C’est une histoire étonnante que celle-ci. Fêter Noël chez des Tibétains catholiques. Le Tibet ! Toit du Monde hanté par les moulins à prières, un panthéon de millions de dieux et une sagesse bouddhique largement diffusée en Occident par son infatigable Dalaï-Lama. Remontant au Yunnan la rivière Nu qui borde la Birmanie avant de s’y jeter, on aboutit dans des vallées protégées de hauts cols et gardées l’hiver par d’abondantes chutes de neige où, sur fond de ciel cristallin et de sommets blancs se dressent des croix majestueuses. Est-ce là la mythique Shangri-La des Horizons perdus de James Hilton ? Par quel aventureux mystère cette région si enclavée et reculée de la Chine et si profondément enracinée dans le bouddhisme a-t-elle rencontré le christianisme ? Il faut prendre le temps de découvrir l’histoire que ces Tibétains-là ont gravée dans leur mémoire et dans leur cœur.

Tout commence en 1846 : le Saint-Siège, galvanisé par le récit des pères lazaristes Huc & Gabet, « Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet », confie à la société des Missions Etrangères de Paris l’évangélisation du plateau tibétain. Les deux voies d’accès retenues sont les cols du nord de l’Inde (Sikkim et Assam) et les grands fleuves de Chine, Nu et Mékong. Les difficultés sont immédiates : les pères Krick et Bourry sont mis à mort en 1854 dans l’Arunachal Pradesh à leur première tentative. Le ton est donné. Malgré cet échec les Missions Etrangères persistent. Côté chinois, l’hostilité des lamaseries tibétaines donne également un coup d’arrêt aux velléités prosélytes des bons pères. Incapables de progresser, ils finissent par établir leurs missions aussi près que possible dans les « Marches tibétaines », cet entrelacs dense de sommets, de cols, de vallées et de fleuves qui fait la transition entre le plateau du Tibet et les plaines agraires chinoises. Zone de transition politique également puisque revendiquée par deux capitales aussi éloignées l’une que l’autre, Pékin et Lhassa. De fait, à la merci des Seigneurs de guerre locaux et puissants chefs religieux. Les missionnaires malgré eux épousent les politiques coloniales des pays qui les envoient. Le Yunnan, débouché naturel du Vietnam vers la Chine, est regardé avec convoitise par la France qui fait construire, au prix de douze mille morts, la ligne de chemin de fer Hanoï-Kunming. Après la seconde guerre de l’opium et le sac du Palais d’Eté, est signée la très inégale Convention de Pékin, laquelle donne aux missionnaires la liberté d’évangélisation et la protection des autorités chinoises. Perçus comme des agents des puissances coloniales, les persécutions périodiques que les pères eurent ensuite à souffrir reflètent les bouleversements asiatiques de l’époque du Grand Jeu, telle celle de 1905, conséquence directe de l’invasion britannique à Lhassa par l’expédition Younghusband. Ces vallées bien plus tard virent passer la Longue Marche, et beaucoup de pères prirent fait et cause pour le parti communiste. Ce dernier les expulsa pourtant en 1952.

Depuis une chape de plomb est tombée sur ces vallées. Des catéchistes et des familles entières fuirent en Inde, à Taïwan. A partir de la détente, les églises rouvrirent prudemment. Aujourd’hui des villages entiers travaillent et prient à l’ombre de la croix. Et célèbrent leur foi de façon particulière. Au Noël, la culture tibétaine se mêle d’étrange façon aux rites scrupuleusement observés (les trois messes de Noël), au goût sulpicien hérité des missionnaires et aux agapes rabelaisiennes. Des marmites d’alcools locaux douteux, des costumes traditionnels, des pères Noëls grandeur nature, des lumignons clinquants, des pétards en série à l’heure du Gloria et des Anges dans nos campagnes. Et des danses à n’en plus finir, jusqu’au petit matin.

Etrange héritage que les pères ont laissé, inculturé en terre tibétaine. Les berges du Mékong sont ainsi parsemées de vignes. Certaines d’entre elles ont retenu l’attention de Bernard Arnault qui projette d’en faire le plus grand vin de Chine. Des vieux tibétains baragouinent encore du français et chantent des cantiques en latin, tout heureux de montrer les photos pieusement gardées de solides paysans français à longue barbe, pipe à la bouche, amaigris, vêtus de bure chinoise, et le fusil en bandoulière. De cette race d’hommes d’Eglise que Rimbaud côtoya également en Abyssinie et qui le réconcilia en partie avec eux.

Depuis peu, une association française, les Sentiers du Ciel, s’est installée dans les vallées pour œuvrer à leur développement économique de laissés-pour-compte. Du vin, du fromage, du miel : l’héritage missionnaire a trouvé de nouvelles pousses.

*Photo : Chogo/CHINE NOUVELLE/SIPA. 00657295_000004.

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