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Malika Sorel, le dindon de la France?

Malika Sorel publie "Les Dindons de la farce" (Albin Michel, 2022)

Malika Sorel, le dindon de la France?
Malika Sorel-Sutter D.R.

La querelle des prénoms a aussi fait des dégâts


Malika Sorel vient de publier Les Dindons de la farce, un livre qui est un cri d’alarme. Bien sûr, vous allez trouver dans ce texte, comme toujours chez Sorel, une critique bien écrite et argumentée de l’islamisation grimpante de la société et ses ressorts, les renoncements, les accommodements, la discrimination positive. Mais cette fois-ci, ce n’est pas l’essentiel. Cette fois-ci, Malika Sorel accuse une partie de son camp de l’exclure. Le cri de Malika Sorel est donc destiné aux oreilles de son propre camp, à ceux avec lesquels elle partage des diagnostics et pronostics, à ceux qui, comme elle, croient encore à la France, à la laïcité et à l’assimilation.

Malika, on vous aime !

Comme souvent, elle formule son grief sans détour : « Parmi les nombreux problèmes qui m’ont conduite à intervenir dans cette campagne [NDLR : des présidentielles 2022, à travers son livre], il y a la vitesse avec laquelle l’exclusion s’est répandue par le choix des prénoms. Cela m’a fendu le cœur de réaliser qu’à la fin des fins, on puisse demeurer, quoi qu’on fasse, des ‘ bougnoules’ ».  Et elle ajoute un peu plus loin une évidence : « Il est pourtant tellement évident que la France n’a guère de chances de s’en sortir en s’amputant de ceux qui l’aiment ».

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La critique que nous adresse Malika Sorel ne tombe pas du ciel. Elle rejoint une petite musique de fond qui nous accompagne depuis quelques semaines.

Avec la guerre en Ukraine et la crise migratoire qui s’ensuit, nombre de nos concitoyens immigrés ou descendants d’immigrés des pays africains (et notamment du Maghreb) se sentent humiliés. L’accueil enthousiaste réservé aux petites têtes blondes, à leurs mères et grand-mères leur fend le cœur, pour emprunter l’expression utilisée par Malika Sorel. Comme des adhérents de La France Insoumise désemparés devant le « quoi qu’il en coûte » macronien face à l’épidémie sanitaire, ils découvrent que la France n’a pas toujours un problème avec l’immigration, finalement. Ils constatent que les cœurs et les portes s’ouvrent, que les moyens se trouvent facilement pour des « chrétiens blancs » là où, pour eux, pour leurs parents ou pour les autres ressortissants de leurs pays d’origine, c’est la soupe à la grimace comme entrée, plat et dessert ! Justifié ou pas, ce sentiment est largement partagé face à la première vague importante d’immigration inter européenne depuis cinquante ans. Et ce petit pincement au cœur n’existe pas uniquement chez ceux qui accusent à tout bout de champ la France pour tout ce qui ne va pas dans leur vie.

La polémique interminable des prénoms

Ce n’est pas tout. Dans le cas de Malika Sorel, cette blessure est en réalité plus ancienne que l’épisode ukrainien. La source ? La querelle des prénoms. Son constat est cru : Natasha oui, Malika bof. Selon elle « l’approche par les prénoms […] surfe sur un sentiment bien présent au sein de la société française et en exploite les inquiétudes palpables ». Sorel nous explique sa position à partir d’une expérience vécue. « Lors d’une assemblée d’intellectuels [elle fut] prise à partie en raison de [son] seul prénom. Les masques tombaient. J’ai vu de près la laideur de la lâcheté chez la plupart des présents. Ils n’ont pas réagi. » Cet incident révèle en elle un mélange d’humiliation, d’écœurement et de déception. Quelque chose a changé en elle ce jour-là. Si elle aime toujours autant la France, elle a en revanche un peu moins d’affection pour certains des autres amoureux de notre pays. Et dans son cas, cette blessure est toujours ouverte.

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La querelle du prénom, nous explique-t-elle avec lucidité, permettrait de cibler les Français de culture musulmane. A côté, les autres prénoms « non français » (d’Enzo à Kévin, en passant par Manuel) ne sont que menu fretin, des dégâts collatéraux. Le plus douloureux est que cette accusation de lèse-identité est adressée à des personnes non pas pour leurs propres choix mais pour les choix de leurs parents. Elles portent ce lourd bagage « pré-français » dont l’assimilation exigerait de se délester quand on endosse l’identité française.

Malika Sorel se sent donc renvoyée à la culture d’origine de ses parents, à son appartenance ethnique, c’est à dire à ce sur quoi elle n’a aucune prise. Elle en tire pour conclusion logique que l’assimilation est impossible. Comme les Juifs espagnols convertis au catholicisme aux XV-XVIe siècle constatant que le baptême ne lave pas leurs origines, Malika constate, amère, qu’étant d’origine algérienne elle est condamnée au statut de Harki.

La douleur de Malika m’a serré le cœur et j’imagine que la lecture de son livre aura ce même effet sur bien d’autres lecteurs. Au-delà de son cas personnel (on peut toujours contester sa manière de voir les choses, ou reprocher à l’intellectuelle une trop grande susceptibilité), Malika Sorel formule dans cet essai quelque chose de profond, de vrai, anthropologiquement et politiquement. Elle nous livre son vécu pour appuyer des arguments, et non, elle ne pleurniche pas. Son livre soulève, enfin, une question importante. Une personne blessée c’est un problème psychologique. Des centaines de milliers, c’est un problème politique.

Pendant plus de quatre décennies le mot « immigration » a été compris par un grand nombre de Français comme un synonyme de « arabe » ou « noir ». Quand on dit « stopper l’immigration », beaucoup entendent donc « Marre des arabes et des noirs, y compris leurs arrières petits enfants » ! Or, plus le temps passe, plus la machine à assimiler (certes en mauvais état) fait son œuvre, cahin caha. De plus en plus « d’issus » sont donc parfaitement assimilés. Nos débats les renvoient chaque fois aux origines de leur famille et à toutes ces petites choses intimes auxquelles on ne peut renoncer, même si on le souhaitait.  Ces personnes se sentent comme les dindons de la France. C’est un grave, très grave problème. Même si, comme Marc Bloch, pour Malika la France est la patrie dont elle ne saurait déraciner son cœur.    

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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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