Thibault Isabel, directeur de publication de linactuelle.fr, publie un Manuel de sagesse païenne où il revisite les grands philosophes de l’Antiquité, en montrant qu’Aristote, Héraclite et Confucius proposent une vision décapante du bonheur, à mille lieues des fous de Dieu autant que des platitudes du « développement personnel ».


 

Le titre de ce livre peut surprendre : qu’est-ce qui pourrait faire l’unité d’une chose appelée « sagesse païenne » ? Quel point commun entre Confucius et Épicure ? Ou entre Plotin et Aristote ? Le but de Thibault Isabel n’est pas de proposer une histoire savante de la philosophie antique et moderne, mais bien un « manuel de sagesse », c’est-à-dire un ensemble de préceptes, une conception cohérente de la vie bonne qu’il s’agit d’expérimenter, en usant pour cette tâche d’une panoplie très large. Et si cette sagesse est païenne, c’est parce qu’elle se tient soigneusement à l’écart de la tradition du christianisme, comme du judaïsme et de l’islam.

Se libérer des dogmes religieux

L’auteur du Manuel de sagesse païenne nous propose de revenir à une inspiration grecque antique au sens de ce qui est commun à tous ces philosophes, c’est-à-dire une « éthique de la mesure ». Trouver le juste milieu entre l’excès et le défaut, voilà ce qui guide la philosophie morale d’Aristote. Si on s’en tient à la vie terrestre, et si on sait que l’on n’a pas d’autre vie que celle-là, qu’il nous faudra accepter la mort comme condition de la perpétuation de la vie (les vieux doivent partir pour faire de la place aux jeunes), alors on se gardera de croire aux vérités absolues, immuables dans le temps et l’espace – sans s’abandonner pour autant au scepticisme, car évidemment l’auteur d’un manuel propose des prescriptions valables pour tous. Comme l’écrit Thibault Isabel, « la croyance forcenée au Bien est le point de départ de toutes les chasses aux sorcières et de toutes les inquisitions. L’islam, lui, réfute jusqu’à la possibilité d’interpréter le message d’Allah ». Or, contre les dogmes religieux, « chacun a le devoir d’être sage, tout en se rappelant que la sagesse dépend des situations et qu’on y accède par des moyens variés ».

Une vie bonne

Il s’agit donc de choisir le bonheur comme souverain bien. Cela pourrait sembler une sorte de truisme ; nous cherchons en effet le bonheur pour lui-même et non comme moyen d’autre chose. Mais cela mérite d’être précisé : si Dieu tout-puissant est le Souverain Bien, je ne choisis pas le bonheur ici-bas, mais Dieu, et je suis même prêt à renoncer au bonheur dans cette vallée de larmes qu’est notre monde pour atteindre une vie éternelle qui ne viendra qu’après la mort. Cette croyance qui nous promet l’absolu nous détourne de la vie. À l’inverse, le bonheur, mot-clé de toutes les sagesses grecques, ne peut résider que dans ce qui est à notre portée, dans ce qui dépend de nous ici et maintenant. Et il dépend de nous de nous instruire et de nous éduquer, de nous tenir en bonne santé en cultivant notre corps. Il dépend de nous de profiter sans excès pénible ou nuisible des jouissances que nous offre la nature, les jouissances de la nourriture ou de la vie sexuelle au premier chef. Mais le corps et l’esprit vont toujours ensemble et l’esprit trouve dans l’amour de l’art des joies intenses. Souvenons-nous aussi que « l’individu policé par l’éducation n’éprouve nul besoin de vivre dans le conformisme. Les enfants disciplinés deviennent des adultes animés par le sens de la justice contre le désordre établi, tandis que les enfants capricieux ont tôt fait avec l’âge de s’abîmer dans le grégarisme le plus béat. » Mener une vie bonne, voilà ce à quoi nous invite la sagesse exposée dans les seize chapitres de ce livre.

Contre l’indistinction des peuples et des genres

Le tempérament conciliateur de Thibault Isabel trouve à s’exprimer de manière particulièrement heureuse sur deux sujets capitaux pour notre époque. Accorder les différences : telle est sa manière de traiter les conflits d’identités qui empoisonnent tant notre existence. « L’identité est une dynamique, individuellement ou collectivement. Elle ne repose pas sur une âme des peuples immuable et se nourrit d’échanges. En cela, elle interdit de concevoir les communautés de façon rigide ; mais elle rejette aussi dans la démesure l’individualisme nomade, qui dilue les liens de solidarité. » Nous devons accepter que tous les hommes n’aient pas les mêmes façons de vivre ou de regarder le monde et que l’universalité de l’espèce humaine s’exprime dans ces différences qu’il faut chercher à concilier.

Concernant les rapports des hommes et des femmes, on trouvera dans le Manuel une réfutation résolument à contre-courant des théories du genre. L’humanité est double, elle est sexuée, rappelle l’auteur, et les deux sexes ont des vertus différentes qu’il s’agit de faire jouer de manière complémentaire ; s’il faut en finir avec le patriarcat et le machisme, ce ne peut pas être en les remplaçant par l’indistinction des « genres ».

Remercions aussi Thibault Isabel d’aller chercher son inspiration du côté des penseurs chinois anciens, comme les confucéens et les taoïstes, que l’on connait trop peu. La proximité de ces philosophes avec ce qui se pensait en Grèce à la même époque confirme bien l’idée d’un « âge axial » de l’humanité, car c’est bien partout le même esprit qui se manifestait, chacun selon sa propre complexion.

Thibault Isabel, Manuel de sagesse païenne, Le Passeur Éditeur.


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est philosophe, notamment spécialiste de Marx et Spinoza.
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