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Un retour à la vie normale?

La méfiance de soi

Un retour à la vie normale?
Panthéon, 5e arrondissement de Paris, 1er juin 2020. © Hannah Assouline

Nous sommes tiraillés entre le besoin de retourner à la vie d’avant-Covid et l’espoir de créer un monde nouveau, plus citoyen, plus écologique, plus sécurisé. L’obsession de la santé finit par nous aliéner.


Plus le temps passe depuis le début de la crise sanitaire, et moins l’on comprend ce que pourrait bien vouloir dire un « retour à la vie normale », jugé d’ailleurs impossible par les uns et malvenu par d’autres, mais souhaité par la grande majorité de nos concitoyens. Tout le monde s’accorde à peu près sur la nécessité de retrouver au plus vite quelques gestes fondamentaux : circuler librement, reprendre ses activités sans trop de stress, pouvoir s’embrasser comme avant et boire un verre en terrasse… mais on commence à s’apercevoir que la normalité prêtée à la « vie d’avant » tenait pour une bonne part son aura de la privation qu’on en a eue, et sans doute aussi de la colère de l’avoir perdue pour un motif aussi dérisoire qu’un virus suffisamment vicieux pour dédaigner les poumons blindés de nicotine des fumeurs et s’attaquer à ceux des plus vertueux !

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Vivions-nous normalement avant ?

Plus la disproportion devient flagrante entre l’insignifiance de cet agent provocateur et l’ampleur de la catastrophe économique et sanitaire, plus on est tenté de se dire qu’en effet la vie normale était celle d’avant qu’il faut à tout prix retrouver, et qu’il n’y a aucune leçon à tirer de ce qui n’est qu’un accident, une erreur d’aiguillage que les experts, les scientifiques vont tôt ou tard corriger. Passéistes comme progressistes seraient même prêts à s’accorder sur le fait que vaincre le virus est une priorité qui éclipse temporairement toute autre considération sur les bienfaits ou méfaits de l’avant, les cafouillages du présent et l’incertitude de l’avenir. On laissera donc à quelques illuminés la tâche de faire de la pandémie l’annonciatrice du Grand Soir ou l’émissaire d’une écocitoyenneté enfin responsable. D’ailleurs, quel nouveau modèle pourrait-on bien proposer à des concitoyens épuisés, désabusés, sidérés d’avoir dû accepter sans broncher une telle privation de liberté ? Bref, le monde d’après ressemblera probablement à celui d’avant, mais « en un peu pire » comme dit Houellebecq.

Cependant, si les choses étaient si claires, soulagement et angoisse ne se seraient pas aussi intimement mêlés lors du déconfinement. Après tout, le confinement n’avait pas que des mauvais côtés, et l’on y prenait même goût dès lors qu’il se passait dans des conditions jugées « normales » en dépit de l’anomalie ambiante. Beaucoup, sans doute, sans être d’incurables misanthropes, regrettent déjà la qualité du silence imprégnant la ville d’ordinaire si bruyante, la beauté des bâtiments dont l’architecture était soulignée par l’absence d’agitation environnante, les chants d’oiseaux dans les arbres dont les branches, échevelées de n’avoir pas été coupées, faisaient écho à la chevelure elle aussi négligée des confiné(e)s. Traverser une rue sans risquer d’être renversé par un vélo ou une trottinette, et ne pas se faire injurier par d’arrogants auriges perchés sur un jouet d’enfant comme un imperator sur son char de combat, semblait la juste revanche du piéton tenu pour quantité négligeable en temps « normal ». Tous ces faits anodins étaient autant de petits luxes quotidiens dont la disparition laisse songeur : vivions-nous vraiment « avant » une vie si normale que ça ?

Un coup pour rien

Chacun pourrait apporter pour preuve du contraire sa propre collecte d’anomalies, d’incohérences, d’incuries qui pourrissaient la normalité supposée de sa vie, et c’est un procès de civilisation qu’il faudrait finalement ouvrir tant les plaignants seraient nombreux à demander aux autorités qui les gouvernent si ce n’est pas de la camelote qu’on leur a refilée depuis des décennies en guise de protection alimentaire et sanitaire, de démocratie participative et de loisirs branchés. Si on y regarde d’un peu près en effet, nombre des « progrès » supposés ne font jamais que corriger les erreurs commises dans le passé, ou celles dues à des choix désastreux plus récents : « La postmodernité est la simultanéité de la destruction des valeurs antérieures et de leur reconstruction. C’est la réfection dans la défection », résumait Jean Baudrillard[tooltips content=”Jean Baudrillard, Cool Memories I : 1980-1985, Galilée, 1987, p. 214.”](1)[/tooltips]. Un coup pour rien, en somme. On répare tant bien que mal, on bricole dans l’incurable comme disait Ionesco, mais on se garde bien de cureter plus profondément la plaie pour en finir une bonne fois pour toutes avec les causes profondes d’un mal-être devenu chronique, heurtant qui plus est de plein fouet la vision devenue officielle de la santé comme projet politique et idéal sociétal.

Mais une société foncièrement saine serait-elle à ce point obsédée par la santé, jamais assez parfaite, jamais assez assurée de ne pas basculer dans la maladie sitôt qu’on relâche son attention, qu’on cesse de pratiquer jogging, jeûne ou yoga, ou qu’on se laisse aller à désirer simplement vivre, avec tous les aléas que cela comporte ? Assisté, coaché, connecté et bientôt appareillé de puces électroniques, l’individu postmoderne est un malade potentiel en sursis qui ne doit sa survie, dans un environnement en effet pathogène, qu’à une vigilance, une méfiance de tous les instants. Le « souci de soi », qui fut le viatique délivré par les philosophies antiques[tooltips content=”Françoise Bonardel, Prendre soin de soi : enjeux et critiques d’une nouvelle religion du bien-être, Almora, 2016.”](2)[/tooltips], est devenu une sorte d’impératif moral et de code social si omniprésent qu’on devrait se demander si cette inflation thérapeutique n’est pas déjà en soi une maladie, ou au moins son symptôme. Goethe l’avait en son temps pressenti : « Je crois bien aussi moi-même que l’humanité finira par triompher, mais je crains qu’en même temps le monde ne devienne un grand hôpital, où chacun sera pour l’autre un charitable garde-malade. » [tooltips content=”J.W. von Goethe, Voyage en Italie (trad. J. Porchat), Bartillat/Omnia, 2003 p. 374.”](3)[/tooltips] La société de l’avant et plus encore de l’après-Covid-19 ?

Paris, 1er juin 2020. © Hannah Assouline
Paris, 1er juin 2020.
© Hannah Assouline

Excès de santé

Il faut donc s’attendre à ce que les normes sanitaires deviennent d’autant plus coercitives, et normatives quant au type d’homme dont elles font la promotion, qu’une véritable hygiène de vie se révèle incompatible avec le modèle économique et social des sociétés occidentales où l’on vit certes plus vieux, mais où l’on meurt dans la solitude ; où la consommation de tranquillisants et d’antidépresseurs explose ; et où l’on hésite à mettre au monde des enfants tant le futur semble incertain. Quant à la « distance sociale » imposée par le coronavirus, qui pourrait sérieusement croire qu’elle était abolie par les embrassades lors des sacro-saints apéros, et le copinage de rigueur sur les réseaux sociaux ? Sa généralisation ne fait que rendre criante la défiance envers la vie qui fragilise aujourd’hui les corps et les esprits, mais dont Nietzsche voyait déjà, à la fin du xixe siècle, l’action corrosive autour de lui. On aura donc beau s’indigner de la situation calamiteuse des hôpitaux et contester telle ou telle politique sanitaire, rien n’y fera si on ne prend pas conscience de ce que l’anthropologue de la santé Jean-Dominique Michel nomme un « scandale sanitaire structurel » [tooltips content=”Voir « Anatomie d’un désastre », entretien de Jean-Dominique Michel par Athle.ch, disponible sur YouTube.”](4)[/tooltips] qui touche le fonctionnement même de nos sociétés où l’on détériore d’un côté ce qu’on répare de l’autre, et où l’on s’habitue à l’idée que la santé puisse résulter de la conformité à un modèle psychosocial présenté comme un idéal.

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Un esprit vide dans un corps sain

Que les sociétés évoluées se soient donné pour objectif louable de rendre accessibles à tous les soins médicaux indispensables, n’implique pas de faire vivre bien-portants et malades sous la férule d’une norme sanitaire qui leur ôterait le droit de déterminer ce qu’est pour eux la « santé » sans laquelle ils perdraient le goût de vivre. Or, c’est bien ce qui s’est passé lors de cette crise qui a mis au jour la composante idéologique du rapport entre santé et normalité. Ne pas mourir du virus et en être à jamais délivré est bien sûr le souhait de tous, mais la réalisation de ce souhait n’épuisera pas la question : comment évaluer, à titre personnel ou collectif, la dose appropriée d’anomie, de déstabilisation intérieure qui est parfois nécessaire à un organisme ou à un psychisme pour qu’il ne se repose pas sur ses acquis au point de mourir – d’une autre sorte de mort il est vrai – d’un excès de « bonne santé » sur laquelle ironisa Artaud et de manière plus nuancée Thomas Mann. Tandis que le héros de La Mort à Venise (1912) reconnaît dans le choléra qui s’insinue dans la ville le signe de son pourrissement intérieur et de sa fascination pour la mort, celui de La Montagne magique (1924) s’abandonne, au sanatorium de Davos, à la séduction d’un confinement volontaire qui le délivrerait d’avoir à affronter la vie. Comment mieux dire que la « grande santé », pour parler comme Nietzsche, se situe quant à elle sur la ligne de crête entre la maladie qui tue et la bien-portance qui anesthésie, mais jamais dans la norme collective qui de fait l’anéantit.

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Juin 2020 – Causeur #80

Article extrait du Magazine Causeur


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est philosophe et essayiste, professeur émérite de philosophie des religions à la Sorbonne. Dernier ouvrage paru : "Jung et la gnose", Editions Pierre-Guillamue de Roux, 2017.

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