Drôle de pistolet que ce Friedrich Glauser (1896-1938), écrivain suisse allemand parfaitement francophone qui passe sa courte vie à errer dans l’Europe de l’Interbellum. Né à Vienne, il perd tout jeune sa mère, une Autrichienne, et supporte mal le remariage d’un père alcoolique et puritain ; il fréquente un collège chic de Genève avant de s’inscrire à l’Université de Zurich, à la faculté de chimie, études qu’il abandonne vite pour participer au mouvement dada et fréquenter la communauté libertaire – nudisme, végétarisme et danses extatiques – qui se réunit à Ascona.

Très tôt, les démons du chaos lui dictent sa voie, qui sera celle de la révolte et de l’errance : conflits avec l’autorité, vols, toxicomanie (éther, morphine, opium), travaux pénibles. Glauser fait très tôt l’expérience de l’enfermement, psychiatrique pour « démence précoce », judiciaire pour des larcins liés à sa dépendance aux opiacés. En 1922, il s’engage à la Légion étrangère, mais au bout de deux ans, réformé, l’ex sergent-chef se retrouve casserolier dans un grand hôtel parisien. Puis mineur de fond avec des exilés tchèques ou italiens à Charleroi, où il fait l’expérience de l’esclavage : « Là (à la Légion), en tant que soldat, je jouissais de certains droits, comme celui de me plaindre si un supérieur était trop grossier. Ici (dans la mine), je suis un esclave et rien de plus ; presque plus mal loti encore, car un esclave est nourri par son maître ».

Malaria, alcool, taule à nouveau, psychanalyse, passions amoureuses et tentatives de suicide : tout est convulsif et tourmenté chez cet homme. Y compris sa fin, rocambolesque : à la suite d’une fracture du crâne, il tombe dans le coma la veille de son mariage pour mourir le surlendemain. Un météore. Ses errances n’empêchent pas Glauser de noircir du papier pour des revues littéraires suisses, et même de composer des romans policiers qui remportent un certain succès. Sa vie chaotique, ses multiples occupations, de journaliste parisien à éleveur de volailles en Beauce, lui permettent, grâce à un sens de l’observation hors du commun ainsi qu’à une totale absence de préjugés, d’enregistrer une somme d’images qu’il met en scène dans ses écrits.

Grâce au travail aussi fervent que soigné de son traducteur, Claude Haenggli, cet étrange personnage nous revient du monde des morts avec un recueil de quinze nouvelles au style épuré, d’une surprenante sobriété et à l’efficace tension narrative. Tous ses textes baignent dans une atmosphère de mystère, d’inquiétude et même de fantastique.

Glauser y révèle son intérêt pour le surnaturel et la magie, noire avec La Sorcière d’Endor, qui donne son titre à l’ensemble, où apparaît un avatar de la Voisin, la célèbre empoisonneuse. Maisons hantées et fantômes alternent avec des historiettes curieuses, comme celle de cette touriste sud-américaine qui, venue pour l’Exposition universelle de Paris, disparut sans laisser la moindre trace de son passage en France : morte de la peste, elle avait été enlevée par la police parisienne qui craignait un effet de panique. Ou celle de ce marquis qui siffla Marie-Antoinette et qui, interné dans une maison de santé, passa cinquante ans dans ses livres, ignorant Thermidor et Brumaire, Napoléon et Louis-Philippe. Ou encore ces souvenirs de la Légion, chez les Berbères, avec des Russes blancs.

Glauser : un regard acéré ; une ligne claire – le talent.

 

La Sorcière d’Endor et autres récits, Friedrich Glauser, traduit par Claude Haenggli, L’Age d’Homme, 2013.

 

*Photo : ahisgett.

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