Qui était Ashli Babbitt? Quelles étaient ses convictions?


Dans la nuit du 6 au 7 janvier, Emmanuel Macron enregistre une vidéo, tweetée à 2h51 du matin, pour assurer les États-Unis du soutien de la France dans l’épreuve subie au Capitole, et sans doute aussi afin de courtiser le futur président, Joe Biden. Adoptant son ton de voix le plus habituel, hautain et donneur de leçons, il dénonce les insurgés présumés avant d’ajouter, en prenant son autre ton tout aussi usuel mais susurrant: « Une femme a été tuée. » Qui est cette femme et pourquoi est-elle morte? Déjà un pion fugitif dans le jeu politique international, cette sympathisante jusqu’au-boutiste de Donald Trump était néanmoins une personne. Découvrons cette vie humaine avant que les joutes idéologiques ne l’enterrent ou que le vent de l’oubli n’efface son souvenir.

Une patriote entêtée

Elle s’appelait Ashli Babbitt. Âgée de 35 ans, elle avait fait le voyage jusqu’à Washington depuis San Diego en Californie pour protester contre ce qu’elle, comme beaucoup de supporteurs de Donald Trump, considérait comme une élection volée. Ayant pénétré avec d’autres manifestants ou insurgés – chacun choisira son terme – à l’intérieur de ce que le président français a nommé pompeusement « le temple séculaire de la démocratie américaine », elle tentait avec ses camarades de franchir des portes vitrées devant une salle dénommée le « lobby du président de chambre », contiguë à la Chambre elle-même où se trouvaient encore des Représentants. Les vitres de ces portes étant cassées, des policiers s’étaient barricadés de l’autre côté quand la jeune femme, vêtue d’un jean, de moon boots et d’un drapeau trumpiste qu’elle portait comme une cape, a demandé à deux collègues de la hisser en l’air pour qu’elle puisse grimper à travers une embrasure ouverte. Au moment où elle apparaît dans l’encadrement, un policier en civil tire une seule balle et elle tombe en arrière. Saignant du cou et de la bouche, elle est transportée d’urgence à l’hôpital où elle meurt.

A la mémoire d'Ashli Babbitt, devant le Capitole, Washington, 8 janvier 2021 © Oliver Contreras/Sipa USA/SIPASIPAUSA30249770_000034
A la mémoire d’Ashli Babbitt, devant le Capitole, Washington, 8 janvier 2021 © Oliver Contreras/Sipa USA/SIPASIPAUSA30249770_000034

Trois autres manifestants sont morts ce jour-là : Kevin Greeson, 55 ans, qui a eu une crise cardiaque devant le Capitole, ainsi que Rosanne Boyland, 34 ans, et Benjamin Phillips, 50 ans, qui ont également succombé de manière similaire. Un policier, Brian Sicknick, est mort des blessures reçues lors des affrontements avec les assaillants. Au total, 56 policiers ont été blessés et 68 manifestants arrêtés. Le chef de la police du Capitole et le sergent d’armes ont annoncé leur démission.

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Celle dont le décès a inspiré le verbe présidentiel français était une vétérante de l’Armée de l’air américaine et de l’Air National Guard où elle avait servi pendant 14 ans. Elle avait été déployée en Afghanistan, en Iraq, au Koweït et au Qatar. Elle exerçait ses fonctions dans la sécurité. C’est là la grande ironie: cette femme, qui avait longtemps gardé les bases et installations de son gouvernement, a été tuée par un officier de sécurité. Quittant le service militaire trop tôt pour bénéficier de la retraite, elle a travaillé pendant deux ans comme garde d’une centrale nucléaire dans le Maryland. C’est là qu’elle a rencontré son deuxième mari. Le couple est parti ensuite s’installer en Californie où elle a acheté une entreprise de piscines avec d’autres membres de sa famille. Elle n’a pas trouvé la vie de femme d’affaires très facile, s’endettant à un taux d’intérêt prohibitif. C’est peut-être cela qui a alimenté son ressentiment contre l’establishment. D’un naturel franc et direct, elle affichait des convictions entières qu’elle n’hésitait pas à exprimer avec une verve pittoresque. Dans des vidéos postées sur les médias sociaux en 2018, elle s’est livrée à des diatribes accusant les politiciens démocrates de la Californie – y compris Kamala Harris – de mettre les intérêts de leur parti avant ceux de leur pays. Celle qui avait consacré tant d’années au service de sa patrie ne supportait pas cet opportunisme apparent des élus du peuple. Tout son entourage savait qu’elle était devenue une inconditionnelle de Trump. Elle a fait le voyage jusqu’à Washington seule, sans son mari. Interrogée par les médias, sa belle-mère a avoué ne pas vraiment comprendre pourquoi Ashli y était allée. On ne peut que spéculer: c’était sans doute le coup de tête d’une patriote aussi excitée qu’indignée.

Ayez confiance dans le plan!

Oui, une inconditionnelle de Trump. Tous ses posts sur Twitter, jusqu’au jour fatidique, le montrent. À l’instar de son idole, d’esprit libertaire, elle faisait preuve d’impatience face aux restrictions imposées par la pandémie. Un écriteau sur la porte de son entreprise annonçait: «Zone autonome sans masques – autrement dit, l’Amérique»!

Image: Twitter
Image: Twitter

À l’instar de Trump, elle croyait dur comme fer que la victoire de Joe Biden était la conséquence d’une fraude électorale à une échelle massive. Lisant entre les lignes des discours présidentiels, elle endossait même les thèses conspirationnistes de la mouvance QAnon. Le 7 septembre, elle a tweeté une photo d’elle à une manifestation, la « Trump Boat Parade », arborant un débardeur avec l’emblème « We are Q », et la légende « WWG1WGA », l’acronyme de « Where we go one, we go all », le slogan des zélotes de cette théorie du complot. Donald Trump serait engagé dans une lutte à mort contre « l’État profond », un groupe de pédophiles satanistes haut placés dans le gouvernement et l’industrie ayant pour objectif de réduire tous les autres citoyens à l’état d’esclavage. Dans cette guerre secrète fantasmée, Donald Trump serait le maître du jeu: chacun de ses gestes ferait partie d’une stratégie infaillible pour contrecarrer les intrigues de ses adversaires diaboliques.

Ultra parmi les ultras, Ashli avait retweeté, avant la prise d’assaut du Capitole, une déclaration de Lin Wood, avocat trumpiste appelant à la démission et la mise en accusation pour trahison du vice-président Mike Pence (lequel avait refusé de rejeter les résultats des élections). La veille du grand jour, elle a posté ce message : « Rien ne nous arrêtera…. Ils peuvent essayer de le faire mais l’orage est ici et il s’abattra sur Washington DC dans moins de 24 heures… De l’ombre à la lumière ! » Au milieu de cette proclamation aux allures presqu’apocalyptiques, « orage » est un mot de code. Dans le langage QAnon, il évoque un grand règlement de comptes, où tous les méchants manipulateurs de l’État profond seront arrêtés en masse. Son origine réside dans une de ces paroles désinvoltes de Donald Trump que les QAnonistes aiment traiter comme porteuses d’un sens caché. Le 5 octobre 2017, avant un dîner officiel, Trump qualifie celui-ci comme « le calme avant l’orage. » « Quel orage ? » lui lance un journaliste. « Vous verrez ! » rétorque le Président. C’est dans cet univers de symboles et de présages qu’évoluait Ashli. C’est peut-être cette atmosphère de châtiment imminent, d’origine quasi-divine, qui l’a poussée à agir comme elle l’a fait: en voulant enfoncer cette porte, elle incarnait l’orage.

Aux yeux des partisans de Joe Biden, elle n’était qu’une « terroriste nationale engagée dans une attaque violente contre notre Capitole. » Pourtant, elle n’a tué personne, ne portait aucune arme et, surchauffée par la rhétorique QAnon, n’a sûrement prémédité aucune action précise. Après son décès, elle est devenue elle-même un signe dans cet univers délirant. Sur Parler, ce média social où se sont réfugiés les conspirationnistes rejetés par Twitter, certains internautes prétendent que la mort d’Ashli Babbitt est une mise en scène habile organisée par l’État profond afin de discréditer les manifestants. Quand Donald Trump s’est finalement déclaré « scandalisé » par « la violence, l’illégalité et l’anarchie » de l’assaut contre le Capitole et a annoncé que les émeutiers devront répondre de leurs actes, certains théoriciens du grand complot ont manifesté leur déception: leur héros les aurait abandonnés. Mais d’autres, plus fidèles à la logique QAnon, ont vu dans son discours un autre sens, y trouvant des indices qui suggèrent que tout cela, ce n’est qu’un stratagème de plus dans le jeu du maître qui continue à déjouer les ruses machiavéliques de l’État profond, ruses que nous autres ne voyons pas. Ils répètent cette formule traditionnelle, « trust the plan », « ayez confiance dans le plan », tout finira bien. Finalement, Ashli Babbitt n’était ni une terroriste ni une martyre. Elle avait trop confiance dans le plan, un plan qui n’existe pas.

NB :Twitter a effacé les derniers tweets d’Ashli Babbitt.

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Jeremy Stubbs
est directeur adjoint de la rédaction de Causeur.
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