La sélection musicale des oreilles fourbues d’entendre Maître Gims et David Guetta.


Blaze Away de Morcheeba

Les trip-hopeux de Morcheeba, désormais duo, sont de retour avec un disque lunaire brûlant, à écouter les doigts de pieds en éventail au bureau ou sur le sable blanc d’une plage d’Italie, en regardant passer les navires, un limoncello à la main. Cet album est l’expression du « zen », dans l’acceptation moite du terme. Le trip-hop, musique au kilomètre prisée par les bars lounge dans les années 90-2000, s’écoute entre beautiful people, toujours beautiful 20 ans après la naissance de ce genre dont Massive Attack reste le fer de lance. Dans cette nouvelle livraison, une guitare floydienne fait des petites merveilles, avec des solis qui nous transportent sur les flots chaloupés de nos rêveries limoncellées. Même la présence sur un morceau de Benjamin Biolay (sic) n’altère pas le plaisir. C’est dire si le disque rend zen. Néanmoins, dans l’ensemble, cela manque un peu de saxo et de cuivres pour un résultat plus organique, sensoriel, aérien, tripant, mais là, il aurait fallu prendre Biolay à la production… Boucles lascives pour enrober vos nuits d’été d’une suavité cristalline, voix douce et onctueuse comme un frappé Vanille de Madagascar/Super Fraise, spleen en apesanteur dans les entrailles du cosmos, Blaze Away devrait vous aider à embrasser l’univers mieux qu’internet, à condition toutefois de garder à l’esprit cette mise en garde de Jean-Edern Hallier (jamais avare d’une bonne dose de glace pilée littéraire) : « La plus sûre manière de paralyser l’individu est de lui faire croire qu’il peut embrasser l’univers d’un clin d’œil. »

Sirba Orchestra de Sirba Octet

Fidèle à son image, le Sirba Octet continue d’enchanter les musiques klezmers (tradition instrumentale des Juifs d’Europe centrale) et tziganes à sa façon, dans un tourbillon de fraîcheur, d’audace et de vibrations intemporelles. Hébergée désormais sur le label Deutsche Grammophon, la formation nous offre un nouveau joyau aux mille éclats sensoriels, en collaboration avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Le résultat, étoffé, vibrant, est à la hauteur des ambitions affichées, transcendant un répertoire traditionnel russe, moldave, roumain et yiddish.

Embarquez donc dans le Transsibérien en folie du Sirba Octet. A la manière d’un Kusturica pour le cinéma, le Sirba rafraîchit et revisite depuis une dizaine d’années – avec un talent hors du commun -, un « patrimoine oral et immatériel des musiques populaires d’Europe de l’Est » (pour reprendre les termes du livret de l’album). Dans ce nouveau voyage d’outre-temps souffle la majesté de la Russie épique et tragique, celles des tsars, des contes et légendes impériales, des cavalcades damnées de Raspoutine. L’octet embarque l’auditeur dans des montagnes russes émotionnelles alternant les sommets virevoltant de pulsations Bolchoï avec les chutes libres dans les profondeurs mélancoliques du lac Baïkal. Les plaines de l’Oural s’embrasent, polka, vodka, balalaïka, Kalinka, Katioucha et autres louves des steppes prennent corps dans cette saudade slave mêlée à la puissance de mouvements allégros en diable.

Écoutez donc ce medley malin, ce souffle morriconien, ce son authentique, cette puissance jazzy (ah, ce cuivre ami à 4’07 »), à savourer avec votre tsarine d’un soir, par exemple :

Toute Latitude de Dominique A

Comme la Syldavie, la France est devenue un pays imaginaire, qui n’aurait pas de culture propre selon son président, fan des Village People (ou plutôt des Global Village People). La France, à la faveur de sa victoire footballistique et des violences urbaines qui l’ont accompagnée, est devenue une nation yin-yangesque ronde comme un ballon et un pneu crevé, un patchwork de grandeur et de décadence qui en perd son latin. D’autant que le Yin bave un peu sur le Yang. Alors quand Dominique A s’émeut de la mort d’un oiseau au point d’en faire une chanson, dans la marée noire sociétale actuelle, inutile de dire que ce propos réellement humaniste nous change. Pour la prochaine fête de la musique, Macron serait d’ailleurs bien inspiré d’inviter à l’Elysée une chorale d’oiseaux, le plus bel hommage qu’il pourrait rendre à la musique. Mais son audace n’ira jamais jusque-là, Jupiter frayant davantage avec des zoziaux de toutes espèces qu’avec ces créatures célestes. Et pour les accompagner à la guitare, qui d’autre que Bernard Benoit, le François de Roubaix de Bretagne (déjà évoqué ici il y a quelques années).

Mais revenons à nos moutons.

Dominique A s’était déjà illustré sur le sujet avec « Le Courage des oiseaux », titre initiatique qui allait lancer sa carrière à l’aube des années 90. Dans la lignée de sa magnifique précédente livraison, Eleor (2015), Toute Latitude libère ses saveurs sur la durée et la hauteur, tant son amplitude exponentielle atteint les plafonds supérieurs, en long en large et en travers. Le single éponyme, troublant de magnétisme intimiste, le laissait présager : voilà un album qui a une vraie gueule d’atmosphère dominiquaine. Pour ne rien gâcher, il y a un tube sur ce disque : « Aujourd’hui n’existe plus », aux allures de manifeste pour la préservation de la nature. Ce titre s’accompagne d’un clip à la mélancolie toute bucolique et l’on se prend à rêver, au lendemain de la démission surprise du ministre de l’environnement, d’un vrai changement politique. En effet, dans une récente interview, Dominique A déclarait être sensible à la cause animale, précisant « qu’on ne doit plus être dans cette barbarie face aux animaux ». Dans le même entretien (Les Inrockuptibles N°1163), il exprimait sa volonté de s’engager : « Pour moi, la notion d’engagement se modifie, c’est moins clivant et caricatural qu’avant, on peut s’engager un peu comme on le ressent. Ma vie d’homme a changé (…) j’ai le sentiment de savoir où je vais, peu importe les lieux. » Il paraît que l’exécutif cherche un nouveau ministre de l’écologie. Une personnalité de la société civile, peut-être. Si ce gouvernement veut se remettre en marche, il serait bien inspiré de penser à Dominique A, et lui donner toute latitude.

Lire la suite