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J’ai la mémoire qui flanche, je m’en souviens très bien

L'existence de l'amnésie traumatique, concept fort utile dans le cas des affaires d'agressions sexuelles, est bien loin d'être prouvée

J’ai la mémoire qui flanche, je m’en souviens très bien
© United International Pictures (UIP)

Il manquait une rubrique scientifique dans Causeur. Peggy Sastre vient combler cette lacune. À vous les labos!


C’est l’une des tristes lois de la vie, le succès d’une idée est indépendant de son assise factuelle. Les notions les plus solides ne sont pas les plus virales et ce ne sont pas les plus faiblardes qui meurent fissa dans la discussion publique. À cet égard, le concept d’amnésie traumatique est un cas d’école. Popularisé en France par la psychiatre Muriel Salmona, qui s’en réclame pour justifier l’imprescriptibilité des crimes sexuels, le phénomène est défini comme un mécanisme neurobiologique de protection contre un stress intense et qui ferait disjoncter les circuits de la mémoire [1]. En d’autres termes et en deux mots, vivre un événement traumatisant empêcherait de bien s’en souvenir, voire de s’en souvenir tout court. Ce qui, pour parler poliment, est loin d’être prouvé.

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C’est écrit donc c’est vrai !

Muriel Salmona Image: capture d’écran Brut.

Confrontés à la fragilité de leur théorie chérie, les croyants en l’amnésie traumatique ont pour habitude d’avancer un argument de poids : elle est répertoriée dans le DSM, le manuel diagnostique et statistique de santé mentale publié par l’Association américaine de psychiatrie depuis 1952, une référence en la matière. Pour être précis, c’est le cadre général de l’amnésie traumatique, l’ « amnésie dissociative » qui est effectivement apparue dans l’édition la plus récente – le DSM-5. Elle y est caractérisée par une « incapacité de se rappeler des informations autobiographiques importantes, habituellement traumatiques ou stressantes, qui ne peut pas être un oubli banal », avec des symptômes « à l’origine d’une détresse cliniquement significative ou d’une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants ». Une perturbation qui « n’est pas imputable aux effets physiologiques d’une substance […] ou à une autre affection neurologique ou médicale » et qui « ne s’explique pas mieux par un trouble dissociatif de l’identité, un trouble stress post-traumatique, un trouble stress aigu, un trouble à symptomatologie somatique, un trouble neurocognitif majeur ou léger ». Comme le précise encore le DSM-5, l’amnésie dissociative se distingue des « amnésies permanentes dues à une lésion ou à une agression neurobiologique toxique qui empêchent l’enregistrement ou le rappel de l’information par le fait qu’elle est toujours potentiellement réversible parce que le souvenir a été correctement enregistré ». Le phénomène se manifeste sous trois formes. La localisée – impossibilité de se souvenir des événements survenus pendant une période circonscrite, forme la plus fréquente –, la sélective – le fait de ne « se souvenir que d’une partie d’un événement traumatique » – et la généralisée qui, comme son nom l’indique, traduit une « perte complète de la mémoire de sa propre histoire ». Forme la plus rare, elle est néanmoins plus fréquente chez « les anciens combattants, les victimes d’agressions sexuelles et les individus soumis à des stress ou à des conflits émotionnels extrêmes ».

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Mais la science a ceci de retors que même une inscription dans un manuel, loin d’être gravée dans le marbre proverbial, ne saurait constituer un rempart ultime contre la critique des idées étayées à la va-comme-je-te-pousse. Parue début juin, une étude analyse de manière systématique pas moins de 128 cas d’amnésie dissociative dispatchés dans 60 articles anglophones parus ces vingt dernières années dans des revues à comité de lecture. Il en ressort non seulement que les preuves offertes à l’appui d’un diagnostic d’amnésie dissociative sont généralement faibles et ambiguës, mais aussi que, dans la plupart des cas, ces études ne parviennent pas à exclure d’autres explications, comme la vilaine simulation ou l’oubli tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Enfin, aucun des cas d’amnésie dissociative présentés dans ces études ne correspond en réalité aux critères diagnostiques posés par le DSM-5. Comme le conclut l’équipe d’Ivan Mangiulli, spécialiste de la mémoire affilié à l’Institut de criminologie de l’université de Louvain et à la faculté de psychologie et de neurosciences de l’université de Maastricht, « l’amnésie dissociative, telle qu’elle est esquissée dans ces études de cas, semble être une construction plutôt élastique et ouvertement définie décrivant divers types de perte de mémoire en présence ou en l’absence d’un large éventail de facteurs de stress psychosociaux et biologiques et sans que des explications alternatives soient exclues ». En termes moins techniques, une bonne grosse auberge espagnole.

Ce ne serait pas si grave, si les conséquences légales n’étaient pas si lourdes

On pourrait s’arrêter là tant le constat est accablant, mais on va quand même vous en mettre un peu plus pour la beauté du geste. Parmi les études analysées par Mangiulli et al., on peut citer celle sur une adolescente de 16 ans chez laquelle les auteurs « n’ont pu trouver aucun facteur de stress ou de détresse dans son histoire de vie ». Ou cette autre, menée sur dix patients où l’un d’entre eux finira par avouer simuler et où quatre n’avaient vécu aucun événement stressant avant leur perte de mémoire ou en lien avec elle. En revanche, qu’est-ce que ces patients avaient en commun ? Des antécédents de toxicomanie et de comorbidité psychiatrique qui, comme le commentent Mangiulli et al., « pourraient avoir contribué à leur perte de mémoire ». Dans tous les cas, la qualification est contraire aux critères diagnostiques du DSM qui précise noir sur blanc que l’amnésie dissociative ne doit pas être imputable aux effets physiologiques d’une substance ni à une autre affection neurologique ou médicale.

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Mais le détail le plus édifiant de tous est peut-être que les « traumatismes » répertoriés dans les études analysées par Mangiulli et ses collègues, événements considérés comme à l’origine des prétendus cas d’amnésie dissociative, pèchent par une grande hétérogénéité. Dans certains cas, il s’agit de « stresseurs » indéniables – violences domestiques, violences sexuelles subies de manière répétée durant l’enfance – mais dans d’autres, l’évidence est loin d’être au rendez-vous. Comme pour les 39 cas d’amnésie dissociative « provoqués » par des disputes conjugales et amicales relativement bénignes ou encore par le fait de ne pas mener la carrière dont on rêve. « Le problème théorique ici, posent Mangiulli et al., est que lorsque des expériences légèrement stressantes sont considérées comme des antécédents d’amnésie dissociative […], il devient difficile de comprendre pourquoi il serait si important pour une personne de s’en dissocier. »

On n’en déduira pas pour autant que l’amnésie dissociative n’existe pas, seulement qu’elle est fréquemment invoquée à tort. En effet, les chercheurs tiennent à préciser que « l’étiquette diagnostique de l’amnésie dissociative telle qu’elle est actuellement connue peut être trompeuse ». Ce qui est déjà beaucoup pour une idée aussi populaire, et aux conséquences légales aussi lourdes.

Référence : tinyurl.com/LaMemoireQuiFlanche


[1]. Cf Peggy Sastre, « Muriel Salmona : la psy qui traumatise », Causeur n° 88, mars 2021

Été 2021 – Causeur #92

Article extrait du Magazine Causeur


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Peggy Sastre est une journaliste scientifique, essayiste, traductrice et blogueuse française. Dernière publication, "La Haine orpheline" (Anne Carrière, 2020)

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