Minorité turcophone musulmane de l’Ouest de la Chine, les 11 millions de Ouïghours font l’objet d’une politique de brimades permanentes visant à leur intégration forcée dans l’Empire du Milieu.


Depuis quelques semaines la question « Ouïghours » refait surface dans la presse occidentale. En juilet, Wang Wenbin, porte-parole du ministère chinois des Affaires Etrangères a vertement critiqué le ministre anglais des Affaires Etrangères Dominique Raab qui avait dénoncé l’atteinte aux droits des Ouïghours. Washington a trouvé là un nouvel argument pour sa politique de sanctions concernant le géant économique chinois. Amnesty international et Human Rights Watch sont en pointe des dénonciations des atteintes aux droits de l’homme en pays ouïghour. Le quotidien New York Times rapporte que les masques Covid-19 exportés vers l’Europe sont fabriqués par des populations déportées du Xinjiang. Des délégations de représentants de l’ONU ou de l’UE à la demande de Josep Borrel ne sont pas acceptées pour observer la situation sur place. Des rescapés témoignent. Des documents administratifs chinois passés à l’ouest corroborent toutes les allégations. Mais le problème « Ouïghours » est récurrent depuis des décennies.

Les Ouïghours vivent dans le Xinjiang province de l’extrême ouest de la Chine, immense territoire largement composé de désert et de montagnes, représentant une superficie de 3 fois la France, au sous-sol riche en hydrocarbures et en minerais, métaux précieux. Le Xinjiang a frontière commune avec de grands états comme l’Afghanistan, le Pakistan, la Russie mais aussi le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Cachemire indien, la Mongolie. Il est un élément  de la fameuse « Route de la Soie » que le chef d’état chinois Xin Jinping réactive pour étendre  les échanges avec le reste du monde, notamment avec l’Europe.

Les Ouïghours, cette ethnie musulmane sunnite , modérée, tolérante et turcophone, de langue turcique, constituent un peu moins de la moitié des 25 millions d’habitants de la province.

Certaines sources indiquent que 80% des stérilets posés en Chine sont au Xinjiang

L’historien peut suivre l’action  de souverains ouïghours dès le 8ème siècle avec Alp Qutlugh puis Tängrida bulmysh külüg bilgä. Au 10 ème siècle c’est l’invasion arabe et l’islam. Des ouïghours bouddhistes émigrent vers la Chine. L’islamisation de la région du Turkestan est achevée au début du 16ème siècle.

Les colonisations russe et chinoise face à des populations souvent nomades s’imposent pendant des décennies sur 2 Turkestan l’oriental (la Chine) et l’occidental (Russie)

Au 20 ème siècle l’historien observe l’éphémère République islamique du Turkestan oriental en 1933 et la non moins éphémère République du Turkestan oriental de 1945 à 1949.

En 1949 la province toute entière est annexée à la Chine populaire  communiste proclamée par Mao Ze Dong. En 1955 le Turkestan devient la Région Autonome Ouïghoure du Xinjiang.

En 1949 les Han qui sont la principale ethnie de Chine représentaient 4% seulement de tout le Turkestan oriental. Depuis 20 ans les observateurs notent une politique de sinisation et par là même un afflux de population chinoise dans ce nord-ouest de la Chine, si important pour le pouvoir central de Pékin. L’ambassadeur de Chine en Grande Bretagne annonce pour sa part que la population ouïghoure est passée de 5 à 11 millions en 40 ans.

Les Ouïghours accusent les chinois de vouloir faire disparaître leur culture, leurs racines, de programmer la destruction du patrimoine culturel (comme la vieille ville démolie et reconstruite à Kashgar emblématique de la Route de la Soie) et la disparition ou le contrôle des lieux de culte. Des dizaines de cimetières ont été détruits pour recevoir des constructions nouvelles. Ils dénoncent le gouvernement communiste qui interdit toutes les recherches historiques autonomes. Le seul ouvrage sur l’histoire ouïghoure, écrit en ouïghour, par un ouïghour « Uygurlar » est interdit.

Ils dénoncent l’assimilation forcée, les discriminations en tous genres et en premier lieu dans l’emploi, qui conditionne la vie quotidienne, l’interdiction de communiquer avec l’étranger. Et ils mettent l’accent sur la stérilisation des femmes ouïghoures et le contrôle strict des naissances. Certaines sources indiquent que 80% des stérilets posés en Chine sont au Xinjiang. Données biométriques, prélèvements ADN et analyses génétiques complètent la panoplie du suivi des populations ouïghoures.

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Depuis 2016, un nouveau dirigeant a été nommé dans la région. Chen Quanguo a auparavant dirigé le Tibet. Les Ouïghours lui reprochent de mettre en place un système de surveillance drastique en utilisant tout le panel des nouvelles technologies et techniques, avec la reconnaissance faciale, les caméras dans les rues,  les codes QR avec les informations familiales sur les portes des maisons, les paintballs utilisés dans les manifestations, le contrôle systématique des portables. « What’s app » et les VPN sont interdits, la prison est requise pour toute personne qui dispose sur son portable de textes anti-chinois, anti-gouvernementaux, de vidéos de manifestations, de rassemblements. Un affichage systématique en ouïghour précise qu’il est interdit de garder des vidéos critiquant le Parti Communiste Chinois, ou prônant le séparatisme.

Et des manifestations il y en a eu. Parmi les plus graves émeutes, celles de Ghulja en février 1997 pour l’égalité des chances à l’école comme au travail ; en effet si l’enfant suit un cursus à l’école ouïghoure il a moins de chance de trouver un emploi que s’il suit l’école chinoise ; et les sur-diplômés ouïghours se retrouvent dans des postes subalternes.

Les émeutes de juillet 2009 sont les plus sanglantes. Elles ont éclaté à la suite d’un drame dans les dortoirs des ouvriers d’une usine  à  Shaoguan localité proche de Canton : une Han a été violée par des Ouïghours ; ceux-ci venaient d’être recrutés. Les chinois s’en prennent à la communauté ouïghoure. Pour beaucoup de chinois les Ouïghours sont « des voleurs, des menteurs, des terroristes ». A Urumqi capitale du Xinjiang ce sont alors plusieurs jours de manifestations ouïghoures puis chinoises avec une centaine de victimes. Des arrestations en nombre donnent lieu à des tortures.

En 2014 un autre mouvement de protestation est réprimé de manière sanglante, dans le district du Yarkand, mais l’information ne peut circuler ; les réseaux mobiles, internet sont coupés.

Les chinois quant à eux ont mis en avant des attentats islamistes meurtriers perpétrés par des militants ouïghours. En 2014 l’attaque d’une gare a fait des dizaines de morts. Dès les années 2000 d’ailleurs, l’ ETIM East Turkestan Islamic Movement est accusé d’être proche d’Al Qaida et le pouvoir chinois craint une vague d’attentats à l’occasion des Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Ce constat porte le gouvernement central à vouloir éradiquer toute  tentative de terrorisme et de séparatisme ouïghours. Les chercheurs occidentaux ont découvert que grâce au big data des algorithmes permettaient, en traitant des centaines de données civiles, de sortir des profils potentiellement extrêmistes et opposants, pouvant basculer vers des actes terroristes.

Les autorités chinoises vont donc bien au-delà de l’imposition de quotas pour le pèlerinage annuel collectif à la Mecque, pour surveiller les éventuels candidats aux actes terroristes. Bien au-delà de la diffusion de films religieux uniquement après autorisation gouvernementale. Bien au-delà de la délation proposée moyennant récompense. Bien au-delà du prêche du vendredi prononcé par l’imam après validation des autorités. Bien au-delà du Coran retraduit pour être compatible avec l’idéologie communiste.

Les exilés s’estiment pourchassés dans leur nouvelle vie, par les autorités chinoises de renseignements

Montée en puissance, une politique d’internement massif est inaugurée depuis 2017 avec de véritables camps de rééducation, appelés par les autorités « centres de formation professionnelle » qui concerneraient 1 million de personnes. Dans ces centres, l’apprentissage du mandarin langue officielle, de chants patriotiques, le changement du logiciel ouïghour par un logiciel chinois pour faire rentrer les ouïghours dans la « modernité », le travail forcé font partie de la « formation » que déplorent les opposants. Pour eux la formule « les chinois Han et les minorités forment un peuple uni et inséparable » est de la poudre aux yeux. Les tentatives de créer une adhésion au régime au travers des slogans « stabilité, sécurité, prospérité, patrie » sont vaines.

Les Ouïghours dénoncent également le « Bingtuan », composé de soldats agriculteurs ou ouvriers, véritable organisation pour la production, le développement, la construction, la stabilité sociale du Xinjiang, mis en place par le pouvoir pékinois. Le Xinjiang s’est en effet couvert ces dernières années, de grues, de bulldozers, de pelleteuses, de routes, d’autoroutes, de ponts, d’aéroports, d’immeubles collectifs pour loger les arrivants  venus de différentes régions de la Chine , de chantiers pour centres commerciaux, banques, restaurants. Ce qui n’exclut pas de construire à l’ancienne des petits temples bouddhistes que l’on montre avec soin aux touristes en mal d’authenticité. Ces touristes qui visiteront des quartiers anciens reconstruits et prendront un repas traditionnel dans des familles averties, avec costumes traditionnels.

Face à ces conditions de vie, tout en comprenant que beaucoup préfèrent se taire, pour pouvoir vivre en paix avec leurs enfants, un certain nombre de Ouïghours ont quitté leur pays pour la Belgique, la France (ils sont moins d’un millier), pour l’Allemagne, la Turquie, les Pays-Bas, les Pays scandinaves. Les exilés s’estiment pourchassés dans leur nouvelle vie, par les autorités chinoises de renseignements. Coups de fil intempestifs, mails virussés, menaces de représailles sur leurs familles restées au pays. Les ambassades chinoises dans les pays concernés réclament les cartes de séjour, les contrats de travail, les contrats de location. De faux courriers des familles restées au pays sont envoyés aux expatriés pour leur conseiller de ne pas participer à des manifestations et de rester en dehors de toute critique. Pour l’entraide entre Ouïghours le World Uyghur Congress regroupe les multiples organisations de défense ouïghoures.

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Les Ouïghours considèrent que les états étrangers ne les aident guère, même les pays musulmans (sauf la Turquie), car ils ne veulent pas entraver leurs relations avec la Chine partenaire commercial. La Russie, l’Iran, l’Arabie Saoudite soutiennent la Chine. Le Pakistan voisin du Xinjiang est directement concerné par la volonté chinoise de s’ouvrir sur l’Océan indien avec la construction d’un port, point final de la communication terrestre entre Kashgar 2ème ville du Xinjiang et Gwador au Pakistan. L’Europe elle-même est concernée par la Nouvelle Route de la Soie et par ses approvisionnements pétroliers. Sans parler des grandes marques Gucci, Vuitton, Chanel, Prada qui profitent du coton chinois. Sans parler de Volkswagen qui a une usine au Xinjiang et qui fait 40% de ses ventes mondiales en Chine. Sans parler de Siemens, Basf, Danone, Engie, Essilor, Véolia. Qui plus est, les chinois savent y faire pour brouiller les cartes et s’approcher des préoccupations des occidentaux : lors des attentats islamistes dits du Bataclan, en  France, une tour de Shanghaï a été illuminée en bleu blanc rouge.

La journaliste et photographe indépendante, spécialiste de l’Asie centrale, diplômée de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes en anthropologie sociale, Sylvie Lasserre, a publié un « Voyage au pays des Ouïghours », « De la persécution invisible à l’enfer orwellien », qui retrace la situation du Xinjiang de 1997 à 2020 et qui n’oublie pas l’histoire et la culture.

Elle connaît parfaitement le pays où elle a séjourné ; elle sait de quoi elle parle. « Tandis que je traverse le pont qui enjambe l’Ili, rivière qui marque la frontière entre le Kazakhstan et la Chine, une euphorie joyeuse me submerge : je suis en Chine ! Pénétrer ainsi à pied, dans l’Empire du Milieu me transporte ». Dès 2007 elle était au Turkestan. Son travail : enquêtes clandestines, entretiens avec des Ouïghours de l’intérieur, de l’extérieur, avec Rebiya Kadeer ex présidente du Congrès mondial des Ouïghours, sorte de Dalaï Lama ouïghour, libérée en 2005 grâce à l’intervention de Condoleezza Rice.

Elle publie dans son ouvrage une liste non exhaustive de personnes interpellées, arrêtées, condamnées par le pouvoir central : parmi elles, un éminent géographe, un président d’université, un rédacteur en chef d’une revue littéraire, un médecin émérite, un directeur d’institut de sciences humaines, un directeur d’une association pour l’art et la littérature.

En conclusion de son livre, elle publie la lettre que la famille de Rebiya Kadeer a envoyée à cette dernière : « Chère mère, vous étiez autrefois la plus riche personne du Xinjiang seulement parce qu’il vous avait été accordé beaucoup d’opportunités commerciales et de facilités par le Parti Communiste Chinois et le gouvernement. Cependant, malgré l’indulgence répétée du Parti et du gouvernement vous avez été mise en prison à l’instigation d’autrui. Vous avez ensuite été autorisée à vous rendre aux Etats-Unis, grâce à, de nouveau, la mansuétude de notre gouvernement. Vous aviez promis à notre gouvernement de ne vous engager dans aucune activité séparatiste avant votre départ pour les Etats-Unis, mais vous avez manqué à votre promesse. Mère, nous avons très envie d’une vie stable. Au Xinjiang qui ressemble à une grande famille pour les peuples des différents groupes ethniques,  aucun d’entre nous n’a éprouvé un incident violent aussi cruel que ce qui s’est passé le 5 juillet à Urumqi. A cause de vous, beaucoup d’innocents ont perdu la vie… Mère, malgré tant de choses que vous avez faites, le gouvernement nous traite gentiment…Vous n’êtes pas au courant des changements intervenus au Xinjiang. Les habitants jouissent d’une vie agréable… Il y a beaucoup de millionnaires ouïghours, et un nombre incalculable de nouveaux bâtiments à Urumqi et le peuple ouïghour bénéficie des diverses politiques préférentielles du gouvernement… S’il vous plaît, pensez à notre bonheur et à celui de vos petits-enfants… Ne suivez pas les provocations de certaines personnes d’autres pays... »

En 2019 le Parlement européen a attribué son Prix Sakharov à Ilham Tothi économiste ouïghour emprisonné à vie pour subversion. Les Ouïghours ont pour habitude dans leurs manifestations à l’étranger de scander : « Oyghan ! Oyghan ! » « Réveille-toi ! Réveille-toi ! » …

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