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Quand Alice Coffin accuse Alain Finkielkraut de “fake news”, on a le droit de sourire

Quand Alice Coffin accuse Alain Finkielkraut de “fake news”, on a le droit de sourire
Photos: Hannah Assouline / JF Paga.

La féministe radicale est à retrouver en débat face au philosophe en une de l’Obs cette semaine.


Non ce n’était pas mieux avant

Avant, dans les années 2000, l’Obs traitait par le silence les nouveaux livres de Finkielkraut. Aujourd’hui, l’hebdo de gauche lui organise un dialogue avec Antoine Compagnon, professeur émérite au collège de France de littérature, puis un débat avec Alice Coffin, l’égérie écoféministe, dans un autre numéro.

L’académicien a accepté ce combat, pardon ce débat, avec Alice Coffin.

J’écris “il a accepté”, pas “ils ont accepté”, car il me paraît évident que Madame Coffin ne pouvait refuser un tel honneur, débattre avec un intellectuel auteur de dizaines de livres, professeur d’histoire des idées pendant 25 ans à Polytechnique, animateur de l’émission vedette “Répliques” de France Culture depuis plus de 30 ans. Après tout, elle n’est qu’une simple journaliste militante devenue élue verte de base à Paris, qui n’a publié qu’un ouvrage (Le Génie lesbien). Quel honneur pour elle. Bravo Madame.

Un accès aux médias “patriarcal”?

Pourtant elle n’en semble pas consciente. Dans l’entretien, pour démontrer l’accès beaucoup plus facile que les hommes auraient au pouvoir et à la notoriété, elle explique:

« Si je suis invitée ici pour cet entretien, c’est parce qu’il y a votre livre. Peut-être ne mesurez-vous pas à quel point votre accès aux médias est plus facile. » Dans le contexte de son explication, son “vous” désigne Finkielkraut mais surtout: vous les hommes.

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Comme beaucoup des idées de la mouvance dont se réclame Madame Coffin, cette affirmation n’est pas seulement fausse, elle est le contraire de la réalité. Dans un monde normal, un hebdomadaire comme L’Obs inviterait de toute façon un intellectuel français aussi important que Finkielkraut à s’exprimer sur son nouveau livre, mais pas à débattre avec Madame Coffin…

Lorsqu’elle-même a sorti son livre l’an dernier, elle a été conviée à plusieurs émissions importantes de radio-télévision, dont le service public national, alors qu’elle était inconnue, sans référence intellectuelle. Des milliers de jeunes auteurs rêveraient d’une telle exposition. Eh bien malgré tout cela, Madame Coffin se plaint d’un accès insuffisant aux médias, inférieur de manière injuste, si on la comprend bien, à celui de Finkie, et attribue cette injustice au fait qu’il est un homme et elle une femme! Il s’agit selon elle d’une des preuves du fameux “patriarcat”.

La querelle de la « parole libérée »

Finkielkraut résume le problème principal posé par #metoo d’une phrase:
« Quand l’accusation suffit à déterminer la culpabilité, c’est la fin du monde. »

Madame Coffin répond immédiatement: « D’un monde, peut-être. » L’académicien rappelle alors cette évidence: une femme aussi peut être victime d’un lynchage justicier. L’obsession idéologique qui divise le monde en deux perd de vue cette évidence: si on abandonne les droits des mis en cause, on les abandonnera pour tous, y compris les femmes.

La querelle du « féminicide »

Finkielkraut cite la définition du Larousse: le féminicide serait « le meurtre d’une femme ou d’une jeune fille en raison de son appartenance au sexe féminin ». Pour lui, cette définition n’est pas correcte, le plus souvent la femme n’est pas tuée parce que femme mais parce que conjointe.

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Petite leçon de “wokisme” par Alice Coffin

La réaction d’Alice Coffin sur le féminicide est intéressante car typique des militants identitaires: tout d’abord elle affirme bien entendu que Finkielkraut vient de prononcer une “fake news »:

« Cest de la fake news, ce que vous faites (…). Cest incroyable quil soit encore possible de tenir un tel discours, alors que sur dautres sujets cela apparaîtrait comme des propos de complotiste qui nie les éléments factuels ». Ensuite, grand classique woke, elle conseille à son interlocuteur de s’éduquer: « (…) moi, toutes les citations que vous me renvoyez, je les connais, jai appris ça à lécole, à luniversité, je maîtrise tous ces récits. Linverse nest pas vrai. Nos références, dAudre Lorde à Eve Kosofsky Sedgwick, sont complètement ignorées de vous, donc on nen parle pas. Pourquoi un tel désintérêt, une telle disqualification ? Nous, on connaît nos classiques, à vous dapprendre les vôtres. »

Les wokes ne connaissent que des contradicteurs ignorants, “mal éduqués”. Comme tous les religieux, ils demandent aux non croyants de lire leurs livres saints.

L’essentialisation des hommes

Quand Alice Coffin donne une litanie de chiffres sur les meurtres de femmes et les violences sexuelles, l’académicien lui demande de ne pas essentialiser les hommes, de garder à l’esprit le particulier.

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« Je m’engage contre l’engagement simplificateur », argumente-t-il.

Violence masculine, victimes humaines

Pour Alice Coffin tous les hommes sont des agresseurs réels ou potentiels, et toutes les femmes, des victimes, réelles ou potentielles.

Ce qui lui échappe, mais que Finkielkraut, tout à sa réfutation littéraire, manque aussi, c’est que les premières victimes de meurtres sont les hommes. Tués par des hommes. Car si les violents sont très majoritairement mâles (la violence est masculine, c’est un fait), le statut de victime est, lui, réparti sur tous, il est universel, ce mot honni des néoféministes. La victime n’a pas de sexe (pardon de “genre”, je ne suis pas assez “éduqué”), la victime est humaine.

Et donc si la violence est essentiellement masculine, elle n’a pas grand chose à voir avec le conditionnement du “patriarcat”, elle a plutôt un lien avec cette chose qui n’existe pas pour les néoféministes, qui s’appelle, comment déjà?, ah oui!: la biologie.

Mais ce mot grossier (puisque tout est “construit” ou “déconstruit” socialement, rien n’est biologique, voyons!), Alain Finkielkraut est bien trop courtois pour le prononcer devant une militante néoféministe. Il préfère lui parler littérature, ce qui ne l’intéresse visiblement pas, mais permet de se séparer avec civilité.

Good game!

Lorsque les Anglais nous battent au rugby, ils nous serrent la main en souriant, nous regardent dans les yeux et disent “Good game”.

Gageons que Finkie, qui n’apprécie pas les anglicismes, a dit “Belle partie” à Madame Coffin en quittant les locaux de l’Obs !

L'après littérature

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Le dernier Finkielkraut L’Après littérature est un très bon cru
Finkielkraut y creuse son sillon, sa constance doit être saluée.
Depuis 1987 et la Défaite de la pensée, il est le point fixe de la vie intellectuelle française, celui qui ne bouge pas, celui qui résiste au mouvement. Fondamentalement kunderien, il n’a jamais accepté l’idée qu’il y avait une direction, il n’a jamais accepté de suivre le mouvement. Ceux qui suivent ont changé de nom, progressistes, antiracistes naguère, aujourd’hui néofeministes, “écologistes”, pourfendeurs de la “domination”, “déconstructeurs”, ils trouvent un Finkielkraut plus combatif que jamais sur leur chemin. 
Il a résisté à toutes les tentatives de le diaboliser, il est toujours là, à l’intérieur du système, avec son émission fondamentale, “Répliques”, le samedi matin sur France Culture.
Et c’est bien le système qu’il étrille dans son dernier livre: #metoo, les pseudos écologistes, le simplisme de BLM, et encore et toujours le nivellement des valeurs culturelles.
Dans ce livre, il a choisi d’unifier ses réfutations par la littérature: au fond le contraire de l’idéologie dominante, nous dit-il, c’est le particulier, c’est le roman. Lui l’agrégé de lettres modernes, devenu par erreur, sans doute, un “nouveau philosophe”, n’a cessé de tourner autour de cette idée depuis des décennies.
Un Finkielkraut qui n’a qu’un seul défaut: il se lit trop vite, on voudrait que le plaisir dure encore


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Bertrand Fitoussi est cadre, romancier et blogueur.

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