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Gide l’oublié

La carte postale de Pascal Louvrier

Gide l’oublié
Portrait de l'ecrivain Andre Gide jeune (1869 - 1951). © Isadora/Leemage Leemage via AFP

La carte postale de Pascal Louvrier


André Gide, prix Nobel de littérature 1947, je l’ai lu vers 15 ou 17 ans. Je me souviens encore des Nourritures terrestres et sa célèbre phrase : « Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur. » C’était l’éveil des sens, le plaisir peureux, la nature comme confidente, l’absence de morale. Un élan nietzschéen sans le savoir. Avec, peut-être, déjà la pulsion suicidaire devant l’impossibilité d’aimer. Et puis il y eut cette autre phrase : « Familles, je vous hais ! » Je ne savais pas s’il fallait mettre « famille » au pluriel. La vie m’a appris à ne pas oublier le s. 

Le temps a passé. J’ai déserté l’œuvre de l’auteur de La symphonie pastorale. Il était pédéraste, je le savais. Il avait des relations sexuelles avec des enfants de 12 ou 14 ans ans. Il ne les pénétrait pas, il se frottait à eux, pratiquait la masturbation mutuelle. En 1918, il se rend à Cambridge avec le jeune Marc Allegret, futur cinéaste, amateur de photos licencieuses de starlettes qu’il dénude, notamment Bardot âgée de 16 ans, compagne de Roger Vadim, son futur mari. Gide drague à mort. Les enfants, les adolescents, les étudiants. Il approche de la cinquantaine, il ne pense qu’à les caresser. En 1926, toujours avec Allegret, il se rend au Congo pour soi-disant dénoncer le colonialisme d’État. Il s’en prend aux grandes entreprises, assez mollement, épargnant les hommes politiques français. Il pratique le tourisme sexuel de manière compulsive, en revanche. 

Faut-il pour autant, aujourd’hui, condamner l’œuvre de l’écrivain ? 

Je me suis replongé dans quelques uns de ses livres à l’occasion d’un séjour à Uzès. Le père de Gide est uzétien. André, minot, s’est promené dans la garrigue et la vallée d’Eure. Il en fait le paradis de son enfance. « J’évoque à mes pieds, car la roche est abrupte, dans l’étroite vallée qui fuit, un moulin, des laveuses, une eau plus fraîche encore d’avoir été plus désirée », écrit-il dans Prétextes. Mais comme son œuvre n’est pas enracinée dans un terroir, il en profite pour apostropher Maurice Barrès, l’écrivain de la France charnelle : « Né à Paris d’un père uzétien et d’une mère normande, où voulez-vous, Monsieur Barrès, que je m’enracine ? J’ai donc pris le parti de voyager. » On sait dans quel but.

J’ai mis mes pas dans ceux de Gide. Parti du boulevard Charles Gide, oncle d’André, j’ai descendu le chemin jusqu’à la rivière. Là, j’ai lu ceci : « Je revois Uzès. Cette après-midi (de) course folle partout. J’ai vu un endroit charmant près de la rivière. Je me souviens de m’être étendu sur une pierre plate au ras de l’eau. Il faisait très chaud : le soleil avait chauffé la dalle – ma main plongeait dans l’eau très profonde. Sur la garrigue le vent soufflait, c’était un grand étourdissement. »

J’ai senti que j’étais à la source de l’inspiration gidienne.

Aujourd’hui Gide n’est plus lu. Non parce qu’il fut amateur d’éphèbes, mais parce que la jeunesse, peu curieuse, ignore l’existence même de l’auteur de L’immoraliste, livre éminemment délicat. 

C’est la pire peine pour un écrivain.

Les livres d’André Gide sont publiés dans la collection de poche Folio.

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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