André Versaille publie en ce moment un feuilleton sur le site du Monde, intitulé : « Les musulmans ne sont pas des bébés phoques »

Pourquoi, comme on l’entend si souvent, réagir au communautarisme serait une attitude raciste ? Ceux qui le refusent se sentent d’autant plus fondé à le faire que de plus en plus de communautaristes musulmans déclarent ouvertement ne pas se retrouver dans « cette France-là » dont ils rejettent les valeurs démocratiques.

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Désintégration française

Le singulier de cette évolution, est qu’elle se déroule au rebours de celles des précédentes immigrations. Traditionnellement, la première génération reste encore très liée à sa communauté d’origine et se sent mal insérée dans le pays d’accueil où la deuxième ou la troisième génération s’inscrit naturellement dans les modes de vie des autochtones. Dans le cas d’une petite mais bruyante partie de la jeunesse musulmane, nous assistons au phénomène inédit inverse décrit par Hugues Lagrange dans Le Déni des cultures, celui d’un « réenracinement des troisièmes et quatrièmes générations de l’immigration dans la culture de leurs parents et de leurs pays d’origine. ». Témoignages de ce « réenracinement », pointés aussi par Malika Sorel-Sutter, le refus de plusieurs jeunes d’utiliser la langue française au quotidien, y compris dans les cours de récréation, la remise en cause de la laïcité, et chez les adultes, le faible taux d’exogamie. Or comme l’avait fait remarquer, il y a plus de 30 ans, Emmanuel Todd dans Le Destin des immigrés : « Le taux d’exogamie, proportion de mariages réalisés par les immigrés, leurs enfants ou leurs petits-enfants avec des membres de la société d’accueil, est l’indicateur anthropologique ultime d’assimilation ou de ségrégation ».

La mixité d’antan

L’intégration se faisait grâce au plein-emploi mais aussi, on l’oublie trop souvent, à l’action du PCF et des syndicats. Christian et Mohammed, affiliés au même syndicat, faisaient cause et grèves communes. C’était une époque où les mots de luttes des classes ne faisaient pas encore s’esclaffer. Et puis, pour les jeunes, il y avait l’école dont l’enseignement n’était pas contesté, suivie de l’entrée dans la grande institution homogénéisatrice, le service militaire.

Par ailleurs, l’ouvrier Mohammed des années 1960 ne voyait pas de contradictions insurmontables entre le respect de sa foi et la fréquentation de non-musulmans. Prenons l’exemple des interdits alimentaires : « Ce qui pose question, écrit Dounia Bouzar, c’est la différence de posture envers la définition du halal : ce qui était, pour l’ancienne génération, une donnée négociable et souple est devenue ces dernières années une barrière qui empêche de manger ensemble. Jamais un musulman des premières générations n’aurait refusé de prendre un repas chez un non-musulman. Dans son islam à lui, il aurait eu peur d’être puni par Dieu pour avoir vexé une personne bien intentionnée. Aujourd’hui il arrive que de plus en plus de jeunes refusent une invitation de non-musulman, ou de non-pratiquant. » De même, la majorité des Algériennes venues en France dans les années soixante, n’étaient pas voilées. Aujourd’hui, leurs petites-filles le sont souvent, et comme par un effet de mimétisme ou d’« entraînement », nombre de leurs grands-mères ont fini par se voiler elles aussi.

Des accommodements déraisonnables

Comment expliquer que les parents musulmans qui, venant du Maghreb, n’avaient pas accédé à la nationalité française, se sentaient moins mal à l’aise, que bien de leurs petits-enfants nés en France, donc pleinement français ? Ces musulmans de la première génération restaient, bien évidemment, attachés à leur culture et à leurs traditions qu’ils voulaient transmettre à leurs enfants, mais cette volonté de transmission, si naturelle, ne se traduisait pas en véhémentes récriminations identitaires ni en hostilité envers la culture occidentale. Leurs doléances ne concernaient généralement que le racisme et les inégalités dont ils étaient les victimes.

Certes, l’important taux de chômage ne facilite pas l’intégration. Il n’empêche que ce n’est pas, et de loin, la seule cause puisque d’autres minorités immigrées, également frappées par cette crise, ne souffrent pas de difficultés d’intégration semblables à celles d’une partie de l’immigration musulmane.

Il est vrai que les banlieues françaises ont été désertées par les syndicats, situation qui, selon le sociologue Michel Wieviorka, pousserait des jeunes musulmans à chercher un sens à leur vie, là où ils peuvent le trouver, c’est-à-dire dans l’islam. Gilles Kepel le confirme plus nettement encore : aujourd’hui, dans les quartiers, l’intégration se fait à l’islam bien plus qu’à la République. Et cette islamisation progressive a fini par entraîner la désertion de ces territoires par les Français de souche qui se sentent sinon exclus, au moins en terre étrangère où ils ne retrouvent plus l’ « âme » de leur pays. « Là où des populations immigrées, ou issues de l’immigration mais perçues comme non intégrées, s’installent ou sont déjà présentes en nombre, écrit encore Malika Sorel-Sutter, on observe des mouvements d’autres populations, dans lesquels on compte d’ailleurs également des familles d’origine étrangère qui souhaitent que leurs enfants puissent vivre dans un environnement culturel français. »

Le refus du désamalgame

Oscar Wilde disait que la meilleure façon de lutter contre la tentation c’était d’y céder. Selon ce même esprit, pas mal d’entre nous, les « progressistes » de la gauche de la gauche, canal multiculturaliste, nous avons pensé que le meilleur moyen de combattre la contagion islamiste était de céder sur des principes républicains démocratiques et procéder à des « accommodements ». À se focaliser bêtement sur la liberté d’expression, disions-nous, on ne manquera pas de voir une bonne partie de musulmans modérés rejoindre les fondamentalistes, alors qu’en faisant « une petite entorse » à la laïcité (condamner les blasphémateurs de l’islam, par exemple), on parviendra enfin à la pacification sociale.

Toute idée d’intégration étant désormais bannie, nous avons choisi de suivre le principe islamique et de considérer, à notre tour, les musulmans comme les fidèles d’une religion plutôt que comme des citoyens. En témoigne la ferme opposition de beaucoup d’entre nous à ce que les musulmans se déclarent hostiles au terrorisme islamiste : ce serait une manière d’intérioriser le discours islamophobe…

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