Des technocrates écologistes voudraient transformer les Alpes, les Pyrénées, voire le Jura ou les Vosges, en immenses réserves naturelles peuplées de prédateurs disparus. Le ministère de la Transition écologique voit d’un bon œil ce projet aux retombées touristiques juteuses. Enquête.


Elle se nomme Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas). Financée par des dons spontanés et des campagnes de financement participatif (« crowdfunding »), elle a déjà acheté des terrains dans les Côtes d’Armor, l’Hérault et la Drôme en vue de les transformer en réserves de vie sauvage. Ils ne sont pas très vastes, mais l’Aspas est en train de passer à la vitesse supérieure. « Nous finalisons un projet de 500 hectares dans le Vercors », s’enthousiasme sa présidente, Madline Reynaud.

Objectif, créer des sanctuaires, où seraient réintroduites des espèces disparues de nos contrées depuis des siècles, voire des millénaires  : bisons, chevaux sauvages, élans, puis, à terme, lynx, loups et ours, les seconds, carnivores, assurant (en les boulottant) le contrôle démographique des premiers, herbivores. On notera que nul ne propose encore de faire renaître des dinosaures. La réserve drômoise du Grand Barry, créée par l’Aspas en 2014, est déjà reconnue par Rewilding Europe, organisme basé aux Pays-Bas qui affiche une devise sans équivoque : « Faire de l’Europe un endroit plus sauvage. » Il fédère de nombreuses initiatives qui visent toutes à organiser, au nom de la biodiversité, le recul des activités humaines pour laisser la nature reprendre ses droits. Loin d’être une lubie d’environnementalistes en roue libre, ces projets bénéficient d’un fort soutien institutionnel. Le réseau Rewilding Europe est soutenu par l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), le WWF, la Wild Foundation, la Fondation Albert II de Monaco et la Banque européenne d’investissement.

Carcasse d’un mouton tué par un loup, dans le parc national du Mercantour, avril 2008. Photo : D.R.
Carcasse d’un mouton tué par un loup, dans le parc national du Mercantour, avril 2008. Photo : D.R.

Côté français, en 2010 déjà, la secrétaire d’État à l’écologie, Chantal Jouanno, en pleine polémique sur les ours, exprimait son souhait de voir « les Pyrénées devenir un Yellowstone à la française ». Premier parc national au monde, créé en 1872 dans l’État américain du Wyoming, Yellowstone est la référence incontournable des partisans du réensauvagement. Sur près de 9 000 km², il offre un sanctuaire à la faune qui dominait le Grand Ouest avant la conquête par les Européens. Ours, lions des montagnes, élans, bisons et wapitis s’y ébattent en liberté entre montagnes et geysers. Les loups, qui y ont été réintroduits en 1995, y sont désormais plus de 1 500. Ils ne posent pas de problème aux éleveurs, pour la bonne raison qu’à Yellowstone, il n’y en a pas. La densité de population du Wyoming est très faible (2,2 ha/km²) et elle avoisine zéro à Yellowstone. Le parc reçoit chaque année 3 millions de visiteurs, mais dans leur immense majorité, ils s’éloignent très peu de la route circulaire qui fait le tour des plus beaux points de vue.

Où créer un tel site en France ? Les départements réputés « sauvages » comme les Hautes-Alpes (25 hab/km²) ou l’Ariège (31 hab/km²) sont dix à quinze fois plus densément peuplés que les Rocheuses. Maillés de villages et de hameaux, ils sont, jusqu’à 2 500 mètres d’altitude, le domaine des bergers et des troupeaux, y compris dans les parcs nationaux. Il n’a échappé à personne que le retour des loups dans les Alpes (en 1992) et les réintroductions d’ours dans les Pyrénées (depuis 1996) suscitaient de vives réticences au sein des populations locales.

A lire : Jeunesses écologistes: la marque de la bête?

Nature préservée, mais payante

Pourtant, l’idée d’un ensauvagement à la française fait son chemin au ministère de la Transition écologique. Comme le sujet est politiquement sensible, la prudence est de mise. Pas question d’en parler au journal de 20 heures. Dans les colloques spécialisés, en revanche, les techniciens du ministère se confient sans détour. Ils dessinent le paysage d’une sorte de montagne 2.0, réserve de biosphère où le couple loup bison générera plus de valeur que le tandem berger brebis. L’écologie et l’économie marchant main dans la main, le calcul est simple : puisque 75 % au moins des éleveurs de montagne tiennent seulement grâce aux aides de la politique agricole commune, pourquoi ne pas les remplacer par de grands herbivores sauvages, qui attirent les touristes et entretiennent les espaces naturels ? « Le budget pour restaurer des écosystèmes est considérable. Ces espèces le font gratuitement et en plus elles apportent quelque chose à l’économie locale, on est vraiment dans une stratégie gagnante », pointait Gilles Rayé, chef de la mission Biodiversité et services écosystémiques du ministère de la Transition écologique, le 4 octobre 2018, au séminaire de la plate-forme d’évaluation française des écosystèmes et des services écosystémiques (Efese). Derrière lui, sur la présentation PowerPoint de rigueur, une affirmation déguisée en question : « À long terme, ne pourrait-on pas imaginer un Yellowstone à la française? » Quant à ce que deviendront ces bergers « assistés », nul ne semble s’en soucier. Sans doute leur proposera-t-on un boulot d’agent d’ambiance.

Dans cette optique, les loups ne doivent plus être considérés seulement comme des destructeurs a expliqué lors du même colloque Serge Garcia. Spécialiste en économétrie de l’environnement à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), il a travaillé sur la « capacité maximale des ménages à payer pour accéder à la forêt » – nature, que de poésie en ton nom. Cette capacité augmente s’il y a de gros animaux à voir. Le loup, dans cette perspective, est un actif naturel valorisable.

Quelle proportion du territoire aurait vocation à redevenir sauvage, avec tickets d’entrée, boutiques souvenirs et parkings géants ? Le chiffre de 17 % revient souvent, car la France a entériné en 2010 un objectif de conservation de la biodiversité sur 17 % de son territoire (ce qu’on appelle les « objectifs d’Aichi », du nom de la ville japonaise où la négociation a eu lieu). À l’horizon d’une décennie, « 10  % est un objectif raisonnable », estime Gilbert Cochet, auteur de Ré-ensauvageons la France (Actes Sud, 2018, avec Stéphane Durand)… Selon lui, il faut envisager de sanctuariser « toute la hau

Article réservé aux abonnés

60 % de l’article reste à lire…

Pour poursuivre la lecture de cet article Abonnez-vous dès maintenant.

ABONNEMENT 100% NUMERIQUE
  • Tout Causeur.fr en illimité
  • Le magazine disponible la veille de la sortie kiosque
  • Tous les anciens numéros
3 €80par mois
Été 2019 - Causeur #70

Article extrait du Magazine Causeur

Lire la suite