La marche républicaine du 11 janvier fut une vibrante occasion d’unité nationale, malgré les inévitables tentatives de récupération politique et autre maladresses. Chez moi, cette mobilisation a guéri une vieille blessure personnelle.

Lorsque Mohamed Merah assassina, en mars 2012, des militaires et des écoliers juifs, ainsi que leur professeur, j’habitais Tel Aviv. Je connaissais à la fois l’aumônier catholique des parachutistes de Montauban pris pour cible, le Père Christian Venard, et des franco-israéliens proches des victimes de Toulouse. La communauté française en Israël était submergée d’émotion et de douleur. Peu après le drame, un rassemblement spontané s’organisa à Tel Aviv. Je m’y rendis, mais l’esprit était à la résignation et à la tristesse. Quelques voix chantèrent La Marseillaise, peu nombreuses, étouffées dans le silence. On m’expliqua : « Tu sais, on ne se sent plus en sécurité, cela ne sert plus à rien d’être Français. Les juifs doivent partir, venir en Israël. »

Les juifs doivent partir. Ce cri du cœur me fut pénible. Il ne m’était pas nouveau. Quiconque a vécu en Israël et discuté avec des Français ayant fait leur  alyah (montée en hébreu), leur émigration, s’expose à des discussions qui tiennent en quelques mots : la France est livrée à l’islamisme, à la délinquance, à l’antisémitisme, il n’y a plus d’avenir pour les juifs. En 2014, environ 7 000 Français ont fait leur Alyah. Le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, lui-même émigré de Moldavie, a osé se faire pressant, dimanche : « faites votre alyah, il n’y a aucune autre alternative ».

Sans ignorer que l’alyah peut être le fruit d’une décision mûrement réfléchie, notamment pour des motifs spirituels, elle ne saurait constituer la seule issue pour les Français juifs, face aux menaces qui pèsent sur eux. Tout comme des millions de Français se sont levés pour refuser la résignation, notre pays ne peut pas se résigner au sentiment d’abandon que vivent nos compatriotes juifs, et à la fatalité de leur départ.

La France abrite la troisième communauté juive mondiale, après les Etats-Unis et Israël. Elle est l’héritage vivant d’une longue et riche histoire. Elle est jalonnée de figures connues et moins connues, comme celle du Rabbi Salomon de Troyes, dit Rachi, exégète, poète et vigneron, ayant vécu en Champagne au XIe siècle, qui illumine un Moyen Âge dont on ne retient que les discriminations faites aux Juifs.

En août 1744, le roi Louis XV visite Metz, et tombe gravement malade. C’est une dysenterie, que les médecins de la Cour sont incapables de guérir. Les prières se multiplient dans le pays pour le souverain, tout particulier au sein de l’importante communauté juive de Metz. Celle-ci reçoit dans la prière que Louis XV vivra, et dépêche un de ses médecins, Isaïe Cervus Ullmann, qui sauve le roi.

En 1787, par l’Edit de tolérance, Louis XVI accorde l’état civil aux non-catholiques de France, protestants et Juifs. Il charge son ministre Malesherbes d’émanciper durablement ces derniers : « M. de Malesherbes, vous vous êtes déjà fait Protestant. Maintenant, je veux que vous vous fassiez Juif. Je vous demande de vous occuper d’eux. » La pleine égalité des droits aux juifs sera octroyée par la Révolution. En 1808, la communauté juive, organisée par Napoléon en consistoire, élabore une prière pour la République, toujours récitée le samedi matin et les jours de fête.

Le XIXe siècle est une période faste pour le judaïsme en France, à tel point que les juifs d’Allemagne forgent la célèbre formule : « Heureux comme Dieu en France ». En 1870, Gambetta accorde la citoyenneté aux juifs d’Algérie. Les victimes des pogroms en Europe orientale affluent à Paris.

Accusés d’incivisme avec l’affaire Dreyfus, les juifs de France font corps avec leur pays. Leur patriotisme pendant la Grande guerre parvient même à émouvoir Charles Maurras, pourfendeur de « l’anti-France juive et protestante ». Le chef de file de l’Action française est bouleversé par la lettre que lui adresse Pierre David, la veille de sa mort au champ d’honneur, en octobre 1915, où il lui explique son attachement à la France : « Une âpre joie se mêlera à mes dernières souffrances physiques et morales, en pensant que je les voue à la défense de la Patrie et à l’enrichissement du patrimoine moral de ma famille. »

Français depuis des siècles, les juifs ont prouvé qu’ils le sont également « par le sang versé », comme on le dit dans la Légion étrangère. Ils le sont enfin par communauté d’esprit. La France s’est forgée dans une culture judéo-chrétienne. C’est dans le Paris catholique que le peintre Marc Chagall a l’idée, pour dénoncer les persécutions nazies, de peindre en 1938 un Christ en croix revêtu du châle de prière juif, La Crucifixion blanche. C’est l’historien français Jules Isaac qui achève de convaincre le pape Jean XXIII de faire évoluer l’enseignement de l’Eglise catholique à l’égard du judaïsme.

Les juifs sont étroitement associés à la France. Ils en sont l’âme, la conscience. Le pays qui les a émancipés doit continuer à leur assurer un avenir. La France est un diamant aux mille facettes. Si les Juifs la quittent, elle perd une de ses facettes. Comme tant de pays européens, vidés de leurs foyers juifs par l’histoire, amputés d’une partie de leur culture et de leur identité.

Français « gentils » ou juifs, nous sommes dans la même barque. Ce pays est nôtre. « Moi, je n’ai pas d’Israël », déplore le personnage houllebecquien de Soumission. A l’heure où le multiculturalisme vole en éclats, la République serait bien inspirée de se rappeler des mots de Clermont-Tonnerre, en 1789 : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». Car ce sont mes compatriotes comme les autres.

*Photo : LICHTFELD EREZ/SIPA. 00692901_000053.

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Pierre Jova
Journaliste, spécialiste de l'actualité internationale et de géopolitique...Journaliste impertinent se proposant de décoder l'actualité internationale et la géopolitique. Liberté de ton et précision garanties. Retrouvez-le aussi sur FigaroVox, Cahiers libres, L'Edito.fr et son blog Jovabien.