Quand l’idéologie woke continue ses ravages jusqu’au ridicule, Sophie Bachat défend bec et ongles la belle tradition cinématographique du teen-movie


2021 sera-t-elle l’année du triomphe définitif de l’idéologie woke ? En effet, après les Aristochats, L’odyssée, la réécriture des pièces de Molière en partenariat avec la Comédie Française, la purge continue avec le film culte Grease, accusé, je vous le donne en mille, de misogynie et de promotion de la fameuse culture du viol. Les antiennes désormais habituelles.

Quand la Carte du Tendre ado devient une apologie du viol…

Les pythies du nouvel ordre moral ont déversé des flopées de tweets plus ineptes les uns que les autres, comme à l’accoutumée. « La promotion de la culture du viol et de la soumission de la femme, puisque Sandy Olsson (Olivia Newton-John) devra changer son look et sa personnalité. »

Olivia Newton-John eut une réaction pleine de bon sens face à ses accusations, dans le podcast australien Life of Greatness : « C’est un film musical joyeux qui n’est pas censé être pris au sérieux. Je pense que tout le monde prend tout trop au sérieux, nous devrions nous détendre et profiter des choses pour ce qu’elles sont ». Mais le bon sens n’est plus de ce monde.

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Si ces néo-féministes  avaient un tant soit peu de culture, ou même une once de curiosité, elles se seraient aperçues que dans la fameuse danse/parade amoureuse de la fin, si Sandy/Olivia troque effectivement sa tenue de jeune fille sage contre une panoplie de pin-up, Danny-Travolta fait de même en sens inverse en arborant un gilet à la place de son blouson de cuir noir. Cela s’appelle de la séduction, mais il est vrai que selon la nouvelle Carte du Tendre, les femmes qui séduisent des hommes sont des complices du patriarcat, (des « collabites » comme elles disent sur les réseaux sociaux), et les hommes qui séduisent des femmes de potentiels violeurs.

Banalisation de comportements sexistes?

Cependant, la cerise sur l’indigeste gâteau woke se trouve dans le très mainstream media en ligne AuFéminin.com, destiné aux ménagères internautes de moins de cinquante ans, qui nous gratifie d’un article qui déconstruit ce film culte, le tout en écriture inclusive. Cela est digne des Inrocks : « A y regarder de plus près, Grease pourrait bien véhiculer des messages problématiques, allant jusqu’à banaliser des comportements sexistes sans jamais vraiment les remettre en question. En somme un sacré coup de vieux pour ce film de notre enfance reflet de toute une époque. »

Nous sommes définitivement entrés dans une nouvelle ère et nous ne sommes pas prêts d’en trouver la sortie.

Ces nouveaux censeurs gâchent et salissent tout. Les dessins animés de notre enfance, nos émois adolescents, nos éducations sentimentales et sexuelles, et même nos souvenirs de collégiens,  emprisonnés entre les pages des Petits Classiques Larousse. Nous reste comme consolation la machine à remonter le temps. En 1978, le film Grease de Randal Kleiser, adapté d’une comédie musicale qui fit un tabac à Broadway en 1972, a fait danser la planète entière. L’adolescence est une invention américaine de l’après guerre, symbolisée par James Dean, sa courte vie et sa légende. Elle prend dans les années cinquante en Amérique, toute sa dimension joyeuse et rebelle. Grease en est une célébration, un maître-étalon du teen movie (genre qui apparaîtra aux Etats-Unis dans les années cinquante) et qui obéit à des codes et des stéréotypes, comme dans toutes les histoires depuis la Grèce Antique.

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Le bad boy amoureux de la jolie fille un peu farouche, la nunuche, l’intello qui se fait harceler, la fille dessalée et un peu rebelle (formidable personnage de Rizzo), le tout dans le décorum du rêve américain d’après guerre : le drive in, le lycée où l’on n’étudie pas, le bal de promo, et en point culminant, l’inévitable course de bagnoles qui fait surgir la tension sexuelle. Cela tient du drame shakespearien, de la tragédie Antique et du music hall de Broadway. Roméo et Juliette n’est-il pas finalement le premier teen movie ? (West Side Story en est d’ailleurs une adaptation).

De La fureur de vivre à La Boum en passant par Diabolo-Menthe

En 1955 sort le film de Nicholas Ray, La fureur de vivre, qui immortalisa James Dean en t-shirt blanc et cuir noir et qui est alpha et l’omega du teen movie tragique et crépusculaire. James Dean, qui est en conflit avec le monde entier, ses parents, le lycée, et surtout le chef de bande qui fait régner la terreur, côtoie la mort de près (son meilleur ami, interprété par Sal Mineo, se fait tirer dessus par la police) et trouve la consolation dans les bras de Natalie Wood, à la fois douce et torturée. Certains critiques en ont même fait une lecture psychanalytique, car le passage à l’âge adulte se fait à travers la résolution du conflit œdipien entre le personnage de James Dean et celui de son père.

Les plus grands réalisateurs américains se sont tous essayés avec bonheur au teen movie, de Coppola en passant par George Lucas. Les années 80 en fut son âge d’or, notamment avec le film culte de toute une génération : Breakfast Club de John Hughes. En France, ce genre s’inscrit davantage dans la nostalgie et la chronique sociale avec Diabolo Menthe de Diane Kurys et bien sûr La Boum dont les gens de ma génération connaissent les répliques par coeur.

Finalement, les élucubrations des néo-féministes ont une utilité: celle de nous donner l’envie de nous replonger dans les livres, les films, les chansons d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…

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Sophie Bachat
est enseignante.
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