"Le paradis existe : il est fiscal". Manifestant à Barcelone, 2011. Photo : matilde.m.s

En ce moment sur toutes les radios, passe une publicité qui me donne envie de casser mon poste : on y entend un mauvais comédien crier les souffrances du bon argent coincé dans les paradis fiscaux et qui ne demanderait qu’à en être délivré pour aider les pauvres qui crèvent de faim dans des pays minés par la corruption. Cette pauvre campagne du CCFD, encore plus irritante que les aventures de Cerise de Groupamachin, a néanmoins un mérite : elle nous rappelle les objectifs originels de ce G20 azuréen.

Si, si, souvenez-vous : avant de remettre la Grèce, l’Italie et d’autres Etats-cossards dans le droit chemin, le raout de Cannes devait régler des problèmes quand même plus structurels : la sous-évaluation chronique du yuan et du dollar et le scandale des paradis fiscaux qui, depuis, au moins dix ans, font un tort considérable aux finances publiques des Etats, y compris démocratiques[1. Au bas mot 580 milliard d’euros soustraits aux économies des Etats selon l’OCDE]. Car il ne faudrait pas croire que seul le pognon des potentats assis sur des mines de cobalt ou des nappes de pétrole file à Guernesey, au Panama ou à Saint Martin.

Non, non, non. Le paradis fiscal n’est pas sectaire : il accepte tout le bon argent, y compris celui des multinationales françaises ou celui des grands contribuables qui mettent leur patrimoine à l’abri de « l’impôt confiscatoire ». Tout est bon dans le cochon, surtout quand on le mélange joyeusement avec les milliards de la drogue, de la corruption ou du trafic d’êtres humains.

Le G20, donc, avait cette mission : pour rétablir la confiance et la stabilité de l’économie mondiale, il fallait faire le ménage dans « ces trous noirs » de la finance et faire pression sur les micro-Etats qui vivent de ce commerce. Au G20 de Londres en 2009, les participants s’étaient accordés pour arrêter de se planquer derrière le secret bancaire, et notamment pour (faire) respecter les standards de l’OCDE en matière d’information financière. En fin de sommet, notre président de la République lui-même s’était félicité du résultat, concluant les travaux par une déclaration sans appel : « Les paradis fiscaux, c’est fini !». Comme disait Georges, la suite lui prouva que non…

Certes, depuis Londres, 14 milliards d’euros auraient été récupérés par les Etats, dont 1,2 rien qu’en France. Mais en regardant les chiffres de près, on se rend compte que c’est surtout parce qu’au ministère des Finances, on a dit aux contrevenants : « Dénoncez-vous, rapatriez votre fric et on fera une ristourne sur ce que vous nous devez en impôts plus amende.» C’est toujours ça de pris, me direz-vous quand on gratte les fonds de tiroir pour boucler des budgets dont on sait qu’ils sont caducs à peine sortis de l’imprimante. Mais m’est avis qu’on peut faire mieux. J’irai même jusqu’à dire que jusqu’ici rien de sérieux rien n’a été fait.

La preuve c’est que dans son interview avec Barack -Maître du monde- Obama, le président n’a parlé que de ça. Et dans son discours de clôture du sommet (de Cannes, cette fois), il a aligné la Suisse en une phrase : « La Suisse et le Liechtenstein ne se qualifieront pas pour la phase deux de l’examen de transparence fiscale tant qu’ils ne remédieront pas à certaines déficiences qui sont identifiées. » Diantre, comme c’est dit poliment !

En clair, le G20 parle de sanctionner le refus de la Suisse de procéder à l’échange automatique d’informations entre autorités fiscales nationales. Suisse et Liechtenstein sont ainsi retournés sur la liste dite « grise » des paradis fiscaux de l’OCDE, alors qu’ils avaient juré la main sur le cœur qu’ils collaboreraient. Bilan des G20 en matière de paradis fiscaux : nul.

Pourtant, je n’imagine pas qu’on soit sans moyens. Juste un exemple, aux Etats-Unis, si une banque étrangère veut bosser à Wall Street, elle est contrainte de déclarer les informations qu’elle détient sur les comptes de citoyens américains qu’elle aiderait à camoufler aux Seychelles, par exemple. Sous peine de rétorsions financières maousses. En France, bien sûr, rien d’aussi bolchévik…

Pourquoi, en contrepartie, ne pas avoir contraint les banques – renflouées façon blitzkrieg avec votre argent en 2009 – à fermer leurs filiales aux Bahamas ? Trop autoritaire sans doute… Et puis, avant d’envoyer par FedEx des bonnets d’âne à Berne ou Vaduz, pourquoi ne pas moraliser nos propres paradis fiscaux : la France est semble-t-il, très gentille et très souple avec Monaco. La Grande-Bretagne avec Jersey et Guernesey. Et chez nos amis luxembourgeois, les pères fondateurs de l’Europe, l’opacité est restée une seconde nature. Un petit coup de balai chez soi ne ferait donc pas de mal.

Et puis tant qu’à faire, pourquoi ne pas demander aux entreprises dont l’Etat est actionnaire de référence (Renault, France Télécom Areva, EDF et j’en oublie) de ne plus fricoter avec des banques qui multiplient les succursales à Antigua, Anguilla ou Aruba avec d’autres objectifs que la conquête des marchés sud-caribéens?

Pourquoi ne pas sanctionner plus ? Les accords commerciaux, les accords douaniers et plus si affinités, ça se module quand on n’est pas gentil. A fortiori lorsqu’on ne joue pas le jeu de la règle numéro un de la concurrence libre et non faussée : la transparence.

La presse nous explique que les Suisses ne sont pas contents d’être qualifiés de voyous fiscaux. Les Suisses, nous dit-on, font désormais de réels efforts quand un juge demande un listing bancaire. Mais il faut croire que ces efforts ne vont pas les tuer, ni même les essouffler quinze secondes : selon les estimations de l’OCDE, 28 % de la fortune mondiale offshore prospère dans les coffres des banques helvètes. Offshore, c’est-à-dire soustraite à la légalité et à l’impôt, je me répète. Et la crise de l’Euro n’a semble-t-il rien arrangé, puisque les transactions se sont accélérées ces derniers mois en direction de Zurich, de Vaduz, de Berne. Ou encore de Luxembourg (oui, oui, chez Jean-Claude Juncker, président de l’Eurogroupe !).

Je pense donc à ce bon argent à l’abri dans les chambres fortes, je pense à ce plan d’austérité et à la TVA qui va grimper. Et je fais des rapprochements simplistes sans aucun scrupule. Gouverner, c’est choisir. Gouverner, c’est surtout contraindre. Il y avait la semaine dernière à Cannes une belle occasion de montrer que la politique, ce n’est pas que de la com’ et des numéros de duettistes vides de sens sur TF1 et France2. Encore une fois, je me suis bien fait avoir.

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