gauche et d’extrême droite, et qui cimente la Marche russe, la rencontre annuelle des organisations nationalistes, dont il a repris les slogans anti-immigrés. Finalement, il est revenu à son axe initial, apparu dès 2009, redevenant le dénonciateur solitaire de la déliquescence des classes dirigeantes. Par-delà l’ignominieuse propagande officielle à son sujet, il reste que, selon les catégories en vogue, Alexeï Navalny coche de nombreuses cases du « populisme ». Ce qui ne devrait pas laisser d’interroger. Mais par méconnaissance ou par mépris, ceux qui blâment cette mouvance ailleurs l’exonèrent en Russie.

Ce « populisme » à la russe serait-il en soi un mal ? N’est-il pas, d’une certaine façon, adapté à la situation russe ?

L’impasse institutionnelle est telle que la conjonction des colères, des frustrations, des épuisements, demeure l’unique levier de contestation. Le phénomène Navalny ne devrait pas empêcher d’interroger la méthode Navalny. D’une part, son usage intensif d’internet, concentré sur la divulgation bienvenue des scandales d’État, lui vaut un plébiscite viral, quoique virtuel, de justicier plutôt que de dirigeant. D’autre part, sa tactique perturbatrice du « vote intelligent », le fait de se reporter sur le candidat le mieux placé, quel qu’il soit, afin de barrer la route au candidat officiel, peine par définition à dégager une stratégie électorale cohérente. Animer une protestation et construire une opposition, ce n’est pas la même chose. On peut se demander d’où vient le premier rival effectif de Poutine, il faut surtout se demander où il va.

Pour nos médias, la cause est entendue. Alexeï Navalny est le « défenseur de l’État de droit ». Pourquoi ?

D’abord, par effet d’encombrement théorique : la case populisme est déjà occupée par l’autocrate qui réside au Kremlin. Ensuite, par effet de compensation manichéenne : la démonisation de Poutine appelle l’angélisation de Navalny. Enfin, par effet de réassurance narrative : le progrès universel suit son cours. Plus simplement et plus radicalement, l’opposition a désormais un nom et un visage. Poutine lui-même, qui feignait magiquement de l’ignorer, doit en admettre l’existence. Altérité, alternative, alternance : l’irruption personnifiée de cette hypothèse a suffi à ébranler le système de certitude univoque sur lequel reposait l’actuel pouvoir. D’où son état de sidération, de confusion et de surréaction. De cette fêlure, Alexeï Navalny est indubitablement l’icône, à la façon d’Hollywood pour les Occidentaux, mais à la manière de Byzance pour les Russes. Il incarne le Golgotha du peuple souffrant.

Précisément, vous évoquiez la nécessité de se référer au passé récent pour comprendre l’événement.

L’événement Navalny ratifie la lente mais menaçante dégradation des fondamentaux du régime depuis 2005 sous le poids de répétitions sans résolution. Au cycle des interventions militaires, ouvertes ou occultes, dans les anciennes marches impériales, a succédé le spectre angoissant de l’enlisement. Au fur et à mesure des éliminations politiques, des « traîtres » aux organes d’État aux opposants aux mensonges du Kremlin, s’est imposée l’image d’une spectaculaire inefficience. Au rythme des répressions collectives, de la punition des manifestants à la persécution des réfractaires, est advenue l’évidence de l’impossibilité de l’endiguement. Le recours à la violence maximale, au besoin arbitraire et cruelle, n’intimide plus. Erdogan apparaît à Bakou, Navalny réapparaît à Moscou et les jeunes jetés en prison par la milice en ressortent insurgés. Or, un pouvoir autoritaire est d’autant plus démuni pour traiter sa vulnérabilité qu’il croyait imparable son système de dissuasion.

Voilà qui explique l’évolution des dernières années. Mais vous semblez penser que Navalny est une des incarnations de l’âme russe éternelle…

Dans l’imaginaire, Navalny s’apparente au revenu d’entre les morts, ce qui n’est pas rien au pays de la Pâque orthodoxe, de l’épopée résurrectionnelle de Dostoïevski, mais aussi de la garde de Lénine dans son mausolée. Le récit national, en parallèle, exalte le dissident surgi des limbes pour se faire le guide des foules : ainsi, au xviiie siècle, le rebelle Pougatchev dépeint par Pouchkine dans La Fille du capitaine. Enfin, historiquement, existe le précédent du pope Gueorgui Gapone, l’orateur et l’organisateur des premières pétitions et processions pour l’égalité et la liberté qui préparent la révolution de 1905 : lui aussi sera banni de Russie et y retournera en bravant la police secrète avant d’être assassiné. Gapone a pour adversaire déclaré Konstantin Pobiedonostsev, le ministre des Affaires religieuses, le défenseur de l’autocratie au nom du triptyque « Orthodoxie, État, Patrie » et l’excommunicateur de Tolstoï qui l’avait brocardé dans Anna Karénine. Cette partition se rejoue aujourd’hui, soulignant la difficulté russe à concevoir la démocratie autrement qu’un paradis ou un enfer, l’impératif de la fraternité demeurant métapolitique, d’ordre métaphysique.

Faut-il en déduire que le mouvement puisse s’embraser et le « nouveau tsar » être renversé ?

C’est une autre erreur commune de ne pas voir en Vladimir Poutine le point focal d’un vaste ensemble oligarchique aux cercles multiples et contradictoires. Le noyau originel des Pétersbourgeois perdure, les mariages croisés entre leurs enfants assurant sa cohésion clanique ainsi que sa mainmise durable sur l’appareil financier et économique. Le bras armé de l’appareil sécuritaire est également fiable, car l’enrichissement personnel fonde la fidélité collective des anciens du KGB qui le composent. Quant à l’appareil militaire, le seul vrai bénéficiaire du redressement promis de l’État, il est pareillement acquis. Enfin, aux périphéries, dans les appareils industriel, médiatique, culturel, religieux, l’allégeance a force de loi sous peine d’éviction. La convergence de ces cercles sera stable tant que continuera leur communauté d’intérêts. Pour autant, l’anarchie de constitution et la médiocrité de recrutement de ces différents foyers de décisions éclairent l’absurdité de certaines actions au regard de l’habileté certaine dont sait faire montre leur chef suprême.

Vladimir Poutine peut donc espérer rester au pouvoir jusqu’à son dernier souffle ?

S’il a échoué à instaurer une économie concurrentielle, lui préférant la rente facile des ressources naturelles, Poutine a restauré une diplomatie et une armée compétitives au point de refaire de la Russie un acteur majeur sur la scène planétaire. Mais sa concentration sur les affaires internationales au détriment des questions intérieures tend précisément à l’éloigner de la gestion du quotidien. Un scénario plausible serait donc que, reproduisant le scénario par lequel lui-même a évincé Eltsine, la jeune classe montante des technocrates éduqués à la globalisation, toujours plus présente dans l’appareil étatique, le force à son tour à une retraite dorée. Et ce, avec ou sans la pression d’une révolte populaire.

Le malaise russe se réduit-il aux difficultés de l’après-communisme ?

Pour partie. Alexandre Soljenitsyne rappelait que, dans la Bible, Dieu soumet l’entrée de son peuple en Terre promise à la mort de l’ultime Hébreu qui a adoré le Veau d’or : il n’y aura pas de Russe vraiment nouveau avant l’extinction de l’Homo sovieticus. Mais il y a autre chose. En s’obstinant à considérer la Russie comme leur ennemi fondamental en raison de l’égalité délétère que lui confère son arsenal nucléaire, les États-Unis la condamnent à un survivalisme où l’inimitié de l’Occident justifie l’hostilité envers l’Occident. Trente ans après la dissolution du pacte de Varsovie, l’Alliance atlantique garde pour but premier l’encerclement, l’isolement et l’assujettissement de Moscou, lui réservant une intransigeance dont l’inégalité est criante, mesurée aux faveurs que Washington prodigue aux plus douteux de ses alliés. Il y a là une sorte d’intolérance toxique, comme on le dit en médecine, que l’Union européenne imite volontiers depuis qu’elle a accueilli en son sein d’anciens pays de l’Est pour qui elle n’était jamais qu’un sas vers l’OTAN. Or, la France ferait bien de se souvenir qu’elle est plus que l’Occident ou l’Europe, qu’elle a une longue tradition de dialogue avec la Russie et que ce lien, certainement difficile, précaire et périlleux, ne sert pas moins son besoin récurrent d’une alliance de revers chaque fois qu’elle est elle-même menacée d’affaiblissement.

Pour conclure, restez-vous optimiste quant à l’avenir de la Russie ?

C’est elle qui, à l’inverse, nous apprend que le pessimisme doit toujours être de mise, car pour l’esprit russe il n’est ni bonheur sans malheur, ni salut sans péché. Je note cependant qu’aussi défiguré qu’il apparaisse aujourd’hui, ce pays irrémédiablement rebelle à la raison ne cesse de nous réserver des surprises, voire des prodiges. Voyez combien ses contempteurs attitrés ont eu tort de se gausser, sur le ton qu’ils prennent pour évoquer des fake news, d’un vaccin indiscutablement plus efficace que celui que nous avons lamentablement échoué à produire. C’est à la résilience spirituelle de ce peuple, littéraire, artistique, savante mais aussi ordinaire et anonyme, sur laquelle sont venues buter toutes les dominations et les malédictions, que je fais confiance.

Vient de paraître en poche: Jean-François Colosimo, L’Apocalypse russe : Dieu au pays de Dostoïevski, Lexio, janvier 2021.

Chicha et chichon: halte aux discriminations!


Didier Raoult, à l’occasion d’un point sur l’épidémie, lance un cri d’alerte. 


En analysant un cluster dont les chercheurs ne décelaient pas l’origine, on a découvert que ses membres avaient tous participé à une soirée chicha. La salive chauffée, partagée, ça, ça vous diffuse de l’aérosol, tu penses ! Un facteur de risque qui touche les 25-45 ans. C’est à partir de la 11ème minute dans la vidéo publiée sur le site de la Provence. Mais ce qui précède vaut tout de même son pesant de bouillabaisse.

Je suis outré. Comment Raoult, habitant Marseille, se laisse-t-il aller à discriminer un groupe qui, dans la cité phocéenne, représente au moins la moitié des habitants — immigrants illégaux compris ? La chicha est une pratique conviviale essentiellement maghrébine. Gainsbourg n’écrivait-il pas « Dieu est un fumeur de gitanes » ? De gitanes peut-être pas, mais de chicha, sûrement.

C’est comme si l’on disait qu’il faut inculper pour mutilation permanente sur mineur toutes les mères et tous les praticiens, diplômés ou non, qui pratiquent des excisions sur des fillettes. 20 ans de prison minimum. Ce serait discriminer toute l’Afrique noire réimplantée en France, avec d’excellentes excuses que je me garderai bien de contester…

Raoult évoque au passage l’usage (« quand il était jeune ») des pétards. Eh oui, se passer un vague chichon dans l’une de ces soirées qui, de 18h à 6h du mat’, les rassemblent à l’insu de leur plein gré, ça peut être contaminant. 

Mais c’est discriminer cette fois le créneau des 12-30 ans — de la juvénophobie, si le lecteur m’autorise à créer un tel barbarisme. Que les jeunes méprisent leurs aînés (« OK ! Boomer ! » disent-ils avec un admirable sens du raccourci et de la pensée profonde) ne choque personne. S’en prendre aux jeunes cons / sommateurs, c’est autre chose. Je m’insurge ! 

Tout comme on doit s’insurger lorsque des pédagogues à l’ancienne protestent parce qu’un élève les a insultés, ou a sorti son portable en cours pour envoyer à ses potes la vidéo d’une fellation opérée dans les chiottes du collège. Libre expression ! Communication ! Il faut au contraire encourager de tels comportements ! Le jeune doit être libre ! On ne somme pas un consommateur !

Je remarque d’ailleurs que le gouvernement — sur lui toutes les bénédictions — se garde bien de reprendre les fantasmes du druide marseillais. Qui a raison, je vous le demande, Olivier Véran, qui veille sur notre santé en imposant des masques et des couvre-feux, ou Didier Raoult, qui, comme chacun sait, la menace en s’obstinant à guérir les gens ?

Poser la question, c’est y répondre.

Je suggère donc au gouvernement de tenir son prochain conseil de guerre sanitaire autour d’un narghilé. Cela aura de la gueule, et enverra un signal clair à Erdogan, toujours candidat pour une entrée dans l’Europe. La stigmatisation des fumeurs de chicha doit cesser ! La répression du shit doit s’interrompre ! Car enfin, vouloir réprimer des usages immémoriaux, n’est-ce pas une façon insidieuse d’inciter les Musulmans à s’intégrer dans une société française dont ils ne veulent pas ? Interdire le chichon, n’est-ce pas un effet pervers de cette laïcité à la française dont une majorité de jeunes ne veut pas ?

Tous fumeurs ! Tous envapés ! C’est alors que la société sera libre — et qu’il ne restera plus aux dhimmis non fumeurs qu’à payer la djizîa — la taxe imposée à tous ceux qui refusent de se laisser obscurcir le cerveau par la fumée des calembredaines.

Ceci est mon sang


L’éditorial de mars d’Elisabeth Lévy


La nouvelle a été accueillie par des cris de victoire des associations. La France va rattraper, enfin, un coupable retard. Non, il ne s’agit pas – pas encore – de la reconnaissance d’un troisième sexe (et de tous les autres), mais de la gratuité pour les étudiantes des protections périodiques, promise le 23 février par Frédérique Vidal pour la rentrée 2021. Depuis le temps qu’on attendait.

Peut-être la ministre a-t-elle été sommée de changer de sujet après une semaine de brouhaha sur l’islamo-gauchisme, au cours de laquelle on a appris que le problème n’était pas la chose et sa progression, mais le mot, qui froisse tous les bons esprits de la Macronie et d’ailleurs, très à cheval sur la précision sémantique. Le moindre solécisme en parlant les irrite, mais ils en font bien d’autres étranges en conduite.

Pour les nouvelles féministes, les productions corporelles comme les souffrances psychiques ont vocation à être montrées en place publique

Puisqu’il a été acté à la satisfaction générale que l’islamo-gauchisme n’existait pas (d’ailleurs, l’islamisme non plus, la preuve par Trappes), Frédérique Vidal peut se consacrer aux vrais problèmes et, au premier chef, à ce que la langue populaire appelle les « ragnagnas » et la langue victimaire la « précarité menstruelle », expression prouvant que nous tenons là une nouvelle perle enfilée sur le collier des injustices faites aux femmes. Toute différence y compris biologique devient une discrimination – à sens unique, car nul n’aurait l’idée de parler précarité pileuse pour les hommes condamnés au rasoir à vie. D’ailleurs, le premier privilège mâle est de pouvoir uriner debout, scandale auquel certaines chapelles féministoïdes entendent bien mettre fin en imposant à toutes-et-tous la position assise. En attendant qu’on intente un procès à Dame Nature et qu’on oblige les hommes à avoir leurs règles, il convient au moins de faire de celles-ci un sujet de pleurnicherie. Le vrai privilège masculin, c’est de ne pas être traité en victime.

Vérification faite sur le site d’un supermarché, les protections hygiéniques coûtent quatre euros par mois, soit moins de 50 par an, ce qui pour quarante ans, revient à 2 000 euros. On aimerait savoir où doit s’arrêter l’assistanat. Pourquoi ne pas financer les chaussures, tout aussi indispensables, ou la mousse à raser ? Perso, je préférerais qu’on me rembourse mes paires de bas, parce qu’à raison de quatre ou cinq par semaine entre octobre et avril, l’addition est salée.

Je vous entends d’ici. Tu badines parce que tu as la chance d’avoir du travail, mais la pauvreté étudiante, tu en fais quoi ? Surtout quand il n’y a plus de petits boulots ni de restau U, on aimerait t’y voir. D’accord, si notre système social laisse sur le carreau des étudiants désargentés et déprimés, qu’on leur accorde une aide d’urgence. Mais de grâce, qu’on nous épargne de savoir si elle sera convertie en nouilles, bières, sextoys (dont la vente explose, paraît-il) ou protections hygiéniques. Les fonctions naturelles n’ont rien de honteux, mais elles n’ont pas non plus à être un sujet de « pride » permanente. Pareil pour la sexualité. Je ne veux pas plus entendre parler de règles que de la main de X dans la culotte de Y – et ce n’est pas une clause de style, l’accusatrice de PPDA ayant cru bon de révéler les détails de l’attentat.

C’est sans doute le plus funeste renversement inventé par une époque qui en prodigue à foison. L’exhibition qui était naguère une transgression, une façon d’épater le bourgeois puritain, est devenue une vertu citoyenne – et, par la même occasion, la marque de fabrique d’un nouveau puritanisme qui, ne voyant le mal nulle part, finit par le débusquer partout. Rien n’est moins érotique, en effet, que cette mise à nu appelée transparence qui prive l’imaginaire de nourrissants mystères.

Désormais, rien de ce qui est intime ne doit être caché. Pour les nouvelles féministes, les productions corporelles comme les souffrances psychiques ont vocation à être montrées en place publique. Aussi évoquent-elles avec une gourmandise assez dégoûtante leurs flux et sécrétions, croyant faire preuve d’audace et de liberté d’esprit. Au demeurant, à en juger par la facilité avec laquelle la plupart des gens discourent sur leurs maladies à la télévision, elles sont loin d’être les seules.

S’agissant des souffrances psychiques, il faudra un jour demander des comptes à tous ces croisés de la « parole libérée », qui ont encouragé des victimes de violences sexuelles à se livrer à un déballage public qui, à terme, pourrait se révéler aussi douloureux que les violences elles-mêmes. Le malheureux étudiant qui s’est pendu dans sa chambre universitaire de Nanterre après avoir accusé deux élus communistes de viol avait abondamment libéré sa parole sur les réseaux sociaux. À l’évidence, cela ne l’a pas aidé. Paix à son âme et condoléances à ses proches.

Que ce soit volontairement que des individus, égarés par le désarroi ou l’air du temps, renoncent à leur droit à la vie privée ne rend pas la chose moins grave. Car demain, nous serons tous sommés d’exposer la nôtre. Or, comme le disait Malraux, « pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache : un misérable petit tas de secrets ». Alors, qu’on nous laisse les conserver par-devers nous.

À tous ces apôtres du déballage, on rappellera donc que qui n’a rien à cacher n’a rien à montrer et surtout, qu’un peu de pudeur, de réserve, de quant-à-soi, est la condition du vivre-ensemble. Nous avons le droit de ne pas savoir ce qui se passe dans le lit et la salle de bains de nos contemporains. Le corps est encore une affaire privée.

P.-S. Les heureux abonnés de ce magazine ont eu la joie de recevoir, avec ce numéro, L’arnaque antiraciste expliquée à ma sœur,  l’essai allègre et féroce dans lequel Cyril Bennasar répond à Rokhaya Diallo. Tous les nouveaux abonnés auront ce privilège. Mais n’hésitez pas à offrir à vos amis cet argumentaire implacable contre l’une des folies de l’époque. Ou un abonnement à Causeur.

Dissolution de Génération Identitaire: «Même sur le plan politicien, je ne trouve pas ça malin!»


L’avocat Gilles-William Goldnadel réagit au projet de dissolution du mouvement anti-immigration Génération identitaire voulu par le gouvernement.


Craignez-vous l’annonce d’une dissolution de Génération Identitaire au prochain Conseil des ministres ?

Oui. Je n’en suis pas sûr, mais comme je suis sûr que nous ne vivons pas tout à fait dans un État de droit, ma crainte est particulièrement justifiée. Si je vivais dans un État de droit, je serais d’une placidité parfaite, mais ce n’est pas le cas. Si je vivais dans un État de droit, jamais un ministre n’aurait osé demander la dissolution d’une association aussi pacifique.

Quels recours aurez-vous, si cette dissolution est annoncée ?

Si jamais mercredi Génération Identitaire est dissoute, nous irons au Conseil d’État.

Paris, 20 février 2021
Paris, 20 février 2021

Le pouvoir est gêné par Génération Identitaire depuis des mois, mais jusqu’alors il estimait ne pas avoir d’éléments permettant d’engager une dissolution. Qu’est-ce qui a changé ?

Le ministre ! Ce qui a changé, c’est la politique, c’est le coup de barre à droite – au moins sur le plan verbal – sur l’immigration et sur l’islamisme qui nécessitait dans notre gouvernement du « en même temps » un coup de barre à gauche. C’est aussi simple que cela.

On a effectivement l’impression que cette décision que vous craignez vise à donner des gages à la gauche. Elle intervient après d’autres dissolutions polémiques (Barakacity et le CCIF). Vous pensez donc que c’est pour équilibrer ?

Oui. Mais c’est une fausse symétrie, qui a des vues politiques scandaleuses. Je ne suis pas sûr que monsieur Darmanin, compte tenu du débat qui s’est instauré, soit spécialement satisfait d’avoir pris cette décision. Même si mercredi Génération Identitaire est dissoute, bien au-delà du Rassemblement National et de la droite dure, des démocrates ne seront pas du tout d’accord avec cette dissolution. Et je ne suis pas sûr du tout que l’exécutif retrouvera à gauche de qu’il va perdre à droite. Où que je tourne mon regard, que ce soit sur le plan juridique, que ce soit sur le plan philosophique, politique ou démocratique, je trouve que c’est une décision assez stupide. Et j’ai d’autant plus de peine à le dire que j’aime bien Gérald Darmanin. Venant de Castaner, j’aurais compris, mais venant de Darmanin… Sans doute devait-il se faire excuser certaines choses par la gauche. Mais, encore une fois, même sur le plan politicien, je ne trouve pas ça malin.

Quand vous dites que c’est une « fausse symétrie », vous dites qu’on devrait tolérer une certaine radicalité à la droite de la droite, qu’elle ne constitue pas une menace pour la sécurité nationale comme le CCIF?

Pour parler franchement, les mouvements islamistes qui ont été dissous flirtaient ou mettaient de la compréhension par rapport à ce qui s’est passé avec Charlie Hebdo, par rapport au terrorisme islamique, par rapport à l’antisémitisme islamique criminel. Or les positions de Génération Identitaire, ce n’est pas ça. C’est la droite radicale qui n’en peut plus ni de l’immigration ni de l’impuissance de l’État devant son caractère massif ou illégal. Et reconnaissez qu’il faut être vraiment amoureux pour regarder le visage de l’immigration avec les yeux de Chimène.

Le 21 janvier, l’ancien ministre de l’Intérieur Christophe Castaner racontait qu’il aurait bien aimé se faire Génération Identitaire, mais qu’il ne le pouvait pas. Une semaine après, qu’est-ce qui a changé ? L’expédition des Pyrénées. Alors que c’est une réitération de l’expédition des Alpes et que l’on sait qu’elle avait été considérée par la justice comme exclusive de tous délits. Par quel miracle juridique extraordinaire va-t-on pouvoir nous expliquer que désormais c’est différent ?

Ce que dit le ministre de l’Intérieur, c’est que dans ses actions à la frontière italienne ou espagnole, Génération Identitaire agirait comme une milice, c’est-à-dire qu’elle prendrait les apparences de la force publique légitime. Contestez-vous cela ?

Cela a déjà été contesté avec succès devant le tribunal. Mais le parquet, après avoir classé sans suite l’affaire tant c’était stupide, semble avoir été missionné pour tenter de faire croire que les militants se déguisaient en gendarmes. Finalement c’était des blousons sur lesquels était écrit « Génération Identitaire ». Si avoir un blouson avec le sigle de son association c’est faire partie d’une milice, il va y avoir beaucoup de dissolutions dans le monde du sport et notamment du sport de la haute montagne ! C’est une grande plaisanterie… La dernière jurisprudence en matière de dissolution de milice, c’est qu’il faut que les personnes soient sélectionnées – pour des raisons physiques notamment – pour faire partie de la milice. Alors si Génération Identitaire est une milice, personnellement je pourrais parfaitement en faire partie alors que je n’ai plus vraiment l’âge (!)

Autre point reproché à Génération Identitaire, le cas de Fabien Badaroux à Avignon qui en octobre avait lui aussi le fameux blouson et qui a menacé des passants et a été abattu par la police. Cela ne peut-il pas jouer en défaveur de Génération identitaire, ou pas du tout ?

C’était donc du temps de monsieur Castaner, qui a donc considéré que ça ne tenait pas ! Le type s’est fait abattre, je ne connais pas le dossier. Mais dans tous les partis politiques, vous avez des mauvais sujets, à supposer que celui-là en était un, ce n’est pas pour cela que vous allez dissoudre le Parti communiste français, les Insoumis et le Rassemblement National.

 Concrètement, qu’impliquerait une dissolution par la justice administrative pour les militants ?

Pour les militants rien. Pour l’association, sauf à être convaincue de reconstitution de ligue dissoute, cela l’empêcherait de recommencer ses activités. Ce serait un très grave manquement à la démocratie politique et à la liberté d’expression, mais on n’en est pas là.

L’affaire Sarah Halimi, ou les errements de la justice française

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Marche blanche en hommage à Sarah Halimi, en bas de son immeuble du XIe arrondissement de Paris, 9 avril 2017. Crédit photo : Plume Heters Tannenbaum / Hans Lucas

 


La Cour de cassation examine le dossier de Sarah Halimi, une dame juive de 65 ans morte défenestrée après avoir été sauvagement frappée par son voisin. La cour d’appel ayant considéré le meurtrier irresponsable de ses actes, c’est le dernier espoir pour la famille d’obtenir un procès. Retour sur une ignoble affaire qui suscite une terrible incompréhension. 


Un matin, à Paris, quelques jours avant la présidentielle 

Un immeuble du XI arrondissement, le matin du 4 avril 2017, il est environ 4 heures du matin lorsque Kobili Traoré, un homme de 27 ans, quitte son appartement situé au 30 rue Vaucouleurs pour se rendre au numéro 26 de la même rue. Il frappe énergiquement à la porte de la famille D, des connaissances de longue date, leurs parents étant originaires du même village malien que lui. Kobili semble agité : vêtu d’un tee-shirt, d’un bas de pyjama, pieds nus, il tient dans ses mains ses chaussures et un jean, le père de la famille D hésite à le faire entrer, mais finit par y consentir après quelques éclats de voix.

Selon les témoignages des protagonistes, sans aucune explication, le jeune homme qui habite dans l’immeuble mitoyen s’installe alors sur le canapé et tient des propos incohérents où il est question de mort et de démons. Les minutes passent et il paraît de plus en plus agressif et menaçant. Il affirmera plus tard ne pas se souvenir d’avoir usé de violence contre la famille D. Ce qui n’empêchera pas les membres de cette famille de prendre peur et de se retrancher dans une pièce qu’ils barricadent avec un meuble.De cet abri de fortune, ils l’entendent psalmodier des versets du Coran dans ce qui semblait être une prière. De longues minutes passent, quelqu’un de la famille téléphone à la police pour prévenir qu’un individu les séquestre. 

Entre temps, Kobili se change. Il enfile le jean et les chaussures qu’il avait en arrivant, puis enjambe la rambarde pour accéder au balcon d’à côté, celui de Sarah Halimi, revenant ainsi dans l’immeuble qu’il avait quitté un peu plus tôt… De là, en forçant les portes-fenêtres, il pénètre dans l’appartement de sa voisine, et une fois à l’intérieur, la vue d’une Menorah et d’un livre de prière lui font « perdre l’esprit ». Le calvaire de Madame Halimi commence… On ignore ce qui s’est exactement passé, car les deux seuls témoins sont Madame Halimi et son bourreau. Certains voisins auraient entendu des bruits sourds ressemblant à une course poursuite et à des coups, d’autres des hurlements et des gémissements de femme et la voix d’un homme qui proférait des insultes, entrecoupées de « Allah akbar ».

Une agression extrêmement violente

L’agresseur aurait commencé à battre Madame Halimi dans le salon. Quelques objets ensanglantés ainsi que les vêtements maculés de sang de l’agresseur attestent de l’extrême violence des coups. Kobili aurait traîné ensuite sa victime sur le balcon où il continue à la frapper en poussant des hurlements. C’est un tapage tel que des voisins des immeubles d’en face sont réveillés malgré les doubles vitrages. Des témoins contactent la police, l’informant qu’ un homme est en train de battre une femme en l’invectivant. 

Le calvaire aurait duré quelques minutes, avant que l’homme ne fasse basculer Madame Halimi par la rambarde du balcon. Des témoins, dont un policier, auraient entendu dire distinctement à ce moment : « Attention, une femme va se suicider ! » Tandis que le corps de Sarah Halimi gît trois étages en dessous, l’assassin refait tranquillement le trajet en sens inverse et retourne par le balcon dans l’appartement de la famille D. Lorsque la police intervient quelques minutes plus tard, Kobili est calme et se laisse arrêter sans résistance. En début d’après-midi, après quelques heures passées en garde à vue, il est transféré dans une unité psychiatrique.

Une affaire truffée de confusions et de tergiversations

Présence de la police

Suite à l’appel téléphonique initial de la famille D, une patrouille de police arrive rapidement sur les lieux. Alertés pour la séquestration, les policiers se postent derrière la porte. C’est à ce moment là qu’ils entendent les cris d’un homme, ceux d’une femme, et des bribes de mots en arabe venant de l’immeuble mitoyen. Pensant qu’ils faisaient face à une attaque terroriste, ils appellent du renfort.

Entre temps, la police reçoit d’autres appels où il est question d’un homme en train de violenter une femme sur le balcon. Pour la police, il y a donc deux incidents : chez les D, puis quelque part ailleurs dans l’immeuble. La configuration des lieux accentue la confusion : l’immeuble de la famille D et celui de Madame Halimi, de même que leurs appartements, sont mitoyens, cependant l’un se trouve au numéro 26 et l’autre au numéro 30; les policiers ne comprennent ni ce qui se passe vraiment ni où précisément. Quelques semaines après le drame, les proches de la victime dénoncent « l’inertie » des forces de l’ordre et « l’absence de coordination des services », et déposent une plainte pour « non-assistance à personne en danger. »

Le mobile antisémite

Malgré ce qui semble être une évidence, la motivation antisémite de l’assassinat ne sera retenue qu’en février 2018, soit onze mois après les faits. La raison en est que dans ses dépositions, l’agresseur affirme qu’il ignorait chez qui il se rendait (« cela aurait pu tomber sur n’importe qui»), écartant ainsi toute préméditation et donc motivation antisémite. Déclarations que conteste William Attal, le frère de la victime : « Ma sœur craignait terriblement cet homme, il l’avait traitée de sale juive […] Mais elle avait peur que porter plainte soit dangereux pour elle » a-t-il affirmé , ajoutant que celle-ci avait déposé une demande pour déménager à l’office HLM de Créteil. L’une des raisons de tant d’hésitations sur le caractère antisémite du crime pourrait s’expliquer par le contexte politique de l’époque. Au printemps 2017, nous étions en pleine campagne présidentielle, il était surtout question « de ne pas faire le jeu des extrêmes .» 

« La mort atroce de Sarah Halimi ne devait pas troubler la campagne électorale. Informer l’opinion risquait de l’encourager à « stigmatiser », « amalgamer » », écrivait l’essayiste Barbara Lefevre en 2018 dans nos colonnes.

Bouffée délirante et état psychologique discuté

En septembre 2017, une première expertise psychiatrique conclut à « l’altération du discernement au moment des faits », diagnostiquant chez Kobili Traoré « une bouffée délirante aiguë à thématique mystique et démonopathique », induite par sa consommation régulière de cannabis. Toutefois, ce premier rapport ne remettait pas en cause la responsabilité pénale de l’homme, susceptible donc de comparaître devant une Cour d’assises.

En avril 2018, une année après les faits, la magistrate en charge du dossier mandante d’autres experts pour évaluer à nouveau l’état psychiatrique du prévenu.

En mai et en juin suivants, deux entretiens d’une durée de deux heures, chacun menés avec Kobili, concluent à l’abolition totale du discernement, ce qui revient à la déclarer irresponsable de ses actes. De nombreux commentateurs contestent ce diagnostic et soulignent le fait que le suspect n’avait aucun antécédent psychiatrique, contrairement à son lourd casier judiciaire faisant mention de nombreuses incarcérations, notamment pour « vol, violences, usage et détention de stupéfiants, d’arme prohibée ». Pour Me Jean-Alex Buchinger, un des avocats de la famille, les réponses du prévenu sont « claires, structurées et préparées[…] elles prouvent qu’il n’était pas dans un état de démence ni à l’époque des faits, ni aujourd’hui », déclare-t-il à la presse.

Selon Me Caroline Toby et Me Francis Szpiner, avocats de la famille Halimi, en l’absence d’unanimité entre les experts, « il appartient à une juridiction de jugement de discuter les circonstances de purs faits, comme la tentative de maquillage du crime en suicide », mettant ainsi l’accent sur le fait que le prévenu ait eu suffisamment de discernement pour crier qu’une femme allait se suicider avant de la défenestrer. En décembre 2019, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris tranche la question : Kobiki est pénalement irresponsable, son procès n’aura pas lieu.

Incompréhension, indignations et mobilisations

La décision suscite alors un vif émoi, l’affaire Sarah Halimi prend une nouvelle dimension.

 MGilles-William Goldnadel, avocat de la sœur de Sarah Halimi, dénonçait alors une « décision idéologique » de la part des magistrats qui ont, selon lui, une « grande répugnance à condamner ceux qui sont considérés comme des victimes de la société ». Pour MFrancis Szpiner, conseil des trois enfants de la victime, cette décision « scandaleuse » pourrait constituer une jurisprudence. « On vient de créer dans notre pays une jurisprudence Sarah Halimi, c’est-à-dire que toute personne qui sera atteinte d’une bouffée délirante parce qu’elle aura pris une substance illicite et dangereuse pour la santé se verra exonérée de responsabilité pénale », avait-il déclaré dans la presse. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de personnalités et d’anonymes contestent cette décision, rappelant que cette affaire ne concerne pas seulement la communauté juive mais l’ensemble des Français, il y va de la question d’impunité.

Les associations se mobilisent et le 5 janvier 2020, des manifestations et des marches blanches, réunissant des centaines de personnes, se déroulent dans plusieurs villes. L’affaire déchaîne alors tellement les passions qu’Emmanuel Macron se voit obligé d’en prendre acte. Deux semaines plus tard, lors d’un déplacement en Israël, le président de la République rappelle qu’un « pourvoi en cassation a été formulé et constitue une voie possible », soulignant que « le besoin de procès est là. » Bien que le président ait été « recadré » par la cour de cassation, cette affaire laisse un goût amer. 

D’autant plus que la cour de cassation ne réexaminera pas le fond du dossier, mais sa conformité juridique ; il n’est pas question de revenir sur l’abolition du discernement, mais de vérifier si la décision des magistrats de la cour d’appel est conforme.

Pitres à clic et club de buzz

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Gabriel Attal à Bordeaux, janvier 2021 © UGO AMEZ/SIPA

L’émission #sansfiltre, proposée et diffusée sur les réseaux sociaux de Gabriel Attal, est une opération de propagande à destination des jeunes. Ce que tout le monde a bien compris. Mais son caractère éthiquement discutable doit être interrogé, alors que le porte-parole du gouvernement entend renouveler l’opération une fois par mois…


Ce 24 février, Monsieur Attal de Couriss, porte parole au prénom d’archange annonciateur, conviait à la Cour, pour son premier streaming vidéo via Youtube et Twitch, des influenceurs. Le casting était calibré pour ratisser large : queer, diversité, gay et face de droïdes experts en teint « glowy » et tutos «je colorie mes sourcils sans dépasser». Les principales parts de marché à séduire étaient là.

Quand le gouvernement veut faire le buzz…

 #Sans filtre, la nouvelle émission de Gabriel Attal, nous est présentée comme une opération de transparence branchée à destination des jeunes avec, comme alibi bienpensant, la volonté de rappeler l’importance de chaque geste dans la lutte anti-Covid. Mais s’agit-il vraiment de fraîche spontanéité renouvelant le jeu démocratique ? Le sujet mérite analyse au-delà du buzz de surface qui a brièvement fait frémir les médias en ligne.

L’information diffusée via l’AFP en juillet dernier et reprise par tous les médias donne une première idée de la stratégie sous-jacente. La volonté affichée cet été de «se doter à l’Élysée d’une équipe commando, chargée de fournir des résultats, d’améliorer la lisibilité et le récit de l’action publique et de préparer la campagne de 2022» a conduit au départ de Joseph Zimet et à son remplacement à la tête de la communication, par Clément Leonarduzzi, président de Publicis Consultants, branche Influence du groupe Publicis. Le pedigree de l’homme suffit à comprendre l’objectif.

La conscience écolo d’Enjoy Phoenix

Aujourd’hui, les fruits de cette greffe commencent à mûrir. Emmanuel Macron fait mine de s’improviser instagrameur dans des selfies, tel celui du défi lancé à Mac Fly et Carlito, respectivement 10ème et 12ème dans le classement en nombre d’abonnés des influenceurs français. Gabriel Attal multiplie les « live » allant jusqu’à interagir avec deux jeunes frères youtubeurs Néo et Swan de 16 et neuf ans.

Avant de nous la jouer Pretty woman à l’Élysée, Enjoy Phoenix, en février 2020, gratifiait déjà sa « communauté » d’une « journée dans la peau d’une ministre » en suivant Brune Poirson. Cinquante minutes d’enthousiasme auprès de sa Brune pour nous prouver que ce membre du gouvernement faisait beaucoup sans que nous le sachions, la preuve en étant qu’à peine 48 heures après qu’Enjoy Phoenix ait évoqué le problème des couverts en plastiques faussement estampillés « réutilisables », la ministre appelait déjà un fabricant de fourchettes pour lui dire que c’était mal. Elle a également eu les honneurs d’un « live » avec Gabriel Attal. Classée 4ème sur la liste des plus gros influenceurs français, la madone des réseaux est une belle prise pour les communicants de la Macronie et il convient de la rentabiliser.

Une démarche qui interroge

Avec de tels profils via Twitch, Gabriel Attal vient d’ajouter une fenêtre vers des millions d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes déjà approchés par Snapchat, Tik Tok, Instagram et Twitter.

C’est donc une stratégie de conquête du Far West virtuel et sauvage qui est en marche, l’occupation d’un espace numérique ultralibéral où foisonne, sans frontières ni shérif, le meilleur comme le pire. Et c’est précisément cette nature de zone médiatique non régulée qui doit nous interroger quant à l’éthique d’une telle démarche.

A lire ensuite, Gilles-William Goldnadel: Dissolution de Génération Identitaire: «Même sur le plan politicien, je ne trouve pas ça malin!»

En effet, le propre de cet univers est de starifier des gens normaux, tout en simulant la proximité avec leurs fans par un tutoiement de connivence, un vocabulaire familier et affectueux. Les distances et la hiérarchie s’effacent. De la même façon, une absence de cloisonnement permet à des vidéos de cuisine de côtoyer des contenus violents ou pornographiques, le tout étant aussi accessible à un mineur qu’à un adulte. Enfin, de nombreux contenus sponsorisés y sont travestis en simples informations, les influenceurs n’étant jamais que les hommes sandwiches du XXIème siècle. 

Ces ambigüités ont été parfaitement exploitées dans l’exercice de «grooming»[tooltips content= »Le « grooming » est un processus de préparation que les prédateurs utilisent gagner la confiance de l’enfant via internet (écoute, langage amical, techniques de partage de sentiments et de secrets…) »](1)[/tooltips] politique que nous a servi Gabriel Attal dans son émission: absence de cravate, tutoiement, posture corporelle ouverte, éléments de langage rassurants martelés : « le bout du tunnel », « le gouvernement travaille »… Le choix de participants n’étant pas en capacité de mener une réelle analyse politique du sujet lui a permis de dérouler sans contradiction majeure sa rhétorique. Le porte parole du gouvernement a même pu s’offrir le luxe de se tailler un costume de redresseur de torts à peu de frais en proposant de résoudre les cas particuliers que ses intervenants exposaient en guise de contestation de ses affirmations. Effrayant jeu de rôle en univers douteux, bien éloigné d’une innocente rénovation du débat politique par transposition sur un nouveau media.

Et donc tout le monde trouve ça normal?

C’est donc une magnifique opération de propagande, ciblant notamment des enfants qui commence, sans qu’aucun acteur politique ne s’en offusque. En outre, le simple fait qu’elle se déroule dans un espace aux nombreuses zones d’ombre rend la démarche éthiquement douteuse. Une nouvelle fois s’exprime l’ambigu « En même temps » marqueur du quinquennat : pendant qu’un ministre se charge de développer l’éducation aux dangers des réseaux sociaux, le président et le porte-parole du gouvernement en valorisent l’usage et en exploitent les leviers les plus douteux. Tout ce que l’agora compte de défenseurs de la démocratie se doit donc de s’emparer du sujet au plus vite car, si la nature de communication politique de l’opération a bien été identifiée, son caractère éthiquement discutable n’a pas fait objet de débats. L’Histoire nous a pourtant appris que la manipulation des enfants et des adolescents par un pouvoir politique ne se rencontre pas en temps démocratiques.

Des “valeurs de la République” à géométrie variable

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Nicolas Sarkozy au journal de 20 heures de TF1, hier soir © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage : 01007355_000007

Condamnation de Nicolas Sarkozy, dissolution de Génération identitaire: bienvenue dans la République des « oui mais ».


Jamais les fameuses « valeurs de la République » n’auront été autant évoquées, à la limite du mantra hypnotique, en « sautant sur sa chaise comme un cabri » eût dit le Général de Gaulle, à la mesure exacte de leur constant recul dans la sphère publique, tant du fait de la désagrégation de la société française que de leur non-respect par ceux-là mêmes qui sont chargés de les faire appliquer et de les incarner.

La condamnation spectaculaire de l’ancien président de la République en première instance en a fourni une première et consternante illustration, qui n’a du reste pas manqué de faire réagir et est venue dégrader un peu plus une image déjà très détériorée de la Justice dans l’esprit du peuple français, au nom duquel elle est supposée être rendue (selon quelque légende urbaine manifestement passée de mode).

Sarkozy victime d’un acharnement judiciaire peu commun

Cette condamnation vient ponctuer de manière provisoire des années d’un acharnement judiciaire peu commun, frisant régulièrement le parfait grotesque, ayant déployé des moyens d’investigation aussi considérables que partiaux, voire illégaux (mais bien entendu entérinés par une Cour de Cassation bien peu scrupuleuse). Écoutes téléphoniques de conversations entre un avocat et son client, déloyauté de la non-preuve (une prouesse !), interprétations farfelues voire paranoïaques et relevant par moments de la psychiatrie lourde des propos retenus comme « preuves » contre Nicolas Sarkozy, méthodes peu scrupuleuses d’instruction à charge, « chasse au Sarkozy » obsessionnelle (pour reprendre l’expression de l’avocat Régis de Castelnau dont nous recommandons véritablement l’ouvrage récent puisqu’absolument tout ce qui s’est déroulé cette semaine est venu prouver la justesse de son implacable démonstration), parjures (qui ne semblent poser aucun problème à personne), doute profitant à l’accusation, explications tarabiscotées venant justifier un jugement injustifiable tant sur le fond que sur la forme, endogamie néfaste et mélange des genres entre les parquets –financier ou pas- et le siège : tout y est pour décrire une séquence judiciaire qui fait honte à la République.

Que l’on ne s’y méprenne pas : il ne s’agit en aucun cas de défendre Nicolas Sarkozy au plan politique. Il s’agit de défendre, précisément, des principes et des valeurs, comme celles, fondamentales, du respect des droits de la défense, de la présomption d’innocence, de la charge de la preuve, du secret des échanges entre un avocat et son client, du secret de l’instruction tant de fois bafoué dans les dossiers Sarkozy et, plus généralement, dans une justice devenue clairement politique. Il n’appartient par exemple pas à l’ancien président d’apporter la preuve de son innocence, mais à l’accusation d’apporter celle de sa culpabilité, ce qui n’a pas été fait, celle-ci bafouillant en lieu et place un incompréhensible salmigondis fondé sur quelque obscur « faisceau d’indices », lesquels ont surtout permis de conclure qu’il existait un sérieux faisceau d’indices démontrant in vivo l’acharnement judiciaire visant sa tête de Turc préférée.

Sarkozy refuse de parler de “justice politique”

Outre le non-respect d’un certain nombre de règles de droit fondamentales, valables pour n’importe quel justiciable, cette séquence a également permis de vérifier la thèse d’une justice devenue politique, quand bien même Nicolas Sarkozy, par évidente prudence eu égard à ses fonctions passées, s’est refusé à la qualifier de la sorte dans son entretien accordé au Journal télévisé de TF1 le 3 mars. Une justice qui, après s’être en quelque sorte autonomisée du pouvoir politique afin de gagner en « indépendance », a totalement perdu en « impartialité » : le rôle délétère du Parquet National Financier, infiltré de tous côtés par les amis socialistes de François Hollande, faussant sans scrupule le libre jeu démocratique, n’est plus à démontrer, après le raid éclair contre François Fillon qui a eu pour but de porter Emmanuel Macron au pouvoir.

A lire aussi, Philippe Bilger: Verdict Sarkozy: non, Vincent Trémolet de Villers, il n’y a pas de « malaise dans la démocratie »!

Des personnalités politiques que l’on peut difficilement soupçonner de soutenir politiquement Nicolas Sarkozy ont du reste fait part de leur réaction scandalisée face à cet énième épisode de la guerre entre une partie non négligeable de la magistrature politisée, celle du Mur des Cons où, rappelons-le, l’ancien président de la République figurait en place centrale, et une opposition politique qui sera assez systématiquement inquiétée par la justice quand les amis dudit pouvoir peuvent dormir d’un sommeil paisible (pour l’instant et jusqu’à ce que les mouches changent d’âne). Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen ont ainsi eu des mots particulièrement fermes pour condamner ce dévoiement de la justice, indéniablement politisée dans le sens d’un pouvoir qui idéologiquement lui convient et en lequel elle se reconnaît, par endogamie et perméabilité sociale, culturelle. Notons d’ailleurs que le responsable de la France Insoumise tout comme la présidente du premier parti d’opposition du pays font bien entendu l’objet de procédures dont on peut penser qu’elles viendront peser, si besoin, dans le processus électoral de 2022, comme ce fut le cas en 2017. Les bons et loyaux services n’auront pas même besoin d’être sollicités par le pouvoir puisque, pour des raisons idéologiques et sociologiques, une partie importante de la magistrature se reconnaît parfaitement dans le pouvoir en place, ce que la répression sans aucuns états d’âme du mouvement social des Gilets Jaunes aura démontré ad nauseam, sans que les syndicats de magistrats pourtant voués à défendre les libertés publiques, ne s’en émeuvent plus que cela.

Une épée de Damoclès sur les présidentiables

Nicolas Sarkozy aura beau jeu de jouer la carte d’un rapprochement avec Emmanuel Macron (qui a très probablement perdu la main sur son alliée judiciaire de 2017, comme le prouvent les coups de semonce lancés par les magistrats à l’encontre du Garde des Sceaux Eric Dupont-Moretti) : cela sera peine perdue puisque la magistrature a, d’une certaine manière, fait sécession, exactement de la façon dont Christopher Lasch décrivait la « trahison des élites ».

On le voit, bien au-delà du simple cas de Nicolas Sarkozy dont on finit par s’étonner qu’il n’ait pas été également mis en cause, tant qu’à faire, dans le dossier du petit Grégory ou dans une éventuelle complicité avec Gilles de Rais, il en va de la démocratie toute entière à travers le rôle que s’est désormais arrogé la Justice afin de peser directement dans le processus électoral, au point de le fausser et de déposséder encore un peu plus qu’il ne l’est déjà, le peuple de sa souveraineté en la matière. Rappelons d’ailleurs à ce titre que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, principaux opposants au pouvoir en place, font comme par enchantement l’objet de procédures rocambolesques frisant parfois l’absurde, afin de bien leur rappeler cette épée de Damoclès déclenchable en permanence au-dessus de leurs têtes, et quoi que l’on pense de l’un comme de l’autre. 

Pour cette raison qui souligne avec force les dysfonctionnements antidémocratiques de la justice contemporaine (certains magistrats faisant fort honorablement exception à cet hybris devenu délétère), les personnalités qui se sont réjouies de la condamnation de Nicolas Sarkozy commettent à la fois une faute (morale, philosophique, démocratique) mais aussi une erreur tactique et stratégique majeure puisqu’elles semblent ignorer qu’à ce petit jeu elles seront toujours les prochaines, un jour, sur la liste des injustices qu’elles auront promues pour de stupides raisons idéologiques opportunistes ou pour assouvir quelques petites rancœurs recuites. C’est le prix que l’on finit toujours par payer pour le lâche renoncement aux principes supérieurs.

Génération identitaire: une dissolution farfelue

Tout semble se passer, concernant Nicolas Sarkozy, comme si, pour lui, au regard de son côté clivant, les règles fondamentales du droit pouvaient être escamotées et, qu’après tout, la fin devait bien pouvoir justifier les moyens : eh bien non, il n’y a pas de « mais », il n’y a pas de négociation possible avec ces principes supérieurs. L’on ne transige pas avec les valeurs de la République dont on se repaît par ailleurs du matin au soir à proportion qu’on les bafoue.

A lire aussi, du même auteur: Le réquisitoire brillant de Régis de Castelnau contre les turpitudes de notre Justice

L’on retrouve cette même bassesse de raisonnement au plan des censures apportées à la liberté d’expression de la part d’un camp idéologisé qui ne supporte pas certains points de vue et considère, là encore, que la fin justifie les moyens : le texte accompagnant la dissolution par le gouvernement de Génération Identitaire est, à ce titre, un salmigondis de la plus belle facture, creux, empli d’élucubrations et, surtout, de subjectivité idéologique, qui permet de comprendre tout l’arbitraire d’une décision aussi démagogique (à tort puisque plus de 60% des Français considèrent qu’il existe un problème d’immigration immaîtrisée : l’étape suivante consistera-t-elle à dissoudre le peuple lui-même, entreprise certes déjà pas mal avancée par divers moyens… ?) que tactiquement stupide. Dissoudre une organisation sur des bases juridiques farfelues, alors même que les membres de ladite organisation n’ont fait l’objet d’aucune condamnation, se réjouir de cette décision inepte au plan juridique mais aussi au plan des principes élémentaires de la liberté d’opinion et d’expression, relève de la même logique à courte vue que nous évoquions au sujet des réactions à la condamnation de Nicolas Sarkozy (et quand bien même ces deux événements ne sont pas liés politiquement l’un à l’autre, loin de là…) : promouvoir une idéologie plutôt que des principes et valeurs supérieurs, ajuster la République et la démocratie à ses propres convictions, considérer que « la fin justifie les moyens » en vertu d’une vision subjective de ce qui serait le Bien et ce qui serait le Mal, bref, reprendre encore et toujours ce ver dans le fruit de la République française énoncé de manière aporétique par Saint-Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Sauf que, qui décide de qui sont les ennemis de la liberté ? N’oublions pas que ce fut le même Saint-Just qui promut avec zèle la loi dite des suspects, permettant d’incriminer un peu tout le monde et n’importe qui du moment que cela convenait au pouvoir révolutionnaire devenu délirant et psychopathique. L’on ne semble pas en être très loin, par les temps qui courent…

Face à cette folie idéologique, qui est le mal français post-révolutionnaire par excellence (et qui explique qu’on le retrouve surtout porté par les mouvances « de gauche » -à supposer que cette partition idéologique ait encore une quelconque force opératoire-), le peuple ne se retrouve pas : la justice ne semble plus rendue en son nom mais contre lui. De la même manière, il faudra expliquer aux justiciables-électeurs que, le jour-même de la dissolution de cette organisation dont on peut penser ce que l’on veut (tel n’est pas le sujet), l’on apprenne qu’un délinquant multirécidiviste algérien a plongé un journaliste entre la vie et la mort. L’on n’empêchera pas le peuple de suggérer tant à ses gouvernants qu’à leur bras armé judiciaire d’apporter plus de zèle à assurer sa sécurité, à chasser du territoire les criminels qui n’ont rien à y faire, à protéger les citoyens, les journalistes, les enseignants, les justiciables, le peuple français tout entier, plutôt qu’à poursuivre des objectifs de justice politique faussant le libre débat démocratique et électoral ou encore à empêcher la libre expression des convictions.

Le spectacle observé cette semaine est celui, très préoccupant, d’une démocratie malade.

Jean-Claude Carrière, aux racines de l’écriture

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L'écrivain et scènariste français Jean-Claure Carrière, photographié en 2006 © BALTEL/SIPA Numéro de reportage : 00527468_000009

L’écrivain-scénariste, merveilleux touche-à-tout, incarnait une expression libre et foisonnante


Hier, mon TER Centre-Val de Loire, ex-Corail, longeait le fleuve sauvage en flirtant avec la très yé-yé Nationale 7. Les paysages défilaient dans leur éternité reposante et leur tristesse monacale. Que la France semble apaisée d’un wagon désert, une triste journée d’hiver. Je regrettais seulement qu’un voile de pluie ne vienne pas compléter ce décor, le mélancoliser à l’extrême, m’arracher quelques palpitations supplémentaires.

Je suis un irrécupérable passéiste

Cette vue de l’esprit est trompeuse, je l’admets, elle met à distance les turpitudes des territoires comme on les appelle idiotement aujourd’hui, leur violence et leur fragilité internes. Irrécupérable passéiste, j’aime cependant les campagnes qui s’inclinent devant la nature brute, ce sol argilo-calcaire qui nous tient debout et qui nous a fait grandir. Je m’enivre de tous ces bourgs abandonnés aux rideaux baissés et du bruit d’une mobylette en fond sonore. Je fuis l’agitation humaine et l’activisme marchand, tous deux fortement suspects à mes yeux. Alors, je quitte la capitale et retourne chez moi, chez les miens. Mon « Cher » et ma « Nièvre » sont des compagnons d’infortune qui n’agressent pas le regard, ni la mémoire. Ils demeurent à hauteur d’hommes. Ils ne font ni retape, ni déballage sentimental. Ils portent en eux les marques d’un long purgatoire. Ils ont l’habitude d’être extraits de la communauté nationale. Leur déshérence n’intéresse personne sauf leurs propres enfants. Natifs de ces départements ruraux, nous gardons les traces d’une amertume mal soignée et d’un ricanement paysan.

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Sachez que l’on se moque bien de vos gesticulations citadines et de vos pistes cyclables. Les terres beauceronnes, ces larges étendues céréalières tellement ennuyeuses laissaient enfin place à mes vignes, nous approchions du but et puis, surgit, impétueux, le piton de Sancerre, quelques kilomètres après, le village de Pouilly, le pont de la Charité ou plus loin encore la cathédrale Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte de Nevers. Pour ce voyage, j’avais emporté avec moi Le vin bourru (paru chez Plon) de Jean-Claude Carrière qui nous a quittés en février dernier. Je l’avais lu à sa sortie, il y a déjà vingt ans. Un fil invisible, entre lui l’occitan né en 1931 et moi, le berrichon né sous Giscard sous-tendait des généalogies semblables. Nos deux générations partageaient quelques bribes d’humanités ancestrales, de travaux agricoles oubliés ou de manies domestiques. En pleine bulle internet, j’avais retrouvé sous sa plume des moments simples, de ces permanences qui réchauffent le cœur. Comme Carrière, ma grand-mère usait de la lampe à pétrole les jours de coupures d’électricité et considérait la danse comme l’un des premiers devoirs masculins. L’intelligence de nos aïeux me manque, leurs connaissances sur les plantes, les animaux et tout ce qui était nécessaire à une vie quotidienne équilibrée.

Notre monde spécialisé et vain…

« Je suis toujours frappé, dans nos existences réservées pour la plupart à une seule activité, aplanie et facilitée grâce à tant d’engins, par la réflexion jadis nécessaire, par l’agilité forcée de l’esprit devant cent décisions à prendre chaque jour, devant un emploi du temps irrégulier, d’autant plus difficile à établir que le paysan en est le seul maître » écrivait-il. Nous avons perdu des pans entiers de ce savoir-là. Je me demande aussi si des personnalités aussi intenses et prolixes que Jean-Claude Carrière pourraient voir le jour dans un monde spécialisé et vain? De Pierre Étaix à Borsalino, de La Piscine à Cyrano, de Buñuel à Marielle, de Normale Sup à Jean Carmet, cet homme en lettres majuscules avait décloisonné les arts. Il pouvait parler et écrire sur tout, le cinéma, l’histoire, les astres, les religions ou la méditation. Son intelligence ne se limitait pas aux domaines réservés. Nos élites pourraient s’en inspirer, ouvrir les fenêtres, se laisser pénétrer par d’autres champs de recherches. Son affection pour Carmet m’a toujours ému. Bourgueil n’est que le prolongement de mon Sancerrois. Carrière avait décelé, comme Georges Conchon en son temps, le caractère profondément lumineux de l’acteur, assemblage rare de poésie vagabonde et de folie joyeuse. Il avait ainsi préfacé Je suis le badaud de moi-même son livre désordonné qui lui ressemblait tant : « Son regard percevait ce qui échappait à beaucoup d’autres. Son intelligence, sa présence auraient fait de lui un Trésor vivant au Japon. Il était un de nos trésors ». Cette définition s’applique à lui-même. Jean-Claude Carrière était bien l’un de nos trésors.

Verdict Sarkozy: non, Vincent Trémolet de Villers, il n’y a pas de « malaise dans la démocratie »!

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Septembre 2020 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00983542_000028

Depuis que le jugement a été rendu le 1er mars et les condamnations prononcées contre Nicolas Sarkozy, Thierry Herzog et Gilbert Azibert, une multitude de réactions et de dénonciations extrêmes qui vitupèrent une décision qu’elles n’ont pas lue, mettent ensemble des politiques inconditionnels – jusqu’au ministre de l’Intérieur, le respect d’un côté, le pouvoir de l’autre ! -, des avocats naturellement critiques et beaucoup de médias prenant pour un « coup de tonnerre » ce qui devrait être perçu comme une administration normale de la Justice (CNews, Sud Radio).

Et, bien sûr, les grands mots : malaise dans la démocratie pour Vincent Trémolet de Villers dans le Figaro, crise politique, déclin de la République, qui n’ont que le tort de se tromper de cible et d’oublier que nous n’avons qu’un seul devoir : appréhender l’acte judiciaire dans sa spécificité, faire respecter l’état de droit, prendre acte de l’appel et si, le moment venu, il aboutissait à la relaxe des prévenus, l’accepter comme la preuve de l’importance des voies de recours et du regard pluraliste et parfois contradictoire qu’elles permettent.

On ne peut pas en même temps décrier, salir, souvent avec une totale ignorance et mauvaise foi, la décision du 1er mars et se féliciter que les prévenus aient pu relever appel : il faudrait choisir. L’opprobre ou la sérénité ?

Les juges sont saisis sur le plan judiciaire, mais c’est leur prêter un immense pouvoir qui serait exclusif et qu’ils n’ont pas que de les prétendre créateurs ou destructeurs des destins politiques.

Ce qui a suscité cette effervescence majoritairement insultante contre le tribunal correctionnel, les magistrats et le PNF tient au fait que les mêmes, nombreux, reprochant en l’occurrence à la justice d’être partisane et politisée, portent sur ce jugement une appréciation elle-même partisane et politisée.

Exception : je tiens à saluer la parfaite dignité des avocats des trois prévenus. Ils fourbissent d’autres armes pour le futur et c’est normal, car ils ont sans doute conscience que leur stratégie de dénégations systématiques n’a pas été la bonne.

Il faut noter le honteux silence du garde des Sceaux et donc son aval tacite à l’égard des attaques scandaleuses à l’encontre d’un univers dont pour faire un coup politique on lui a pourtant confié la responsabilité et la défense!

En effet, si on avait l’honnêteté de s’arrêter au seul plan judiciaire, que pourrait-on dire ?

Des écoutes recueillies dans le cadre d’une autre procédure – grâce à un filet dérivant, je l’admets bien volontiers – ont révélé des échanges entre un avocat et son client, usant l’un et l’autre d’une fausse identité, dont la plupart se rapportaient à la préparation d’infractions susceptibles d’incriminer le trio plus tard condamné.

A lire aussi: Élisabeth Lévy sur le verdict Sarkozy: «Cette affaire me donne sacrément envie de voter Sarko!»

Corruption, trafic d’influence, violation du secret professionnel et recel pouvaient qualifier ces agissements programmés. Le fait que le pacte conclu dans les conversations n’ait pas eu de traduction effective n’a rigoureusement aucune importance en droit sur la nature des délits principaux.

Les débats devant le tribunal correctionnel ont été intenses, nourris et exemplaires. J’ai pourtant noté d’emblée, de la part de certains chroniqueurs judiciaires, une sorte de parti pris qui ne laissait pas d’inquiéter sur leur compétence technique et judiciaire, en tout cas sur leur intuition.

D’ailleurs, sans paradoxe, j’ai compris que la condamnation de Nicolas Sarkozy était pressentie et crainte quand une offensive violente contre le PNF a été mise en branle, quelques jours avant le jugement, par Le Point, aux sympathies pro-sarkozystes connues.

Jugement qui a été légèrement inférieur aux convaincantes réquisitions du parquet puisque la peine d’un an ferme accompagnant le sursis pour Nicolas Sarkozy, permet un aménagement, ne prévoit pas l’inéligibilité et n’interdit pas le principe d’une éventuelle nouvelle candidature.

Les motivations de cette décision (257 pages) mêlent une argumentation technique précise et pointue à des considérations morales et démocratiques quand il s’agit d’expliquer la nature de la sanction. Ce qui est on ne peut plus normal.

Pas de preuves, paraît-il? Lesquelles auraient persuadé les soutiens politiques de Nicolas Sarkozy ?

Il ne me semble pas que l’ire brillante d’Élisabeth Lévy soit pertinente sur ce plan pas davantage que la globalité approximative d’Éric Zemmour évoquant une décision sous la dictée de Mediapart et faisant passer pour des certitudes ce qui relève de sa constante détestation des juges.

Par conséquent, à bien considérer le processus judiciaire dans son ensemble – et j’y inclus la discutable périphérie procédurale des fadettes – il n’y a rien qui, le jugement rendu, permette de le frapper d’illégalité ou même d’illégitimité. Sauf à tenir une ligne affichant un Nicolas Sarkozy innocent par principe et virginal malgré une dizaine de procédures, au fil du temps, à ses basques, certaines l’ayant d’ailleurs exonéré.

Ce qui réduit à rien l’accusation d’acharnement judiciaire et montre que depuis la honteuse insulte sur les « petits pois » ou le Mur des cons, de l’eau judiciaire a coulé sous les ponts. Si Nicolas Sarkozy est relaxé en appel, je parie qu’on le verra alors vanter l’état de droit et ces magistrats qui auront eu raison de lui donner raison.

Le PNF qui, sous l’égide d’une configuration de gauche, a matraqué judiciairement François Fillon – celui-ci y a mis du sien ensuite ! – n’avait rien à voir avec celui d’aujourd’hui, dirigé par Jean-François Bohnert, un magistrat impartial et mesuré qui a rappelé le très faible pourcentage d’affaires politiques (un peu plus d’une dizaine) dans le vivier du PNF, la majorité tenant à du droit pénal financier ayant rapporté des milliards.

Alors procès politique ? Banalement oui. Il n’est pas indifférent qu’un ancien président de la République soit renvoyé devant un tribunal correctionnel et condamné à une peine partiellement ferme. Mais procès non politique si on entend par là qu’une juridiction aurait voulu « se payer » Nicolas Sarkozy, son excellent avocat sous influence et un magistrat discutable et discuté.

J’aurais rêvé qu’on prît tout simplement ce procès et cette décision pour la preuve d’une démocratie devenant de plus en plus exemplaire. Non pas malaise dans celle-ci mais exactement le contraire.

En effet, que la prévention pénale ait été infime, voire dérisoire aux yeux de certains ne me paraît pas un argument décisif. Rien n’est négligeable de ce qui est imputé à l’homme qui a ou a eu le pouvoir suprême. Il a des devoirs, des obligations, une exigence d’éthique et de rectitude. Il se doit d’être irréprochable.

C’est la fonction dévoyée qui justifie la gravité de la peine, pas les infractions. Même si je ne suis pas de ceux qui ont une vision hémiplégique de la délinquance, impitoyable pour celle du commun et emplie d’indulgence relativiste, voire cynique pour celle des puissants dans quelque domaine que ce soit.

Il y a en ce moment une responsabilité délétère de nos « élites », qui devraient inspirer, modérer, faire comprendre, faire réfléchir sur ce qui devrait pourtant être perçu comme une avancée de la République, une bienfaisante égalité entre les citoyens à partir de leur statut et de leur mission.

Je remercie amèrement le Figaro et TF1 d’avoir offert la démonstration inverse puisque Nicolas Sarkozy a pu développer, en vertu d’un privilège indu rompant tous les principes d’une justice équitable, « un complotisme anti-juges » et une affirmation répétée de son innocence, démentie le 1er mars et qui le sera peut-être encore en appel. Un abus, une complaisance que je juge choquants.

Derrière une aspiration formelle à l’égalité, les Français au fond révèrent les supériorités de type régalien. Même sanctionné, Nicolas Sarkozy est un parfait exemple de cette tendance.

Il me semble intéressant de relever que Nicolas Sarkozy a fondé ses protestations renouvelées sur le fait que journalistes et avocats, lors des débats, avaient considéré qu’il n’y avait aucune preuve contre lui. Ce serait comique si nous n’étions pas confrontés à une affaire désastreuse pour la République et qui bizarrement a conduit gauche, droite et les extrêmes à une sorte de connivence et de prudence lâches. On ne sait jamais, cela pourrait nous arriver !

Si je comprends bien le fil du temps, on a longtemps reproché à la magistrature d’être trop soumise. Maintenant, d’être trop indépendante. Qu’importe ! Les chiens aboient, la caravane doit passer.

Je conclus donc. Aucun malaise dans la démocratie.

Ou alors d’une autre sorte.

En effet, le seul vrai, authentique, désastreux malaise est qu’on puisse sans honte, légitimement, sereinement, poursuivre ou condamner un ancien président de la République pour des agissements que la Justice non seulement n’a pas inventés, mais qu’elle a le devoir et l’honneur de prendre en charge.

 

Le Mur des cons

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Présidentielle 2024: Donald Trump y pense en se rasant

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Donald Trump au CPAC, Orlando, 28 février 2021 © John Raoux/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22544022_000010

Acquitté pour la seconde fois d’une procédure de destitution purement politique, Donald Trump se sent pousser des ailes… Il s’est exprimé devant un public acquis lors de la conférence du CPAC. Qu’y a-t-il dit?


Le 28 février, lors du grand méchoui du CPAC (Conservative Political Action Conference) à Orlando, il n’a pas fait mystère que c’est lui et lui-seul qui contrôle le Parti républicain. S’il laisse planer le doute sur sa candidature en 2024 (il aurait 78 ans…), il sera au minimum le faiseur de rois. Le plus pressé est de reconquérir la Chambre et le Sénat en 2022. Et de faire de Joe Biden un roi sans couronne. 

Donald Trump sort indemne de deux procédures de destitution!

Donald Trump s’était fait quelque peu silencieux depuis l’intronisation de Joe Biden à la présidence des États-Unis le 20 janvier dernier. Mais le retrait était tout stratégique : sous le coup d’une seconde tentative de destitution pour complicité dans l’attaque du Capitole qui s’est soldée par une nouvelle humiliation pour les Démocrates (il aura été non pas le président à avoir été destitué deux fois, mais celui qui aura été acquitté deux fois), Donald Trump a préféré jouer au golf. En outre, il fallait également digérer une défaite qu’il continue de trouver injuste car, répète-t-il, entachée « d’irrégularités électorales massives ». 

À Orlando, il a conspué la manière dont Joe Biden détricote plus vite encore qu’il ne le craignait son « œuvre », notamment sa politique migratoire en rouvrant les frontières à de potentiels truands, violeurs et criminels, selon une rhétorique virile inchangée depuis 2015. 

Trump ne va pas créer son propre parti

Donald Trump en a profité pour tordre le cou aux rumeurs qui le voyait créer un troisième parti politique qui aurait été la meilleure manière d’assurer au Parti démocrate une victoire permanente. Au contraire, il a remis la main sur la direction du GOP (Grand Old Party, le parti républicain) dont il est le leader peu contesté. Même son meilleur ennemi, le sénateur Mitt Romney a reconnu que si Donald Trump se présentait aujourd’hui à l’investiture, il la remporterait haut-la-main. 

En forme olympique à Orlando, devant un parterre acquis à sa cause, il a présenté un programme de parti axé sur le rétablissement de l’intégrité des élections (même si on met de côté le sujet clivant des fraudes électorales, il est évident que le Parti démocrate a modifié les lois électorales à son insigne avantage), la réouverture des écoles pendant la pandémie (les Républicains sont en majorité allergiques au confinement et même au port du masque), l’arrêt de l’immigration clandestine (Biden veut au contraire légaliser pas à pas 11 millions d’illégaux, essentiellement d’Amérique du Sud), la résistance à la Chine (qui est le véritable adversaire des États-Unis selon Trump, et pas la Russie) et le démantèlement des grands monopoles technologiques des GAFAM (après son bannissement à vie de Twitter, Trump estime les gazouillis « ennuyeux »).

La tragédie du Capitole minimisée

Sa popularité presque intacte auprès des siens – la plupart estimant que l’assaut du Capitole est véniel, voire un piège qui lui a été tendu par les Démocrates -, l’ancien président entend exercer une influence sur le Comité national républicain (RNC) via son comité d’action politique Save America et en concentrant vers son site DonaldJTrump.com les dons des militants. Toujours aussi pragmatique…

A lire aussi, Jeremy Stubbs: La morte du Capitole: ni terroriste, ni martyre

Son fils, Eric Trump, clame qu’on n’en a pas fini avec son père. Mais la famille Trump reste évasive quant à son éventuelle candidature à la présidentielle de 2024. On sent que Donald en a envie. Il y pense probablement en se rasant comme disait Nicolas Sarkozy. Mais en 2024, Donald Trump aura 78 ans, soit l’âge qu’a Joe Biden aujourd’hui… Est-ce bien raisonnable ?

À l’heure d’écrire ces lignes, il est clair que nul Républicain n’est plus charismatique ou populaire que Donald Trump. Mais après avoir perdu la Maison-Blanche et le Sénat, il ne faudrait pas qu’il échoue une seconde fois.

Le cauchemar de l’establishment

Il lui faudra retravailler le corpus idéologique du Parti républicain dans la continuité, changer quelque peu de disque, s’assagir un tout de petit peu face à un establishment pour lequel son retour serait un cauchemar. Et la reconquête passe par un Parti républicain plus ouvert aux minorités, surtout la minorité hispanique. Un ticket avec Ted Cruz, la star montante du parti, d’origine cubaine, serait une possibilité alors que Mike Pence n’a recueilli qu’1% d’intention favorable lors du CPAC, en raison sans doute de son refus de recertifier les enveloppes des grands électeurs lors de cette journée mémorable du 6 janvier. Hélas, Ted Cruz a fait la bêtise de quitter le Texas pour Cancun en pleine tempête de neige. Et Nikki Halley, qu’on aurait bien vu également comme co-listière en tant que « femme de couleur » a pris ses distances avec Donald Trump, estimant qu’il avait laissé tomber les Républicains.

Avec 97% des participants interrogés approuvant les performances professionnelles de Donald Trump, 95 % ayant déclaré vouloir que le Parti républicain poursuive sa politique et près de sept personnes sur dix qui souhaitent que Trump se présente à nouveau en 2024, « Le Donald » est plus populaire que jamais dans son camp. S’il décidait finalement de ne pas se représenter, il serait à tout le moins faiseur de Roi. Et il sera indispensable au GOP lors des mid-terms en 2022 pour reconquérir le Sénat et peut-être même la Chambre.

La démonisation de Poutine appelle l’angélisation de Navalny

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Alexeï Navalny entouré de sa famille à l’hôpital de la Charité, Berlin, 15 septembre 2020. © HANDOUT

Pour la première fois depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, la possibilité d’un changement est incarnée par Alexeï Navalny. Pour Jean-François Colosimo, grand connaisseur de la Russie et de son âme, c’est la raison de la réaction violente du « système russe », cette structure de pouvoir oligarchique qui gouverne le pays et dont Poutine n’est que le point focal.


Causeur. Alors que le procès Navalny provoque d’importantes manifestations en Russie, assiste-t-on selon vous à un tournant ?

Jean-François Colosimo. L’événement est aussi indéniable que son lendemain indécis. Il tient d’abord à la cristallisation de passés proches et lointains qui sont propres à la Russie. À en faire une épiphanie de la mondialisation des esprits, on en rate l’essentiel. Les manifestants qui défilent ne se veulent pas moins des tenants de l’idée russe que les miliciens qui les répriment. À l’image d’Alexeï Navalny qui n’a rien d’un occidentaliste et tout d’un slavophile, mais postmoderne. Ce dont atteste son retour, contre toute raison. Son combat, à tous risques, contre le mensonge généralisé rencontre le sentiment des classes moyennes mais, plus profondément encore, réveille le culte russe du sacrifice pour la vérité.

Jean-François Colosimo. Vient de paraître en poche : "L’Apocalypse russe : Dieu au pays de Dostoïevski", Lexio, janvier 2021 © Photo HANNAH ASSOULINE
Jean-François Colosimo. Vient de paraître en poche : « L’Apocalypse russe :
Dieu au pays de
Dostoïevski », Lexio,
janvier 2021 © Photo HANNAH ASSOULINE

En somme, vous ne croyez pas au caractère rationnel de sa popularité. Cherchez-vous à minimiser son rôle ?

Non. Son intelligence et son courage sont incontestables. Mais son aura héroïque, conquise de haute lutte, ne saurait gommer son activisme politique, marqué par une décennie de zigzags. Alexeï Navalny a d’abord navigué entre les forces classiques d’opposition, allant du libéralisme d’un Grigori Iavlinski au républicanisme d’un Boris Nemtsov en passant par le centrisme d’un Alexandre Lebedev, l’ancien guébiste devenu milliardaire qui l’a fait nommer, un temps, au conseil d’administration d’Aeroflot. Cette nébuleuse est composée d’ex-gorbatchéviens et d’ex-eltsiniens qui, avec les oligarques première manière, ont été chassés du pouvoir par Poutine. Navalny a comme atouts de ne jamais l’avoir exercé et de partager les mœurs des jeunes générations. Il a su substituer la puissance mobilisatrice des réseaux sociaux à l’impuissance militante des appareils traditionnels, l’émotion à la critique, la rue à la Douma. Ce qui lui permet d’entrer spontanément dans l’antique galerie russe des figures providentielles.

Vous le renvoyez à la génération nouvelle tout en le disant moins nouveau qu’il n’y paraît. Vous reconnaissez son combat pour les libertés et soulignez son flottement idéologique. Comment, dès lors, le définiriez-vous ?

Il y a un fait qui tranche avec son apparente indifférence aux idéologies. Il a cofondé « Narod », le « Parti du peuple », qui avait vocation à rassembler les franges souverainistes d’extrême gauche et d’extrême droite, et qui cimente la Marche russe, la rencontre annuelle des organisations nationalistes, dont il a repris les slogans anti-immigrés. Finalement, il est revenu à son axe initial, apparu dès 2009, redevenant le dénonciateur solitaire de la déliquescence des classes dirigeantes. Par-delà l’ignominieuse propagande officielle à son sujet, il reste que, selon les catégories en vogue, Alexeï Navalny coche de nombreuses cases du « populisme ». Ce qui ne devrait pas laisser d’interroger. Mais par méconnaissance ou par mépris, ceux qui blâment cette mouvance ailleurs l’exonèrent en Russie.

Ce « populisme » à la russe serait-il en soi un mal ? N’est-il pas, d’une certaine façon, adapté à la situation russe ?

L’impasse institutionnelle est telle que la conjonction des colères, des frustrations, des épuisements, demeure l’unique levier de contestation. Le phénomène Navalny ne devrait pas empêcher d’interroger la méthode Navalny. D’une part, son usage intensif d’internet, concentré sur la divulgation bienvenue des scandales d’État, lui vaut un plébiscite viral, quoique virtuel, de justicier plutôt que de dirigeant. D’autre part, sa tactique perturbatrice du « vote intelligent », le fait de se reporter sur le candidat le mieux placé, quel qu’il soit, afin de barrer la route au candidat officiel, peine par définition à dégager une stratégie électorale cohérente. Animer une protestation et construire une opposition, ce n’est pas la même chose. On peut se demander d’où vient le premier rival effectif de Poutine, il faut surtout se demander où il va.

Pour nos médias, la cause est entendue. Alexeï Navalny est le « défenseur de l’État de droit ». Pourquoi ?

D’abord, par effet d’encombrement théorique : la case populisme est déjà occupée par l’autocrate qui réside au Kremlin. Ensuite, par effet de compensation manichéenne : la démonisation de Poutine appelle l’angélisation de Navalny. Enfin, par effet de réassurance narrative : le progrès universel suit son cours. Plus simplement et plus radicalement, l’opposition a désormais un nom et un visage. Poutine lui-même, qui feignait magiquement de l’ignorer, doit en admettre l’existence. Altérité, alternative, alternance : l’irruption personnifiée de cette hypothèse a suffi à ébranler le système de certitude univoque sur lequel reposait l’actuel pouvoir. D’où son état de sidération, de confusion et de surréaction. De cette fêlure, Alexeï Navalny est indubitablement l’icône, à la façon d’Hollywood pour les Occidentaux, mais à la manière de Byzance pour les Russes. Il incarne le Golgotha du peuple souffrant.

Précisément, vous évoquiez la nécessité de se référer au passé récent pour comprendre l’événement.

L’événement Navalny ratifie la lente mais menaçante dégradation des fondamentaux du régime depuis 2005 sous le poids de répétitions sans résolution. Au cycle des interventions militaires, ouvertes ou occultes, dans les anciennes marches impériales, a succédé le spectre angoissant de l’enlisement. Au fur et à mesure des éliminations politiques, des « traîtres » aux organes d’État aux opposants aux mensonges du Kremlin, s’est imposée l’image d’une spectaculaire inefficience. Au rythme des répressions collectives, de la punition des manifestants à la persécution des réfractaires, est advenue l’évidence de l’impossibilité de l’endiguement. Le recours à la violence maximale, au besoin arbitraire et cruelle, n’intimide plus. Erdogan apparaît à Bakou, Navalny réapparaît à Moscou et les jeunes jetés en prison par la milice en ressortent insurgés. Or, un pouvoir autoritaire est d’autant plus démuni pour traiter sa vulnérabilité qu’il croyait imparable son système de dissuasion.

Voilà qui explique l’évolution des dernières années. Mais vous semblez penser que Navalny est une des incarnations de l’âme russe éternelle…

Dans l’imaginaire, Navalny s’apparente au revenu d’entre les morts, ce qui n’est pas rien au pays de la Pâque orthodoxe, de l’épopée résurrectionnelle de Dostoïevski, mais aussi de la garde de Lénine dans son mausolée. Le récit national, en parallèle, exalte le dissident surgi des limbes pour se faire le guide des foules : ainsi, au xviiie siècle, le rebelle Pougatchev dépeint par Pouchkine dans La Fille du capitaine. Enfin, historiquement, existe le précédent du pope Gueorgui Gapone, l’orateur et l’organisateur des premières pétitions et processions pour l’égalité et la liberté qui préparent la révolution de 1905 : lui aussi sera banni de Russie et y retournera en bravant la police secrète avant d’être assassiné. Gapone a pour adversaire déclaré Konstantin Pobiedonostsev, le ministre des Affaires religieuses, le défenseur de l’autocratie au nom du triptyque « Orthodoxie, État, Patrie » et l’excommunicateur de Tolstoï qui l’avait brocardé dans Anna Karénine. Cette partition se rejoue aujourd’hui, soulignant la difficulté russe à concevoir la démocratie autrement qu’un paradis ou un enfer, l’impératif de la fraternité demeurant métapolitique, d’ordre métaphysique.

Faut-il en déduire que le mouvement puisse s’embraser et le « nouveau tsar » être renversé ?

C’est une autre erreur commune de ne pas voir en Vladimir Poutine le point focal d’un vaste ensemble oligarchique aux cercles multiples et contradictoires. Le noyau originel des Pétersbourgeois perdure, les mariages croisés entre leurs enfants assurant sa cohésion clanique ainsi que sa mainmise durable sur l’appareil financier et économique. Le bras armé de l’appareil sécuritaire est également fiable, car l’enrichissement personnel fonde la fidélité collective des anciens du KGB qui le composent. Quant à l’appareil militaire, le seul vrai bénéficiaire du redressement promis de l’État, il est pareillement acquis. Enfin, aux périphéries, dans les appareils industriel, médiatique, culturel, religieux, l’allégeance a force de loi sous peine d’éviction. La convergence de ces cercles sera stable tant que continuera leur communauté d’intérêts. Pour autant, l’anarchie de constitution et la médiocrité de recrutement de ces différents foyers de décisions éclairent l’absurdité de certaines actions au regard de l’habileté certaine dont sait faire montre leur chef suprême.

Vladimir Poutine peut donc espérer rester au pouvoir jusqu’à son dernier souffle ?

S’il a échoué à instaurer une économie concurrentielle, lui préférant la rente facile des ressources naturelles, Poutine a restauré une diplomatie et une armée compétitives au point de refaire de la Russie un acteur majeur sur la scène planétaire. Mais sa concentration sur les affaires internationales au détriment des questions intérieures tend précisément à l’éloigner de la gestion du quotidien. Un scénario plausible serait donc que, reproduisant le scénario par lequel lui-même a évincé Eltsine, la jeune classe montante des technocrates éduqués à la globalisation, toujours plus présente dans l’appareil étatique, le force à son tour à une retraite dorée. Et ce, avec ou sans la pression d’une révolte populaire.

Le malaise russe se réduit-il aux difficultés de l’après-communisme ?

Pour partie. Alexandre Soljenitsyne rappelait que, dans la Bible, Dieu soumet l’entrée de son peuple en Terre promise à la mort de l’ultime Hébreu qui a adoré le Veau d’or : il n’y aura pas de Russe vraiment nouveau avant l’extinction de l’Homo sovieticus. Mais il y a autre chose. En s’obstinant à considérer la Russie comme leur ennemi fondamental en raison de l’égalité délétère que lui confère son arsenal nucléaire, les États-Unis la condamnent à un survivalisme où l’inimitié de l’Occident justifie l’hostilité envers l’Occident. Trente ans après la dissolution du pacte de Varsovie, l’Alliance atlantique garde pour but premier l’encerclement, l’isolement et l’assujettissement de Moscou, lui réservant une intransigeance dont l’inégalité est criante, mesurée aux faveurs que Washington prodigue aux plus douteux de ses alliés. Il y a là une sorte d’intolérance toxique, comme on le dit en médecine, que l’Union européenne imite volontiers depuis qu’elle a accueilli en son sein d’anciens pays de l’Est pour qui elle n’était jamais qu’un sas vers l’OTAN. Or, la France ferait bien de se souvenir qu’elle est plus que l’Occident ou l’Europe, qu’elle a une longue tradition de dialogue avec la Russie et que ce lien, certainement difficile, précaire et périlleux, ne sert pas moins son besoin récurrent d’une alliance de revers chaque fois qu’elle est elle-même menacée d’affaiblissement.

Pour conclure, restez-vous optimiste quant à l’avenir de la Russie ?

C’est elle qui, à l’inverse, nous apprend que le pessimisme doit toujours être de mise, car pour l’esprit russe il n’est ni bonheur sans malheur, ni salut sans péché. Je note cependant qu’aussi défiguré qu’il apparaisse aujourd’hui, ce pays irrémédiablement rebelle à la raison ne cesse de nous réserver des surprises, voire des prodiges. Voyez combien ses contempteurs attitrés ont eu tort de se gausser, sur le ton qu’ils prennent pour évoquer des fake news, d’un vaccin indiscutablement plus efficace que celui que nous avons lamentablement échoué à produire. C’est à la résilience spirituelle de ce peuple, littéraire, artistique, savante mais aussi ordinaire et anonyme, sur laquelle sont venues buter toutes les dominations et les malédictions, que je fais confiance.

Vient de paraître en poche: Jean-François Colosimo, L’Apocalypse russe : Dieu au pays de Dostoïevski, Lexio, janvier 2021.

Chicha et chichon: halte aux discriminations!

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Montage Causeur © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00969085_000011

Didier Raoult, à l’occasion d’un point sur l’épidémie, lance un cri d’alerte. 


En analysant un cluster dont les chercheurs ne décelaient pas l’origine, on a découvert que ses membres avaient tous participé à une soirée chicha. La salive chauffée, partagée, ça, ça vous diffuse de l’aérosol, tu penses ! Un facteur de risque qui touche les 25-45 ans. C’est à partir de la 11ème minute dans la vidéo publiée sur le site de la Provence. Mais ce qui précède vaut tout de même son pesant de bouillabaisse.

Je suis outré. Comment Raoult, habitant Marseille, se laisse-t-il aller à discriminer un groupe qui, dans la cité phocéenne, représente au moins la moitié des habitants — immigrants illégaux compris ? La chicha est une pratique conviviale essentiellement maghrébine. Gainsbourg n’écrivait-il pas « Dieu est un fumeur de gitanes » ? De gitanes peut-être pas, mais de chicha, sûrement.

C’est comme si l’on disait qu’il faut inculper pour mutilation permanente sur mineur toutes les mères et tous les praticiens, diplômés ou non, qui pratiquent des excisions sur des fillettes. 20 ans de prison minimum. Ce serait discriminer toute l’Afrique noire réimplantée en France, avec d’excellentes excuses que je me garderai bien de contester…

Raoult évoque au passage l’usage (« quand il était jeune ») des pétards. Eh oui, se passer un vague chichon dans l’une de ces soirées qui, de 18h à 6h du mat’, les rassemblent à l’insu de leur plein gré, ça peut être contaminant. 

Mais c’est discriminer cette fois le créneau des 12-30 ans — de la juvénophobie, si le lecteur m’autorise à créer un tel barbarisme. Que les jeunes méprisent leurs aînés (« OK ! Boomer ! » disent-ils avec un admirable sens du raccourci et de la pensée profonde) ne choque personne. S’en prendre aux jeunes cons / sommateurs, c’est autre chose. Je m’insurge ! 

Tout comme on doit s’insurger lorsque des pédagogues à l’ancienne protestent parce qu’un élève les a insultés, ou a sorti son portable en cours pour envoyer à ses potes la vidéo d’une fellation opérée dans les chiottes du collège. Libre expression ! Communication ! Il faut au contraire encourager de tels comportements ! Le jeune doit être libre ! On ne somme pas un consommateur !

Je remarque d’ailleurs que le gouvernement — sur lui toutes les bénédictions — se garde bien de reprendre les fantasmes du druide marseillais. Qui a raison, je vous le demande, Olivier Véran, qui veille sur notre santé en imposant des masques et des couvre-feux, ou Didier Raoult, qui, comme chacun sait, la menace en s’obstinant à guérir les gens ?

Poser la question, c’est y répondre.

Je suggère donc au gouvernement de tenir son prochain conseil de guerre sanitaire autour d’un narghilé. Cela aura de la gueule, et enverra un signal clair à Erdogan, toujours candidat pour une entrée dans l’Europe. La stigmatisation des fumeurs de chicha doit cesser ! La répression du shit doit s’interrompre ! Car enfin, vouloir réprimer des usages immémoriaux, n’est-ce pas une façon insidieuse d’inciter les Musulmans à s’intégrer dans une société française dont ils ne veulent pas ? Interdire le chichon, n’est-ce pas un effet pervers de cette laïcité à la française dont une majorité de jeunes ne veut pas ?

Tous fumeurs ! Tous envapés ! C’est alors que la société sera libre — et qu’il ne restera plus aux dhimmis non fumeurs qu’à payer la djizîa — la taxe imposée à tous ceux qui refusent de se laisser obscurcir le cerveau par la fumée des calembredaines.

Ceci est mon sang

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La journaliste Élisabeth Lévy © Photo: Pierre Olivier

L’éditorial de mars d’Elisabeth Lévy


La nouvelle a été accueillie par des cris de victoire des associations. La France va rattraper, enfin, un coupable retard. Non, il ne s’agit pas – pas encore – de la reconnaissance d’un troisième sexe (et de tous les autres), mais de la gratuité pour les étudiantes des protections périodiques, promise le 23 février par Frédérique Vidal pour la rentrée 2021. Depuis le temps qu’on attendait.

Peut-être la ministre a-t-elle été sommée de changer de sujet après une semaine de brouhaha sur l’islamo-gauchisme, au cours de laquelle on a appris que le problème n’était pas la chose et sa progression, mais le mot, qui froisse tous les bons esprits de la Macronie et d’ailleurs, très à cheval sur la précision sémantique. Le moindre solécisme en parlant les irrite, mais ils en font bien d’autres étranges en conduite.

Pour les nouvelles féministes, les productions corporelles comme les souffrances psychiques ont vocation à être montrées en place publique

Puisqu’il a été acté à la satisfaction générale que l’islamo-gauchisme n’existait pas (d’ailleurs, l’islamisme non plus, la preuve par Trappes), Frédérique Vidal peut se consacrer aux vrais problèmes et, au premier chef, à ce que la langue populaire appelle les « ragnagnas » et la langue victimaire la « précarité menstruelle », expression prouvant que nous tenons là une nouvelle perle enfilée sur le collier des injustices faites aux femmes. Toute différence y compris biologique devient une discrimination – à sens unique, car nul n’aurait l’idée de parler précarité pileuse pour les hommes condamnés au rasoir à vie. D’ailleurs, le premier privilège mâle est de pouvoir uriner debout, scandale auquel certaines chapelles féministoïdes entendent bien mettre fin en imposant à toutes-et-tous la position assise. En attendant qu’on intente un procès à Dame Nature et qu’on oblige les hommes à avoir leurs règles, il convient au moins de faire de celles-ci un sujet de pleurnicherie. Le vrai privilège masculin, c’est de ne pas être traité en victime.

Vérification faite sur le site d’un supermarché, les protections hygiéniques coûtent quatre euros par mois, soit moins de 50 par an, ce qui pour quarante ans, revient à 2 000 euros. On aimerait savoir où doit s’arrêter l’assistanat. Pourquoi ne pas financer les chaussures, tout aussi indispensables, ou la mousse à raser ? Perso, je préférerais qu’on me rembourse mes paires de bas, parce qu’à raison de quatre ou cinq par semaine entre octobre et avril, l’addition est salée.

Je vous entends d’ici. Tu badines parce que tu as la chance d’avoir du travail, mais la pauvreté étudiante, tu en fais quoi ? Surtout quand il n’y a plus de petits boulots ni de restau U, on aimerait t’y voir. D’accord, si notre système social laisse sur le carreau des étudiants désargentés et déprimés, qu’on leur accorde une aide d’urgence. Mais de grâce, qu’on nous épargne de savoir si elle sera convertie en nouilles, bières, sextoys (dont la vente explose, paraît-il) ou protections hygiéniques. Les fonctions naturelles n’ont rien de honteux, mais elles n’ont pas non plus à être un sujet de « pride » permanente. Pareil pour la sexualité. Je ne veux pas plus entendre parler de règles que de la main de X dans la culotte de Y – et ce n’est pas une clause de style, l’accusatrice de PPDA ayant cru bon de révéler les détails de l’attentat.

C’est sans doute le plus funeste renversement inventé par une époque qui en prodigue à foison. L’exhibition qui était naguère une transgression, une façon d’épater le bourgeois puritain, est devenue une vertu citoyenne – et, par la même occasion, la marque de fabrique d’un nouveau puritanisme qui, ne voyant le mal nulle part, finit par le débusquer partout. Rien n’est moins érotique, en effet, que cette mise à nu appelée transparence qui prive l’imaginaire de nourrissants mystères.

Désormais, rien de ce qui est intime ne doit être caché. Pour les nouvelles féministes, les productions corporelles comme les souffrances psychiques ont vocation à être montrées en place publique. Aussi évoquent-elles avec une gourmandise assez dégoûtante leurs flux et sécrétions, croyant faire preuve d’audace et de liberté d’esprit. Au demeurant, à en juger par la facilité avec laquelle la plupart des gens discourent sur leurs maladies à la télévision, elles sont loin d’être les seules.

S’agissant des souffrances psychiques, il faudra un jour demander des comptes à tous ces croisés de la « parole libérée », qui ont encouragé des victimes de violences sexuelles à se livrer à un déballage public qui, à terme, pourrait se révéler aussi douloureux que les violences elles-mêmes. Le malheureux étudiant qui s’est pendu dans sa chambre universitaire de Nanterre après avoir accusé deux élus communistes de viol avait abondamment libéré sa parole sur les réseaux sociaux. À l’évidence, cela ne l’a pas aidé. Paix à son âme et condoléances à ses proches.

Que ce soit volontairement que des individus, égarés par le désarroi ou l’air du temps, renoncent à leur droit à la vie privée ne rend pas la chose moins grave. Car demain, nous serons tous sommés d’exposer la nôtre. Or, comme le disait Malraux, « pour l’essentiel, l’homme est ce qu’il cache : un misérable petit tas de secrets ». Alors, qu’on nous laisse les conserver par-devers nous.

À tous ces apôtres du déballage, on rappellera donc que qui n’a rien à cacher n’a rien à montrer et surtout, qu’un peu de pudeur, de réserve, de quant-à-soi, est la condition du vivre-ensemble. Nous avons le droit de ne pas savoir ce qui se passe dans le lit et la salle de bains de nos contemporains. Le corps est encore une affaire privée.

P.-S. Les heureux abonnés de ce magazine ont eu la joie de recevoir, avec ce numéro, L’arnaque antiraciste expliquée à ma sœur,  l’essai allègre et féroce dans lequel Cyril Bennasar répond à Rokhaya Diallo. Tous les nouveaux abonnés auront ce privilège. Mais n’hésitez pas à offrir à vos amis cet argumentaire implacable contre l’une des folies de l’époque. Ou un abonnement à Causeur.

Dissolution de Génération Identitaire: «Même sur le plan politicien, je ne trouve pas ça malin!»

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L'avocat Gilles-William Goldnadel © Photographe: Hannah Assouline.

L’avocat Gilles-William Goldnadel réagit au projet de dissolution du mouvement anti-immigration Génération identitaire voulu par le gouvernement.


Craignez-vous l’annonce d’une dissolution de Génération Identitaire au prochain Conseil des ministres ?

Oui. Je n’en suis pas sûr, mais comme je suis sûr que nous ne vivons pas tout à fait dans un État de droit, ma crainte est particulièrement justifiée. Si je vivais dans un État de droit, je serais d’une placidité parfaite, mais ce n’est pas le cas. Si je vivais dans un État de droit, jamais un ministre n’aurait osé demander la dissolution d’une association aussi pacifique.

Quels recours aurez-vous, si cette dissolution est annoncée ?

Si jamais mercredi Génération Identitaire est dissoute, nous irons au Conseil d’État.

Paris, 20 février 2021
Paris, 20 février 2021

Le pouvoir est gêné par Génération Identitaire depuis des mois, mais jusqu’alors il estimait ne pas avoir d’éléments permettant d’engager une dissolution. Qu’est-ce qui a changé ?

Le ministre ! Ce qui a changé, c’est la politique, c’est le coup de barre à droite – au moins sur le plan verbal – sur l’immigration et sur l’islamisme qui nécessitait dans notre gouvernement du « en même temps » un coup de barre à gauche. C’est aussi simple que cela.

On a effectivement l’impression que cette décision que vous craignez vise à donner des gages à la gauche. Elle intervient après d’autres dissolutions polémiques (Barakacity et le CCIF). Vous pensez donc que c’est pour équilibrer ?

Oui. Mais c’est une fausse symétrie, qui a des vues politiques scandaleuses. Je ne suis pas sûr que monsieur Darmanin, compte tenu du débat qui s’est instauré, soit spécialement satisfait d’avoir pris cette décision. Même si mercredi Génération Identitaire est dissoute, bien au-delà du Rassemblement National et de la droite dure, des démocrates ne seront pas du tout d’accord avec cette dissolution. Et je ne suis pas sûr du tout que l’exécutif retrouvera à gauche de qu’il va perdre à droite. Où que je tourne mon regard, que ce soit sur le plan juridique, que ce soit sur le plan philosophique, politique ou démocratique, je trouve que c’est une décision assez stupide. Et j’ai d’autant plus de peine à le dire que j’aime bien Gérald Darmanin. Venant de Castaner, j’aurais compris, mais venant de Darmanin… Sans doute devait-il se faire excuser certaines choses par la gauche. Mais, encore une fois, même sur le plan politicien, je ne trouve pas ça malin.

Quand vous dites que c’est une « fausse symétrie », vous dites qu’on devrait tolérer une certaine radicalité à la droite de la droite, qu’elle ne constitue pas une menace pour la sécurité nationale comme le CCIF?

Pour parler franchement, les mouvements islamistes qui ont été dissous flirtaient ou mettaient de la compréhension par rapport à ce qui s’est passé avec Charlie Hebdo, par rapport au terrorisme islamique, par rapport à l’antisémitisme islamique criminel. Or les positions de Génération Identitaire, ce n’est pas ça. C’est la droite radicale qui n’en peut plus ni de l’immigration ni de l’impuissance de l’État devant son caractère massif ou illégal. Et reconnaissez qu’il faut être vraiment amoureux pour regarder le visage de l’immigration avec les yeux de Chimène.

Le 21 janvier, l’ancien ministre de l’Intérieur Christophe Castaner racontait qu’il aurait bien aimé se faire Génération Identitaire, mais qu’il ne le pouvait pas. Une semaine après, qu’est-ce qui a changé ? L’expédition des Pyrénées. Alors que c’est une réitération de l’expédition des Alpes et que l’on sait qu’elle avait été considérée par la justice comme exclusive de tous délits. Par quel miracle juridique extraordinaire va-t-on pouvoir nous expliquer que désormais c’est différent ?

Ce que dit le ministre de l’Intérieur, c’est que dans ses actions à la frontière italienne ou espagnole, Génération Identitaire agirait comme une milice, c’est-à-dire qu’elle prendrait les apparences de la force publique légitime. Contestez-vous cela ?

Cela a déjà été contesté avec succès devant le tribunal. Mais le parquet, après avoir classé sans suite l’affaire tant c’était stupide, semble avoir été missionné pour tenter de faire croire que les militants se déguisaient en gendarmes. Finalement c’était des blousons sur lesquels était écrit « Génération Identitaire ». Si avoir un blouson avec le sigle de son association c’est faire partie d’une milice, il va y avoir beaucoup de dissolutions dans le monde du sport et notamment du sport de la haute montagne ! C’est une grande plaisanterie… La dernière jurisprudence en matière de dissolution de milice, c’est qu’il faut que les personnes soient sélectionnées – pour des raisons physiques notamment – pour faire partie de la milice. Alors si Génération Identitaire est une milice, personnellement je pourrais parfaitement en faire partie alors que je n’ai plus vraiment l’âge (!)

Autre point reproché à Génération Identitaire, le cas de Fabien Badaroux à Avignon qui en octobre avait lui aussi le fameux blouson et qui a menacé des passants et a été abattu par la police. Cela ne peut-il pas jouer en défaveur de Génération identitaire, ou pas du tout ?

C’était donc du temps de monsieur Castaner, qui a donc considéré que ça ne tenait pas ! Le type s’est fait abattre, je ne connais pas le dossier. Mais dans tous les partis politiques, vous avez des mauvais sujets, à supposer que celui-là en était un, ce n’est pas pour cela que vous allez dissoudre le Parti communiste français, les Insoumis et le Rassemblement National.

 Concrètement, qu’impliquerait une dissolution par la justice administrative pour les militants ?

Pour les militants rien. Pour l’association, sauf à être convaincue de reconstitution de ligue dissoute, cela l’empêcherait de recommencer ses activités. Ce serait un très grave manquement à la démocratie politique et à la liberté d’expression, mais on n’en est pas là.