Claude Font, éleveur de brebis en Haute-Loire et secrétaire général adjoint de la Fédération Nationale Ovine, en charge des questions de prédation, répond à Causeur


Déjà sous Charlemagne, des offices de louveterie tentent d’éradiquer le fauve. Au Moyen-Age, face au rusé Renart, le loup fait piètre figure. Incarné par Ysengrin, il est peureux et vil. Au milieu XIXème siècle, le loup nous terrorise. Des meutes entrent dans les grandes villes et encerclent Paris. À l’aube du XXème siècle il ne rôde plus chez nous. Depuis trente ans, le fauve fait son grand retour. Il se frotte aux bergeries et aux douces agnelles. Cette année, 12 000 brebis, chèvres, agneaux, veaux et chevaux ont été tués par des loups. Les écolos sont ravis, les éleveurs subissent. Jusqu’à quand?

Alexis Brunet. Il y aurait 580 loups en France en 2020, selon l’Office Français de la Biodiversité (OFB), contre 530 l’année dernière. Que vous inspire cette progression? 

Claude Font. Pour nous c’est un souci. Le plan loup de l’État avait deux objectifs: maintenir la viabilité de l’espèce lupine et assurer une viabilité du pastoralisme et de l’élevage. Le premier objectif est atteint, à la fois sur le nombre de loups et sur l’accroissement de leur territoire. Mais l’atteinte du deuxième objectif est plus qu’urgente. Désormais, le nombre de départements qui ont subi des prédations est passé à 35. 

La prédation s’étend donc plus sur le territoire national mais le nombre d’ovins décimés n’a pas augmenté, n’est-ce pas? 

Votre formule « n’a pas augmenté » ne me convient pas trop. On parle de 12 000 brebis par an, quand même! C’est largement suffisant. Tous les ans, une part considérable d’ovins sont agressés, ce qui n’est pas l’objectif premier des éleveurs, vous le comprendrez.

Carcasse d’un mouton tué par un loup, dans le parc national du Mercantour, avril 2008. Photo : D.R.
Carcasse d’un mouton tué par un loup, dans le parc national du Mercantour, avril 2008.
Photo : D.R.

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On aurait pu penser que ce nombre aurait évolué proportionnellement à celui du nombre de loups. Qu’en est-il des conséquences collatérales sur les troupeaux, telles que le stress des bêtes?  

Les brebis, les béliers, les agneaux ont un instinct grégaire, contrairement aux vaches. Chaque fois qu’il y a une perturbation au niveau du groupe, cela peut avoir des incidences sur la croissance des agneaux, sur la reproduction. Cela peut engendrer des pertes d’embryons, par exemple. Et pour les brebis laitières, nous avons des pertes de production laitière. 

On parle de brebis et d’agneaux qui se font déchiqueter. Il faut réaliser que ce sont des brebis avec des ventres éventrés, des agneaux sortis du ventre avec une très grande violence. Ce sont des images terribles !

Peut-on concilier plan loup et protection des éleveurs? 

Je pense que c’est possible. Notre objectif c’est vraiment la protection des troupeaux et non pas l’éradication de l’espèce loup. Nous souhaitons une baisse de la pression de prédation des élevages. Nous voulons que les éleveurs puissent faire leur métier sereinement, dans tous les territoires, dans tous les départements, sans la crainte d’une attaque, une crainte qui est devenue quotidienne. 

Quand Bertrand Sicard, vice-président de l’association de protection du loup, de l’ours et du lynx, FERUS, déclare sur France Inter que « le retour du loup est une chance extraordinaire pour la France », qu’est ce que cela vous inspire? 

Je pense qu’il n’est pas concerné directement par le sujet ! (Rires) Il le voit de son œil de militant écologiste, ce que je ne lui reproche pas, mais le loup n’a aucune incidence sur son travail, sur sa vie de famille ou sur sa vie de tous les jours, ce qui n’est pas le cas des éleveurs, qui vivent une agression de leur outil de travail. Et quand je parle d’outil de travail, je parle du vivant, on parle de brebis et d’agneaux qui se font déchiqueter. Ce sont des images terribles. Il faut réaliser que ce sont des bêtes avec des ventres éventrés, avec des agneaux sortis du ventre avec une très grande violence. Si je peux comprendre ce propos venant d’un militant écologiste, j’en suis cependant choqué car c’est un manque de respect envers l’ensemble des éleveurs qui subissent la prédation au quotidien.

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Justement, qu’en est-il des conséquences subies par les éleveurs ? 

Il y a des conséquences morales. Certains abandonnent le métier, directement en lien avec les prédations lupines. Le rôle d’un berger, c’est de prendre soin des brebis, de les garder et de les faire pâturer, ce n’est pas d’aller rechercher les brebis mortes ou disparues, ni de panser les blessures. Et ce n’est pas celui d’un éleveur non plus. Il y a donc des abandons, et des territoires où il y a un risque trop fort de prédation sont délaissés. Au niveau psychologique, les conséquences sont terribles. Des éleveurs, vivant la prédation au quotidien, vivent loup, dorment loup, mangent loup. Certains quittent le foyer et vont dormir dans des voitures ou dans des tentes auprès de leur troupeau quand il y a un risque de prédation. Cela a une incidence forte sur leur vie de famille, les enfants ne comprennent pas quand à la maison on ne parle que de loups. Dans les MSA (Mutualité sociale agricole), il y a de plus en plus de cellules psychologiques de soutien aux éleveurs victimes de prédations. 

Les éleveurs travaillent-ils tous la peur au ventre? 

Actuellement, à chaque fois que je me déplace dans le département de la Haute-Loire, le thème principal de discussion avec les autres éleveurs, c’est la prédation. On ne parle presque plus de techniques ou de la PAC. Même dans les zones historiques, même dans les Alpes-Maritimes, où sont revenus en premier les loups, aucun éleveur ne s’habitue à cette présence. Je suis admiratif de la force qu’ont les éleveurs prédatés par rapport à leur situation. Cette force vient de l’amour du pastoralisme, des brebis et du territoire. Imaginez si tout le monde abandonnait, que deviendraient les troupeaux qui entretiennent les territoires de montagnes? Les gens qui vont faire du ski en hiver ne le savent pas forcément mais pendant l’été, il y a des brebis qui entretiennent l’espace et assurent une sécurité en terme d’avalanches. Et dans le midi, également, pour prévenir les risques d’incendies. 

L’élevage ovin ne doit pas disparaître de notre pays

Avec 580 individus en France, le loup mérite-t-il encore d’être une espèce protégée? 

Le statut du loup n’a pas du tout bougé depuis la Convention de Berne en 1979. Sans remettre en cause la protection de l’espèce, on aimerait une souplesse de ce statut pour pouvoir intervenir en fonction de son évolution. On a l’impression que cette protection figée du loup se fait au détriment de l’élevage, alors qu’on constate une modification du comportement naturel du loup. Notre objectif, c’est la protection des troupeaux. Le loup s’est adapté à nos mesures de protection, il s’adapte à nos systèmes d’élevage, et il s’attaque régulièrement à nos brebis au lieu de rester sur la faune sauvage. Dans les relevés de l’Office Français de la Biodiversité (OFB), cinq meutes supplémentaires ont été annoncées. Ces meutes se sont installées entre des meutes actuelles, là où il y a beaucoup d’élevage, notamment de brebis. Cela veut dire que le loup s’installe actuellement en fonction de l’élevage, entre les périmètres de sécurité existant et entre les meutes déjà présentes. Sur certains territoires, on a une surpopulation de loups par rapport à ce qui est envisagé de manière naturelle. 

Le loup n’a donc plus peur de l’homme? 

Non. Depuis quelques années, les attaques ont de plus en plus lieu de jour, de plus en plus proche des habitations et du cœur des villages. En décembre dernier, dans le Var, des loups sont entrés dans une bergerie. Nous demandons donc, en plus des mesures de protection, une possibilité de défense des troupeaux pour tous les éleveurs sur tous les territoires, y compris par des tirs de défense, non létaux je précise. L’élevage ovin ne doit pas disparaître de notre pays. Il a un rôle écologique, un rôle d’entretien des territoires, un rôle d’activité des zones rurales. L’élevage, c’est la première économie des zones rurales, c’est ce qui permet à certaines petites communes d’avoir des écoles et certains services publics. L’éleveur n’a pas vocation à tirer son revenu des indemnisations! Quant aux mesures de protection des troupeaux, si elles sont financées à 80% par l’État, il reste 20% que les éleveurs doivent mettre de leur poche. Aucun éleveur ne va se satisfaire de vivre avec l’argent de l’État. Ce que nous voulons, c’est pouvoir exercer notre métier sereinement.

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