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Le feu et le sang

C'est l'incurie de l'Etat qui est responsable de la mort du père Maire

Le feu et le sang
© NICOLAS MESSYASZ/SIPA Numéro de reportage : 01030523_000021

En dépit des déclarations du ministre de l’Intérieur, la mort du père Maire est le résultat direct de l’incurie de l’Etat


Est-il permis d’éprouver de la colère devant l’assassinat d’un prêtre, ou est-ce trahir ce à quoi le mort avait voué sa vie ? Que d’autres répondent à cette question, et que le père Olivier Maire, s’il le faut, me pardonne : sa mort me révolte, et j’entends bien dénoncer ses responsables, et les réactions indignes de ceux qui regarderaient sans broncher la France entière subir le même sort.

Le parcours du meurtrier, Emmanuel Abayisenga, avait été retracé avec humanité dans La Croix par Héloïse de Neuville, du temps où ce Rwandais débouté de sa demande d’asile n’était encore « que » l’incendiaire de la Cathédrale de Nantes. Mentalement perturbé, mais aussi poussé, semble-t-il, par la rage de s’être vu refuser ce qu’une propagande absurde lui avait présenté comme un dû – comme si la France n’était qu’un espace géographique ouvert à tous, et que les Français avaient pour seul destin de fournir de quoi verser des rentes appelées « aides » à quiconque viendrait les réclamer.

Emmanuel Abayisenga aurait dû être expulsé

Le père Olivier Maire et les autres religieux de sa communauté avaient, depuis, choisi de l’héberger malgré tout parmi eux à Saint-Laurent-sur-Sèvre. Geste généreux, plus peut-être qu’on ne l’imagine. Qui sait ce qui se serait passé si les frères missionnaires montfortains ne l’avait pas accueilli ? Qui sait si, livré à lui-même, il ne s’en serait pas pris à quelqu’un au hasard dans la rue, qui sait s’il n’aurait pas tué un enfant ? Question à laquelle nous n’aurons évidemment jamais de réponse, mais il est bien possible que le père Olivier Maire ait, en fait, donné sa vie pour en sauver d’autres. Qu’il en soit à jamais remercié, avec tous les frères de sa communauté missionnaire.

Reste que cet accueil n’aurait pas dû avoir lieu. Il n’aurait pas dû être nécessaire. Pourquoi Emmanuel Abayisenga n’a-t-il pas été expulsé en 2019, une fois sa demande d’asile refusée ? Pourquoi, après avoir volontairement incendié la cathédrale en 2020, n’a-t-il été ni expulsé, ni incarcéré, ni enfermé dans un hôpital psychiatrique – ou du moins, pourquoi en est-il sorti alors qu’il était manifestement encore dangereux ? Incurie criminelle de l’Etat, dont cette situation n’est qu’un cas particulier parmi d’autres, incurie manifestement volontaire tant les situations similaires sont nombreuses.

Et les déclarations de Gérald Darmanin qui tente de se laver les mains de ce drame sont aussi pathétiques qu’indignes. « Cet étranger n’était pas expulsable malgré son arrêté d’expulsion » affirme le ministre, formulation dont il est révélateur qu’il n’ait pas senti l’odieuse absurdité, « tant que son contrôle judiciaire n’était pas levé. » Aurait-il oublié qu’un gouvernement ne fait pas que subir la loi, il propose aussi au Parlement de la modifier ? Aurait-il oublié que les élus sont responsables des lois qu’ils votent, mais aussi de celles qu’ils choisissent de garder en l’état alors qu’elles sont à l’origine de dysfonctionnements manifestes ?

« Nous considérons qu’un étranger qui a commis un acte grave n’a plus sa place en France » déclarait pourtant Gérald Darmanin le 8 mai dernier. Est-ce à dire qu’incendier une cathédrale n’est pas un acte grave ? Ah, mais c’est à cause du contrôle judiciaire ! Les magistrats qui ont décidé de ne pas l’incarcérer rendront-ils donc des comptes ? Le garde des Sceaux rendra-t-il des comptes ? Ah, mais c’est à cause de son état psychiatrique ! Les experts qui ont choisi de le laisser sortir de l’hôpital rendront-ils donc des comptes ? Ah, mais…. Mais, toujours mais : les excuses s’accumulent, le constat demeure, le gouvernement est aussi inefficace face aux vrais dangers qu’autoritaire face aux citoyens ordinaires, l’État a failli et un homme bon et généreux est mort.

Indigne, aussi, cette déclaration d’Emmanuel Macron : « Protéger ceux qui croient est une priorité. » Non : la priorité est de protéger tous les Français, peu importe qu’ils croient ou non, et Emmanuel Macron ne l’a pas fait. Son gouvernement et sa majorité ne l’ont pas fait. Le résultat est là, sanglant et implacable : le meurtrier du père Olivier Maire aurait dû être expulsé en 2019, et ne l’a pas été.

Indigne, et même infâme : pourquoi « ceux qui croient » ? Est-ce parce qu’il serait sans importance de protéger ceux qui ne croient pas – athées, formez vos bataillons, l’État ne se soucie pas de votre sort ? Est-ce parce qu’Emmanuel Macron s’imagine que seuls les croyants se sentent concernés par la mort d’un croyant, que seuls les membres d’une « communauté » se sentent concernés par la mort de « l’un des leurs » ? Mais nous sommes la communauté nationale, et tous les Français sont concernés par le meurtre atroce d’un Français, plus encore lorsque ce meurtre aurait pu être évité si le gouvernement n’avait pas à ce point manqué à ses devoirs. Immonde réflexe de celui qui fait du marketing au lieu de la politique, et ne cherche qu’à courtiser des parts de marché électoral, au lieu de servir son peuple.

Une mort prophétique

Comment, enfin, ne pas voir ce que la mort du père Olivier Maire a de symbolique, et même de prophétique ? Comment ne pas voir que le sang de ce prêtre retombe aussi sur l’Église ? Comment ne pas voir qu’il est exactement ce que le Pape François – qui avait reçu son meurtrier en 2016 – appelle l’Europe entière à être ? Généreux, accueillant sans limite, et… mort. « Il aura vécu dans la suite du Christ jusqu’au bout, dans l’accueil inconditionnel de tous » a déclaré Monseigneur de Moulins-Beaufort. Cet « accueil inconditionnel de tous » a un prix, le sang d’un prêtre et la mort des hommes, les flammes d’une cathédrale et la mort des cultures. Demander à des peuples de payer ce prix est criminel, et ce n’est pas le fait d’un bon berger : le bon pasteur n’engage pas ses brebis à ouvrir les portes de la bergerie aux loups. L’Europe n’a pas vocation à accueillir tous les esprits tourmentés du monde, ni la France à devenir l’asile de fous de la planète. Et ceux qui poussent ainsi notre civilisation et nos peuples sur la voie du chaos sont des criminels de la pire espèce.

À l’heure du drame, dans le deuil et le recueillement, dans la colère et la soif de justice, que la mort d’un prêtre nous fasse prêter l’oreille aux paroles trop peu écoutées d’un autre prêtre. En novembre 2000 déjà, à Berlin, le Cardinal Joseph Ratzinger – il n’était pas encore Pape – dénonçait la véritable cause de l’assassinat du père Olivier Maire :

« Il y a là quelque chose d’étrange et que l’on ne peut considérer que comme une attitude pathologique : l’Occident semble se haïr lui-même. Certes, il s’efforce de s’ouvrir avec beaucoup de compréhension aux valeurs étrangères, mais il ne s’aime plus lui-même ; de sa propre histoire, il ne retient plus désormais que ce qui est déplorable et causa des ruines, n’étant plus en mesure de percevoir ce qui est grand et beau. Si elle veut survivre, l’Europe a besoin de s’accepter à nouveau elle-même. »


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Haut fonctionnaire, polytechnicien. Sécurité, anti-terrorisme, sciences des religions. Disciple de Plutarque.

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