Emmanuel Macron a tout fait pour « macroniser » ces élections européennes. Il en paye le prix aujourd’hui. D’après les premières estimations, la liste LREM conduite par Nathalie Loiseau est battue par celle du RN menée par Jordan Bardella. 


« Une compétition est réussie quand elle est gagnée », déclarait en juin 2018 le président Emmanuel Macron aux joueurs de l’équipe de France de Football réunis à Clairefontaine.

On avait à l’époque bien compris (quelques jours avant le déclenchement de l’affaire Benalla qui restera comme le tournant décisif de ce quinquennat) qu’il s’agissait d’établir un parallèle entre la compétition sportive et la gagne en politique, ce qui semblait au passage faire peu de cas de la beauté du jeu.

A l’aune des valeurs macroniennes, la compétition électorale exagérément théâtralisée par le président lui-même, vient donc d’être perdue.

C’est Macron qui a macronisé ces élections

Rien n’y aura fait. Ou, plus exactement : plus il en aura fait, plus il aura régressé en renforçant l’hostilité suscitée chez les Français lassés de cette omniprésence. Et ce n’est pas le spectacle pathétique de ministres condamnés à des séances de « phoning » à l’américaine dans un médiocre remix de House of cards ou le ratissage jusqu’à la dernière heure par Emmanuel Macron d’éventuelles voix post-pubères, avec l’interview par un jeune youtubeur emblématique de la start-up nation, qui risquaient de faire changer les électeurs d’avis, bien au contraire.

Le chef de l’Etat aura eu beau peser de tout son poids dans la bataille, sursaturer ad nauseam l’espace médiatique, d’abord avec le Grand Débat dont les Français ont vite compris qu’il s’agissait en réalité d’une aubaine pour mener campagne en dehors des règles encadrant le déroulement de cette dernière (par chance, l’exécutif ne s’est pas vu appliquer la même sévérité de traitement par le CSA que le Rassemblement national avec la comptabilisation du temps de parole de Steve Bannon, sans quoi la formation présidentielle se serait retrouvée avec un solde négatif pour plusieurs décennies…), puis en joignant ses forces à celles de cette pauvre Nathalie Loiseau qui n’aura jamais réussi à prendre son envol : c’est bien l’effet inverse de celui recherché qui aura été produit.

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Il faut dire que l’idée présidentielle de nationaliser la campagne en pleine très grave crise politique et sociale n’était pas particulièrement lumineuse dès lors que depuis plus de six mois des cortèges de manifestants de tous bords s’entendaient au moins sur un point : « Macron démission. »

Le problème du macronisme, c’est avant tout Macron

LREM avait beau jeu, pour expliquer et anticiper sa défaite, sentant venir le vent du boulet, d’invoquer un hypothétique taux très élevé d’abstentionnistes : le lépreux réputé analphabète et indifférent aux enjeux européens a fait mentir les discours de propagande qui avaient, dans le fond, principalement intérêt à reléguer l’Europe dans la technocratie et le pouvoir dans l’entre-soi abstentionniste qui, jusqu’à présent, les caractérisaient et les fondaient.

Le parti du président invoquera également, pour tenter de justifier et relativiser sa défaite, la difficulté habituelle que représentent les élections intermédiaires en cours de mandat pour les exécutifs, lesquelles se transforment effectivement souvent en vote sanction. Dans ce cas précis, le contexte particulièrement agité et brûlant nécessitait précisément le retrait du président de la campagne plutôt que son hyper présence, laquelle aura probablement mobilisé contre sa personne un nombre important d’électeurs. Il est curieux de constater que personne n’aura su conseiller l’Elysée dans le sens de cette indispensable humilité, se résumant grosso modo en période de crise intense à cesser de la ramener, à moins que l’absence d’humilité en question rende précisément toute forme de conseil avisé impossible… De ce point de vue, le problème principal du macronisme, c’est d’abord Macron lui-même.

Moi et le chaos

Mais par-delà ces erreurs de tactique et de comportement qui dénotent une profonde immaturité politique, les leçons du scrutin révèlent de graves erreurs stratégiques traduisant, et c’est bien cela qui est le plus consternant, une incapacité à comprendre les enjeux auxquels le pays (comme d’autres nations européennes) fait face.

Croire, tout d’abord, que la rhétorique binaire du « moi ou le chaos », stratégie dite du castor barragiste pouvait encore fonctionner : voici qui relève à la fois de l’excès de confiance et de l’absence de profondeur intellectuelle, à moins qu’il ne s’agisse de prendre les électeurs pour des imbéciles – ce qui semble avoir trouvé sa limite. Rhétorique d’autant plus contestable sur le fond que les Français ont pu constater qu’en matière de barrage contre le fascisme et les heures sombres, le macronisme s’était surtout caractérisé par des mois de répression, de lois liberticides, de violences et d’incapacité à résoudre politiquement une crise, tout comme de l’inaptitude consécutive à restaurer l’ordre public. Moi ou le chaos, en l’occurrence, s’est plutôt transformé en « moi et le chaos ». Les Français ont majoritairement préféré prendre la tangente et tenté de sauver leur pays et leur démocratie.

L’opposition superficielle entre le camp du Bien autoproclamé progressiste (et dont on a pu mesurer l’inanité intellectuelle à travers par exemple la série de clichés creux véhiculés par Ismaël Emelien dans son ode au progressisme) et le camp réputé nuisible des lépreux nationalistes, causes de toutes les plaies de la Terre, n’a pas fonctionné, le procédé est éculé, et surtout, les électeurs qui se sont fait avoir à ce chantage une première fois n’ont pas eu l’intention d’être éternellement les dindons de la farce. Ceux de droite s’en sont en partie retournés dans le giron traditionnel avec François-Xavier Bellamy au terme d’une campagne réussie, tout comme ceux de gauche qui n’ont pas eu envie, après de longs mois de conflits sociaux d’une rare dureté, d’apporter de nouveau leur caution à un exécutif jugé trop à droite.

On ne mange pas de cette Europe

L’extrême centre a par ailleurs payé l’esquive continuelle qui le fonde ontologiquement quant à la question de l’identité (nationale et européenne) à travers notamment la problématique migratoire. Cette dernière est au cœur du vote et concerne très directement l’Europe puisqu’il s’agit de savoir si l’Union européenne (UE) garantit, dans son fonctionnement actuel, la protection indispensable dont les peuples ont besoin. L’insécurité dite « culturelle » (et qui est en réalité plutôt civilisationnelle), l’insécurité économique et l’insécurité sociale apparaissent désormais clairement liées. De ce point de vue, François-Xavier Bellamy a remis la question culturelle, celle des racines culturelles de la France et de l’Europe, au cœur du discours de la droite classique, ce qui n’était pas une mince affaire après des années, voire des décennies, de bêtise et de renoncements intellectuels. De ce point de vue, la stratégie mise en place par Laurent Wauquiez était audacieuse et pas forcément ratée. Le Rassemblement national (RN) est, quant à lui, parvenu à réintégrer la question européenne a l’intérieur même de sa problématique identitaire, ce qui est désormais rendu possible par son moindre isolement idéologique parmi les autres nations qui composent l’UE. Si bien que sauver l’Europe contre le système actuel de l’Union européenne apparaît à de nombreux électeurs comme un objectif cohérent.

De ce point de vue, il est inexact de prétendre que la campagne n’a pas permis de parler des « questions européennes ». Ou, plus exactement, l’énoncé très répandu médiatiquement de cet élément de langage procède d’une lecture technocratique de ce que doit être l’Europe et de ce qu’auraient soi-disant dû être les débats, que précisément la majorité des électeurs ont rejetée. Ils n’ont pas manifesté leur absence de considération pour l’Europe, mais ont demandé une Europe qui protège, y compris écologiquement, et qui sorte du système exclusivement technocratique (lequel correspond de facto à une absence de vision). En quoi cette exigence placée désormais au cœur du débat serait-elle éloignée des « questions européennes », alors qu’elle en constitue bien plutôt le socle ?

Ni de droite ni de gauche, bien au contraire

L’extrême centre a par ailleurs perdu car il n’est ni de droite ni de droite. Mais aussi parce qu’il n’est ni de gauche ni de gauche, pareillement qu’il n’est ni écologiste ni écologiste.

Il n’est pas de droite précisément parce qu’il est incapable de concevoir ce qu’est l’attachement patriotique à une nation en dehors d’un logiciel progressiste de supermarché. Mais il n’est pas de droite non plus, et quoi qu’en pense la gauche, parce qu’il est incapable de raisonner économiquement en dehors d’une logique de taxation sempiternelle et outrancière du peuple français (ce qui, rappelons-le, est la cause originelle du mouvement des gilets jaunes).

Il n’est pas de gauche, non plus, car indépendamment de son gauchisme sociétal revendiqué et qui, jusqu’à présent, lui servait de talisman, il n’est pas capable de protéger les salariés non plus que le peuple français à la colère duquel il a par ailleurs répondu par une répression brutale hors du commun en démocratie et qui a en outre été totalement inefficace sur le plan du maintien de l’ordre.

La grande braderie du patrimoine national auquel se livre cet exécutif qui semble ainsi exécuter non pas le mandat d’une majorité d’électeurs mais la feuille de route d’une oligarchie sans scrupules, dont les deux exemples les plus scandaleux en cours sont les Aéroports de Paris et la tentative de razzia sur Notre-Dame de Paris, est parvenue à rassembler contre elle, contre ce qu’elle représente d’inculture et de mépris du pays, aussi bien l’opposition de droite que de gauche (du moins ce qu’il en reste).

Macron et les restes de la gauche

L’atomisation de la gauche, enfin, est une des grandes leçons de ce scrutin, lequel confirme les deux précédents (présidentiel et législatif), au profit, sur ce front-là, du combat écologiste, sachant que ce scrutin réussit historiquement à ce dernier.

Alors que la droite est parvenue, en raison des impasses inhérentes au macronisme, à s’extirper en partie du sable mouvant dans lequel elle était engluée, la gauche, elle, a poursuivi son inexorable désagrégation. Inapte à soutenir les classes populaires dès lors qu’elle ne prend pas des positions protectionnistes claires notamment sur le plan migratoire, frileuse pendant des mois avant de se décider à prendre le train en marche des gilets jaunes – tentant au passage de le phagocyter, ce qui s’est révélé un échec cuisant -, elle semble à la remorque sur tous les sujets et, surtout, elle est idéologiquement parfaitement représentée par le macronisme qui compte une belle collection d’anciens socialistes dans ses rangs. On comprend qu’à l’aune de ces résultats le macronisme n’aura plus guère d’autre solution que de tenter de se rassembler sur sa gauche en recomposant d’une certaine façon sous son aile le Parti socialiste dont il n’est jamais qu’une excroissance, tandis que l’autre excroissance socialiste qu’incarne Jean-Luc Mélenchon tentera elle aussi de préserver une forme de leadership fantasmé sur cette partie de l’échiquier politique qui apparaît dans tous les cas comme moribonde, prisonnière de ses carcans idéologiques et sociétaux.

Les droites et les restes de Macron

Ces élections posent donc la question de l’après et des stratégies qui vont pouvoir se déployer désormais.

Outre les interrogations à court terme (à commencer par le remaniement) qui ne présentent en réalité aucun intérêt fondamental, ce scrutin ouvre la voie à des réflexions qui devront être promptement résolues en vue des prochaines élections nationales.

Les réactions outrées venant de la gauche lors du ralliement d’Andréa Kotarac de la France insoumise (LFI) au Rassemblement national (RN), les vieux réflexes et blocages idéologiques qu’elles ont révélés tendent à démontrer que cette gauche française-là ne sera pas en capacité d’envisager une solution patriotique ou populiste à l’italienne.

C’est donc certainement du côté d’une union des droites qu’il faudra attendre une solution d’alternance de gouvernement, à condition de pouvoir résoudre la question du patriotisme économique dans le cadre d’un protectionnisme européen. L’ouverture par Laurent Wauquiez et François-Xavier Bellamy à des problématiques identitaires de nouveau clairement affirmées semble dégager une voie dans ce sens, Nicolas Dupont-Aignan ayant déjà montré le chemin lors de la présidentielle (et n’ayant plus guère de solution à l’avenir bien que sa voix et sa caution de gaulliste pèse dans le paysage en dépit de ses résultats), tandis que la droite centriste n’a aucune raison de ne pas rester derrière Emmanuel Macron, tout comme la gauche libérale, cette mouvance étant toutefois condamnée à plafonner désormais.

Encore trois ans

Ajoutons enfin que ces résultats vont rendre de facto la fin du quinquennat (dans l’hypothèse ou celui-ci aille à son terme) très compliquée en raison du défaut de légitimité désormais criant qui le caractérise.

La sagesse politique et l’apaisement consisteraient en des législatives anticipées, mais la sagesse politique n’a pas caractérisé ces deux dernières années. On doute par conséquent qu’elle caractérise les trois restantes.

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