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Accueillir les Afghans ?

Il faut n’avoir aucun cœur pour ne pas vouloir secourir les Afghans qui fuient la double monstruosité de la charia et des guerres tribales. Il faut n’avoir aucune conscience pour vouloir lâcher des gens forgés par des siècles de combats, de razzias et de fanatisme au milieu de son propre peuple désarmé.


Une république corrompue portée à bouts de bras par les USA a été renversée par l’armée d’une théocratie totalitaire soutenue par le Pakistan et le Qatar. Difficile de nier le rôle de l’Occident, et en particulier de l’Amérique, bien que l’on puisse, et doive, se demander ce qui relève de l’arrogance, de l’incompétence, des mauvaises excuses que l’on donne pour sauver la face, et de l’hypocrisie cynique et calculatrice. Difficile de nier l’aveuglement plus ou moins volontaire de nombre de commentateurs depuis 40 ans, dont Le Monde Diplomatique a rassemblé un saisissant florilège, et on se demande s’il faut rire ou pleurer de voir que plusieurs auteurs des pires absurdités de l’époque sévissent encore comme donneurs de leçons subventionnés.

Mais enfin ! A écouter certains, on en arriverait à croire que l’Occident n’a rien fait pour l’Afghanistan, et que les Afghans n’ont aucune part de responsabilité dans la situation de leur pays. Comme le rappelle le général François Chauvancy dans une excellente analyse, « près de 1.700 milliards d’euros ont été dépensés en Afghanistan par les États-Unis soit près de six fois le budget annuel de la France, près de 2.500 Américains tués et 20.000 blessés, pour leurs alliés quelques centaines de tués (France 89, Royaume-Uni 453) et des milliers de blessés souvent amputés. » Quant aux Talibans, ils sont tout aussi afghans que les civils qui fuient la prise de Kaboul – ce qui ne veut pas dire grand-chose dans un pays de conflits séculaires entre tribus, mais devrait suffire à disqualifier quiconque nous explique qu’il est urgent d’accueillir « tous les Afghans ».

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Y a-t-il, parmi les futurs migrants afghans qui ne manqueront pas de frapper à nos portes, des gens bien, des gens qui aspirent simplement à vivre sans faire de mal à personne et méritent toute notre compassion et notre hospitalité ? Oui, assurément. Y a-t-il des gens que nous avons le devoir d’accueillir ? Oui, bien entendu, à commencer par nos anciens auxiliaires, dont le trop long abandon est une souillure sur notre honneur, et une faute lourde des gouvernements successifs et du ministère des Armées.

Mais :

En 2013, le Pew Research Institute observait que 99% des musulmans afghans souhaitaient que la charia soit la loi officielle du pays, 85% étaient favorables à la lapidation des femmes adultères, et 79% considéraient que les apostats quittant l’islam devaient être mis à mort. Gageons que les cours sur la théorie du genre financés par les USA n’y auront pas changé grand-chose… Les légions de l’Urbs considéraient qu’il fallait au moins trois générations pour romaniser un pays conquis, et pourtant leur vision du monde était « légèrement » plus solide et convaincante que le wokisme.

Parmi ceux qui fuient les Talibans, il n’y a pas que des habitants occidentalisés de Kaboul, mais aussi des personnes qui n’ont pas un seul instant l’intention de s’adapter à nous si nous les accueillons, et sont au contraire bien déterminés à persévérer dans leurs modes de vie. Ainsi des criminels auteurs de tragiques faits divers, dont il faut bien se demander s’ils ne sont que des faits divers ou les révélateurs d’un mal plus profond. Ainsi des adeptes de l’abjecte tradition des « bacha bazi », ces adolescents et pré-adolescents utilisés comme esclaves sexuels, et on pense à ce garçon de 12 ans violé en 2018 par un migrant afghan à Saint-Brieuc. Rappelons donc que les Talibans avaient interdit cette pratique : entre les islamistes, qui pratiquent le viol et le mariage forcé des filles, et leurs ennemis qui pratiquent le viol et l’esclavage sexuel des jeunes garçons, on est loin du cliché hollywoodien bien-pensant selon lequel nous devrions accueillir à bras ouverts les gentils qui fuient les méchants – qui fuient au lieu de combattre, d’ailleurs. Il est frappant de voir une fois de plus que les foules de « réfugiés » qu’on nous montre ne sont pas des familles mais des groupes de jeunes hommes en âge de combattre mais qui abandonnent leurs familles derrière eux.

On se souvient aussi – ou on devrait se souvenir – qu’en octobre 2020 Kaboul fut le théâtre d’importantes manifestations anti-françaises : nous avions commis le crime impardonnable de ne pas nous plier à la soif de censure de l’islam. Et les Talibans n’étaient pas encore au pouvoir dans la capitale afghane….

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Quant aux rivaux des Talibans dans les luttes claniques, dans le trafic de drogue endémique (l’Afghanistan produirait selon les estimations entre 50% et 90% de l’héroïne mondiale), qu’ils veuillent échapper aux nouveaux maîtres du pays ne fait pas d’eux de braves gens. Sans oublier, naturellement, ceux des 99% qui approuvent la charia, n’ont pas de désaccord philosophique majeur avec les Talibans, mais qui, voyant nos frontières ouvertes, se diront que les allocations et le confort d’un pays de kouffars offert à la prédation valent bien de supporter un peu de mécréance.

Alors que faire ? D’abord se poser les bonnes questions, et surtout se les poser dans le bon ordre. Il ne faut pas nous demander combien de réfugiés afghans nous devons ou voulons accueillir, puis comment les intégrer, mais il faut au contraire nous demander quel degré de coercition nous sommes prêts à exercer sur ceux que nous accueillerons pour les forcer à s’assimiler – car nos civilisations sont trop profondément différentes pour que la seule intégration suffise. Jusqu’à quel point, aussi, voulons-nous d’une société de surveillance pour gérer des populations ne partageant en rien notre « common decency » (selon le terme d’Orwell), et que nous aurons faites venir ? Répondre à ces questions nous dira combien nous pouvons accueillir de ces réfugiés, et ensuite seulement nous serons en mesure de nous demander combien nous voulons en accueillir.

Le constat, hélas, est tragique. Notre capacité à contraindre pour obliger à l’assimilation est devenue désespérément faible : nous sommes désarmés, juridiquement, intellectuellement et moralement, nous avons été désarmés par des dirigeants dont les priorités sont la docilité du contribuable solvable et l’achat de la « paix sociale » et des voix des minorités vagissantes, et nous nous sommes désarmés nous-mêmes – il faut lire à la fois Ibn Khaldoun et Soljenitsyne.

Après 1905, il a fallu imposer la laïcité par la force aux catholiques de France, et il y eut des affrontements violents avec les forces de l’ordre, les gendarmes étant parfois contraints d’ouvrir le feu – et pourtant, ces catholiques qu’ils affrontaient partageaient depuis des siècles le substrat culturel ayant conduit à la loi de 1905. Sommes-nous prêts, aujourd’hui, à ce que les gendarmes ouvrent le feu pour imposer la laïcité aux musulmans en France ? Pour l’imposer aux migrants afghans ? Ceux-là viennent d’une culture guerrière, violente, rustique, profondément attachée à la loi religieuse. Qui peut croire un seul instant que le Syndicat de la Magistrature et les rodomontades de Darmanin vont les impressionner ? Dans leur monde, on ne respecte que ceux qui savent se faire respecter. Sommes-nous prêts au degré de brutalité et de combativité nécessaire pour leur imposer de nous respecter ?

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Voilà notre faute. Nous pourrions donner asile aux migrants afghans si nous étions capables de mater ceux d’entre eux qui refuseront d’obéir à nos lois et d’adopter nos mœurs. Mais nous y avons renoncé, au nom de la « tolérance », au nom de « l’ouverture à l’Autre ». Nos dirigeants et toute la caste des bien-pensants larmoient devant les souffrances des Afghans, et haussent les épaules devant celles des Français. Nous pourrions être un havre, un sanctuaire où ceux qui fuient l’horreur de la charia trouveraient un abri, mais nous ne sommes plus qu’un territoire ouvert à tous les vents et déchiré par son incapacité à défendre sa civilisation contre ceux qui veulent la détruire. Ceux qui veulent que nous ouvrions grand nos portes à toute personne fuyant les Talibans veulent aussi que nous ouvrions grand nos portes à l’idéologie des Talibans.

Le monde musulman – 48 pays en plus de l’Afghanistan – n’a pas nos scrupules. Il pourrait accueillir ceux qui quittent l’Afghanistan : il a les moyens de construire des pistes de ski artificielles dans le désert et le plus haut gratte-ciel du monde, il a les moyens de financer un prosélytisme agressif sur la planète entière, des mosquées et des écoles coraniques jusque dans nos petites villes de province, d’acheter des joueurs au PSG pour des sommes qui nourriraient des milliers de réfugiés pendant des années, et d’œuvrer à l’instauration d’une censure mondiale au nom de la lutte contre « la diffamation des religions ». Et il n’aurait pas les moyens d’accueillir des Afghans en fuite ? A d’autres ! Au moins, le déracinement et le choc culturel seraient moins rudes pour les réfugiés, et ils ne seraient pas confrontés à ce que tant et tant de leurs coreligionnaires nomment notre « islamophobie ».

Je devine de fortes réticences. Alors, que ceux qui refusent cette solution se demandent pourquoi. Si l’on considère que les réfugiés afghans, et notamment les femmes, seraient opprimés partout dans le monde musulman, n’est-ce pas la preuve d’un problème systémique, la preuve que l’islam n’est pas que « paix et tolérance » ? Il faut choisir : si l’on considère de notre devoir d’accueillir ceux qui fuient la mise en œuvre de la charia, alors il est aussi de notre devoir de refuser l’idéologie qui sous-tend la charia. Ce qui est monstrueux en Afghanistan ne devient pas une « diversité qui est une chance pour la France et un enrichissement culturel venu d’une minorité qu’il ne faut pas stigmatiser » une fois installé au coin de la rue.

Alors que faire ? Nous réarmer moralement, intellectuellement et juridiquement. Oser reconquérir notre pays et y faire respecter partout nos lois et notre art de vivre, à la lumière des principes éthiques et anthropologiques qui définissent notre civilisation au moins depuis la première fois où Homère a chanté. N’accueillir que ceux à qui nous saurons imposer l’assimilation – soit qu’ils la souhaitent déjà, soit que nous soyons en mesure de les y contraindre – et refuser les autres.

N’en déplaise aux « progressistes » pour qui « discriminer » est le pire des crimes, nous n’avons pas à traiter de la même manière une adolescente afghane qui vient chez nous pour échapper à un mariage forcé et est prête à adopter notre culture, et un migrant qui veut vivre ici mais a la ferme intention de continuer à interdire à sa femme de sortir, et enseignera soigneusement à ses futurs enfants qu’il serait grand temps que la France s’adapte à la charia – enfants qui, bien sûr, auront le droit de vote comme le veut le droit du sol, aussi absurde qu’irresponsable.

Le droit d’asile, ce n’est pas d’ouvrir les portes de la bergerie aux loups, même aux loups blessés.

Pour un émirat inclusif

Le nouveau régime des Talibans sera-t-il plus ouvert que le précédent aux principes du progressisme occidental? Le gouvernement français semble l’espérer.


A Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères qui, en affirmant haut et fort que les Talibans doivent former « un gouvernement inclusif », a montré que la France serait intraitable envers les islamistes afghans, suggérons d’aller encore plus loin. Réclamons aux Talibans la parité hommes-femmes, et posons-nous les bonnes questions : pourrons-nous désormais parler de Taliban.e.s ? Y aura-t-il des ministres LGBTQI+ en Afghanistan ? Le gouvernement taliban recourra-t-il à la discrimination positive afin de favoriser la diversité ? Autorisera-t-il le bikini dans les piscines, le short à l’école et le nombril apparent dans les madrasas ? Osera-t-il le mariage (polygame) pour tous ? Pourra-t-on, en plein air, ôter le masque sous la burqa ? Le pass sanitaire sera-t-il nécessaire pour assister aux lapidations des épouses adultères ? Proposera-t-on aux voleurs le port du bracelet électronique comme alternative à la main coupée, celui du masque sera-t-il exigé du condamné lors des décapitations publiques ?

Quid de l’empouvoirement des femmes ? Les Talibans adopteront-ils les toilettes sèches et le pain sans gluten ? Sont-ils prêts à déconstruire la colonisation patriarcale de leurs imaginaires pour valoriser le matrimoine de leur pays ? Mettront-ils un genou en terre pour dénoncer le racisme systémique et affirmer leur solidarité avec George Floyd et Adama Traoré ? Les Talibans se convertiront-ils à la transition écologique ? Installera-t-on des éoliennes au sommet des minarets ? Et puisque M. Le Drian est également ministre de l’Europe, Madame von der Leyen aura-t-elle un fauteuil attitré lorsque viendra l’heure des négociations d’adhésion de l’Émirat d’Afghanistan à l’Union européenne ? Et surtout, quelle est la longueur de la cuiller préconisée par Bruxelles pour dîner avec le diable ?

Autant de questions que le Quai d’Orsay ne pourra éternellement éluder si la France veut continuer à jouer sur la scène internationale un rôle à la hauteur de son histoire et des grands hommes qui l’écrivent.

À lire aussi: Alexis Brunet « Dans les années 1970, les Afghanes participaient à des concours de beauté en bikini »

Nico, femme fatale

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Le virus du délabrement

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Le billet du vaurien


Que dire de cet été qui s’achève avec quelques mesures sanitaires de plus, sinon que je l’ai traversé comme un mauvais rêve ? J’en garderai l’image de ce moineau égaré dans la cage de mon escalier, tentant frénétiquement de s’en échapper, frappant les vitres closes avec son bec et mourant d’épuisement ou de panique sur mon paillasson. Quand j’ai entrepris de le délivrer, il était trop tard. Il est toujours trop tard d’ailleurs quand j’entreprends quelque chose. La lâcheté, la paresse, le sentiment profond de l’inutilité de tout acte me conduisent à cette abstention qu’ensuite je me reproche. Ce n’est que quand le drame s’achève que je comprends qu’il s’agissait d’un drame.

J’aurais certes pu me dire : qu’importe qu’il y ait à Paris un moineau de plus ou de moins? Mais son cadavre encore chaud là devant ma porte, m’interdisait toute esquive.

À lire aussi: Jérôme Leroy, Roland Jaccard, mémoires d’un autre temps

Ma compagne, qui ne manquait pas de mordant, me dit que l’histoire de ce moineau résumait à elle seule l’histoire de toutes les femmes qui m’avaient aimée. Je n’eus même pas le courage de prendre ce petit cadavre encore doux et palpitant dans mes mains et de le descendre dans la cour. Ce fut mon amie qui s’en chargea. Ce qui lui traversa l’esprit pendant qu’elle descendait les six étages, je l’imagine sans peine : je vis avec un irresponsable doublé d’un couard. Mais comme les femmes savent d’instinct que l’irresponsabilité et l’égoïsme sont les deux vertus majeures des hommes, l’affaire en resta là.

Confortablement installé sur mon lit à écouter des slows, j’en arrivai à cette conclusion : tous ceux qui me laissent tomber ont raison; tous ceux qui me démolissent ont raison; tous ceux qui me dépouillent ont raison. Pourquoi ? Parce que j’ai gâché mes chances. Parce que mes ambitions étaient risibles – et que je ne les ai même pas réalisées. Parce que… mais tous ces « parce que » sont également dérisoires et inutiles face à cette évidence: le manque de générosité est ce qui se paie le plus cher dans la vie – et c’est précisément ce dont j’ai manqué le plus. Maintenant que je suis atteint par le virus du délabrement, je choisis comme épitaphe : «  Bon débarras ! »

À lire aussi: Sophie Bachat, Danser le slow: de Napoléon à George Michael

Le Monde d'avant: Journal 1983-1988

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Un souvenir avec Michel Déon

La carte postale de Pascal Louvrier

C’était en 1992. Michel Déon m’avait invité dans son studio rue de Beaune, à Paris. Il m’avait servi un Jameson sans glace, avait allumé un petit cigare et nous avions parlé littérature, en particulier de Paul Morand dont il appréciait les nouvelles. « C’est un sprinter », m’avait-il dit de sa voix nicotinée. C’est curieux, je l’entends encore, cette voix un peu désaccordée, manquant de force, mais profonde. Il avait le regard malicieux. Il n’était dupe de rien ni de personne, et pouvait être féroce. Le prix Paul Morand (300.000 francs) venait d’être décerné à Philippe Sollers. L’auteur de La Fête à Venise avait encaissé le chèque sans  aucun remerciement. « C’est bien un fils de bourgeois, m’avait-il dit. Il considère que tout lui est dû. »

Déon avait publié La montée du soir. J’avais apporté un exemplaire de son roman pour qu’il me le dédicace. Je l’ai retrouvé par hasard avant de quitter Paris pour les terres du haut Limousin et de longues promenades que j’espérais revigorantes. Voici sa dédicace : « Pour Pascal Louvrier, cette interrogation sur la fin des fins et les mille regrets d’une belle aventure, avec mon amitié morandienne. »

Déon, né à Paris en 1919, est mort le 28 décembre 2016. Il avait donc 73 ans lors de cette visite. La montée du soir raconte l’histoire de Gilbert Audubon, patron d’usine depuis deux générations, qui part en randonnée. Ça grimpe raide jusqu’au sommet. C’est l’acmé de son existence en réalité. Audubon, double de l’écrivain, fait une pause, craignant un infarctus (l’une des hantises présente dans l’œuvre de Déon). Il admire la beauté des crêtes nimbées de brume bleutée. Méditation sur les forces vitales qui vous quittent peu à peu : « Ici, il importe de reprendre son souffle, de s’asseoir sur un roc qui affecte plus ou moins la forme d’un siège, de poser son fusil de chasse, sa canne ou son piolet et de contempler, avant de redescendre par l’autre versant, la splendeur de l’Éden qui nous a été donné. »

À lire aussi du même auteur : Rome, un implacable été

Il respire encore profondément, avant de redescendre vers la verte vallée. Sur le chemin escarpé du retour, sa canne glisse et disparaît dans un roncier. Il l’avait trouvée dix ans auparavant alors qu’il escaladait le Cervin. Elle ne portait pas de nom, juste deux initiales gravées dans la poignée : A & G, et une date, 1975. G comme Gilbert, son prénom, et A comme Angèle, sa maîtresse. Cette dernière vient de le quitter pour un homme plus riche que lui. Il l’apprend une fois arrivé au village. Il ne lui reste plus qu’à affronter le ton sarcastique de sa femme, Marie. Gilbert, chez lui, retrouve brisé le madrépore qu’il avait rapporté de la Mer rouge, en hommage à Henry de Monfreid. Michel Déon pose alors la question : « À quel moment de son existence un homme découvre-t-il que la perte des jouets de sa vie – une canne d’alpiniste, une statuette de corail – l’affecte plus que la perte de la femme aimée ? » L’écrivain s’interroge encore et cette interrogation est poignante : « Et a-t-il vraiment perdu ces objets ou ne l’ont-ils pas plutôt quitté comme on abandonne un navire en détresse avant qu’il sombre ? »

Gilbert se souvient de sa première rencontre avec Angèle, un 31 décembre : « À minuit, au cours des embrassades, Gilbert a su dans la seconde où sa joue a rencontré la joue d’Angèle, où ses lèvres l’ont effleurée qu’il venait d’entrer aveuglément dans une zone de totale insécurité : il aimait. » Et déjà la rupture amoureuse était écrite…

Gilbert part à la recherche de la canne en compagnie de son chien. On pense ici à l’auteur des Poneys sauvages se promenant avec son braque de Weimar en Irlande, pays d’adoption où il mourut dans les bras de sa femme, Alice.

La montée du soir, roman maîtrisé, permet de retrouver la petite musique déonienne qui vous serre le cœur.

La Montée du soir de Déon.Michel (1989) Poche

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Œuvres

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OSS 117: permis de ronronner

OSS 117 découvre les années 80, mais la franchise tourne en rond.

Quand un diptyque tourne tardivement à la trilogie, on reconnaît l’odeur de la franchise et du retour sur investissement. Un plan média bien rôdé présente Alerte rouge en Afrique noire, le troisième volet des aventures d’OSS 117, comme potentiellement plus « choquant » que les deux premiers: on y entendrait des répliques encore plus racistes, sexistes et homophobes que dans les précédents et qui n’hésiteraient même pas entre le premier degré et le second ! En plus, Nicolas Bedos a remplacé Michel Hazanavicius à la réalisation, et le premier passe pour plus « de droite » que le second qui a refusé le script, certainement pas assez « de gauche ». L’horreur, quasiment le nazisme! Vous pensez bien, ma brave dame…

Menteur et cynique

Il est évident à voir n’importe quel OSS 117 – mais nous prendrons exemple sur celui-ci, les deux autres s’étant eux-mêmes rayés de notre mémoire – il est évident donc, que n’importe quel OSS 117 n’est ni de « droite » ni de « gauche », ni « réactionnaire », ni « progressiste » Les producteurs de la série capitalisent sur l’attrait qu’y trouveront ces deux publics, les vieilles ganaches ravies d’entendre des horreurs qu’ils prendront pour argent comptant, les wawas de gauche bidon soulagés d’y voir une dénonciation de tels comportements par le biais de personnages woke censément critiques. Si l’on se réfère à l’une des plus justes scholies de Nicolas Gomez Davila décrivant les dangers qui menacent la gauche et la droite – la première le mensonge, la seconde le cynisme -, tous les OSS 117 sont à la fois menteurs et cyniques. D’ailleurs, tous sont le fait de réalisateurs ayant débuté à la télévision, cinéastes par hasard plus que nécessité : Michel Hazanavicius, honnête faiseur courant après les coups, et Nicolas Bedos qui délaisse les projets personnels pour l’appel du chiffre. Un débutant pourrait presque s’y coller armé de bons techniciens, tant les scripts de Jean-François Halin et l’interprétation de Jean Dujardin sont à la base du petit charme d’OSS 117.

À lire aussi du même auteur : “La Femme infidèle”: et Chabrol devint un classique

Pas de chance pour Bedos qui a pioché un chef-op’ de peu de goût : au programme, promotion sur le mordoré, et la nuit américaine la plus moche de la création. Alerte rouge en Afrique noire part toutefois d’un plaisant argument : le gaulliste Bonisseur de la Bath plongé dans les années 80, Mitterrand, les premiers ordinateurs d’entreprise, le « cool » qui relègue le « bath », tout ça… Les dialogues roboratifs et excellemment écrits impliquent plusieurs niveaux de langage dont on se demande réellement si les plus subtils sont à portée des spectateurs d’aujourd’hui (i.e moins de 30 ans), mais on ne va s’en plaindre après les borborygmes du Bonne mère de Hafsia Herzi (signe de croix). Et l’atout Dujardin est toujours là, fractionnant les modèles disparates pour construire son 117 : 1/4 James Bond, 1/4 L’Inspecteur Clouseau, 1/4 Cary Grant et le dernier/4 Jacques Chirac… Face à lui, le casting se répartit entre des acteurs qu’il écrase de son talent (Pierre Niney, Fatou N’Diaye), d’autres qui font jeu égal avec lui (Wladimir Yordanoff, Natacha Lindinger) et un seul qui lui tient la dragée haute (Habib Dembélé dont chaque apparition est un régal). Pierre Niney s’avère malheureusement une énorme déception qui tire son personnage vers le niais sans en rendre aucunement la duplicité ; il est de plus parfaitement asexué, ce qui est un contresens et dessert la jalousie qu’est supposé ressentir OSS envers lui.

Alerte à l’impuissance

Si tout dans Alerte rouge est pour rire (ou pour l’argent), notamment la dénonciation de la Françafrique qui ne convaincra même pas les Indigènes de la République, un seul motif a une existence qui excède l’écriture et se diffuse à l’écran, jusqu’à s’imposer à la mémoire. Il y a des chances que l’on se souvienne enfin de ce volet-ci, uniquement pour la représentation de l’impuissance de OSS 117, non pas la scène de la panne sexuelle, à peine amusante, mais ses conséquences, et la cruauté avec laquelle le survole après (non-)coup sa partenaire déçue. A-t-on vu ailleurs une femme traiter de la sorte, par un mépris plus que suggéré, un homme qui n’a pas pu bander, celui-ci revenant à la charge pour qu’on lui donne une seconde chance ? Jean Dujardin joue ces scènes avec une douleur qui ferait presque bifurquer Alerte rouge hors de la comédie. On peut voir dans cette difficulté à conclure le propre dilemme du film, qui après une exposition engageante ne débouche pratiquement sur rien. Bedos lui-même fait une discrète apparition en futur partenaire de la nymphomane : il ne calera pas comme Dujardin ou comme Hazanavicius porté pâle, on peut en être sûr. Et nous revoici dans le cynisme du retour sur investissement, celui-ci faisant resurgir à la toute fin le faire-valoir qu’on croyait perdu. Si Bedos déclare forfait, gageons que Beigbeder sera là pour le 4ème…


PragerU: fer de lance conservateur dans la guerre culturelle aux États-Unis

Quelle est la stratégie à succès de cette organisation, peu connue en France, qui se bat contre l’éducation progressiste donnée sur les campus américains et la censure des géants du numérique ? Enquête…


Elle est devenue la bête noire des mondialo-progressistes américains. Forte d’une audience majoritairement jeune, PragerU cumule près de 5,5 milliards de vues et trois millions de plus chaque jour grâce à ses contenus pédagogiques sous format vidéo. Mais aujourd’hui, non sans difficultés, les GAFAM tentent tout pour la censurer.

Un projet éducatif innovant

« Je fais de la contre-programmation idéologique, face à tous les médias qui vont dans un sens et qui fascisent toute opinion dissidente ou patriote. » Ce que revendique Éric Zemmour sur CNEWS, c’est aussi le leitmotiv qui irrigue le projet de cette organisation se présentant comme une université digitale, fondée en 2009 par Dennis Prager, célèbre chroniqueur radio outre-Atlantique, et Allen Estrin, producteur et réalisateur. Leur programme: défaire des décennies de dommages idéologiques dans le système universitaire américain.

Le projet initial visait à créer une université physique, mais il demandait un investissement trop coûteux, trop long. À l’ère de l’avènement d’internet qui permet d’atteindre un bien plus large public, fleurit dans l’esprit des fondateurs l’idée de créer une université digitale, idée qui fait suite au constat sans appel sur les contenus conservateurs présents sur la toile : lourds, décousus, présentés par des hommes âgés qui radotent derrière leur tableau. Face à une gauche gramscienne surentrainée au combat culturel, impossible dans ces conditions d’attirer les jeunes. De là naitra le concept à l’origine de leur succès colossal.

Les raisons du succès

Chaque vidéo traite en cinq minutes un sujet expliqué par d’éminents experts dans leur domaine, qu’il s’agisse d’un universitaire de Harvard, d’un professeur au MIT, d’un ancien premier ministre ou encore d’un journaliste réputé.

Pourquoi cinq minutes ? « Trois minutes, c’est trop court pour développer. Sept minutes, trop long. Cinq minutes est un bon entre deux », estime Allen Estrin. Un raisonnement que confirme les statistiques sur YouTube, après quoi l’audience chute. PragerU fera donc de cette stratégie son slogan : « Donnez-nous cinq minutes et nous vous donnerons un semestre », qui deviendra par la suite : « Vidéos libres (en libre accès). Esprits libres. » En effet, organisation à but non lucratif, PragerU est entièrement financée par des dons, dont 40% proviennent des spectateurs eux-mêmes.

De nombreux thèmes sont abordés : politique, religion, histoire, enseignements de vie… Pourquoi être nationaliste plutôt que mondialiste ? Pourquoi Napoléon fut-il l’un des grands hommes qui changèrent le cours de l’histoire ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’État palestinien ? Pourquoi la gauche promeut-elle une mentalité victimaire ? Quelles sont les clés pour être heureux ?

Les propos des intervenants sont délivrés dans un format scripté et accompagnés par des animations. Pour chaque vidéo, l’université digitale propose sur son site une documentation comprenant notamment ses sources et des suggestions de lectures. Par ailleurs, elle produit d’autres contenus. Entre autres, micro-trottoirs et mini-documentaires réalisés par l’une de ses jeunes personnalités phares au look californien, Will Witt, et des interviews conduites par l’analyste politique, Candace Owens, présentée en France par le Huffington Post comme une « Marion Maréchal à l’américaine ». Depuis avril, en vue de contrebalancer la propagande woke et le révisionnisme historique dans les écoles dès le plus jeune âge, PragerU s’est aussi lancée dans la production de ressources éducatives à destination des parents et des enseignants.

À lire aussi : Olivier Amiel, La cancel culture, c’est l’enrôlement de la jeunesse

Dernier élément phare de leur stratégie : une coalition internationale qui regroupe des étudiants et jeunes professionnels, baptisée PragerForce. Comptant plus de 15 000 membres répartis dans le monde, celle-ci a pour objectif d’augmenter l’impact de diffusion des contenus PragerU, de mettre en relation des jeunes du monde entier qui partagent les mêmes valeurs et d’offrir à ses membres l’opportunité de participer à des séminaires. Tout jeune de moins de 35 ans peut candidater sur leur site.

Haro des médias

 « Prager University n’est pas une vraie université, elle n’a pas de campus. », dénonce le Los Angeles Times, qui cite une journaliste évoquant une « campagne d’endoctrinement des jeunes. »

Les critiques médiatiques pleuvent, mais PragerU se défend : comment fait-on pour endoctriner en cinq minutes ? De plus, l’endoctrinement implique la notion de captivité. Or, ce sont sur les campus universitaires qu’est frappé d’ostracisation quiconque exprime une opinion à rebours du politiquement correct. En outre, le site internet précise que « PragerU n’est pas une institution académique accréditée et ne délivre pas de diplômes ou de certificats. En revanche, il s’agit d’un lieu où vous êtes libres d’apprendre. »


Pour autant, Dennis Prager demande : « Disposer d’un campus universitaire, délivrer des diplômes, être accrédité par un organisme, est-ce là la seule définition d’une université ? Si l’université est un lieu où l’on étudie, où l’on apprend, pourquoi ne serions-nous pas une université ? » PragerU veut remettre en question l’utilité de dépenser des sommes d’argent parfois exorbitantes en vue de passer plusieurs années dans des structures universitaires dominées par la gauche.

Haro des GAFAM

« La suppression des contenus sur internet opérée par Google et YouTube mais aussi Twitter et Facebook pour des motifs idéologiques menace le futur des États-Unis plus que tout autre ennemi extérieur. » Ces mots prononcés par Dennis Prager devant le Sénat américain s’inscrivent dans la lutte contre la cancel culture.


À l’instar de plusieurs voix patriotes en France, PragerU fait face à la censure et à la restriction, mais aussi à des sabotages. En mai dernier, la plateforme qui hébergeait les vidéos de l’université digitale, JW Player, a mis fin à leur contrat suite aux pressions de NewsGuard, entreprise américaine associée à la multinationale fondée par Bill Gates, Microsoft.


NewsGuard est en partie financée par la fondation Knight, liée dans des projets à l’Open Society de George Soros, et par le groupe français, Publicis, dont l’un des actionnaires stables est aujourd’hui la multinationale BlackRock. Ce dernier a annoncé ce 3 août un partenariat avec le réseau social Tik Tok, accusé de transférer les données de ses utilisateurs au Parti Communiste Chinois et d’avoir banni PragerU de sa plateforme.

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Œuvrant aussi en France, la mission officielle de NewsGuard est de « lutter contre la désinformation ». Dans son conseil consultatif, l’entreprise compte notamment des membres provenant des administrations Clinton, Bush et Obama, comme le général Hayden, ancien directeur de la CIA et de la NSA, qui compara la politique de protection des frontières sous l’administration Trump à l’Holocauste. Marissa Streit, directrice générale de PragerU, estime qu’il ne s’agirait ni plus ni moins que d’un groupe d’oligarques s’étant autoproclamés arbitres de la vérité. Mais l’université ne compte pas se laisser faire. Dans le cadre de sa lutte, marquée par son retentissant recours en justice contre Google et YouTube, cependant débouté en première instance, elle invite déjà à signer sa pétition sur son site et étudie plusieurs pistes d’actions. PragerU reste confiant : « Ils ne pourront jamais nous réduire au silence et nous empêcher de grandir. »

« Qu’est-ce qui unit tous les Américains? » Vidéo de Bobby Jindal, ancien gouverneur de la Louisiane, sur la chaîne YouTube de PargerU, postée le 16 août 2021.

Danser le slow: de Napoléon à George Michael

« Dis si ce soir, on dansait le dernier slow? » chantait Joe Dassin en 1980. Prémonition ? Quand avons-nous dansé notre dernier slow ? Il y a un an ? Un siècle ? Une éternité ?


Danser un slow, avec les nouvelles règles imposées par la distanciation sociale semble effectivement une pratique qui appartient dorénavant à un autre monde, même si cela ne date pas d’hier. On trouve, sur internet, un nombre impressionnant d’articles sur la disparition du slow, du Monde à 20 Minutes, ainsi que des sites qui répertorient les photos représentant les frotti-frotta les plus torrides. Cela montre à quel point cette danse, ou plutôt cette parade amoureuse, a marqué ceux qui, comme moi, furent adolescents dans les années 80. L’âge d’or du slow et des boums, symbolisé, évidemment par le film du même nom. « J’aurais pu jouer à la Sophie Marceau, j’aurais pu tomber dans tes bras pour un slow, mais je ne suis pas comme ça » chantait en 2013 l’interprète du groupe Granville de sa voix acidulée, des jeunes gens nostalgiques pour qui le slow devait déjà être vintage.

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Lorsque j’ai décidé d’écrire cet article, comme pour m’administrer un shoot supplémentaire de nostalgie, afin d’échapper pour quelques instants à cette époque délétère, j’ai demandé à mes contacts sur Facebook de me raconter des expériences de slows de leur jeunesse. Je fus vite submergée de témoignages plein de larmes contenues. Les souvenirs de la première « pelle » évidemment, car le slow ne servait finalement qu’à cela, mais aussi d’humiliation, pour ceux qui faisaient tapisserie, qui n’arrivaient pas à « emballer ». Ainsi notre collaborateur Pierre Cormary : « Panique, trac, maladresse, échec, envie de mourir, renonciation au slow », ceci est bien sûr un peu exagéré, mais nous ne mesurons pas à quel point le slow pouvait s’apparenter à de la torture pour ceux qui n’étaient pas choisis, pour ma part je n’attendais pas le quart d’heure américain pour inviter le garçon qui me plaisait, à mes risques et périls. Il y eut bien sûr des témoignages énamourés tout en sensualité suggérée :  « Douze ans, sur « La maladie d’amour », je posais pour la première fois mes mains sur les hanches d’une fille, l’addiction fut immédiate ». Quant aux chansons de nos premiers émois, ce sont évidemment toujours les mêmes qui reviennent : « Hotel California » des Eagles, « Still loving you »des Scorpions, et bien sûr, l’ineffable « Reality » de La Boum. Mention spéciale me concernant pour « Careless Whispers » de George Michael, premier de l’an 84, et visage de mon cavalier barbouillé de mon rouge à lèvres.

Le slow: d’Austerlitz à son Waterloo?

Les propos des DJs de mes amis sont également précieux, car ils donnent des pistes qui peuvent expliquer la disparition de cette pratique, qui, étonnamment, daterait de 1809, lorsque Napoléon qui revient victorieux de la campagne d’Autriche, enlaça Joséphine lors d’une valse torride. Dis, si on inventait le premier slow ?

Disparition donc, mais aussi pratique qui perdura jusqu’aux années 2000, ainsi raconte le DJ François Dieudonné : « Je me rappelle bien du nouvel an 2000, à la fin d’un set très orienté techno, j’avais conclu avec une version live de 20 minutes de « Purple Rain » de Prince, j’ai vu 150 personnes enlacées comme si leur vie en dépendait. » Cependant, d’après lui, la ringardisation du slow survenue au cours des années 90, dans le sillage de la techno et du grunge, a rendu le jeu de la drague plus brutal. Finie l’approche codifiée aux étapes implicites, guidées par la fille qui décidait, si, oui ou non, son cavalier pouvait promener ses mains au-dessus de ses  fesses alors qu’elle mettait son visage dans son cou. Lumières tamisées. Moments d’éternité.

Quant à Mathieu Alterman, journaliste et ex producteur dans la musique, il nous livre un scoop : « Le plan marketing de la lambada était basé sur l’explosion des cas de sida : comme faire une chorégraphie sexy mais pas trop collée ». Je vous laisse imaginer ce que pourrait donner une danse « covidesque » : le masque que l’on enlèverait telle Rita Hayworth ses gants, la distanciation chorégraphiée, tout en tenant le passe sanitaire à la main.

Bedos et Sophie Daumier en auraient fait un sketch certainement hilarant. « La drague et le covid ». Perdue dans ma rêverie et mes souvenirs, je donnerai aujourd’hui quelques heures de ma vie pour danser un dernier slow.

Avant de parler de la police, passe ton BAC Nord d’abord

Après Aux yeux de tous et, surtout, La French, le réalisateur Cédric Jimenez revient avec BAC Nord.


Si on en croit les mots d’ordre de certaines manifs, aujourd’hui, en France, « tout le monde déteste la police ».  Cédric Jimenez, le réalisateur de Bac Nord (2021, 1h44), ne l’aime pas. Il ne la hait pas non plus. Il essaye de voir les hommes derrière l’institution, leurs rapports entre eux, mais aussi avec le reste de la société, ou le « corps social », comme préfèreraient l’appeler les survivances contemporaines de ce que Lénine qualifiait naguère de « maladie infantile du communisme ».

Le moins que l’on puisse dire, une fois qu’on a vu Bac Nord, c’est que ces rapports sont à la fois complexes et, souvent, très tendus.  Du moins à Marseille, où se déroule l’action de ce film « inspiré de faits réels » – dix-huit policiers de la BAC des quartiers nord accusés au début des années 2010, entre autres choses, de corruption, dont sept ont finalement été relaxés, tandis que les autres n’ont écopé que de courtes peines de prison, avec sursis. A Marseille, mais aussi, sans doute, dans le reste de la France. Pour ne pas extrapoler outre mesure. Car le spectateur devine bien, en prenant Bac Nord dans les pupilles, par grand écran interposé, que l’anomie, la caducité des lois de la République française dans des pans entiers de Marseille, faute de forces de l’ordre pour veiller à leur application, et la violence débridée comme juge de « paix » en dernier recours ne concernent pas que la cité Phocéenne, les Bouches-du-Rhône, voire la Région Sud PACA. Que le mal est probablement plus profond et menace à terme de tuer le « corps social » dont il était question il y a quelques instants.

Le regard avec lequel Cédric Jimenez nous fait voir Marseille, mais aussi la France, est-il le bon ? L’économie parallèle, criminelle et mortifère prospère-t-elle comme il le laisse à penser ? Son expansion, que plus personne ne semble en mesure de freiner faute de volonté politique et faute d’avoir préservé un Etat en capacité de faire régner l’ordre juridique républicain, est-elle inéluctable ? La chicagoïsation de la France a-t-elle effectivement commencé ?

Tout l’art de Cédric Jimenez et du jeu des acteurs qu’il a choisis pour incarner le scénario de Bac Nord (Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leklou, Adèle Exarchopoulos et la poignante Kenza Fortas) est, précisément, de suggérer ces interrogations avant qu’il ne soit trop tard pour leur chercher des réponses adéquates. Et de ne surtout pas nous asséner un point de vue ou, pire encore, quelque chose qui se voudrait « Vérité » mais ne serait jamais, comme trop souvent ces derniers temps, que parti pris idéologique.

Du grand art.

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Portrait de l’enseignant-chercheur de philosophie à Paris VIII en 2021

Le Département Philosophie de l’université de Paris VIII veut-il recruter un enseignant-chercheur ou un militant doctrinaire? Comme le disait Hamlet: « That is the question. »


Dans le numéro 105 de la revue L’Atelier du roman, Jean-Yves Masson, professeur de littérature comparée à la Sorbonne, a l’excellente idée de nous présenter in extenso la fiche de poste d’enseignant-chercheur du Département Philosophie de la toujours très progressiste université Paris VIII (article intitulé « Le monde enchanté de l’émancipation ou comment on recrute un professeur de philosophie »). Les candidats qui en auront saisi toutes les subtilités idéologiques pourront ainsi se présenter pour tenter d’obtenir ce poste. Car, précise J-Y. Masson, cette fiche, trop jargonnante pour être honnête, n’est pas celle d’un poste d’enseignant-chercheur mais plutôt celle d’un poste de militant doctrinaire ou, pour dire comme Nathalie Heinich, d’un futur « académo-militant. » À l’inverse de l’usage universitaire qui veut que le poste soit décrit en fonction d’un grand champ d’investigation, les mots-clés présentés au début de cette fiche annoncent la couleur : émancipation, violence, intersectionnalité, subjectivation politique, féminisme, études postcoloniales.

Premier signe qui ne trompe pas, la fiche est écrite en écriture inclusive. Dans un sabir dissimulant mal l’idéologie qui imprègne l’enseignement attendu, il est par exemple précisé : « Sera alors attendue des étudiant.e.s l’attitude à relier les sources archéologiques multiples de ces enjeux dans la philosophie classique, moderne et contemporaine, et leurs reformulations plus actuelles, et à analyser la normativité inhérente aux discours anthropologiques, les hiérarchies et les exclusions qui en procèdent et rendent leur universalisation polémique… » Traduction : au sortir de cet enseignement, l’étudiant saura “déconstruire” le discours universaliste de la philosophie, remettre en cause des hiérarchies obsolètes, démontrer que la prétendue science occidentale n’est rien d’autre qu’un instrument de domination sur les exclus et les opprimés (les femmes, les « racisés », les homosexuels, etc.).

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La partie de la fiche de recrutement consacrée à la recherche est tout aussi claire, si j’ose dire : « Le.a candidat.e inscrira ses recherches […] sur les logiques discursives et subjectives de l’émancipation, dans le champ des épistémologies « mineures » et des études subalternes, féministes et postcoloniales, dans la diversité de leurs ancrages intellectuels et géographiques et de leurs trajectoires politiques. » Le travail sur les « épistémologies mineures » (ou « de positionnement »), très à la mode dans les universités américaines, précise J.-Y. Masson, sert essentiellement à relativiser tout discours de savoir en fonction de la position occupée par celui qui le tient. Il est par conséquent attendu que le professeur blanc et masculin revoie la copie de son savoir à l’aune de sa position sociale, de sa couleur de peau et de son sexe (qui font de lui obligatoirement un oppresseur) et qu’il valorise le plus possible les savoirs soi-disant minorisés des opprimés.

L’intersectionnalité comme vérité révélée

« On en attendra [de ces recherches] une pratique de l’intersectionnalité réfléchie, non comme méthodologie régionale, mais comme mode de problématisation générique, transversale, susceptible de complexifier l’analyse des logiques de domination, etc. », dit encore la fiche de recrutement. J.-Y Masson traduit : toute l’histoire de la philosophie devra être lue à travers « l’intersectionnalité » vue non comme une théorie parmi d’autres (« non comme méthodologie régionale ») mais comme rendant compte de la totalité du réel (« mode de problématisation générique ») et s’appliquant à l’ensemble des savoirs (« transversalité »). Nul besoin d’embrasser l’ensemble de la philosophie pour enseigner ou faire de la recherche à partir de ces préceptes. D’ailleurs, la page d’accueil du Département Philosophie de Paris VIII dit faire « une place importante aux figures de la philosophie française contemporaine qui ont créé ce département et qui y ont enseigné, de Michel Foucault et François Châtelet à Jacques Rancière et Alain Badiou, en passant par Gilles Deleuze ou Jean-François Lyotard. » Presque tout est dit. Au diable les philosophies antique et classique, elles réclament des recherches constantes et un véritable travail intellectuel. Préférons les resucées américaines et françaises des philosophes de la French theory, et militons pour dénoncer la domination protéiforme occidentale sur les minorités ostracisées. Quelques concepts pseudo-philosophiques et un vocabulaire pseudo-scientifique nébuleux autour des nouvelles notions « déconstructivistes » ou « wokistes » sur la race, le genre, le féminisme ou le décolonialisme suffiront alors pour obtenir le poste sus-mentionné. Comme l’écrit Nathalie Heinich (dans Ce que le militantisme fait à la recherche) « le militantisme académique ne met pas la barre intellectuelle très haut. » Médiocres, les thèses geignardes issues de cet enseignement ne servent qu’à la promotion des moins capables de la profession universitaire qui deviendront des doctrinaires de la pire espèce. « On a affaire à un lavage de cerveau comme on en voyait dans les universités du bloc communiste », écrit encore J.-Y. Masson.

Ce ne sont pas seulement la sociologie et la philosophie qui sont concernées par ces enseignements douteux. On « décolonise » aussi les mathématiques, la médecine ou les arts. Des spécialistes de la géographie du genre (sic) se penchent sur « l’espace à l’époque du queer » (Rachele Borghi) ou sur « la ville faite par et pour les hommes » (Yves Raibaud). Quant à l’Histoire mondiale de la France dirigée par le professeur au Collège de France Patrick Boucheron, elle soutient les thèses les plus foldingues du moment sur une France pas si française que ça, métissée, nomade, multiculturaliste depuis vingt-mille ans au moins. Nous n’avons pas affaire ici à de petites escarmouches mais bien à une attaque en règle de l’enseignement et de la recherche universitaires en France. Espérons toutefois, avec Nathalie Heinich, que ce « fatras de productions médiocres issues du militantisme académique finira vite dans les poubelles déjà bien pleines de l’histoire intellectuelle. »

P.S : je tiens ici à remercier vivement Patrick Corneau pour avoir attiré mon attention sur l’excellent article de Jean-Yves Masson (https://www.patrickcorneau.fr et https://www.patrickcorneau.fr/2021/07/la-grande-degringolade/)

Ce que le militantisme fait à la recherche

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« Dans les années 1970, des Afghanes participaient à des concours de beauté en bikini »

Entretien avec Firouzeh Nahavandy, spécialiste de l’Asie du Sud-Ouest et auteur de Afghanistan (Éditions Doboeck, 2019).

Causeur. Dans votre essai Afghanistan, vous pointiez déjà le risque de talibanisation du pays. Aujourd’hui nous y sommes. Pourquoi cela n’a-t-il pas été évité ?

D’abord, parce que Donald Trump a négocié avec les Talibans à Doha sur la concrétisation du retrait des Américains d’Afghanistan, ceci sans la présence du gouvernement officiel. Cela a propulsé les Talibans à une place qu’en tant qu’insurgés, ils n’auraient jamais dû avoir et a facilité leur propagande. Le fait que les Talibans ont notamment exigé qu’on libère 5000 prisonniers qui ont rejoint leurs rangs a posé le cadre de leur retour au pouvoir. De plus, les Talibans n’ont jamais cessé de vouloir reconquérir le pouvoir depuis 2001. Avec la légitimité que leur ont donné les Américains, il était prévisible qu’ils y reviennent. L’armée afghane avait beaucoup de problèmes, par exemple en termes de désertion des recrues ou de paiement des salaires. Des rapports attestent clairement qu’elle ne fonctionnait pas correctement. Je m’étonne donc que les Américains aient dit que l’armée était prête à reprendre le contrôle du pays. En outre, ni Ashraf Ghani, ni Hamid Karzai, son prédécesseur, n’ont vraiment réussi à contrôler l’ensemble du pays. Encore ces derniers mois, l’ordre et le contrôle n’existaient qu’à Kaboul. Cela a aussi facilité l’avancée des Talibans.

Vu d’ici, on a l’impression que la population n’a même pas cherché à résister.

En tous cas, une partie de la population n’a pas réellement résisté. Mais il faut bien voir que la répression des Talibans était très forte, qu’ils avaient la supériorité des armes face aux Afghans des campagnes qui étaient démunis. D’ailleurs, ni la police, ni les forces de sécurité officielles n’étaient vraiment efficaces. Dans les régions pachtounes, la population n’a pas résisté parce qu’elle n’avait pas bénéficié des retombées de la manne financière étrangère. Si cette partie de la population afghane n’en constitue pas la majorité, elle est quand même importante. Précisons aussi qu’elle n’a pas reçu d’instruction scolaire et n’a pas de revenus. Pour elle, il faut bien voir que le retour des Talibans est une manière de retrouver un ordre que les Afghans les plus traditionnels pensaient juste. Mais surtout, les Afghans en avaient marre de cette guerre qui dure depuis tellement longtemps, ils n’aspiraient qu’à la paix, et c’est ce que leur promettaient les Talibans.

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Toujours est-il que « 99 % des Afghans désirent l’instauration de la charia comme référence fondamentale », selon une étude du Pew Research Center. Dans quelle mesure la société civile afghane est-elle perméable à l’idéologie des Talibans ?

C’est un chiffre déconcertant. Mais il n’est pas si étonnant car il faut bien comprendre que depuis 40 ans tout l’ordre de l’Afghanistan et tous les efforts de modernisation ont été anéantis. L’invasion soviétique de 1979 est un moment clé, c’est à partir de là que sont nés les groupes combattants moudjahidines, qui brandissaient l’islam pour se légitimer. C’est aussi à ce moment-là que sont nés les djihadistes que nous subissons, entre autres, en Europe. Depuis 40 ans, les Afghans sont retournés au traditionalisme avec une seule bouée de sauvetage, l’islam. Et dans l’islam, il y a la charia. L’idéologie des Talibans est basée sur une lecture rigoriste, rétrograde, et très personnelle de l’islam mais elle brandit des valeurs d’égalité et de justice, des valeurs familiales et des valeurs de l’honneur. Ce sont des valeurs à l’intersection de l’islam et des coutumes pachtounes, l’un et l’autre s’imbriquent. En 1996, quand les Talibans sont arrivés pour la première fois, ils étaient donc considérés comme des libérateurs, des pacificateurs face à la guerre civile et aux exactions qui avaient lieu parce que les moudjahidines se battaient contre eux. Quand ils ont pris le pouvoir, beaucoup d’Afghans ont déchanté mais je pense que les Talibans seraient restés au pouvoir s’il n’y avait pas eu Ben Laden et les attentats du 11 septembre 2001. Car si le soutien des Talibans à Al-Qaïda est vrai en partie, il y a un élément qui me semble beaucoup plus important, c’est le fait que la valeur de l’hospitalité soit très forte chez les Pachtounes. Par rapport à cette valeur, c’était donc impossible de livrer Ben Laden.

Vous avez évoqué l’invasion soviétique de 1979. En quoi est-elle un moment clé dans la fin de la modernisation du pays ?

Parce que c’est à partir de ce moment que les efforts pour la modernisation du pays ont été balayés. En 1978, le sanglant coup d’État communiste de Mohammad Taraki a mis fin à la République d’Afghanistan qui était laïque et de type modernisatrice. Le Parti communiste, qui était déjà bien infiltré dans l’armée, a pris le pouvoir avec la bénédiction de l’URSS. Il a alors commencé des réformes à la soviétique telles qu’une réforme agraire, une réforme pour l’égalité entre les hommes et les femmes, ou encore, a tenté de chasser l’islam du pays. La population étant imprégnée d’islam et de valeurs traditionnelles, elle ne l’a pas du tout soutenu. D’autant plus que ces réformes étaient menées sans aucun état d’âme avec une forte répression. Au même moment, les soviétiques commençaient à investir pas mal en Afghanistan. Face au mécontentement grandissant de la population, face à la mise en danger de leur investissement mais surtout, face au fait que les nouveaux dirigeants communistes n’en faisaient qu’à leur tête, Léonid Brejnev a décidé d’intervenir en Afghanistan pour sécuriser ses intérêts. À cette époque, les Russes ne pensent pas qu’ils vont rester. Le régime communiste afghan ne tombe pas mais le pays commence à se désintégrer. Différents groupes de résistance tels que les moudjahidines se forment, ils se légitiment par l’islam car ils n’ont alors aucune autre légitimité. Tout cela peut expliquer le fait que quand les Talibans arrivent au pouvoir bien des années après, en 1996, ils apparaissent à la population plus en phase avec leurs valeurs que le régime communiste. D’ailleurs, l’émigration des Afghans a commencé avec le coup d’état communiste pour ne jamais cesser. Entre ce coup d’état et 2001, un tiers de la population afghane a fui le pays, principalement au Pakistan. C’est énorme.

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Dans la première moitié du XXème siècle, la reine Soraya et Bibi Alima, respectivement femme et sœur du roi Amanullah, apparaissaient sans voile. Aujourd’hui, on a vu des images de femmes en burqa fuyant l’arrivée des talibans. Comment en est-on arrivé là ?

Le roi Amanullah fut le grand réformateur afghan. C’est lui qui a prôné l’éducation des femmes, c’est lui qui a prôné le dévoilement des femmes. Son épouse et sa sœur, Siraj-ul-Banat, avaient fait des études et prônaient l’égalité homme femme. Il faut préciser qu’Amanullah Khan a été chassé du pouvoir en 1929, au bout de dix ans, car ses réformes posaient déjà des problèmes. Mais ce qui m’a toujours frappé dans l’histoire de l’Afghanistan, c’est qu’au début du XXème siècle, comme en Iran et comme en Turquie, il y a beaucoup de réformes qui vont dans le sens de la modernisation, et qui sont plutôt de type laïque. Et à la fin du XXème siècle, chacun pour différentes raisons, ces trois pays basculent dans l’islamisme. Les années 1920 ont été très représentatives – pour moi en tout cas – de ces tentatives de modernisation. De 1920 à la fin des années 1970, il y a eu une population dans les villes afghanes qui s’est modernisée. Les femmes ont obtenu le droit de vote en 1964. Les filles se promenaient si elles le souhaitaient avec des mini-jupes, il y avait même des concours de beauté. Il y a des images d’Afghanes qui participaient à des concours de beauté internationaux vêtues de bikini. Des femmes avaient des places importantes dans la société afghane. Les dernières années avant le coup d’état communiste, il y avait notamment une ambassadrice afghane à l’ONU. D’une façon générale, c’était un pays qui avait un islam modéré. Tous les voyageurs qui ont écrit sur l’Afghanistan au XIXème siècle en attestent, l’islam afghan n’était pas un islam rigide parce qu’il était teinté de soufisme et parce qu’il y avait eu beaucoup de contacts interreligieux en Afghanistan. À partir du coup d’état soviétique, l’islam a été brandi, avec le soutien des Américains, comme une arme anti-soviétique. S’ensuivent les moudjahidines puis les Talibans. Et voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Aujourd’hui, 60 % des filles ne vont pas à l’école d’après l’UNICEF, 56 % des mariages concernent des filles de moins de 16 ans, les femmes qui cherchent à échapper à un conjoint violent sont arrêtées et poursuivies en justice pour « abandon de domicile ». Le statut de la femme afghane étant déjà chaotique, peut-il encore empirer avec l’arrivée des Talibans ?

Les Talibans sont en majorité des Pachtounes. Les Pachtounes sont traditionalistes, ce sont leurs valeurs qui ont prévalu car ils ont toujours eu le pouvoir. L’honneur, la protection de l’intimité de la famille, l’hospitalité, sont par exemple des valeurs fondamentales chez les Pachtounes. Le problème, c’est le fait que les valeurs pachtounes se mêlent facilement aux valeurs islamiques. Par exemple, les mariages pachtounes sont traditionnellement précoces. Comme l’islam permet le mariage des filles dès qu’elles sont pubères, cela ne contredit pas les valeurs des Pachtounes. Concrètement, il est probable que les femmes soient désormais obligées de voyager ou de circuler avec l’autorisation de leur mari ou de leur père. Pour leur part, les Talibans ont annoncé le retour total des femmes à la burqa. D’ailleurs, s’ils ont dit que les amputations pour les voleurs sont suspendues pour le moment, ils ont aussi précisé qu’elles peuvent revenir dès que l’ordre sera rétabli. Ce qui va revenir de façon certaine, c’est la ségrégation entre les sexes. Cela veut dire qu’à moins d’être mariés, les hommes et les femmes ne pourront pas se côtoyer. Cela va bouleverser la situation. Les talibans ont aussi annoncé que les filles pourront aller à l’école jusqu’à 12 ans mais qu’elles devront être complètement voilées. Reste à voir si la ségrégation des sexes s’appliquera aux universités et si les hommes et les femmes y étudieront dans des locaux séparés. Et si les femmes qui enseignent aux hommes seront gardées.

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Ahmad Massoud, le fils du commandant Massoud, a lancé un appel à la résistance dans le Journal du Dimanche. Que représente-t-il vraiment ?

C’est un Tadjik comme son père, et les Tadjiks sont en train de s’organiser dans la vallée du Pandjchir, une région du nord-est qui n’a jamais été vraiment soumise au Talibans. Il a été rejoint par l’ancien vice-président, Amrullah Saleh, qui revendique la présidence intérimaire de l’Afghanistan, parce que selon la loi, lorsque le président s’en va et n’a pas de remplaçant, le vice-président est en droit de diriger le pays de manière intérimaire. Est-ce que cela va donner quelque chose ? J’en doute mais en tous cas, il y a une résistance qui s’organise du côté des Tadjiks. Il y en a aussi une autre qui s’organise du côté des Hazaras, les Afghans chiites, qui craignent le pire de la part des Talibans, sunnites et totalement opposés aux chiites. Désormais, deux voies s’ouvrent donc à l’Afghanistan. Soit la guerre civile entre les groupes de résistants et les Talibans, soit la talibanisation. Ces deux voies sont catastrophiques pour le pays.

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Accueillir les Afghans ?

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Affiches pour une manifestation à Paris, dimanche 22 août 2021 Adrienne Surprenant/AP/SIPA AP22598252_000008

Il faut n’avoir aucun cœur pour ne pas vouloir secourir les Afghans qui fuient la double monstruosité de la charia et des guerres tribales. Il faut n’avoir aucune conscience pour vouloir lâcher des gens forgés par des siècles de combats, de razzias et de fanatisme au milieu de son propre peuple désarmé.


Une république corrompue portée à bouts de bras par les USA a été renversée par l’armée d’une théocratie totalitaire soutenue par le Pakistan et le Qatar. Difficile de nier le rôle de l’Occident, et en particulier de l’Amérique, bien que l’on puisse, et doive, se demander ce qui relève de l’arrogance, de l’incompétence, des mauvaises excuses que l’on donne pour sauver la face, et de l’hypocrisie cynique et calculatrice. Difficile de nier l’aveuglement plus ou moins volontaire de nombre de commentateurs depuis 40 ans, dont Le Monde Diplomatique a rassemblé un saisissant florilège, et on se demande s’il faut rire ou pleurer de voir que plusieurs auteurs des pires absurdités de l’époque sévissent encore comme donneurs de leçons subventionnés.

Mais enfin ! A écouter certains, on en arriverait à croire que l’Occident n’a rien fait pour l’Afghanistan, et que les Afghans n’ont aucune part de responsabilité dans la situation de leur pays. Comme le rappelle le général François Chauvancy dans une excellente analyse, « près de 1.700 milliards d’euros ont été dépensés en Afghanistan par les États-Unis soit près de six fois le budget annuel de la France, près de 2.500 Américains tués et 20.000 blessés, pour leurs alliés quelques centaines de tués (France 89, Royaume-Uni 453) et des milliers de blessés souvent amputés. » Quant aux Talibans, ils sont tout aussi afghans que les civils qui fuient la prise de Kaboul – ce qui ne veut pas dire grand-chose dans un pays de conflits séculaires entre tribus, mais devrait suffire à disqualifier quiconque nous explique qu’il est urgent d’accueillir « tous les Afghans ».

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Y a-t-il, parmi les futurs migrants afghans qui ne manqueront pas de frapper à nos portes, des gens bien, des gens qui aspirent simplement à vivre sans faire de mal à personne et méritent toute notre compassion et notre hospitalité ? Oui, assurément. Y a-t-il des gens que nous avons le devoir d’accueillir ? Oui, bien entendu, à commencer par nos anciens auxiliaires, dont le trop long abandon est une souillure sur notre honneur, et une faute lourde des gouvernements successifs et du ministère des Armées.

Mais :

En 2013, le Pew Research Institute observait que 99% des musulmans afghans souhaitaient que la charia soit la loi officielle du pays, 85% étaient favorables à la lapidation des femmes adultères, et 79% considéraient que les apostats quittant l’islam devaient être mis à mort. Gageons que les cours sur la théorie du genre financés par les USA n’y auront pas changé grand-chose… Les légions de l’Urbs considéraient qu’il fallait au moins trois générations pour romaniser un pays conquis, et pourtant leur vision du monde était « légèrement » plus solide et convaincante que le wokisme.

Parmi ceux qui fuient les Talibans, il n’y a pas que des habitants occidentalisés de Kaboul, mais aussi des personnes qui n’ont pas un seul instant l’intention de s’adapter à nous si nous les accueillons, et sont au contraire bien déterminés à persévérer dans leurs modes de vie. Ainsi des criminels auteurs de tragiques faits divers, dont il faut bien se demander s’ils ne sont que des faits divers ou les révélateurs d’un mal plus profond. Ainsi des adeptes de l’abjecte tradition des « bacha bazi », ces adolescents et pré-adolescents utilisés comme esclaves sexuels, et on pense à ce garçon de 12 ans violé en 2018 par un migrant afghan à Saint-Brieuc. Rappelons donc que les Talibans avaient interdit cette pratique : entre les islamistes, qui pratiquent le viol et le mariage forcé des filles, et leurs ennemis qui pratiquent le viol et l’esclavage sexuel des jeunes garçons, on est loin du cliché hollywoodien bien-pensant selon lequel nous devrions accueillir à bras ouverts les gentils qui fuient les méchants – qui fuient au lieu de combattre, d’ailleurs. Il est frappant de voir une fois de plus que les foules de « réfugiés » qu’on nous montre ne sont pas des familles mais des groupes de jeunes hommes en âge de combattre mais qui abandonnent leurs familles derrière eux.

On se souvient aussi – ou on devrait se souvenir – qu’en octobre 2020 Kaboul fut le théâtre d’importantes manifestations anti-françaises : nous avions commis le crime impardonnable de ne pas nous plier à la soif de censure de l’islam. Et les Talibans n’étaient pas encore au pouvoir dans la capitale afghane….

À lire aussi: Driss Ghali, Ode aux Talibans

Quant aux rivaux des Talibans dans les luttes claniques, dans le trafic de drogue endémique (l’Afghanistan produirait selon les estimations entre 50% et 90% de l’héroïne mondiale), qu’ils veuillent échapper aux nouveaux maîtres du pays ne fait pas d’eux de braves gens. Sans oublier, naturellement, ceux des 99% qui approuvent la charia, n’ont pas de désaccord philosophique majeur avec les Talibans, mais qui, voyant nos frontières ouvertes, se diront que les allocations et le confort d’un pays de kouffars offert à la prédation valent bien de supporter un peu de mécréance.

Alors que faire ? D’abord se poser les bonnes questions, et surtout se les poser dans le bon ordre. Il ne faut pas nous demander combien de réfugiés afghans nous devons ou voulons accueillir, puis comment les intégrer, mais il faut au contraire nous demander quel degré de coercition nous sommes prêts à exercer sur ceux que nous accueillerons pour les forcer à s’assimiler – car nos civilisations sont trop profondément différentes pour que la seule intégration suffise. Jusqu’à quel point, aussi, voulons-nous d’une société de surveillance pour gérer des populations ne partageant en rien notre « common decency » (selon le terme d’Orwell), et que nous aurons faites venir ? Répondre à ces questions nous dira combien nous pouvons accueillir de ces réfugiés, et ensuite seulement nous serons en mesure de nous demander combien nous voulons en accueillir.

Le constat, hélas, est tragique. Notre capacité à contraindre pour obliger à l’assimilation est devenue désespérément faible : nous sommes désarmés, juridiquement, intellectuellement et moralement, nous avons été désarmés par des dirigeants dont les priorités sont la docilité du contribuable solvable et l’achat de la « paix sociale » et des voix des minorités vagissantes, et nous nous sommes désarmés nous-mêmes – il faut lire à la fois Ibn Khaldoun et Soljenitsyne.

Après 1905, il a fallu imposer la laïcité par la force aux catholiques de France, et il y eut des affrontements violents avec les forces de l’ordre, les gendarmes étant parfois contraints d’ouvrir le feu – et pourtant, ces catholiques qu’ils affrontaient partageaient depuis des siècles le substrat culturel ayant conduit à la loi de 1905. Sommes-nous prêts, aujourd’hui, à ce que les gendarmes ouvrent le feu pour imposer la laïcité aux musulmans en France ? Pour l’imposer aux migrants afghans ? Ceux-là viennent d’une culture guerrière, violente, rustique, profondément attachée à la loi religieuse. Qui peut croire un seul instant que le Syndicat de la Magistrature et les rodomontades de Darmanin vont les impressionner ? Dans leur monde, on ne respecte que ceux qui savent se faire respecter. Sommes-nous prêts au degré de brutalité et de combativité nécessaire pour leur imposer de nous respecter ?

À lire aussi du même auteur : Le feu et le sang

Voilà notre faute. Nous pourrions donner asile aux migrants afghans si nous étions capables de mater ceux d’entre eux qui refuseront d’obéir à nos lois et d’adopter nos mœurs. Mais nous y avons renoncé, au nom de la « tolérance », au nom de « l’ouverture à l’Autre ». Nos dirigeants et toute la caste des bien-pensants larmoient devant les souffrances des Afghans, et haussent les épaules devant celles des Français. Nous pourrions être un havre, un sanctuaire où ceux qui fuient l’horreur de la charia trouveraient un abri, mais nous ne sommes plus qu’un territoire ouvert à tous les vents et déchiré par son incapacité à défendre sa civilisation contre ceux qui veulent la détruire. Ceux qui veulent que nous ouvrions grand nos portes à toute personne fuyant les Talibans veulent aussi que nous ouvrions grand nos portes à l’idéologie des Talibans.

Le monde musulman – 48 pays en plus de l’Afghanistan – n’a pas nos scrupules. Il pourrait accueillir ceux qui quittent l’Afghanistan : il a les moyens de construire des pistes de ski artificielles dans le désert et le plus haut gratte-ciel du monde, il a les moyens de financer un prosélytisme agressif sur la planète entière, des mosquées et des écoles coraniques jusque dans nos petites villes de province, d’acheter des joueurs au PSG pour des sommes qui nourriraient des milliers de réfugiés pendant des années, et d’œuvrer à l’instauration d’une censure mondiale au nom de la lutte contre « la diffamation des religions ». Et il n’aurait pas les moyens d’accueillir des Afghans en fuite ? A d’autres ! Au moins, le déracinement et le choc culturel seraient moins rudes pour les réfugiés, et ils ne seraient pas confrontés à ce que tant et tant de leurs coreligionnaires nomment notre « islamophobie ».

Je devine de fortes réticences. Alors, que ceux qui refusent cette solution se demandent pourquoi. Si l’on considère que les réfugiés afghans, et notamment les femmes, seraient opprimés partout dans le monde musulman, n’est-ce pas la preuve d’un problème systémique, la preuve que l’islam n’est pas que « paix et tolérance » ? Il faut choisir : si l’on considère de notre devoir d’accueillir ceux qui fuient la mise en œuvre de la charia, alors il est aussi de notre devoir de refuser l’idéologie qui sous-tend la charia. Ce qui est monstrueux en Afghanistan ne devient pas une « diversité qui est une chance pour la France et un enrichissement culturel venu d’une minorité qu’il ne faut pas stigmatiser » une fois installé au coin de la rue.

Alors que faire ? Nous réarmer moralement, intellectuellement et juridiquement. Oser reconquérir notre pays et y faire respecter partout nos lois et notre art de vivre, à la lumière des principes éthiques et anthropologiques qui définissent notre civilisation au moins depuis la première fois où Homère a chanté. N’accueillir que ceux à qui nous saurons imposer l’assimilation – soit qu’ils la souhaitent déjà, soit que nous soyons en mesure de les y contraindre – et refuser les autres.

N’en déplaise aux « progressistes » pour qui « discriminer » est le pire des crimes, nous n’avons pas à traiter de la même manière une adolescente afghane qui vient chez nous pour échapper à un mariage forcé et est prête à adopter notre culture, et un migrant qui veut vivre ici mais a la ferme intention de continuer à interdire à sa femme de sortir, et enseignera soigneusement à ses futurs enfants qu’il serait grand temps que la France s’adapte à la charia – enfants qui, bien sûr, auront le droit de vote comme le veut le droit du sol, aussi absurde qu’irresponsable.

Le droit d’asile, ce n’est pas d’ouvrir les portes de la bergerie aux loups, même aux loups blessés.

Pour un émirat inclusif

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Guerrier taliban devant l'aéroport de Kaboul, 21/8/2021 UPI/Newscom/SIPA SIPAUSA31570259_000007

Le nouveau régime des Talibans sera-t-il plus ouvert que le précédent aux principes du progressisme occidental? Le gouvernement français semble l’espérer.


A Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères qui, en affirmant haut et fort que les Talibans doivent former « un gouvernement inclusif », a montré que la France serait intraitable envers les islamistes afghans, suggérons d’aller encore plus loin. Réclamons aux Talibans la parité hommes-femmes, et posons-nous les bonnes questions : pourrons-nous désormais parler de Taliban.e.s ? Y aura-t-il des ministres LGBTQI+ en Afghanistan ? Le gouvernement taliban recourra-t-il à la discrimination positive afin de favoriser la diversité ? Autorisera-t-il le bikini dans les piscines, le short à l’école et le nombril apparent dans les madrasas ? Osera-t-il le mariage (polygame) pour tous ? Pourra-t-on, en plein air, ôter le masque sous la burqa ? Le pass sanitaire sera-t-il nécessaire pour assister aux lapidations des épouses adultères ? Proposera-t-on aux voleurs le port du bracelet électronique comme alternative à la main coupée, celui du masque sera-t-il exigé du condamné lors des décapitations publiques ?

Quid de l’empouvoirement des femmes ? Les Talibans adopteront-ils les toilettes sèches et le pain sans gluten ? Sont-ils prêts à déconstruire la colonisation patriarcale de leurs imaginaires pour valoriser le matrimoine de leur pays ? Mettront-ils un genou en terre pour dénoncer le racisme systémique et affirmer leur solidarité avec George Floyd et Adama Traoré ? Les Talibans se convertiront-ils à la transition écologique ? Installera-t-on des éoliennes au sommet des minarets ? Et puisque M. Le Drian est également ministre de l’Europe, Madame von der Leyen aura-t-elle un fauteuil attitré lorsque viendra l’heure des négociations d’adhésion de l’Émirat d’Afghanistan à l’Union européenne ? Et surtout, quelle est la longueur de la cuiller préconisée par Bruxelles pour dîner avec le diable ?

Autant de questions que le Quai d’Orsay ne pourra éternellement éluder si la France veut continuer à jouer sur la scène internationale un rôle à la hauteur de son histoire et des grands hommes qui l’écrivent.

À lire aussi: Alexis Brunet « Dans les années 1970, les Afghanes participaient à des concours de beauté en bikini »

Nico, femme fatale

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Le virus du délabrement

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Jardin d'agronomie tropicale, au Bois de Vincennes, 17/7/2018 CATERS/SIPA 00868418_000023

Le billet du vaurien


Que dire de cet été qui s’achève avec quelques mesures sanitaires de plus, sinon que je l’ai traversé comme un mauvais rêve ? J’en garderai l’image de ce moineau égaré dans la cage de mon escalier, tentant frénétiquement de s’en échapper, frappant les vitres closes avec son bec et mourant d’épuisement ou de panique sur mon paillasson. Quand j’ai entrepris de le délivrer, il était trop tard. Il est toujours trop tard d’ailleurs quand j’entreprends quelque chose. La lâcheté, la paresse, le sentiment profond de l’inutilité de tout acte me conduisent à cette abstention qu’ensuite je me reproche. Ce n’est que quand le drame s’achève que je comprends qu’il s’agissait d’un drame.

J’aurais certes pu me dire : qu’importe qu’il y ait à Paris un moineau de plus ou de moins? Mais son cadavre encore chaud là devant ma porte, m’interdisait toute esquive.

À lire aussi: Jérôme Leroy, Roland Jaccard, mémoires d’un autre temps

Ma compagne, qui ne manquait pas de mordant, me dit que l’histoire de ce moineau résumait à elle seule l’histoire de toutes les femmes qui m’avaient aimée. Je n’eus même pas le courage de prendre ce petit cadavre encore doux et palpitant dans mes mains et de le descendre dans la cour. Ce fut mon amie qui s’en chargea. Ce qui lui traversa l’esprit pendant qu’elle descendait les six étages, je l’imagine sans peine : je vis avec un irresponsable doublé d’un couard. Mais comme les femmes savent d’instinct que l’irresponsabilité et l’égoïsme sont les deux vertus majeures des hommes, l’affaire en resta là.

Confortablement installé sur mon lit à écouter des slows, j’en arrivai à cette conclusion : tous ceux qui me laissent tomber ont raison; tous ceux qui me démolissent ont raison; tous ceux qui me dépouillent ont raison. Pourquoi ? Parce que j’ai gâché mes chances. Parce que mes ambitions étaient risibles – et que je ne les ai même pas réalisées. Parce que… mais tous ces « parce que » sont également dérisoires et inutiles face à cette évidence: le manque de générosité est ce qui se paie le plus cher dans la vie – et c’est précisément ce dont j’ai manqué le plus. Maintenant que je suis atteint par le virus du délabrement, je choisis comme épitaphe : «  Bon débarras ! »

À lire aussi: Sophie Bachat, Danser le slow: de Napoléon à George Michael

Le Monde d'avant: Journal 1983-1988

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Un souvenir avec Michel Déon

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Michel Déon, 20/11/2009 BALTEL/SIPA 00590055_000004

La carte postale de Pascal Louvrier

C’était en 1992. Michel Déon m’avait invité dans son studio rue de Beaune, à Paris. Il m’avait servi un Jameson sans glace, avait allumé un petit cigare et nous avions parlé littérature, en particulier de Paul Morand dont il appréciait les nouvelles. « C’est un sprinter », m’avait-il dit de sa voix nicotinée. C’est curieux, je l’entends encore, cette voix un peu désaccordée, manquant de force, mais profonde. Il avait le regard malicieux. Il n’était dupe de rien ni de personne, et pouvait être féroce. Le prix Paul Morand (300.000 francs) venait d’être décerné à Philippe Sollers. L’auteur de La Fête à Venise avait encaissé le chèque sans  aucun remerciement. « C’est bien un fils de bourgeois, m’avait-il dit. Il considère que tout lui est dû. »

Déon avait publié La montée du soir. J’avais apporté un exemplaire de son roman pour qu’il me le dédicace. Je l’ai retrouvé par hasard avant de quitter Paris pour les terres du haut Limousin et de longues promenades que j’espérais revigorantes. Voici sa dédicace : « Pour Pascal Louvrier, cette interrogation sur la fin des fins et les mille regrets d’une belle aventure, avec mon amitié morandienne. »

Déon, né à Paris en 1919, est mort le 28 décembre 2016. Il avait donc 73 ans lors de cette visite. La montée du soir raconte l’histoire de Gilbert Audubon, patron d’usine depuis deux générations, qui part en randonnée. Ça grimpe raide jusqu’au sommet. C’est l’acmé de son existence en réalité. Audubon, double de l’écrivain, fait une pause, craignant un infarctus (l’une des hantises présente dans l’œuvre de Déon). Il admire la beauté des crêtes nimbées de brume bleutée. Méditation sur les forces vitales qui vous quittent peu à peu : « Ici, il importe de reprendre son souffle, de s’asseoir sur un roc qui affecte plus ou moins la forme d’un siège, de poser son fusil de chasse, sa canne ou son piolet et de contempler, avant de redescendre par l’autre versant, la splendeur de l’Éden qui nous a été donné. »

À lire aussi du même auteur : Rome, un implacable été

Il respire encore profondément, avant de redescendre vers la verte vallée. Sur le chemin escarpé du retour, sa canne glisse et disparaît dans un roncier. Il l’avait trouvée dix ans auparavant alors qu’il escaladait le Cervin. Elle ne portait pas de nom, juste deux initiales gravées dans la poignée : A & G, et une date, 1975. G comme Gilbert, son prénom, et A comme Angèle, sa maîtresse. Cette dernière vient de le quitter pour un homme plus riche que lui. Il l’apprend une fois arrivé au village. Il ne lui reste plus qu’à affronter le ton sarcastique de sa femme, Marie. Gilbert, chez lui, retrouve brisé le madrépore qu’il avait rapporté de la Mer rouge, en hommage à Henry de Monfreid. Michel Déon pose alors la question : « À quel moment de son existence un homme découvre-t-il que la perte des jouets de sa vie – une canne d’alpiniste, une statuette de corail – l’affecte plus que la perte de la femme aimée ? » L’écrivain s’interroge encore et cette interrogation est poignante : « Et a-t-il vraiment perdu ces objets ou ne l’ont-ils pas plutôt quitté comme on abandonne un navire en détresse avant qu’il sombre ? »

Gilbert se souvient de sa première rencontre avec Angèle, un 31 décembre : « À minuit, au cours des embrassades, Gilbert a su dans la seconde où sa joue a rencontré la joue d’Angèle, où ses lèvres l’ont effleurée qu’il venait d’entrer aveuglément dans une zone de totale insécurité : il aimait. » Et déjà la rupture amoureuse était écrite…

Gilbert part à la recherche de la canne en compagnie de son chien. On pense ici à l’auteur des Poneys sauvages se promenant avec son braque de Weimar en Irlande, pays d’adoption où il mourut dans les bras de sa femme, Alice.

La montée du soir, roman maîtrisé, permet de retrouver la petite musique déonienne qui vous serre le cœur.

La Montée du soir de Déon.Michel (1989) Poche

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Œuvres

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OSS 117: permis de ronronner

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OSS 117 découvre les années 80, mais la franchise tourne en rond.

Quand un diptyque tourne tardivement à la trilogie, on reconnaît l’odeur de la franchise et du retour sur investissement. Un plan média bien rôdé présente Alerte rouge en Afrique noire, le troisième volet des aventures d’OSS 117, comme potentiellement plus « choquant » que les deux premiers: on y entendrait des répliques encore plus racistes, sexistes et homophobes que dans les précédents et qui n’hésiteraient même pas entre le premier degré et le second ! En plus, Nicolas Bedos a remplacé Michel Hazanavicius à la réalisation, et le premier passe pour plus « de droite » que le second qui a refusé le script, certainement pas assez « de gauche ». L’horreur, quasiment le nazisme! Vous pensez bien, ma brave dame…

Menteur et cynique

Il est évident à voir n’importe quel OSS 117 – mais nous prendrons exemple sur celui-ci, les deux autres s’étant eux-mêmes rayés de notre mémoire – il est évident donc, que n’importe quel OSS 117 n’est ni de « droite » ni de « gauche », ni « réactionnaire », ni « progressiste » Les producteurs de la série capitalisent sur l’attrait qu’y trouveront ces deux publics, les vieilles ganaches ravies d’entendre des horreurs qu’ils prendront pour argent comptant, les wawas de gauche bidon soulagés d’y voir une dénonciation de tels comportements par le biais de personnages woke censément critiques. Si l’on se réfère à l’une des plus justes scholies de Nicolas Gomez Davila décrivant les dangers qui menacent la gauche et la droite – la première le mensonge, la seconde le cynisme -, tous les OSS 117 sont à la fois menteurs et cyniques. D’ailleurs, tous sont le fait de réalisateurs ayant débuté à la télévision, cinéastes par hasard plus que nécessité : Michel Hazanavicius, honnête faiseur courant après les coups, et Nicolas Bedos qui délaisse les projets personnels pour l’appel du chiffre. Un débutant pourrait presque s’y coller armé de bons techniciens, tant les scripts de Jean-François Halin et l’interprétation de Jean Dujardin sont à la base du petit charme d’OSS 117.

À lire aussi du même auteur : “La Femme infidèle”: et Chabrol devint un classique

Pas de chance pour Bedos qui a pioché un chef-op’ de peu de goût : au programme, promotion sur le mordoré, et la nuit américaine la plus moche de la création. Alerte rouge en Afrique noire part toutefois d’un plaisant argument : le gaulliste Bonisseur de la Bath plongé dans les années 80, Mitterrand, les premiers ordinateurs d’entreprise, le « cool » qui relègue le « bath », tout ça… Les dialogues roboratifs et excellemment écrits impliquent plusieurs niveaux de langage dont on se demande réellement si les plus subtils sont à portée des spectateurs d’aujourd’hui (i.e moins de 30 ans), mais on ne va s’en plaindre après les borborygmes du Bonne mère de Hafsia Herzi (signe de croix). Et l’atout Dujardin est toujours là, fractionnant les modèles disparates pour construire son 117 : 1/4 James Bond, 1/4 L’Inspecteur Clouseau, 1/4 Cary Grant et le dernier/4 Jacques Chirac… Face à lui, le casting se répartit entre des acteurs qu’il écrase de son talent (Pierre Niney, Fatou N’Diaye), d’autres qui font jeu égal avec lui (Wladimir Yordanoff, Natacha Lindinger) et un seul qui lui tient la dragée haute (Habib Dembélé dont chaque apparition est un régal). Pierre Niney s’avère malheureusement une énorme déception qui tire son personnage vers le niais sans en rendre aucunement la duplicité ; il est de plus parfaitement asexué, ce qui est un contresens et dessert la jalousie qu’est supposé ressentir OSS envers lui.

Alerte à l’impuissance

Si tout dans Alerte rouge est pour rire (ou pour l’argent), notamment la dénonciation de la Françafrique qui ne convaincra même pas les Indigènes de la République, un seul motif a une existence qui excède l’écriture et se diffuse à l’écran, jusqu’à s’imposer à la mémoire. Il y a des chances que l’on se souvienne enfin de ce volet-ci, uniquement pour la représentation de l’impuissance de OSS 117, non pas la scène de la panne sexuelle, à peine amusante, mais ses conséquences, et la cruauté avec laquelle le survole après (non-)coup sa partenaire déçue. A-t-on vu ailleurs une femme traiter de la sorte, par un mépris plus que suggéré, un homme qui n’a pas pu bander, celui-ci revenant à la charge pour qu’on lui donne une seconde chance ? Jean Dujardin joue ces scènes avec une douleur qui ferait presque bifurquer Alerte rouge hors de la comédie. On peut voir dans cette difficulté à conclure le propre dilemme du film, qui après une exposition engageante ne débouche pratiquement sur rien. Bedos lui-même fait une discrète apparition en futur partenaire de la nymphomane : il ne calera pas comme Dujardin ou comme Hazanavicius porté pâle, on peut en être sûr. Et nous revoici dans le cynisme du retour sur investissement, celui-ci faisant resurgir à la toute fin le faire-valoir qu’on croyait perdu. Si Bedos déclare forfait, gageons que Beigbeder sera là pour le 4ème…


PragerU: fer de lance conservateur dans la guerre culturelle aux États-Unis

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Dennis Prager à la Faith and Freedom Coalition, 28/6/2019 Jeff Malet Photography/Newscom/SIPA SIPAUSA31508213_000005

Quelle est la stratégie à succès de cette organisation, peu connue en France, qui se bat contre l’éducation progressiste donnée sur les campus américains et la censure des géants du numérique ? Enquête…


Elle est devenue la bête noire des mondialo-progressistes américains. Forte d’une audience majoritairement jeune, PragerU cumule près de 5,5 milliards de vues et trois millions de plus chaque jour grâce à ses contenus pédagogiques sous format vidéo. Mais aujourd’hui, non sans difficultés, les GAFAM tentent tout pour la censurer.

Un projet éducatif innovant

« Je fais de la contre-programmation idéologique, face à tous les médias qui vont dans un sens et qui fascisent toute opinion dissidente ou patriote. » Ce que revendique Éric Zemmour sur CNEWS, c’est aussi le leitmotiv qui irrigue le projet de cette organisation se présentant comme une université digitale, fondée en 2009 par Dennis Prager, célèbre chroniqueur radio outre-Atlantique, et Allen Estrin, producteur et réalisateur. Leur programme: défaire des décennies de dommages idéologiques dans le système universitaire américain.

Le projet initial visait à créer une université physique, mais il demandait un investissement trop coûteux, trop long. À l’ère de l’avènement d’internet qui permet d’atteindre un bien plus large public, fleurit dans l’esprit des fondateurs l’idée de créer une université digitale, idée qui fait suite au constat sans appel sur les contenus conservateurs présents sur la toile : lourds, décousus, présentés par des hommes âgés qui radotent derrière leur tableau. Face à une gauche gramscienne surentrainée au combat culturel, impossible dans ces conditions d’attirer les jeunes. De là naitra le concept à l’origine de leur succès colossal.

Les raisons du succès

Chaque vidéo traite en cinq minutes un sujet expliqué par d’éminents experts dans leur domaine, qu’il s’agisse d’un universitaire de Harvard, d’un professeur au MIT, d’un ancien premier ministre ou encore d’un journaliste réputé.

Pourquoi cinq minutes ? « Trois minutes, c’est trop court pour développer. Sept minutes, trop long. Cinq minutes est un bon entre deux », estime Allen Estrin. Un raisonnement que confirme les statistiques sur YouTube, après quoi l’audience chute. PragerU fera donc de cette stratégie son slogan : « Donnez-nous cinq minutes et nous vous donnerons un semestre », qui deviendra par la suite : « Vidéos libres (en libre accès). Esprits libres. » En effet, organisation à but non lucratif, PragerU est entièrement financée par des dons, dont 40% proviennent des spectateurs eux-mêmes.

De nombreux thèmes sont abordés : politique, religion, histoire, enseignements de vie… Pourquoi être nationaliste plutôt que mondialiste ? Pourquoi Napoléon fut-il l’un des grands hommes qui changèrent le cours de l’histoire ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’État palestinien ? Pourquoi la gauche promeut-elle une mentalité victimaire ? Quelles sont les clés pour être heureux ?

Les propos des intervenants sont délivrés dans un format scripté et accompagnés par des animations. Pour chaque vidéo, l’université digitale propose sur son site une documentation comprenant notamment ses sources et des suggestions de lectures. Par ailleurs, elle produit d’autres contenus. Entre autres, micro-trottoirs et mini-documentaires réalisés par l’une de ses jeunes personnalités phares au look californien, Will Witt, et des interviews conduites par l’analyste politique, Candace Owens, présentée en France par le Huffington Post comme une « Marion Maréchal à l’américaine ». Depuis avril, en vue de contrebalancer la propagande woke et le révisionnisme historique dans les écoles dès le plus jeune âge, PragerU s’est aussi lancée dans la production de ressources éducatives à destination des parents et des enseignants.

À lire aussi : Olivier Amiel, La cancel culture, c’est l’enrôlement de la jeunesse

Dernier élément phare de leur stratégie : une coalition internationale qui regroupe des étudiants et jeunes professionnels, baptisée PragerForce. Comptant plus de 15 000 membres répartis dans le monde, celle-ci a pour objectif d’augmenter l’impact de diffusion des contenus PragerU, de mettre en relation des jeunes du monde entier qui partagent les mêmes valeurs et d’offrir à ses membres l’opportunité de participer à des séminaires. Tout jeune de moins de 35 ans peut candidater sur leur site.

Haro des médias

 « Prager University n’est pas une vraie université, elle n’a pas de campus. », dénonce le Los Angeles Times, qui cite une journaliste évoquant une « campagne d’endoctrinement des jeunes. »

Les critiques médiatiques pleuvent, mais PragerU se défend : comment fait-on pour endoctriner en cinq minutes ? De plus, l’endoctrinement implique la notion de captivité. Or, ce sont sur les campus universitaires qu’est frappé d’ostracisation quiconque exprime une opinion à rebours du politiquement correct. En outre, le site internet précise que « PragerU n’est pas une institution académique accréditée et ne délivre pas de diplômes ou de certificats. En revanche, il s’agit d’un lieu où vous êtes libres d’apprendre. »


Pour autant, Dennis Prager demande : « Disposer d’un campus universitaire, délivrer des diplômes, être accrédité par un organisme, est-ce là la seule définition d’une université ? Si l’université est un lieu où l’on étudie, où l’on apprend, pourquoi ne serions-nous pas une université ? » PragerU veut remettre en question l’utilité de dépenser des sommes d’argent parfois exorbitantes en vue de passer plusieurs années dans des structures universitaires dominées par la gauche.

Haro des GAFAM

« La suppression des contenus sur internet opérée par Google et YouTube mais aussi Twitter et Facebook pour des motifs idéologiques menace le futur des États-Unis plus que tout autre ennemi extérieur. » Ces mots prononcés par Dennis Prager devant le Sénat américain s’inscrivent dans la lutte contre la cancel culture.


À l’instar de plusieurs voix patriotes en France, PragerU fait face à la censure et à la restriction, mais aussi à des sabotages. En mai dernier, la plateforme qui hébergeait les vidéos de l’université digitale, JW Player, a mis fin à leur contrat suite aux pressions de NewsGuard, entreprise américaine associée à la multinationale fondée par Bill Gates, Microsoft.


NewsGuard est en partie financée par la fondation Knight, liée dans des projets à l’Open Society de George Soros, et par le groupe français, Publicis, dont l’un des actionnaires stables est aujourd’hui la multinationale BlackRock. Ce dernier a annoncé ce 3 août un partenariat avec le réseau social Tik Tok, accusé de transférer les données de ses utilisateurs au Parti Communiste Chinois et d’avoir banni PragerU de sa plateforme.

À lire aussi : Anthony Reisberg, Eric Zemmour censuré par Instagram


Œuvrant aussi en France, la mission officielle de NewsGuard est de « lutter contre la désinformation ». Dans son conseil consultatif, l’entreprise compte notamment des membres provenant des administrations Clinton, Bush et Obama, comme le général Hayden, ancien directeur de la CIA et de la NSA, qui compara la politique de protection des frontières sous l’administration Trump à l’Holocauste. Marissa Streit, directrice générale de PragerU, estime qu’il ne s’agirait ni plus ni moins que d’un groupe d’oligarques s’étant autoproclamés arbitres de la vérité. Mais l’université ne compte pas se laisser faire. Dans le cadre de sa lutte, marquée par son retentissant recours en justice contre Google et YouTube, cependant débouté en première instance, elle invite déjà à signer sa pétition sur son site et étudie plusieurs pistes d’actions. PragerU reste confiant : « Ils ne pourront jamais nous réduire au silence et nous empêcher de grandir. »

« Qu’est-ce qui unit tous les Américains? » Vidéo de Bobby Jindal, ancien gouverneur de la Louisiane, sur la chaîne YouTube de PargerU, postée le 16 août 2021.

Danser le slow: de Napoléon à George Michael

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Couple de retraités dansant le slow au Festival de Goodwood, Angleterre, 27/7/2021 David Hartley/Shutterstock/SIPA Shutterstock40870162_000005

« Dis si ce soir, on dansait le dernier slow? » chantait Joe Dassin en 1980. Prémonition ? Quand avons-nous dansé notre dernier slow ? Il y a un an ? Un siècle ? Une éternité ?


Danser un slow, avec les nouvelles règles imposées par la distanciation sociale semble effectivement une pratique qui appartient dorénavant à un autre monde, même si cela ne date pas d’hier. On trouve, sur internet, un nombre impressionnant d’articles sur la disparition du slow, du Monde à 20 Minutes, ainsi que des sites qui répertorient les photos représentant les frotti-frotta les plus torrides. Cela montre à quel point cette danse, ou plutôt cette parade amoureuse, a marqué ceux qui, comme moi, furent adolescents dans les années 80. L’âge d’or du slow et des boums, symbolisé, évidemment par le film du même nom. « J’aurais pu jouer à la Sophie Marceau, j’aurais pu tomber dans tes bras pour un slow, mais je ne suis pas comme ça » chantait en 2013 l’interprète du groupe Granville de sa voix acidulée, des jeunes gens nostalgiques pour qui le slow devait déjà être vintage.

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Lorsque j’ai décidé d’écrire cet article, comme pour m’administrer un shoot supplémentaire de nostalgie, afin d’échapper pour quelques instants à cette époque délétère, j’ai demandé à mes contacts sur Facebook de me raconter des expériences de slows de leur jeunesse. Je fus vite submergée de témoignages plein de larmes contenues. Les souvenirs de la première « pelle » évidemment, car le slow ne servait finalement qu’à cela, mais aussi d’humiliation, pour ceux qui faisaient tapisserie, qui n’arrivaient pas à « emballer ». Ainsi notre collaborateur Pierre Cormary : « Panique, trac, maladresse, échec, envie de mourir, renonciation au slow », ceci est bien sûr un peu exagéré, mais nous ne mesurons pas à quel point le slow pouvait s’apparenter à de la torture pour ceux qui n’étaient pas choisis, pour ma part je n’attendais pas le quart d’heure américain pour inviter le garçon qui me plaisait, à mes risques et périls. Il y eut bien sûr des témoignages énamourés tout en sensualité suggérée :  « Douze ans, sur « La maladie d’amour », je posais pour la première fois mes mains sur les hanches d’une fille, l’addiction fut immédiate ». Quant aux chansons de nos premiers émois, ce sont évidemment toujours les mêmes qui reviennent : « Hotel California » des Eagles, « Still loving you »des Scorpions, et bien sûr, l’ineffable « Reality » de La Boum. Mention spéciale me concernant pour « Careless Whispers » de George Michael, premier de l’an 84, et visage de mon cavalier barbouillé de mon rouge à lèvres.

Le slow: d’Austerlitz à son Waterloo?

Les propos des DJs de mes amis sont également précieux, car ils donnent des pistes qui peuvent expliquer la disparition de cette pratique, qui, étonnamment, daterait de 1809, lorsque Napoléon qui revient victorieux de la campagne d’Autriche, enlaça Joséphine lors d’une valse torride. Dis, si on inventait le premier slow ?

Disparition donc, mais aussi pratique qui perdura jusqu’aux années 2000, ainsi raconte le DJ François Dieudonné : « Je me rappelle bien du nouvel an 2000, à la fin d’un set très orienté techno, j’avais conclu avec une version live de 20 minutes de « Purple Rain » de Prince, j’ai vu 150 personnes enlacées comme si leur vie en dépendait. » Cependant, d’après lui, la ringardisation du slow survenue au cours des années 90, dans le sillage de la techno et du grunge, a rendu le jeu de la drague plus brutal. Finie l’approche codifiée aux étapes implicites, guidées par la fille qui décidait, si, oui ou non, son cavalier pouvait promener ses mains au-dessus de ses  fesses alors qu’elle mettait son visage dans son cou. Lumières tamisées. Moments d’éternité.

Quant à Mathieu Alterman, journaliste et ex producteur dans la musique, il nous livre un scoop : « Le plan marketing de la lambada était basé sur l’explosion des cas de sida : comme faire une chorégraphie sexy mais pas trop collée ». Je vous laisse imaginer ce que pourrait donner une danse « covidesque » : le masque que l’on enlèverait telle Rita Hayworth ses gants, la distanciation chorégraphiée, tout en tenant le passe sanitaire à la main.

Bedos et Sophie Daumier en auraient fait un sketch certainement hilarant. « La drague et le covid ». Perdue dans ma rêverie et mes souvenirs, je donnerai aujourd’hui quelques heures de ma vie pour danser un dernier slow.

Avant de parler de la police, passe ton BAC Nord d’abord

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Policiers au tribunal de Marseille après le procès de la Bac Nord, 22/4/2021 Frederic MUNSCH/SIPA 01015492_000013

Après Aux yeux de tous et, surtout, La French, le réalisateur Cédric Jimenez revient avec BAC Nord.


Si on en croit les mots d’ordre de certaines manifs, aujourd’hui, en France, « tout le monde déteste la police ».  Cédric Jimenez, le réalisateur de Bac Nord (2021, 1h44), ne l’aime pas. Il ne la hait pas non plus. Il essaye de voir les hommes derrière l’institution, leurs rapports entre eux, mais aussi avec le reste de la société, ou le « corps social », comme préfèreraient l’appeler les survivances contemporaines de ce que Lénine qualifiait naguère de « maladie infantile du communisme ».

Le moins que l’on puisse dire, une fois qu’on a vu Bac Nord, c’est que ces rapports sont à la fois complexes et, souvent, très tendus.  Du moins à Marseille, où se déroule l’action de ce film « inspiré de faits réels » – dix-huit policiers de la BAC des quartiers nord accusés au début des années 2010, entre autres choses, de corruption, dont sept ont finalement été relaxés, tandis que les autres n’ont écopé que de courtes peines de prison, avec sursis. A Marseille, mais aussi, sans doute, dans le reste de la France. Pour ne pas extrapoler outre mesure. Car le spectateur devine bien, en prenant Bac Nord dans les pupilles, par grand écran interposé, que l’anomie, la caducité des lois de la République française dans des pans entiers de Marseille, faute de forces de l’ordre pour veiller à leur application, et la violence débridée comme juge de « paix » en dernier recours ne concernent pas que la cité Phocéenne, les Bouches-du-Rhône, voire la Région Sud PACA. Que le mal est probablement plus profond et menace à terme de tuer le « corps social » dont il était question il y a quelques instants.

Le regard avec lequel Cédric Jimenez nous fait voir Marseille, mais aussi la France, est-il le bon ? L’économie parallèle, criminelle et mortifère prospère-t-elle comme il le laisse à penser ? Son expansion, que plus personne ne semble en mesure de freiner faute de volonté politique et faute d’avoir préservé un Etat en capacité de faire régner l’ordre juridique républicain, est-elle inéluctable ? La chicagoïsation de la France a-t-elle effectivement commencé ?

Tout l’art de Cédric Jimenez et du jeu des acteurs qu’il a choisis pour incarner le scénario de Bac Nord (Gilles Lellouche, François Civil, Karim Leklou, Adèle Exarchopoulos et la poignante Kenza Fortas) est, précisément, de suggérer ces interrogations avant qu’il ne soit trop tard pour leur chercher des réponses adéquates. Et de ne surtout pas nous asséner un point de vue ou, pire encore, quelque chose qui se voudrait « Vérité » mais ne serait jamais, comme trop souvent ces derniers temps, que parti pris idéologique.

Du grand art.

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Portrait de l’enseignant-chercheur de philosophie à Paris VIII en 2021

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Statue de Socrate à Athènes, 2012 Dimitri Messinis/AP/SIPA AP21233433_000004

Le Département Philosophie de l’université de Paris VIII veut-il recruter un enseignant-chercheur ou un militant doctrinaire? Comme le disait Hamlet: « That is the question. »


Dans le numéro 105 de la revue L’Atelier du roman, Jean-Yves Masson, professeur de littérature comparée à la Sorbonne, a l’excellente idée de nous présenter in extenso la fiche de poste d’enseignant-chercheur du Département Philosophie de la toujours très progressiste université Paris VIII (article intitulé « Le monde enchanté de l’émancipation ou comment on recrute un professeur de philosophie »). Les candidats qui en auront saisi toutes les subtilités idéologiques pourront ainsi se présenter pour tenter d’obtenir ce poste. Car, précise J-Y. Masson, cette fiche, trop jargonnante pour être honnête, n’est pas celle d’un poste d’enseignant-chercheur mais plutôt celle d’un poste de militant doctrinaire ou, pour dire comme Nathalie Heinich, d’un futur « académo-militant. » À l’inverse de l’usage universitaire qui veut que le poste soit décrit en fonction d’un grand champ d’investigation, les mots-clés présentés au début de cette fiche annoncent la couleur : émancipation, violence, intersectionnalité, subjectivation politique, féminisme, études postcoloniales.

Premier signe qui ne trompe pas, la fiche est écrite en écriture inclusive. Dans un sabir dissimulant mal l’idéologie qui imprègne l’enseignement attendu, il est par exemple précisé : « Sera alors attendue des étudiant.e.s l’attitude à relier les sources archéologiques multiples de ces enjeux dans la philosophie classique, moderne et contemporaine, et leurs reformulations plus actuelles, et à analyser la normativité inhérente aux discours anthropologiques, les hiérarchies et les exclusions qui en procèdent et rendent leur universalisation polémique… » Traduction : au sortir de cet enseignement, l’étudiant saura “déconstruire” le discours universaliste de la philosophie, remettre en cause des hiérarchies obsolètes, démontrer que la prétendue science occidentale n’est rien d’autre qu’un instrument de domination sur les exclus et les opprimés (les femmes, les « racisés », les homosexuels, etc.).

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La partie de la fiche de recrutement consacrée à la recherche est tout aussi claire, si j’ose dire : « Le.a candidat.e inscrira ses recherches […] sur les logiques discursives et subjectives de l’émancipation, dans le champ des épistémologies « mineures » et des études subalternes, féministes et postcoloniales, dans la diversité de leurs ancrages intellectuels et géographiques et de leurs trajectoires politiques. » Le travail sur les « épistémologies mineures » (ou « de positionnement »), très à la mode dans les universités américaines, précise J.-Y. Masson, sert essentiellement à relativiser tout discours de savoir en fonction de la position occupée par celui qui le tient. Il est par conséquent attendu que le professeur blanc et masculin revoie la copie de son savoir à l’aune de sa position sociale, de sa couleur de peau et de son sexe (qui font de lui obligatoirement un oppresseur) et qu’il valorise le plus possible les savoirs soi-disant minorisés des opprimés.

L’intersectionnalité comme vérité révélée

« On en attendra [de ces recherches] une pratique de l’intersectionnalité réfléchie, non comme méthodologie régionale, mais comme mode de problématisation générique, transversale, susceptible de complexifier l’analyse des logiques de domination, etc. », dit encore la fiche de recrutement. J.-Y Masson traduit : toute l’histoire de la philosophie devra être lue à travers « l’intersectionnalité » vue non comme une théorie parmi d’autres (« non comme méthodologie régionale ») mais comme rendant compte de la totalité du réel (« mode de problématisation générique ») et s’appliquant à l’ensemble des savoirs (« transversalité »). Nul besoin d’embrasser l’ensemble de la philosophie pour enseigner ou faire de la recherche à partir de ces préceptes. D’ailleurs, la page d’accueil du Département Philosophie de Paris VIII dit faire « une place importante aux figures de la philosophie française contemporaine qui ont créé ce département et qui y ont enseigné, de Michel Foucault et François Châtelet à Jacques Rancière et Alain Badiou, en passant par Gilles Deleuze ou Jean-François Lyotard. » Presque tout est dit. Au diable les philosophies antique et classique, elles réclament des recherches constantes et un véritable travail intellectuel. Préférons les resucées américaines et françaises des philosophes de la French theory, et militons pour dénoncer la domination protéiforme occidentale sur les minorités ostracisées. Quelques concepts pseudo-philosophiques et un vocabulaire pseudo-scientifique nébuleux autour des nouvelles notions « déconstructivistes » ou « wokistes » sur la race, le genre, le féminisme ou le décolonialisme suffiront alors pour obtenir le poste sus-mentionné. Comme l’écrit Nathalie Heinich (dans Ce que le militantisme fait à la recherche) « le militantisme académique ne met pas la barre intellectuelle très haut. » Médiocres, les thèses geignardes issues de cet enseignement ne servent qu’à la promotion des moins capables de la profession universitaire qui deviendront des doctrinaires de la pire espèce. « On a affaire à un lavage de cerveau comme on en voyait dans les universités du bloc communiste », écrit encore J.-Y. Masson.

Ce ne sont pas seulement la sociologie et la philosophie qui sont concernées par ces enseignements douteux. On « décolonise » aussi les mathématiques, la médecine ou les arts. Des spécialistes de la géographie du genre (sic) se penchent sur « l’espace à l’époque du queer » (Rachele Borghi) ou sur « la ville faite par et pour les hommes » (Yves Raibaud). Quant à l’Histoire mondiale de la France dirigée par le professeur au Collège de France Patrick Boucheron, elle soutient les thèses les plus foldingues du moment sur une France pas si française que ça, métissée, nomade, multiculturaliste depuis vingt-mille ans au moins. Nous n’avons pas affaire ici à de petites escarmouches mais bien à une attaque en règle de l’enseignement et de la recherche universitaires en France. Espérons toutefois, avec Nathalie Heinich, que ce « fatras de productions médiocres issues du militantisme académique finira vite dans les poubelles déjà bien pleines de l’histoire intellectuelle. »

P.S : je tiens ici à remercier vivement Patrick Corneau pour avoir attiré mon attention sur l’excellent article de Jean-Yves Masson (https://www.patrickcorneau.fr et https://www.patrickcorneau.fr/2021/07/la-grande-degringolade/)

Ce que le militantisme fait à la recherche

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« Dans les années 1970, des Afghanes participaient à des concours de beauté en bikini »

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Femme afghane manifestant contre le Taliban, Athènes, 18/8/2021 Aggelos Barai/AP/SIPA AP22597283_000003

Entretien avec Firouzeh Nahavandy, spécialiste de l’Asie du Sud-Ouest et auteur de Afghanistan (Éditions Doboeck, 2019).

Causeur. Dans votre essai Afghanistan, vous pointiez déjà le risque de talibanisation du pays. Aujourd’hui nous y sommes. Pourquoi cela n’a-t-il pas été évité ?

D’abord, parce que Donald Trump a négocié avec les Talibans à Doha sur la concrétisation du retrait des Américains d’Afghanistan, ceci sans la présence du gouvernement officiel. Cela a propulsé les Talibans à une place qu’en tant qu’insurgés, ils n’auraient jamais dû avoir et a facilité leur propagande. Le fait que les Talibans ont notamment exigé qu’on libère 5000 prisonniers qui ont rejoint leurs rangs a posé le cadre de leur retour au pouvoir. De plus, les Talibans n’ont jamais cessé de vouloir reconquérir le pouvoir depuis 2001. Avec la légitimité que leur ont donné les Américains, il était prévisible qu’ils y reviennent. L’armée afghane avait beaucoup de problèmes, par exemple en termes de désertion des recrues ou de paiement des salaires. Des rapports attestent clairement qu’elle ne fonctionnait pas correctement. Je m’étonne donc que les Américains aient dit que l’armée était prête à reprendre le contrôle du pays. En outre, ni Ashraf Ghani, ni Hamid Karzai, son prédécesseur, n’ont vraiment réussi à contrôler l’ensemble du pays. Encore ces derniers mois, l’ordre et le contrôle n’existaient qu’à Kaboul. Cela a aussi facilité l’avancée des Talibans.

Vu d’ici, on a l’impression que la population n’a même pas cherché à résister.

En tous cas, une partie de la population n’a pas réellement résisté. Mais il faut bien voir que la répression des Talibans était très forte, qu’ils avaient la supériorité des armes face aux Afghans des campagnes qui étaient démunis. D’ailleurs, ni la police, ni les forces de sécurité officielles n’étaient vraiment efficaces. Dans les régions pachtounes, la population n’a pas résisté parce qu’elle n’avait pas bénéficié des retombées de la manne financière étrangère. Si cette partie de la population afghane n’en constitue pas la majorité, elle est quand même importante. Précisons aussi qu’elle n’a pas reçu d’instruction scolaire et n’a pas de revenus. Pour elle, il faut bien voir que le retour des Talibans est une manière de retrouver un ordre que les Afghans les plus traditionnels pensaient juste. Mais surtout, les Afghans en avaient marre de cette guerre qui dure depuis tellement longtemps, ils n’aspiraient qu’à la paix, et c’est ce que leur promettaient les Talibans.

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Toujours est-il que « 99 % des Afghans désirent l’instauration de la charia comme référence fondamentale », selon une étude du Pew Research Center. Dans quelle mesure la société civile afghane est-elle perméable à l’idéologie des Talibans ?

C’est un chiffre déconcertant. Mais il n’est pas si étonnant car il faut bien comprendre que depuis 40 ans tout l’ordre de l’Afghanistan et tous les efforts de modernisation ont été anéantis. L’invasion soviétique de 1979 est un moment clé, c’est à partir de là que sont nés les groupes combattants moudjahidines, qui brandissaient l’islam pour se légitimer. C’est aussi à ce moment-là que sont nés les djihadistes que nous subissons, entre autres, en Europe. Depuis 40 ans, les Afghans sont retournés au traditionalisme avec une seule bouée de sauvetage, l’islam. Et dans l’islam, il y a la charia. L’idéologie des Talibans est basée sur une lecture rigoriste, rétrograde, et très personnelle de l’islam mais elle brandit des valeurs d’égalité et de justice, des valeurs familiales et des valeurs de l’honneur. Ce sont des valeurs à l’intersection de l’islam et des coutumes pachtounes, l’un et l’autre s’imbriquent. En 1996, quand les Talibans sont arrivés pour la première fois, ils étaient donc considérés comme des libérateurs, des pacificateurs face à la guerre civile et aux exactions qui avaient lieu parce que les moudjahidines se battaient contre eux. Quand ils ont pris le pouvoir, beaucoup d’Afghans ont déchanté mais je pense que les Talibans seraient restés au pouvoir s’il n’y avait pas eu Ben Laden et les attentats du 11 septembre 2001. Car si le soutien des Talibans à Al-Qaïda est vrai en partie, il y a un élément qui me semble beaucoup plus important, c’est le fait que la valeur de l’hospitalité soit très forte chez les Pachtounes. Par rapport à cette valeur, c’était donc impossible de livrer Ben Laden.

Vous avez évoqué l’invasion soviétique de 1979. En quoi est-elle un moment clé dans la fin de la modernisation du pays ?

Parce que c’est à partir de ce moment que les efforts pour la modernisation du pays ont été balayés. En 1978, le sanglant coup d’État communiste de Mohammad Taraki a mis fin à la République d’Afghanistan qui était laïque et de type modernisatrice. Le Parti communiste, qui était déjà bien infiltré dans l’armée, a pris le pouvoir avec la bénédiction de l’URSS. Il a alors commencé des réformes à la soviétique telles qu’une réforme agraire, une réforme pour l’égalité entre les hommes et les femmes, ou encore, a tenté de chasser l’islam du pays. La population étant imprégnée d’islam et de valeurs traditionnelles, elle ne l’a pas du tout soutenu. D’autant plus que ces réformes étaient menées sans aucun état d’âme avec une forte répression. Au même moment, les soviétiques commençaient à investir pas mal en Afghanistan. Face au mécontentement grandissant de la population, face à la mise en danger de leur investissement mais surtout, face au fait que les nouveaux dirigeants communistes n’en faisaient qu’à leur tête, Léonid Brejnev a décidé d’intervenir en Afghanistan pour sécuriser ses intérêts. À cette époque, les Russes ne pensent pas qu’ils vont rester. Le régime communiste afghan ne tombe pas mais le pays commence à se désintégrer. Différents groupes de résistance tels que les moudjahidines se forment, ils se légitiment par l’islam car ils n’ont alors aucune autre légitimité. Tout cela peut expliquer le fait que quand les Talibans arrivent au pouvoir bien des années après, en 1996, ils apparaissent à la population plus en phase avec leurs valeurs que le régime communiste. D’ailleurs, l’émigration des Afghans a commencé avec le coup d’état communiste pour ne jamais cesser. Entre ce coup d’état et 2001, un tiers de la population afghane a fui le pays, principalement au Pakistan. C’est énorme.

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Dans la première moitié du XXème siècle, la reine Soraya et Bibi Alima, respectivement femme et sœur du roi Amanullah, apparaissaient sans voile. Aujourd’hui, on a vu des images de femmes en burqa fuyant l’arrivée des talibans. Comment en est-on arrivé là ?

Le roi Amanullah fut le grand réformateur afghan. C’est lui qui a prôné l’éducation des femmes, c’est lui qui a prôné le dévoilement des femmes. Son épouse et sa sœur, Siraj-ul-Banat, avaient fait des études et prônaient l’égalité homme femme. Il faut préciser qu’Amanullah Khan a été chassé du pouvoir en 1929, au bout de dix ans, car ses réformes posaient déjà des problèmes. Mais ce qui m’a toujours frappé dans l’histoire de l’Afghanistan, c’est qu’au début du XXème siècle, comme en Iran et comme en Turquie, il y a beaucoup de réformes qui vont dans le sens de la modernisation, et qui sont plutôt de type laïque. Et à la fin du XXème siècle, chacun pour différentes raisons, ces trois pays basculent dans l’islamisme. Les années 1920 ont été très représentatives – pour moi en tout cas – de ces tentatives de modernisation. De 1920 à la fin des années 1970, il y a eu une population dans les villes afghanes qui s’est modernisée. Les femmes ont obtenu le droit de vote en 1964. Les filles se promenaient si elles le souhaitaient avec des mini-jupes, il y avait même des concours de beauté. Il y a des images d’Afghanes qui participaient à des concours de beauté internationaux vêtues de bikini. Des femmes avaient des places importantes dans la société afghane. Les dernières années avant le coup d’état communiste, il y avait notamment une ambassadrice afghane à l’ONU. D’une façon générale, c’était un pays qui avait un islam modéré. Tous les voyageurs qui ont écrit sur l’Afghanistan au XIXème siècle en attestent, l’islam afghan n’était pas un islam rigide parce qu’il était teinté de soufisme et parce qu’il y avait eu beaucoup de contacts interreligieux en Afghanistan. À partir du coup d’état soviétique, l’islam a été brandi, avec le soutien des Américains, comme une arme anti-soviétique. S’ensuivent les moudjahidines puis les Talibans. Et voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Aujourd’hui, 60 % des filles ne vont pas à l’école d’après l’UNICEF, 56 % des mariages concernent des filles de moins de 16 ans, les femmes qui cherchent à échapper à un conjoint violent sont arrêtées et poursuivies en justice pour « abandon de domicile ». Le statut de la femme afghane étant déjà chaotique, peut-il encore empirer avec l’arrivée des Talibans ?

Les Talibans sont en majorité des Pachtounes. Les Pachtounes sont traditionalistes, ce sont leurs valeurs qui ont prévalu car ils ont toujours eu le pouvoir. L’honneur, la protection de l’intimité de la famille, l’hospitalité, sont par exemple des valeurs fondamentales chez les Pachtounes. Le problème, c’est le fait que les valeurs pachtounes se mêlent facilement aux valeurs islamiques. Par exemple, les mariages pachtounes sont traditionnellement précoces. Comme l’islam permet le mariage des filles dès qu’elles sont pubères, cela ne contredit pas les valeurs des Pachtounes. Concrètement, il est probable que les femmes soient désormais obligées de voyager ou de circuler avec l’autorisation de leur mari ou de leur père. Pour leur part, les Talibans ont annoncé le retour total des femmes à la burqa. D’ailleurs, s’ils ont dit que les amputations pour les voleurs sont suspendues pour le moment, ils ont aussi précisé qu’elles peuvent revenir dès que l’ordre sera rétabli. Ce qui va revenir de façon certaine, c’est la ségrégation entre les sexes. Cela veut dire qu’à moins d’être mariés, les hommes et les femmes ne pourront pas se côtoyer. Cela va bouleverser la situation. Les talibans ont aussi annoncé que les filles pourront aller à l’école jusqu’à 12 ans mais qu’elles devront être complètement voilées. Reste à voir si la ségrégation des sexes s’appliquera aux universités et si les hommes et les femmes y étudieront dans des locaux séparés. Et si les femmes qui enseignent aux hommes seront gardées.

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Ahmad Massoud, le fils du commandant Massoud, a lancé un appel à la résistance dans le Journal du Dimanche. Que représente-t-il vraiment ?

C’est un Tadjik comme son père, et les Tadjiks sont en train de s’organiser dans la vallée du Pandjchir, une région du nord-est qui n’a jamais été vraiment soumise au Talibans. Il a été rejoint par l’ancien vice-président, Amrullah Saleh, qui revendique la présidence intérimaire de l’Afghanistan, parce que selon la loi, lorsque le président s’en va et n’a pas de remplaçant, le vice-président est en droit de diriger le pays de manière intérimaire. Est-ce que cela va donner quelque chose ? J’en doute mais en tous cas, il y a une résistance qui s’organise du côté des Tadjiks. Il y en a aussi une autre qui s’organise du côté des Hazaras, les Afghans chiites, qui craignent le pire de la part des Talibans, sunnites et totalement opposés aux chiites. Désormais, deux voies s’ouvrent donc à l’Afghanistan. Soit la guerre civile entre les groupes de résistants et les Talibans, soit la talibanisation. Ces deux voies sont catastrophiques pour le pays.

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