Martin Schulz a remporté mercredi une belle victoire. Le président du groupe socialiste au Parlement européen a arrêté, à la force de ses petits bras, l’hydre menaçante du fascisme et conjuré les ombres qui hantent encore les recoins les plus noirs de l’histoire de notre continent. Churchill, De Gaulle, Eisenhower, Staline : allez-vous rhabiller ! Désormais, les enfants apprendront que le vainqueur du nazisme est Martin Schulz. Et personne d’autre.

Enfin, vainqueur du nazisme, c’est vite dit. Celui dont Silvio Berlusconi disait en juillet 2003 qu’il avait tout du kapo[1. Le 2 juillet 2003, au Parlement européen, Schulz reprochait à Silvio Berlusconi sa politique intérieure, alors que l’Italie présidait l’Union européenne. Ce qui lui valut la réplique d’Il Cavaliere : « Signor Schulz, so che in Italia c’è un produttore che sta montando un film sui campi di concentramento nazisti : la suggerirò per il ruolo di kapò. Lei è perfetto !“] a manœuvré pour éviter la pire infamie : que Jean-Marie Le Pen ouvre, en tant que doyen d’âge, la séance de la prochaine législature européenne.

À vrai dire, cela n’aurait pas été une première : en 1989, Claude Autant-Lara, député du Front national, l’avait fait, choquant les bonnes consciences de l’Europe unie parce qu’il dénonçait la « menace culturelle américaine » – comme le ferait aujourd’hui n’importe quel membre d’Attac ou du Front de gauche : ça doit être ça qu’on appelle la lepénisation des esprits. Le discours d’Autant-Lara avait été jugé tellement provocateur à l’époque que la moitié de l’hémicycle se vida et qu’on procéda très vite à une modification de l’article 13 du règlement intérieur : le doyen d’âge n’aurait désormais plus la parole, mais se contenterait de présider les opérations électorales. Triomphe de la démocratie.

Donc, ce que craignait Martin Schulz, en vérité, ce n’était ni un discours ni un dérapage du président du Front national, mais sa simple présence physique à la tribune présidentielle du Parlement. Le président du groupe socialiste a peur de Le Pen comme un moineau d’un épouvantail. On a donc réfléchi à un nouveau texte, fait voter mercredi une assemblée plénière, modifié le règlement pour que ce soit le président ou un vice-président sortant qui officie à l’ouverture de la prochaine législature. Tout ça pour ça : interdire à Le Pen de ne pas dire un mot. Le priver de parole ne suffisait pas. Il fallait aussi l’interdire de silence.

Le procédé est discutable : dans un Etat de droit, une assemblée ne change pas le texte qui organise ses travaux par pure convenance. Si Martin Schulz, qui aura bien mérité de la démocratie européenne les palmes – pas académiques, mais celles du canard –, avait vraiment voulu que Jean-Marie Le Pen ne préside pas en juin prochain cette séance d’ouverture, il aurait été plus inspiré d’empêcher le président du Front national de siéger à nouveau à Strasbourg.

Non pas en s’allongeant de tout son corps devant la porte de l’hémicycle, mais en faisant ce que l’on fait depuis que la politique est politique : livrer bataille, ferrailler sur le terrain et réduire à peau de chagrin le score de son adversaire. C’est après tout ce qu’a fait Nicolas Sarkozy aux dernières élections présidentielles. Bien instruit, il s’est aperçu que les imprécations, les atermoiements et les cris de jeunes vierges effarouchées ne valent rien en politique. Seul compte le combat électoral.

Qu’on y prenne bien garde cependant : en modifiant le règlement intérieur du Parlement européen, Martin Schulz et ses amis ne se livrent pas à de petits arrangements parlementaires, ils voient Jean-Marie Le Pen déjà réélu au Parlement européen. Comment peuvent-ils préjuger du vote des Français ? Un mandat électif n’étant pas une prébende perpétuelle, qui leur dit que le président du Front national ne sera pas débordé dans sa circonscription par ses adversaires ? Qui leur dit qu’il ne sera pas blackboulé et pourra bien en juin reprendre le chemin de Strasbourg mais en simple touriste ?

En réalité, Martin Schulz se préoccupe de démocratie comme d’une guigne. Son opération était assez bien ficelée pour réussir : en prêchant la bonne conscience aux autres groupes parlementaires (si vous ne vous ralliez pas à nous, c’est que vous êtes des fascistes), il est parvenu, en fin de compte, à remettre en selle médiatiquement Jean-Marie Le Pen, qui aura tout loisir – et toute légitimité cette fois-ci – de se présenter devant ses électeurs comme la victime de « l’établissement ». L’initiative de Martin Schulz arrange bien, en fin de compte, les affaires électorales du Front national. Et pas que les siennes d’ailleurs.

Seulement, songeons que, du haut de cette modification du règlement intérieur de l’assemblée de Strasbourg, deux siècles d’histoire parlementaire (française, puis, par contagion, européenne) nous contemplent… Déjà, lors de la réunion des Etats généraux en mai 1789, c’est aux doyens des trois ordres que l’on confie la présidence des débats. Le règlement de la première Législative stipule en 1791 que « l’Assemblée doit se constituer provisoirement sous la présidence du doyen d’âge ». Cet usage ininterrompu est ce que Léon Daudet appelait ironiquement la « fête à grand-papa ».

Jamais en France une législature n’a commencé sans que le doyen d’âge ne l’inaugure. Souvent majorité et gouvernement n’ont pu d’ailleurs rien faire d’autre que prendre leur mal en patience. En 1849, du haut de son âge et du perchoir, Auguste Hilarion de Kératry, monarchiste élu dans le Finistère, invoque le Ciel et provoque les républicains. En 1923, Louis Andrieux plaide pour le vote des femmes : « Le suffrage n’est pas universel, quand la meilleure partie du genre humain en est exclu. » En mai 1958, le chanoine Kir, député-maire de Dijon, ouvre les travaux de la première législature de la Ve République en plaçant la France sous la protection de Dieu, tout en prodiguant ses conseils à un général de Gaulle qui n’en attendait pas tant. En 1981, devant une assemblée toute rose dont François Fillon est l’un des benjamins, le presque-nonagénaire Marcel Dassault part dans un trip assez spécial. Après avoir préconisé que la France produise ses propres motocyclettes et ses appareils photos pour endiguer le chômage, il appelle à l’organisation d’une Exposition universelle : « Depuis quarante ans, plus aucune exposition n’a été organisée. On se demande bien pourquoi car les expositions animent toujours les affaires. Si l’on en organisait une en 1983, en 1984 ou en 1985, il faudrait y adjoindre une sorte de Luna-Park comme il en existait avant guerre. Les jeunes iraient s’y distraire au lieu de se battre dans les escaliers des HLM. Les étrangers y viendraient aussi parce que, dans bien des pays, ce n’est pas beaucoup plus gai que chez nous ! » En 1988, c’est Édouard Frédéric-Dupont qui exerce comme président d’âge : il a rejoint le FN en 1986 avant de se faire réélire sous l’étiquette RPR en 1988 dans le VIIe arrondissement. Plus près de nous encore, en 1993, le centriste Charles Ehrmann procède à un long discours, dans lequel il appelle un Edouard Balladur médusé à stopper l’immigration, à renvoyer les illégaux, mais aussi à réaliser la liaison Grenoble-Nice et à percer un tunnel au Mercantour.

La démocratie française a-t-elle souffert un instant des discours souvent longs et ennuyeux, parfois vifs et saisissants, mais toujours décalés, que prononcèrent à l’Assemblée ses présidents d’âge ? A-t-on vu les chars russes déferler sur Paris, lorsqu’en 1945, le communiste Marcel Cachin ouvrit les travaux de l’Assemblée consultative provisoire ? A-t-on rompu les ponts avec les Etats-Unis lorsque le non moins communiste Virgile Barel célébra en 1973 la fin de la guerre du Vietnam ? Bien entendu que non. Les formes que prend le jeu parlementaire ne prêtent jamais à conséquence. Sauf quand on ne les respecte pas. Car, en fin de compte, ce qu’a obtenu mercredi à Strasbourg Martin Schulz est assez simple : il l’a mis minable à ce qui restait de démocratie en Europe, renforçant auprès de l’opinion publique l’idée que le Parlement ne se soucie guère du peuple ni de ses suffrages et redonnant, du même coup, à Jean-Marie Le Pen une nouvelle jeunesse électorale.

Elle est belle, la démocratie européenne, si sûre d’elle et de ses valeurs qu’elle se fait dessus devant un vieil homme.

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