L’aréopage a voté, Oreste a été acquitté. Mais les Furies s’estiment spoliées de leurs privilèges anciens, et menacent de déchaîner leur courroux sur la ville. Pour elles, les mortels doivent se plier à l’ordre primordial qu’elles incarnent, et tous les moyens sont bons pour les y contraindre.

Intervient Athéna. Elle veut convaincre les Érinyes, elle argumente, mais on devine que le bouclier et la lance ne sont pas loin. Ses paroles sont apaisantes et sincères, elle ne désire pas le conflit, mais si les divinités étrangères que sont les Furies menacent sa cité, alors son courroux sera terrifiant, et elle ne retiendra pas ses coups.

Essuie-toi les pieds avant d’entrer

Alors elle leur propose un pacte : devenir à leur tour citoyennes d’Athènes. Jusque là, leur culte était inconnu dans la ville. Athéna offre qu’on leur consacre un temple, et que des processions soient organisées en leur honneur. Mais cela les oblige : elles devront embrasser les règles fondamentales de la culture qui les accueille, renoncer à la vengeance pour lui préférer la justice. Elles devront se plier aux lois de la cité et aux décisions de son assemblée. Elles devront toujours défendre les intérêts de la ville et de ses habitants, et ne jamais leur nuire. Alors, et alors seulement, leur puissance sera une bénédiction pour Athènes, et elles pourront y demeurer.

Les Érinyes acceptent, et deviennent les Euménides. Les Furies deviennent les Bienveillantes.

N’est-ce pas ainsi que l’État devrait traiter une religion nouvellement arrivée, plongeant ses racines dans un monde dont les valeurs sont fort différentes des siennes ? Accepter peut-être de lui faire une place, et dans ce cas une place véritable et digne, mais en lui imposant des conditions strictes.

A lire aussi: Et si on arrêtait d’opposer laïcité et religions? (1/3)

Là encore, le germe de la laïcité est présent. La cité ne se prononce pas sur l’existence des Érinyes mais elle fait valoir sa souveraineté. La question n’est pas celle de la véracité de leur culte, mais de sa validité dans les murs de la ville. Chacun est libre de croire en elles – il y a bien eu des juges qui ont approuvé leurs principes – mais l’État n’acceptera la présence de leur culte que s’il se plie aux lois décidées par son assemblée et sert ses citoyens, tous ses citoyens et pas seulement ses adeptes. Autre condition, et non des moindres, cette religion nouvelle venue doit impérativement renoncer à tout usage de la violence (fût-elle juridique), de la menace ou de la contrainte, pour se conformer aux règles du débat, de la discussion, et de la libre critique. « Si tu sais respecter la Persuasion sainte » dit Athéna au chœur des Érinyes, « tu resteras ici. » Mais dans le cas contraire, tu n’auras nulle place dans la cité.

Athéna ne renie rien

Ne serait-il pas temps pour nous de suivre cet exemple ?

Toutes les religions ne se valent pas, toutes ne sont pas interchangeables, à moins de vouloir mettre sur le même plan la non-violence des jaïns et les sacrifices humains pratiqués par les aztèques. L’État ne doit pas être faible, ni naïf.

Dénonçant l’instrumentalisation des droits de l’homme par leurs adversaires, Yadh Ben Achour écrit : « La burqa est une croix gammée, une lapidation potentielle. Toutes deux sont porteuses d’un message clair :  »Donne-moi la liberté que je la tue. » A moins d’accepter cette sentence de mort, un démocrate doit se défendre. La loi ne peut être conçue uniquement pour limiter le pouvoir démocratique. Elle doit le protéger contre ceux qui le haïssent »1.

Mais il ne faut pas non plus oublier la fin de la trilogie, ni le titre de la pièce, qui est de multiples manières un message d’espoir. Les Érinyes deviennent les Euménides. Athéna ne renie rien de ce qu’elle défend pour les intégrer dans sa cité, mais s’en fait des alliées. Elle a eu la lucidité de rejeter chez les Furies ce qui menaçait son peuple et ses valeurs, mais elle a aussi su voir le germe de ce qui leur permettrait de devenir les Bienveillantes.

Aurons-nous la sagesse et le courage de distinguer les deux ? De combattre ce qui doit l’être, mais aussi de voir ce et ceux qui valent la peine qu’on leur tende la main, et de le faire ?

L’étranger, tout comme toi, est enfant de Zeus

Quant aux autres religions, celles qui déjà dans leur rapport à la cité respectent « la Persuasion sainte » et l’autonomie politique octroyée aux mortels, elles aussi doivent se montrer vigilantes et lucides. Là encore, Plutarque nous rappelle des principes essentiels : « Les dieux ne diffèrent pas d’un peuple à l’autre, ne sont ni barbares ni grecs, ni du Sud ni du Nord. (….) De même que le soleil, la lune, le ciel, la terre et la mer, qui sont communs à tous, sont nommés différemment selon les peuples, de même (….) ont été adoptés chez les différents peuples, en accord avec leurs coutumes, des cultes et des noms différents, dont on use comme de symboles consacrés, les uns plus obscurs, les autres plus limpides, frayant ainsi à la pensée la route vers le divin, mais non sans quelques risques : certains en effet se fourvoient complètement et glissent dans la superstition (c’est-à-dire l’obéissance craintive à des puissances iniques) ; d’autres, fuyant les fondrières de la superstition, vont à l’opposé se jeter sans y prendre garde dans le gouffre de l’athéisme »2.

A lire aussi: Une (divine) leçon de laïcité grecque (2/3)

Reconnaître la capacité d’autres religions à « frayer la route vers le divin » est une affaire de bon sens et de foi : pourquoi les dieux n’auraient-ils rien enseigné aux autres peuples ? Une telle indifférence serait indigne d’eux : l’étranger, tout comme toi, est enfant de Zeus. Mais cela ne conduit pas le prêtre d’Apollon à croire que tous les cultes se valent, ni à oublier que certains peuvent entraîner vers l’abîme. Il a trop de respect pour les puissances qui ordonnent le Cosmos pour ne pas voir que certaines croyances ne peuvent venir que de Typhon, que ce nom soit celui d’une entité « opposée à la Providence bienfaisante » ou désigne symboliquement un aveuglement purement humain et son cortège d’erreurs et de vices.

Les religions qui ont leur place dans la cité doivent défendre les principes qui permettent la liberté de la cité et des citoyens, y compris contre les menaces religieuses, qu’elles viennent de leurs propres dérives ou de la propension d’autres cultes à la superstition au sens ancien du terme, qui recouvre ce qu’aujourd’hui nous appellerions obscurantisme, mais aussi intégrisme, fanatisme, totalitarisme.

« Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. »

Je n’idéalise pas la société de l’Antiquité. Malgré tout son éclat, elle n’a pas su abolir l’esclavage ni donner aux femmes la même liberté qu’aux hommes, alors même que ses philosophes en avaient posé toutes les bases. Certes, nul autre à l’époque ne l’avait fait. Certes, il y a encore aujourd’hui des esclaves de fait et parfois même de droit, plus près de nous que nous aimerions le penser. Certes, il y a en ce moment même des pays où la condition des femmes est bien moins enviable qu’à Athènes ou à Rome il y a deux mille ans. Pourtant, la faille demeure, et nous oblige à rechercher la vérité plutôt que le fantasme.

Et malgré cette faille, la vérité est le génie de ces hommes et de ces femmes (n’oublions pas Aspasie, Sapho, Phrynè, Hypatie, ni toutes celles qui furent la voix d’Apollon à Delphes, et tant d’autres) sans lesquels notre civilisation ne serait pas. Si leur société n’a pas toujours été à la hauteur de leur propre idéal, cet idéal n’en est pas moins sublime, et ô combien digne de nous inspirer.

Cette Antiquité, même imparfaite, fut grandiose et nous pouvons légitimement en être fiers. Et c’est une fierté qui se partage et qui fédère, car si la civilisation européenne est l’héritière du monde hellénistique, n’oublions jamais ce qu’enseignait Sénèque et qui s’adresse à tous nos frères et sœurs en humanité, sans considération d’origines territoriales ou ethniques : « Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux »3.

On connaît la citation la plus célèbre de Marc Bloch : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France : ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. » Il vaut la peine de la compléter et de l’éclairer avec les phrases qui suivent : « Peu importe l’orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner. Dans le Front populaire – le vrai, celui des foules, non des politiciens – il revivait quelque chose de l’atmosphère du Champ de Mars, au grand soleil du 14 juillet 1790. Malheureusement, les hommes dont les ancêtres prêtèrent serment sur l’autel de la patrie, avaient perdu contact avec ces sources profondes. Ce n’est pas un hasard si notre régime, censément démocratique, n’a jamais su donner à la nation des fêtes qui fussent véritablement celles de tout le monde. Nous avons laissé à Hitler le soin de ressusciter les antiques péans »4.

Qui pourrait nier que les vies et les œuvres de Homère, Hésiode, Eschyle, Cléanthe, Cicéron, Plutarque sont de ces sources profondes – parmi d’autres bien sûr, mais à une place d’honneur ? Ne perdons plus le contact avec elles ! N’abandonnons plus à notre part d’ombre ou à l’oubli la force des antiques péans, mais saisissons-la à pleines mains !

Comme l’écrit Jacqueline de Romilly : « L’actualité des tragédies grecques, l’actualité des grands principes et des grandes espérances qu’ils nous ont légués (…) nous saisissent, et nous rappellent ce vers quoi nous aimerions aller, aussi fièrement qu’ils le faisaient, sous la conduite de la déesse Athéna ».

Faire de la place, sans faire place

Notre civilisation ne survivra que si elle retrouve le sens de ses propres valeurs, au lieu d’en faire des slogans creux. Notre démocratie ne survivra que si nous croyons en elle avec la même détermination et la même lucidité que Périclès ou Churchill. « Ce vers quoi nous aimerions aller, aussi fièrement qu’ils le faisaient. » Oui, nous avons fait des erreurs et commis des fautes, mais nous n’avons pas à rougir de notre héritage ni de l’élan qui a permis de le construire, siècle après siècle. La laïcité, telle que la pressentait et la sublimait Eschyle, est l’une des conditions pour y parvenir. Pour tendre vers la liberté et l’émancipation sans cesser de rechercher toujours la vérité et la justice. Pour faire une place à une religion étrangère sans nous perdre, en lui fixant des règles fermes et claires, lui faire une place tout en refusant sans faiblir de lui faire place. Pour préserver l’autonomie de la politique sans renoncer à la spiritualité qui nous évitera de sombrer dans un consumérisme matérialiste mesquin, égoïste et vide ; la spiritualité, religieuse ou non, qui nous permettra d’échapper à l’obsession d’avoir pour nous encourager à être et à faire.

Qu’on en voie la source dans la sagesse de la fille de Zeus, dans celle d’un dramaturge, dans celle d’un peuple, ou dans les trois à la fois, là n’est pas aujourd’hui l’essentiel. C’est bien de cette laïcité lucide et exigeante que nous avons un urgent et intense besoin. Et elle mérite que nous la défendions avec enthousiasme, ενθουσιασμος, inspirés par les dieux.

Lire la suite