Épisode 13 : mon semblable mon frère


22 juin 2020

Rappel

À se demander si, en l’absence de distance sociale, l’indignation Back Lives Matter chauffée à blanc tue le coronavirus tout en apportant son lot d’idées tordues qui pénètrent le corps politique en y faisant des dégâts irréparables. C’est une pandémie idéologique qui déferle. On a du mal à ne pas répondre à l’hystérie par la panique. J’ai besoin d’un regard littéraire. Noir & blanc en trois dimensions :

« Mon semblable mon frère »
(extrait / pp 54-58)

Nous, on gagne la vie en racontant des his­toires. On vit des histoires qu’on raconte. Comment vivre si l’on met en cause chaque phrase, chaque pas ?

Et nous, à peine avancé, il recule. « Attends … attends que je m’organise … ». Nous deux, sous les arcades de l’Hôtel Central, baigneurs à la lisière d’un océan démonté, on s’organise avant de se frayer un chemin entre les banabanas de l’avenue William-Ponty. Un homme nous croise, se retourne, nous aborde:

« Vous êtes américains » ?

Il est grand, digne, fort d’une puissance afri­caine, le visage noir, lisse, luisant. Lumière d’une intel­ligence fine, voilée d’un malheur lancinant. Je reconnais à son accent qu’il n’est pas francophone.

« Moi, non. Je suis tanzanien. Elle est américaine ».

Un voile de plus tiré sur son visage. Je me dis que c’est à cause du mensonge. Blessant. Ou bien il a compris que celui qui se dit tanzanien refuse la conversation. Alors, il cache sa dignité bafouée derrière un voile. Et disparaît dans la foule.

Moi aussi, blessée : « Où est le problème ? Personne n’a le droit de te parler » ? Ce n’était pas mon idée de l’aventure. On est à l’étranger, on parle aux inconnus. On voyage, on découvre le « peuple ». Il ne veut rien en savoir de ces inconnus, ses frères africains. Même pas un petit échange. Où est le mal ?

On remonte l’avenue, interpellés de tous les côtés : des lunettes fumées, des ceintures en skaï, de la pacotille, des montres tape-à-l’œil, des bijoux trompeurs en or et ivoire. « Psst, miy goood frend, cheeeeep price» ! Il a beau s’organiser, on n’a pas fait les deux cents mètres jusqu’au café que déjà il est froissé.

« C’est un banabana. Je m’y connais ».

« Ah non, là, carrément, tu exagères ».

Et l’homme est là, à nous regarder par-dessus la haie. Cette haie ­fleu­rie à toute heure de têtes de banabana.

« Tu prendras quelque chose »?

Pas vrai ! C’est l’homme avec moi qui l’invite ? Mon plaisir devant ce changement de cœur est coupé court. « C’est de l’arnaque. Tu verras que j’avais raison. Maintenant, on va écouter son histoire et à la fin c’est toi qui décides combien on doit lui donner ».

L’homme accepte de prendre un café, pas de croissants. La faim est écrite, indélébile, dans le vide laissé par sa poitrine en recul de la chemise. Un malheur lancinant. La chemise très propre, délavée. Le visage fort, visage de puissance africaine. Je lui donne 37 ans. Peut-être moins.

« Je n’aime pas ce Dakar, ah non. Je suis ici trois mois, et si je pouvais partir… Une boîte américaine me dit de venir. Pour un job. Il me dit ça chez moi, en Gambia. C’est mon pays. Ce n’est pas loin, peut-être deux cents miles. Mais nous on ne parle pas fran­çais, on parle anglais. On me dit de venir ici, il y a du travail, mais j’arrive, on me dit d’abord il faut une carte de travail mais ces gens-là ces Sénégalais ils ne veulent pas me donner la carte, non, ils ne veulent pas de nous autres étrangers qu’on vient travailler chez eux. Je retourne au bureau on me dit oui le travail est toujours là, cherche ta carte et reviens nous voir. Il me donne l’adresse je vais là-bas mais ces gens, ces gens de Dakar, ils me disent va-t’en. Ils ne veulent pas de nous autres qui parlent anglais. Ah non. Ici ils sont capables de te tuer ».

A des moments forts du récit il essuie de la main son visage. Pour effacer quelque chose. Une tête de banabana perce la haie, les pétales d’une main s’ouvrent pour révéler un bracelet en or. Miiy-gooood frend/cheep-price ! Sssst ! Miiiy goooood frend/cheep price ! La tête se retire, puis revient à la charge. En collant le regard sur n’importe quoi à contresens de ses appels, on finit par le décourager. Vaincu, il arrête enfin ses sifflements et disparaît.

« Ce n’est pas possible. Pas de carte de travail. Je dois vendre mes vêtements pour me payer un peu de manger. Pas de travail. Maintenant je veux rien, je veux retourner chez moi. Si j’avais 2 000 francs … »

Le prix se dresse entre nous : l’homme qui veut rentrer en Gambia, l’homme qui se dit tanzanien, la femme qui marche main dans la main avec le désir de l’Autre. Le prix se traduit : X fois le prix du petit déjeuner, à peu près le prix d’une nuit à l’Hôtel Central, un peu en-dessous du tarif d’une journée avec le guide-chauffeur de taxi, un Xième du prix du billet Dakar-New York et combien de fois le prix du pain ?

« Avec deux mille francs je prends le car et je suis en Gambia ! D’un geste de basta, finito, histoire classée ! Même j’arrive à la frontière, de là, pas de problème, en Gambia ça va. Une fois je voulais rentrer à pied mais j’avais rien à manger rien à boire et ces gens ils te donnent rien si tu ne parles pas fran­çais. Deux jours je marche. Personne me prend en voiture. Deux jours. C’est trop. Je reviens ici. Qu’est-ce que je vais faire ici ? Ici je deviens fou. Ce Dakar même, avant de venir ici j’entends Dakar Dakar Dakar, maintenant please je veux juste rentrer chez moi et pas voir ce pays jamais plus. Ah ces gens-là sont mauvais. Regardez, regardez comme ils font. Vendre dans la rue. Mendier dans la rue. Ah non, en Gambia nous n’allons pas faire comme ça, vous n’allez pas voir ça ».

On regarde les passants. Des francophones. Je l’entends qui se dit : ils parlent français, ils ont le droit de travailler, ils ont du boulot. Il raconte son histoire par strophes, sans jamais tomber dans le misérabilisme. On boit le café, on observe le spectacle de la rue, il raconte un bout d’histoire. Toujours avec une légère distance, comme s’il parlait d’un autre dont le drame pourrait nous toucher, nous trois, anglophones, étrangers, de passage à Dakar. Nous, des gens intelligents, témoins d’un dilemme clas­sique, un homme cherchant à améliorer sa vie s’accroche à une idée reçue : à Dakar on peut trouver du travail. Dans un élan d’espoir, il se lance, il risque tout. Sa destination s’avère vite une déception. Sa situation empire, ne cesse d’empirer. Il est piégé. Quel miracle pourrait le ramener à son point de départ, au temps révolu où il ne s’était pas encore épris de cette idée folle ? Deux mille francs.

« Deux jours je marche. Personne veut me prendre en stop. J’ai rien à manger. Je dois revenir ».

« Tu as une famille »?

« Oui, une femme, des enfants. Et quand je pense à eux je suis comme un fou. La nuit je pense à eux, je pleure. Je dois dor­mir dans la mosquée. Je n’ai pas de sous, pas de toit. La nuit je me glisse dans la mosquée et là je dors ou souvent je ne dors pas je reste toute la nuit à veiller car ces gens ils peuvent me tuer s’ils me trouvent là. Il passe la main sur son visage, pour effa­cer quelque chose. Là, dans la mosquée, dans le noir, je pense à ma famille. Dans un mois c’est la saison des pluies en Gambia. Si je pouvais retourner, tout de suite je peux semer ».

Je vois sa famille. Je le vois, lui, qui descend le sentier menant à sa concession. Ils viennent à sa rencontre. Trois mois sans nou­velles. Il avait promis d’envoyer de l’argent. Pas de nouvelles, pas d’argent. Trois mois qu’ils vivent du riz des voisins. Se disant qu’il est mort. Je le vois à la gare. Il se paie un billet. Je le vois qui regarde à travers la vitre du car le paysage qui défile. Maudit Sénégal. Un seul désir : traverser la frontière, pénétrer dans son pays, sa Gambia anglophone. Kilomètre après kilomètre il déverse son amertume contre ces francophones détestables qui ne veulent pas qu’un homme trouve du travail. Le car franchit la ligne entre le français et l’anglais. La rancune fond. Il est en Gambia. Dans son cœur, dans le cœur dans le ventre, il pense à sa femme.

« Personne ne peut t’aider ? La société qui t’a embauché ? L’ambassade ? Il n’y aurait pas quelqu’un à l’ambassade » ?

« J’ai essayé. Ils me disent “fous le camp, on va appeler la police.″ Ces gens-là, ils peuvent tuer un homme, ça ne leur fait rien ».

Si un homme est piégé et tu peux le sauver pour dix dollars ?

Il me rappelle à voix basse : « C’est toi qui décides. »

Si un homme répète toujours la même histoire ce n’est pas 10 dollars, pas 3 mois. Ni 3 mois ni 3 jours ni 3 ans. Une histoire existe hors temps, se déroule tout à la fois, n’importe quand, jamais, toujours. Si un homme répète toujours cette même his­toire, il est toujours tout juste arrivé au Sénégal pour apprendre qu’il ne peut pas avoir la carte de travail, il est toujours à deux doigts de devenir fou, il a toujours faim, dort dans la mosquée, pleure femme et enfants.

« Je ne peux pas décider ».

Le serveur nous rend la monnaie. Sept cents francs sur un billet de mille. Je chuchote. « Donne-lui au moins de quoi acheter à manger ». Puis, sans voix, car je n’ose pas décider de son sort. L’homme regarde de ses yeux affamés l’argent sur la table.

La suite ici : Karimi Hotel & autres nouvelles d’Africa

L’émancipation des Noirs, de l’esclavage aux hautes sphères de la société américaine, s’avance avec un mélange d’âme et de tripes, d’élégance et de violence, de finesse et de bêtises. Pour nous, qui avons fait un bout de ce chemin, l’ébullition actuelle ressemble plus à une catastrophe naturelle qu’à une étape sur la route qui monte. Pourquoi ?

A suivre, Episode 14 : Noirs & Juifs aux USA / l’amour fou.

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