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Les troubles bipolaires de la presse de gauche

Audrey Pulvar, compagne du ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg, rejoint Les Inrockuptibles, ancien hebdomadaire culturel habilement transmué en titre d’information générale par Matthieu Pigasse (membre du PS) en 2010, condition d’obtention des subventions oblige. Selon Les Echos, elle occupera le poste de directrice générale, en charge de l’éditorial. Par ailleurs, David Kessler, a rejoint l’Elysée quelques semaines plus tôt, en tant que conseiller médias et culture du Président de la République. Ce jeu de chaises musicales n’est que moyennement amusant : ses tenants et aboutissants engagent rien moins que les coudées franches des journalistes au sein de leurs rédactions. Et démontrent, si besoin était, que La Comédie humaine de Balzac n’a rien perdu de son actualité : les hommes rêvent de grandeur, mais se soumettent à leurs instincts les plus égotistes et à leurs intérêts bien compris.

La presse française, tout occupée à entonner son lamento sur un lectorat qui la boude, est abîmée par des accointances politico-économiques, des financements abscons et des conflits d’intérêt indignes d’un 4e pouvoir dont la liberté et l’éthique se sont rangées sous la bannière du 5e : le réseautage. Après deux ans d’enquête, c’est en substance la sirène d’alarme qu’actionne Benjamin Dormann dans cet essai particulièrement mordant, voire visionnaire : Ils ont acheté la presse (éditions Jean Picollec).

Sa cible : la presse dite « de gauche », ses propriétaires et grands veneurs dont il ne doute pas une seconde des convictions idéologiques – qu’il se garde d’ailleurs bien d’éreinter. Si ce consultant, ancien trésorier d’un parti « divers gauche », met les pieds dans le plat du petit monde, c’est pour porter le débat sur l’agora démocratique. Les affinités électives y sont théoriquement sacrées et relèvent de la sphère privée. Il en va autrement des alliances et privilèges que les « Etats généraux de la presse écrite », lancés en octobre 2008 par Nicolas Sarkozy, probablement pour s’acheter la bienveillance du secteur, ont scellés à coup de centaines de millions d’euros de subventions supplémentaires.

L’ultra-interventionnisme étatique de l’ex-Président à cet égard, et la distribution des prébendes que la quasi-totalité de la profession[1. Hormis Le Canard enchaîné et Arrêt sur images.] a réclamées et acceptées au nom de son « indépendance » n’ont fait l’objet d’aucun commentaire. En revanche, on se souvient des unes et des colonnes interminables sur les amitiés de Nicolas Sarkozy avec Arnaud Lagardère, Martin Bouygues, Serge Dassault et Vincent Bolloré. Bien réelles, ces affinités-là ont été mises au jour par de courageux journalistes empreints de déontologie… A qui le tour ? Aux industriels et financiers de gauche qui, contrairement à ceux de droite, investiraient dans la presse, à les en croire, par pure philanthropie : « Je ne conçois pas l’acquisition des Inrocks comme un investissement financier, mais plutôt comme un engagement à la fois intellectuel, politique et affectif », déclarait Matthieu Pigasse dans Libération en 2009.

Ils ont beau être talentueux et sympas, Denis Olivennes et Matthieu Pigasse, pour ne citer qu’eux, sont dans le collimateur de Benjamin Dormann. Olivennes, qui évoque volontiers sa jeunesse de lycéen trotskyste, non parce qu’il est énarque, ancien conseiller du ministre socialiste des Finances et ancienne plume de Laurent Fabius, mais parce que, directeur du Nouvel Observateur pendant près de trois ans (il est actuellement directeur du pôle Médias du groupe Lagardère Active), celui qui titrait « Il faut interdire les stock-options » en avait largement bénéficié à Canal+ puis à la Fnac, où les employés se souviennent de sa cuisante « doctrine sociale ». En affirmant « diviser son salaire par cinq ou six » lorsqu’il était à la tête de l’hebdomadaire pour justifier gel des salaires et licenciements de pigistes précaires, peut-être omettait-il de mentionner les confortables dividendes et autre salaires dont il bénéficia alors en tant que président du directoire de la société industrielle SFA, fleuron du groupe Perdriel (propriétaire du Nouvel Obs).
Dormann épingle largement le cumul des fonctions ambiguës auxquelles se livre aussi le millionnaire Matthieu Pigasse, ex-conseiller technique du cabinet de DSK et ancien collaborateur de Laurent Fabius au ministère des Finances, associé-gérant et directeur France de l’une des plus puissantes banques d’affaires (Lazard), propriétaire des Inrockuptibles et co-actionnaire du Monde (33%) et du Huffington Post (15% ; Le Monde en détenant 34%). Celui-là même qui convoite Libération.

Mais foin de ces basses questions pécuniaires analysées dans cet ouvrage avec force détails croustillants. Les « puissances de l’argent », on l’aura compris, n’ont guère de couleur politique. Benjamin Dormann tire donc aussi à boulets rouges sur « ce confortable positionnement politique de social-démocratie à la française, où l’on peut sans scrupule cumuler une fortune personnelle, fut-ce au détriment d’autrui, tout en restant dans le camp du bien, moralement supérieur ».

A qui le tour, cette fois-ci ? Entre autres, Laurent Joffrin, ex-directeur général unique et seul membre du directoire de l’actionnaire de Libération, nommé ensuite président du directoire du groupe Nouvel Observateur après avoir cédé la place à Nicolas Demorand, parachuté par Edouard de Rothschild, malgré une motion de défiance de la rédaction approuvée à 78% … Cumuler les fonctions tout en se réclamant de chartes sans substance, congédier les têtes qui dépassent ne seraient que du détail si les apparences restaient sauves, loin du vocabulaire familialiste (au sein des rédactions) et compassionnaliste (dans les articles) que fustige Benjamin Dormann…

Si ce dernier éreinte, c’est sans animosité qu’il s’impatiente : le public a le droit de savoir. A propos, quand se met-on à table ?

Benjamin Dormann, Ils ont acheté la presse (éditions Jean Picollec)

*Photo : Les Inrockuptibles


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Isabelle Kersimon est journaliste.

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