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Les liaisons dangereuses de Muriel Salmona

Enquête sur une psy aussi médiatique que dangereuse

Les liaisons dangereuses de Muriel Salmona
Muriel Salmona aux côtés des actrices Nadège Beausson-Diagne et Adèle Haenel participent à une manifestation pour la Journée internationale des femmes, Paris, 8 mars 2020. D.R.

La psychiatre est entourée de militants qui sacralisent la parole de l’enfant, les mêmes qui estimaient dans l’affaire d’Outreau, à la fin des années 1990, que plus le témoignage d’un enfant est contradictoire, plus il est fiable…


« Une héroïne, qui alerte depuis vingt ans sur les conséquences psycho-traumatiques des violences sexuelles, mais aussi l’amnésie traumatique, particulièrement prégnante chez les victimes d’inceste. » Voilà comment le quotidien suisse Le Temps présente Muriel Salmona dans un article publié le 22 février.

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Vingt ans, c’est exactement l’âge de l’affaire d’Outreau. En 2001, Fabrice Burgaud, un juge d’instruction à peine sorti de l’école, tombe sur une affaire sordide d’inceste et d’abus sexuels dans cette commune proche de Boulogne-sur-Mer. Plusieurs enfants accusent leurs parents, puis leurs voisins, puis des voisins de voisins, puis le curé, décrivant des orgies et un assassinat. Le juge Burgaud croit être tombé sur un réseau. Il ordonne 18 incarcérations. Trois années passent, le réseau reste introuvable. Il y a eu inceste, prêts sordides d’enfant à un couple de voisins, mais pas de ballets roses filmés au caméscope et encore moins de meurtre de petite fille. Aux assises, en 2004, l’évidence s’impose : les enfants n’ont pas dit la vérité. Quatre accusés sur 18 plaident coupables (les parents et le couple de voisins), 13 nient. Le dernier est mort en prison. L’institution judiciaire achève de se discréditer en prononçant sept acquittements, mais en infligeant à six accusés des peines couvrant exactement leur détention provisoire ! Ils seront définitivement blanchis lors d’un second procès d’assises, en 2005.

« On ne saurait méconnaître la complexité de l’exercice qui consiste à entendre un enfant très jeune sur des faits d’abus sexuels dont il aurait été victime »

Jacques Chirac écrit personnellement à chaque innocent, déplorant « une catastrophe judiciaire ». Une commission d’enquête parlementaire dresse un tableau accablant de l’enquête, réservant ses charges les plus violentes aux experts qui ont poussé le juge Burgaud à la faute, et en particulier à Marie-Christine Gryson-Dejehansart. Sa ligne de défense est inattendue : tous les enfants ont « été reconnus victimes par le verdict des assises ». Peu importe que les personnes qu’ils ont accusées lors de la « reviviscence des viols en réunion » ne fussent pas coupables. « La question n’est pas là », les enfants sont des victimes, leur parole est sacrée. Marie-Christine Gryson-Dejehansart expliquera par ailleurs aux députés que plus un témoignage d’enfant est flou et contradictoire, plus il est fiable, car c’est le signe qu’il y a mémoire traumatique, donc traumatisme.

 

Muriel Salmona est invitée par tous les plus grands médias, où elle peut diffuser sa propagande sans contradiction. Photo: capture d'écran France 5.
Muriel Salmona est invitée par tous les plus grands médias, où elle peut diffuser sa propagande sans contradiction. Photo: capture d’écran France 5.

Mme Gryson-Dejehansart n’a jamais dévié de cette ligne. Si elle n’a jamais eu un mot pour les 14 innocents qu’elle a contribué à envoyer en prison, Causeur n’en a pas trouvé trace. Comme elle nous l’a expliqué, « la mystification d’Outreau, c’est de dire que les enfants ont menti ». Elle se réfère souvent au livre de Jacques Thomet, ancien rédacteur en chef à l’AFP, Retour à Outreau : contre-enquête sur une manipulation pédocriminelle ; 337 pages de complotisme paru chez Kontre Kulture, la maison d’édition d’Alain Soral.

Et ce n’est pas tout.

L’experte d’Outreau et Muriel Salmona, même combat

En 2015, l’ex-experte d’Outreau a cosigné chez Dunod un ouvrage intitulé Danger en protection de l’enfance avec… Muriel Salmona. Les deux femmes se connaissent et s’apprécient. Le livre met en forme les actes d’un colloque, où était aussi intervenu Édouard Durand, magistrat au tribunal des enfants de Bobigny. Celui-ci était également coordonnateur de formation à l’École nationale de la magistrature, à l’époque où Muriel Salmona et Marie-Christine Gryson-Dejehansart ont été appelées à y donner des conférences.

S’il n’a jamais commenté publiquement le désastre d’Outreau, le juge Durand n’en fait pas mystère, pour lui la parole de l’enfant est sacrée, donc incontestable. « Mon principe est d’auditionner tous les enfants de 0 à 18 ans, expliquait-il lors d’un colloque à Angers en octobre 2013. Il m’est donc arrivé d’expliquer à un enfant de six mois les raisons de son placement. »

Début février 2021, Édouard Durand a été nommé à la coprésidence de la commission sur l’inceste. Muriel Salmona (qui n’a pas trouvé le temps de répondre à nos questions) a applaudi dans Le Monde du 6 février : « La nomination d’Édouard Durand est très consensuelle : il s’est toujours positionné contre la culture du viol et la propagande anti-victimaire. »

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De quelle propagande anti-victimaire s’agit-il ? Exactement à la même époque que l’affaire d’Outreau (1999-2001), la police a démantelé un vaste réseau de pédophile à Angers : 45 enfants victimes, 66 accusés, 63 condamnés en mars 2005. Le tout dans la discrétion et avec des expertises qui ont passé le cap de l’audience aux assises, contrairement à celles de Marie-Christine Gryson-Dejehansart. Comme le disait Christian Raysseguier, inspecteur général des services judiciaires, en remettant son rapport sur Outreau au garde des Sceaux en juin 2006 : « On ne saurait […] méconnaître la complexité de l’exercice qui consiste à entendre un enfant très jeune sur des faits d’abus sexuels dont il aurait été victime, a fortiori si les faits ne sont pas récents. » Un propos d’expert, à mettre en parallèle avec la proposition phare de Muriel Salmona, l’imprescriptibilité des crimes sexuels. Le 27 janvier 2021, Édouard Durand se déclarait « favorable à ce qu’on y réfléchisse » sur BFM-TV. Des propos détonants de la part d’un professionnel du droit, la plupart considérant que la prescription a moins à voir avec la gravité des faits qu’avec la possibilité de rassembler des preuves[tooltips content=”Jusqu’à une réforme de 2017, le banal abus de bien social était quasiment imprescriptible, car les juges considéraient qu’il était à la fois facile à dissimuler et à reconstituer, car il laisse des traces en comptabilité.”](1)[/tooltips]. « Il est génial, Édouard Durand ! s’exclame Marie-Christine Gryson-Dejehansart, interrogée par Causeur. Il est extrêmement compétent, on l’invite à tous nos colloques, c’est lui qui aurait dû être ministre de la Justice, il est dans l’air du temps. »

Un air du temps qui rafraîchit singulièrement la psychologue d’Outreau, toujours en activité. « On peut vraiment progresser en ce moment parce que les jeunes journalistes n’ont pas ou plus en mémoire la doxa d’Outreau. L’affaire a mis un frein majeur à la prise en compte de la parole de l’enfant. On pourra avancer quand les tribunaux, les magistrats et les policiers n’y feront plus référence, en disant : on va mettre des innocents en prison. » Nous voici tous prévenus, sans jeu de mots.

Mars 2021 – Causeur #88

Article extrait du Magazine Causeur


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