Dans le contexte du soulèvement des gilets jaunes, le dernier livre du général Pierre de Villiers, Qu’est-ce qu’un chef, trouve une résonance particulière. Emmanuel Macron, dont les choix l’ont poussé à démissionner de sa charge de chef d’état-major des armées, pourrait s’en inspirer…


Il y a une étrange et terrible ironie à découvrir le deuxième livre de Pierre de Villiers en pleine crise des gilets jaunes. Comme un brutal condensé de tout ce que nos « élites » autoproclamées devraient faire, et ne font pas. De ce qu’elles devraient être, et ne sont pas. Un message d’espoir aussi, le rappel qu’autre chose est possible, qui s’adresse aux causes profondes du malaise de notre pays et non à ses manifestations sporadiques. Quelque chose qui pourrait traiter la maladie, et non se contenter d’apaiser temporairement la fièvre.

« Notre pays a besoin de dirigeants aimant davantage les responsabilités que le pouvoir. »

Ce n’est pas sans raison qu’un porte-parole des gilets jaunes appelle à nommer le général de Villiers Premier ministre, partageant au fond son propre diagnostic : « Notre pays a besoin de dirigeants aimant davantage les responsabilités que le pouvoir. »

Ne croyons pas pour autant qu’il cautionne le chaos ou la surenchère des revendications. C’est sans complaisance qu’il écrit : « Tout désir devient une sorte de droit : l’envie de casser une vitrine conduit immédiatement à en prendre le droit ; le souhait de ne pas travailler fait obtenir un arrêt de travail ; l’envie d’une nouvelle voiture entraîne un énième emprunt. » Mais on ne peut qu’être frappé par son analyse prémonitoire et lucide : « Comment accepter l’écart de salaires de 1 à 300 entre certains PDG de grands groupes internationaux et leurs ouvriers ? Dans l’armée, l’écart entre le militaire du rang tout juste incorporé et le chef d’état-major des armées est de 1 à 8 – un écart qui permet de faire vivre une authentique fraternité d’armes. »

« Il y a un sentiment croissant d’injustice chez nos concitoyens, dit-il encore, entre la contrainte forte qu’ils subissent, par exemple dans des contrôles routiers sans tolérance (surtout depuis la mesure de limitation de vitesse à 80 km/h), et une certaine impunité dont jouissent d’autres personnes, pourtant largement coupables de violences, comme ce fut le cas avec les 1.300 Black Blocs en mai dernier à Paris. »

On lit aussi : « Le chef doit être obéi, ce qui ne veut pas dire qu’il a toujours raison. S’il n’écoute pas et surtout s’il n’entend pas, il y a fort à parier qu’il ait rapidement tort. »

Le général de Villiers, une certaine idée du respect

Le général n’assène pas de leçons, il invite à partager une expérience. Il ne parle pas de ses soldats avec le mépris ou la commisération que certains ont pour le peuple, mais avec respect, et même gratitude pour les actions menées et le vécu partagé. Il est exigeant envers eux, bien sûr, mais parce qu’il croit en eux, et non parce qu’il les prend de haut. Et c’est de la même manière qu’il s’adresse à ses lecteurs : « Le premier droit de l’Homme est un devoir, celui de respecter l’Homme. »

Si l’on aime son livre, ce n’est pas parce qu’il dit ce que l’on a envie d’entendre, ni parce que l’on y surprend de fracassantes révélations. C’est parce que chaque phrase de ce livre est ancrée dans le réel, dans l’expérience du feu et le sentiment du fer, dans les victoires et les deuils mêlés. On y trouve des choses simples, non parce qu’elles seraient des évidences banales, mais parce qu’il s’agit de vérités dont le brouhaha du quotidien nous détourne trop souvent mais qu’il faudrait avoir toujours présentes à l’esprit. « Un monde de tableaux de chiffres, de normes et de temps de travail compté, même s’il est indispensable, ne peut apporter le vrai bonheur. L’homme a besoin de générosité, de gratuité, de beauté. »

Lire Pierre de Villiers, c’est s’entendre appelé à la dignité, et s’entendre rappeler la dignité de chacun. Par petites touches, c’est vouloir se redresser et aider les autres à se redresser. Homme d’idéal viscéralement pragmatique, le général aime et respecte les individus et les peuples tels qu’ils sont, et c’est justement ce réalisme absolu qui lui permet de voir ce qu’il y a de meilleur en eux, et de les entraîner vers le meilleur de ce qu’ils peuvent devenir.

« Qu’est-ce qu’un chef ? », demande le titre. Il serait tentant de répondre l’évidence : « Vous, mon général ! », mais ce serait passer à côté du message du livre.

« La technicité des textes semble l’emporter sur leurs conséquences réelles pour le citoyen. »

Comme dans son premier ouvrage, l’ancien chef d’État-major des Armées partage ce que la vie lui a enseigné et continue à lui enseigner, avec simplicité, humour et une double élégance. Élégance d’un style accessible mais précis, riche de nuances qui ouvrent des pistes de réflexion. Élégance aussi d’une franchise qui valorise les qualités des autres sans jamais s’attarder sur les petitesses de quelques-uns.

Ne craignez pas de n’avoir entre les mains qu’une simple mise à jour de Servir, encore moins une redite ! Ne craignez pas non plus un énième manuel de management, même si le livre de Pierre de Villiers remplacerait avantageusement la plupart, ni un recueil de conseils ne s’adressant qu’aux dirigeants, même si ceux-ci gagneraient à s’en inspirer. Je crois qu’il n’a tort que sur un point, c’est lorsqu’il écrit qu’il n’est pas philosophe. Homme d’action d’une vive intelligence et manifestement curieux de tout, il n’a jamais cessé de s’engager avec courage ni de réfléchir et d’apprendre, en pratiquant ce en quoi il croit, et en nourrissant ses convictions de chaque expérience et de chaque rencontre. Ce qui est l’essence même de la véritable philosophie : « La névrose juridique de nos démocraties conduit nos sociétés à une sorte de pénalisation universelle – qui évidemment accroît le désordre auquel elle est censée suppléer. La technicité des textes semble l’emporter sur leurs conséquences réelles pour le citoyen. » C’est aussi vrai des grands concepts philosophiques que des textes de loi !

« La génération ‘j’ai le droit !’ finit par produire le ‘ça va, Manu’ lancé au président de la République »

Le général nous parle de dévouement et de joie, d’inquiétudes et de coups de cœur, de patriotisme et d’ouverture aux autres, de Didier Deschamps et de Périclès, de stratégie napoléonienne et de guerre cyber, de Sylvain Tesson et de Lyautey. Il nous parle de la course contre le temps et de la profondeur de l’humain, d’intelligence artificielle et de lien entre les générations, de continuité indispensable et d’évolution nécessaire, de sa foi en la jeunesse mais de la nécessité de lui donner un cadre. « Toute conviction devient suspecte, voire dangereuse, car il faut respecter toutes les sensibilités. Imposer serait nuire à la liberté et à l’égoïsme libéral libertaire. (…) La génération « j’ai le droit ! » finit par produire le « ça va, Manu » lancé au président de la République. (…) Pour ma part, je suis convaincu que tout ne se vaut pas. La recherche du bien commun, du beau, du bon, de la vérité, est meilleure que le relativisme, ‘le luxe et la mollesse’, du chacun pour soi. » Il nous parle des Etats-puissances et de l’indispensable maîtrise des flux migratoires, des faiblesses des organisations internationales et des enjeux écologiques, du terrorisme et de la menace des communautarismes. Il nous parle de la dignité des peuples, du besoin de sens et de la grandeur toujours possible.

« La dilution des peuples dans un monde sans frontières est le meilleur moyen de déclencher des conflits. »

A l’approche des élections européennes, méditons ces quelques lignes : « Les problèmes transfrontaliers nécessitent une coopération accrue entre pays souverains et non l’abandon par chaque pays de sa souveraineté nationale. Au contraire, la dilution des peuples dans un monde sans frontières est le meilleur moyen de susciter de l’inquiétude et de déclencher des conflits. » Je ne doute pas que certains reprocheront au général de ne pas assez exalter une marche du monde prétendument inexorable et le supposé sens de l’histoire. C’est qu’ils ignorent une chose que Pierre de Villiers a comprise : les peuples libres ne suivent pas l’histoire, ils la font.

Mais alors, finalement, « qu’est-ce qu’un chef ? » C’est tout simplement chacun de nous, si nous choisissons « de notre propre chef » d’assumer pleinement nos responsabilités, dans l’expression courageuse de notre dignité et le respect absolu de la dignité des autres, en particulier de ceux dont nous sommes responsables.

Comme il l’écrit lui-même, « le mal l’emporte souvent par l’inaction de ceux qui devraient être des hommes de bien. » Lisez Pierre de Villiers, et surtout laissez-vous inspirer par son livre, agissez !

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