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Le minaret qui cache la forêt

Pour changer un peu, “Causeur” vous parle ce matin de la crise identitaire... algérienne

Le minaret qui cache la forêt
Kiosque à journaux à Alger, 19 septembre 2021 © Fateh Guidoum/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22607053_000003

La publication d’une photo du convoi funéraire de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika occultant le minaret de la Grande Mosquée d’Alger fait scandale en Algérie. Analyse.


Comme il est facile d’enflammer l’opinion publique algérienne ! Il suffit de prononcer des mots « magiques » comme harkis ou bienfaits de la colonisation pour crisper les uns et énerver les autres. Et pour être sûr de faire l’unanimité contre soi, il suffit de s’attaquer à l’Islam ou de donner l’impression de s’attaquer à l’Islam, pilier de l’identité algérienne ! 

Le journal El Watan vient d’en faire les frais bien malgré lui. Sa une du lundi 20 septembre a illustré les obsèques du président Bouteflika avec une photo de laquelle a été retiré le minaret de la Grande Mosquée d’Alger. Simple erreur technique selon la rédaction du journal. Émoi au sein du gouvernement qui évoque une « atteinte flagrante à la mémoire du peuple algérien » et promet des poursuites judiciaires.  Le minaret, en effet, est une prouesse technique puisqu’il est le plus haut au monde, totalisant plus de 265 mètres de hauteur ! Le complexe de la mosquée occupe, lui, presque 28 hectares. L’ensemble a été voulu par l’ancien président Bouteflika comme une sorte de témoignage de son règne, à l’image de ce qu’a fait Mitterrand avec la Grande Pyramide du Louvre.

Ne ricanez pas

Sur le fond, les deux parties ont raison. Le journal n’a pas effacé le minaret pour le plaisir de provoquer ses lecteurs. Le gouvernement a parfaitement le droit d’exiger que la presse rende compte du réel sans en effacer ce qui la gêne ou lui déplaît. Après tout, est-ce que vous accepteriez que le journal Libération retire la silhouette de la Tour Eiffel d’une photo panoramique de la capitale française ? Ou que Le Monde efface le Sacré Cœur d’un cliché de Montmartre par réflexe anticatholique ? 

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En tant que Marocain, mon réflexe premier a été de ricaner devant cette polémique algéro-algérienne qui ne manque pas de piquant. En effet, la Grande Mosquée a coûté plus de 750 millions d’euros et a été construite par une entreprise chinoise qui a employé des ouvriers chinois en majorité. Donner une fortune à une puissance étrangère qui ne daigne même pas employer la main d’œuvre locale, n’est-ce pas un renoncement à la souveraineté ? N’est-ce pas une insulte aux héros de la révolution algérienne ?

Wikimedia Commons

Mais, se moquer des Algériens serait malvenu de la part d’un Marocain puisque le Maroc lui-même a succombé à la tentation de construire des minarets gigantesques. Casablanca a bien sa grande mosquée, érigée sur l’eau, et dont l’édification a été en grande partie assurée par le Groupe Bouygues, une société étrangère. Inauguré en 1993, son minaret pointe à plus de 200 mètres !

Dubaï et le Qatar, des modèles ?

Algériens et Marocains ont en commun une fascination commune pour les mosquées gigantesques. Au-delà du culte religieux, il y a peut-être un amour inavouable pour le ciment, le marbre et le verre. Le Maroc est en train de construire la plus haute tour d’Afrique : pourquoi faire ? Que veut-il prouver au monde ? Qu’il sait installer des ascenseurs et des climatiseurs en altitude ? L’humanité est déjà rassasiée de grands travaux : l’homme a déjà mis les pieds sur la Lune. Il est assoiffé de réponses simples et innovantes aux questions existentielles qui le taraudent : comment concilier la foi et le tout-technologique ? Comment préserver l’éthique dans un monde où la technologie peut tout dont manipuler le vivant ? Comment lutter contre la pandémie mondiale du stress et de la dépression nerveuse qui ravage les cœurs et les esprits ? Quel avenir pour la famille, ultime territoire interdit à la marchandisation?  Est-ce que la radicalité est la seule manière de provoquer le changement ?

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Ces questions sont universelles, le premier à y répondre aura l’attention des peuples où qu’ils soient. Le Maghreb devrait apporter sa pierre à l’édifice et participer à la marche du monde en formulant des réponses uniques et originales. Pour l’instant, il se tait, car il n’a rien à dire. Ses élites préfèrent mimer Dubaï et le Qatar dans une sorte de « guerre froide » du BTP et des éléphants blancs.

Jeunesse désespérée

Le Maroc et l’Algérie, pour ne citer que ces deux pays, auront quelque chose à dire au monde, le jour où ils s’occuperont de leur matière humaine. Or, les deux ignorent superbement l’être humain, lui préférant les gadgets et les matériaux composites. L’éducation, publique et privée, est en crise. L’hôpital est une antithèse du soin et de l’empathie. La culture va mal. La langue est en décrépitude, étant devenue un mélimélo de termes et de bouts de phrase importés du français afin de combler les insuffisances de l’arabe. La misère est partout. Le désespoir de la jeunesse crève le cœur. Année après année, les jeunes se jettent à l’eau (littéralement), préférant devenir des MNA en Europe que de vivre dans des pays mal-gouvernés.

Et pourtant, rien ne change. Et parce que rien ne change, l’on s’obstine à trouer le sol et à en faire sortir des monstres d’acier, un moyen comme un autre de cacher l’impuissance d’une civilisation à aimer ses enfants et à les élever au-dessus d’eux-mêmes. Au sud de la Méditerranée, on se méfie de l’humain, on le craint et on le confine dans l’ignorance et la médiocrité. Au nord de la Méditerranée, on fait confiance à l’humain et on voit en lui la solution et non le problème. Mais je devrais peut-être conjuguer au passé cette dernière phrase à la lumière du saccage en cours de l’école et de la culture en France…


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Ecrivain et diplômé en sciences politiques, il vient de publier "De la diversité au séparatisme", un ebook consacré à la société française et disponible sur son site web: www.drissghali.com/ebook. Ses titres précédents sont: "Mon père, le Maroc et moi" et "David Galula et la théorie de la contre-insurrection".

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