A force de parler sauvegarde du patrimoine, on a oublié Jean Carmet. L’acteur de Dupont Lajoie – notamment ! – est mort il y a 25 ans et aucun média n’a commémoré l’événement.


La télévision, si prompte à commémorer et à panthéoniser, est désespérément silencieuse. La petite lucarne, plate et insane, comme le tambour d’une machine à laver, n’en finit pas d’essorer nos souvenirs. Que notre mémoire est devenue sèche au fil des années. Le passé, ce fonds de commerce pour émissions du dimanche après-midi, ressasse les mêmes moments et encense les mêmes personnes. Une émotion artificielle et vaine se propage dans l’indifférence. Il y a bien longtemps que l’on n’attend plus de ce média faisandé, un brin d’impertinence, une once d’originalité, une minuscule lueur qui nous feraient sortir enfin de notre torpeur habituelle.

Géant Carmet

Pour l’anniversaire des vingt-cinq ans de sa disparition, le poste est resté muet. Une fois de plus, étranger, presque hermétique aux vrais talents et aux diffuseurs d’un bonheur ébréché qui nous aspirait dans cet ailleurs, cette zone de plénitude sans laquelle tout art n’est que supercherie. Rares sont les acteurs capables de nous extraire de nos repères mentaux, de nous élever dans cet inconnu. Un grand comédien éblouit par ses faiblesses qu’il a réussi à domestiquer, à force de travail, par une attitude désarticulée, ce désordre intérieur qui éclot en poésie buissonnière. Rien à voir avec tous les godelureaux qui s’épanchent, les « artistes » qui s’agitent comme des forts des halles. Jean Carmet (1920-1994) ayant disparu des radars, ne faisant l’objet d’aucune rétrospective et d’aucun « intérêt patrimonial » de la part de nos élites. Elles ne doivent pas soupçonner son existence, les pauvres Hommes.

Chez les amoureux de cinéma, son visage ne s’est jamais éteint. A Bourgueil, on le célèbre et le vénère. Sa petite taille, 1,65 mètre, n’était pas proportionnelle à sa présence immense et légère, indispensable et friable. Matois sans ruse, matou sans tabou, Carmet semblait sortir d’une province fantasmée. Né à flanc de coteaux, dans l’encens sulpicien, il aurait pu être bedeau ou vigneron, maquignon ou philatéliste. Ce voyageur sans bagages, infatigable arpenteur des gares et des zincs, nouant connaissance avec des anonymes au gré de ses promenades vespérales, philosophe de l’éphémère, il déboussolait les bornes les plus établies.

Jean Charmait

La foule était son terrier. La fantaisie, sa ligne de vie. Il donnait à ses interprétations particulières, un halo d’incertitudes. Il progressait dans l’instabilité. Derrière le comique naturel, époustouflant d’audace, ses fans percevaient des contrées sauvages et enfantines. Des Branquignols à la Famille Duraton, d’Alexandre le bienheureux au Grand blond, il traînait son âme vagabonde seulement lesté d’un cabas sur l’épaule, ce contrebandier de l’existence avait un charme fou-traque.

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De cette dinguerie qui ne se fabrique ni au Conservatoire, ni à l’Actors Studio, il se nimbait, par inadvertance. Clochard céleste ou cardinalesque selon l’emploi, il imposait sa propre marche de l’humanité. Aucune envie de se grimer, il acceptait sa dissonance et son étrangeté sociale. Qu’il s’appelle Adrien Courtois, Paul Bourru ou Antoine Robineau, sous la caméra d’Audiard ou de Rouffio, partageant l’affiche avec Depardieu, Noiret, Blier ou Marielle, chacune de ses apparitions suspendait le temps. Travesti, représentant en Vulcani ou paysan épinglé, il était hors-sol. Avec lui, nous entrions en résidence partagée. Il nous donnait les clés d’un arrière-plan, à la manière d’André Hardellet qui se perdait dans la forêt de Vincennes pour ouvrir les vannes du passé.

« Carmet était un type extrêmement cultivé, aux antipodes du Français qu’on lui faisait jouer »

De second rôle à acteur de premier plan, il dût cette transformation soudaine à Yves Boisset et Dupont Lajoie. « Le choix de Jean Carmet pour jouer le patron de bistrot meurtrier s’est imposé avec une immédiate évidence. Je le connaissais depuis des années et j’avais une véritable adoration pour lui. Carmet était un type extrêmement cultivé, aux antipodes du Français moyen un peu bas de plafond qu’on lui faisait jouer dans des seconds rôles depuis des années », avouait-il dans son autobiographie La vie est un choix, parue chez Plon en 2011.

Pour ressentir au plus près l’onde de choc Carmet, il faut lire ou relire son œuvre aérienne et perforante. Ses maximes sont plus proches de La Rochefoucauld que de l’almanach Vermot. Deux livres préfacés par l’ami Jean-Claude Carrière où plane l’ombre de l’écrivain Georges Conchon. Je suis le badaud de moi-même sorti en 1999 et Ce semblant de journal deux ans plus tard, en 2001, recèlent des aveux touchants : « Je n’arrive pas à me faire à mon visage d’homme » ; « J’ai été élevé dans un milieu craintif » ; « Je n’ai pas de réalisme, je ne suis même pas une réalité dans la vie » ; « J’ai repris ma vie mondaine, je suis allé à la réception du commissariat de Sèvres. »

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