Musulman et homosexuel, Ludovic-Mohamed Zahed a ouvert en 2012 à Vincennes la première mosquée « inclusive » d’Europe. Ce docteur en sciences humaines et sociales de 42 ans appelle à une réforme de l’islam.


Alexis Brunet. Âgé de 17 ans, vous quittez l’Algérie, où vous avez étudié les sciences islamiques avec des salafistes, pour aller vivre à Marseille. Vous vous cherchez un peu puis allez rejeter totalement l’islam pendant plusieurs années…

Ludovic-Mohamed Zahed. Oui, je me suis cherché pendant deux ans, j’essayais de vivre à la fois l’islam et mon homosexualité. Mais c’était une torture, car le seul islam que je connaissais était un islam homophobe et la seule identité gay que je connaissais était islamophobe. J’ai donc lâché l’islam pendant sept ans. Et me suis intéressé plus tard au bouddhisme…

Vous faites alors un pèlerinage au Tibet où, comme vous l’écrivez dans votre livre Le Coran et la chair, vous finissez « par comprendre que homophobie et misogynie peuvent être partout ».

Tout à fait. Je discute avec des bouddhistes qui me disent qu’un jour les femmes seront des hommes dans d’autres vies, et peut-être même des Bouddhas. J’ai découvert que c’était similaire à l’interprétation du Coran. Et c’est ce qui m’a permis de revenir à ce dernier. C’est là que je me suis rendu compte que beaucoup de préjugés sont imposés sous couvert de religiosité mais ne dépendent en fait pas de l’héritage religieux, ils sont plutôt de l’ordre culturel, sociologique.

Le Coran ne condamne pas les sexualités non reproductives ?

Non, dans le Coran, il n’y a pas un mot sur l’homosexualité. Le peu de fois où le Coran parle de sexualité, c’est plutôt une sexualité de jouissances et de libertés : « Cultivez votre jardin [sexuel] comme bon vous semble […] Chacun a été créé selon son genre ». Quand on retourne au texte, on se rend compte que le prophète Mahomet a accueilli chez lui des personnes efféminées ou homosexuelles. Ces hadiths, on n’en parle pas, moi j’en parle. Deux compagnons du prophète étaient connus pour être des menteurs, et même des voleurs. Abu Huraya fut un compagnon qui s’est converti deux ans avant sa mort, et qui a rapporté plus de hadiths que tous ses compagnons qui ont connu le prophète depuis son enfance. Aïcha, la femme de Mahomet, l’a traité de menteur et de mysogine. Une fois qu’on a compris ça, que l’islam n’est pas réifié, que ce qui compte dans le Coran c’est ce qu’on en fait éthiquement parlant, on a bien avancé.

Quand même, selon une étude de l’institut allemand W2B, effectuée auprès de 9000 personnes et publiée en 2013, plus de 55 % des musulmans d’Europe ne voudraient pas avoir d’ami homosexuel, contre 12 % chez les chrétiens. Par ailleurs, les 7 pays qui condamnent à mort l’homosexualité (Mauritanie, Nigéria, Soudan, Somalie, Arabie saoudite, Iran, Yémen) sont tous des sociétés islamiques. N’y a-t-il pas un malaise profond au sein de l’Islam par rapport à la question de l’homosexualité ?

Vous me citez des pays arabes en crise où il y a peu d’éducation et beaucoup d’analphabétisme. Les statistiques que vous donnez sont intéressantes. Si vous prenez le cas de l’Indonésie, vous vous rendez compte qu’ils n’ont pas ces problèmes-là. Dans la province du sud-ouest, sur une île pauvre, vous avez des salafistes. Il y a des tensions identitaires pour savoir s’ils sont occidentaux ou plutôt du côté de l’arabité rigoriste. N’a-t-on pas ce débat aussi en Europe avec la montée des nationalismes ? Ce n’est pas un problème islamo-islamique, c’est un problème identitaire lié à la globalisation.

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Par ailleurs, si vous prenez des statistiques très claires datant de l’année dernière sur les Etats-Unis, vous vous apercevez que plus de 50 % des musulmans locaux sont pour le mariage gay. C’est donc une question d’éducation et d’émancipation économique. Quand les gens sont bien dans leur peau et gagnent bien leur vie, ils ne vont pas chercher à savoir qui couche avec qui dans le bâtiment d’à côté. Sociologiquement, le musulman type des Etats-Unis est très différent du musulman type d’Europe. Le niveau d’éducation est un facteur très important. Quant à la criminalisation de l’homosexualité, l’Ouganda, qui n’est pas un pays musulman, la criminalise aussi. Ces régimes totalitaires promeuvent ces lois contre les femmes et contre les homosexuels pour tenir la population et garder le pouvoir. Tout cela tient avant tout du politique, de la sociologie, et a très peu à voir avec la spiritualité.

Dans votre livre, après avoir raconté votre pèlerinage à la Mecque, vous dites justement que « la religion est un idéal trop souvent dévoyé ».

C’est vrai. « Islam » veut dire paix. C’est là une forme grammaticale qui fait référence à une dynamique de remise en question. Ceux qui disent que l’islam c’est la paix mais veulent en même temps punir ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, font du fascisme vert, comme il y a eu un fascisme brun et un fascisme rouge. Première étape de ce fascisme, l’identification au chef. Ensuite, le renforcement des frontières du groupe. Troisième étape, surveiller et punir. Quatrième étape, la guerre civile. Cette dynamique fasciste, à l’œuvre aujourd’hui dans certains pays du monde arabe, est la même que celle qui a eu lieu en Allemagne après la Première Guerre mondiale, puis en Chine, au Cambodge.

Vous pensez l’islam compatible avec les droits des femmes et des LGBT que vous défendez ?

Plus que ça. Je ne pense pas seulement que l’islam est compatible avec ces valeurs, je pense que l’islam est là pour promouvoir l’égalité, la paix entre tous, la paix intérieure envers nous-mêmes. A une certaine époque, sans non plus idéaliser le passé, l’islam a déconseillé l’esclavage, a déconseillé la polygamie, a donné des droits aux femmes. L’islam n’est pas descendu du ciel en une nuit ex-nihilo, il a été le produit d’une culture, d’un contexte historique. L’islam a été révolutionnaire au sens où il a fait reposer les dynamiques sociales sur le bien être des individus. Ce n’était évidemment pas un système parfait, il était fait d’essais et d’erreurs. Le prophète Mahomet lui-même a fait des erreurs, le Coran le dit. On trahit l’islam qu’on dit vouloir défendre si on veut l’appliquer à la lettre. Il a quand même fallu quatre siècles pour que l’Egypte devienne musulmane. De fait, ce n’était pas un système fasciste imposé à la population.

En 2012, vous avez ouvert à Vincennes la première mosquée dite « inclusive » (ouverte à tous, notamment aux homosexuels) d’Europe. Abdallah Zekri, à l’époque président de l’Observatoire national contre l’islamophobie, avait estimé que ce projet était « une aberration, parce que la religion ce n’est pas ça ». Le recteur de la Grande Mosquée de Paris Dalil Boubakeur s’était aussi prononcé contre. Avez-vous reçu des soutiens d’intellectuels de confession musulmane ?

Bien sûr, nous avons reçu beaucoup de soutien. Entre autres d’Abdennour Bidar en France, Asma Lamrabet au Maroc, Kecia Ali, professeur à l’université de Boston, Ani Zonneveld, présidente des musulmans progressistes nord-américains. Les recteurs des grandes mosquées institutionnelles sont pieds et poings liés avec des pouvoirs arabes qui, encore aujourd’hui, sont déstabilisés, on le voit en Algérie, parce que la population n’en peut plus. Ces gens-là sont la caution du fascisme vert. L’islam politique est là pour tenir le peuple. En Algérie, il y a une expression pour décrire cet islam politique : « La prière de celui qui se tient debout juste pour les fêtes et pour la prière du vendredi ». Aujourd’hui, cet islam politique se retourne contre ses défenseurs, car ils ont produit une génération qui a pris toute l’idéologie qu’ils leur avaient enseignée au pied de la lettre. Cet islam politique n’est ni la faute de l’Occident ni celle des musulmans. Il est né dans un contexte de panarabisme d’où viennent les gens qui ont condamné notre mosquée. Pour eux, la mosquée est un des centres du pouvoir.

Certaines voix, comme celle de Tariq Ramadan, assuraient que cette mosquée avait un côté extracommunautaire…

C’est ridicule. Ils sont les premiers à vous exclure et ils vous disent après que vous ne devez pas proposer d’alternative à leur pratique de l’islam.

Avez-vous constaté une évolution positive depuis ces dix, quinze dernières années?

Oui, c’est le jour et la nuit. Il y a dix ans, ce n’était pas possible d’être homosexuel et musulman. Aujourd’hui, on en discute. Les tenants actuels de l’islam ont compris, du moins en Europe, qu’ils devront s’adapter s’ils ne veulent pas disparaître. Je pense que ces institutions ont en eux les germes de leur disparition. On n’aura pas à faire grand-chose pour qu’elles s’effondrent d’elles-mêmes. Elles vont être de plus en plus déconnectées de la réalité que vivent les populations musulmanes, y compris en Egypte ou en Algérie, donc elles vont tomber.

Vous n’avez pas l’air inquiet.

On a reçu des menaces mais surtout des encouragements de la part de musulmans. Je suis optimiste, même s’il faut être prudent.

Dans votre livre, vous appelez à une « réforme dogmatique de l’islam ». Qu’entendez-vous par là ?

C’est ce qu’ont fait les juifs, c’est ce qu’ont fait les chrétiens 1400 ans après l’avènement du christianisme, c’est ce que sont en train de faire les musulmans. Des anthropologues disent qu’une civilisation se dogmatise 300 ans après son apparition et se réforme 1500 ans après son apparition. On ne sait pas exactement pourquoi, mais c’est un cycle naturel, organique. L’humanité est comme un être vivant. Cet organe qu’on appelle l’islam est en train de se réformer pour s’adapter. S’il ne le fait pas, il va disparaître. Au début, l’islam n’était pas une religion séparatiste. Il y avait un aspect œcuménique. Quand on voit les premiers versets du Coran à la Mecque, on se rend compte que les premiers musulmans essayaient vraiment de discuter. Ils discutaient de la Bible, de la Torah. Ils s’intéressaient avant tout au divin.

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