Peut-on parler d’un film sans l’avoir vu ? Je le pense, à partir du moment où l’on décide de focaliser l’analyse sur les desseins que l’on prête au film et que les hypothèses émises vont dans ce sens. D’autres points de vue suivront – le film en question va faire parler de lui – et je ne me risquerai évidemment pas ici à critiquer ni la mise en scène, ni le jeu ou le choix des acteurs, ni même le scénario. Le film dont je me propose de parler sort ce mercredi sur les écrans, il s’intitule Les Héritiers. « En comprenant l’Histoire, ils vont forger la leur » en est l’accroche emblématique.

Il règne en France une ambiance conflictuelle entre minorités ethniques. En France plus qu’ailleurs semble-t-il. Longtemps y a prévalu l’ambition de faire du Français. Non qu’il était demandé à chacun d’abandonner tous particularismes, mais ceux-ci avaient vocation à relever de l’intime pour laisser place nette à tout un lot de références communes jugées fondamentales. Au rebours du système anglo-saxon ayant toujours misé sur la réussite personnelle débridée et fait du commerce l’unique ciment social, la France avait fait le pari d’un peu plus de profondeur en partage. Au nom de valeurs libérales importées sur ses terres par une avant-garde au grand cœur, ce pays a fini par s’oublier dans la reconnaissance d’autrui. Aujourd’hui que les animosités deviennent criantes, les mêmes s’inquiètent – un peu tard – d’un défaut de véritables dénominateurs communs (en-dehors de la référence évanescente aux droits de l’homme).

Des conflits communautaires, il en est un qui envahit de plus en plus l’espace public : juifs d’un côté, Noirs et Arabes de l’autre. Non seulement on a fait perdre aux uns comme aux autres le sentiment d’appartenance nationale sur le sol français, mais, par voie de conséquence, on a permis que vienne s’y jouer par procuration le conflit israélo-palestinien. Or le drame de là-bas ne peut ni ne doit avoir ici la primauté car ce serait faire d’une guerre étrangère un triste et exclusif dénominateur commun. Et parce que les communautés minoritaires se retrouvent affectées à leur tour par le sabordage de la nation – donc la perte de valeurs et de repères communs –, le microcosme culturel est en émoi. Commencent alors à se faire sentir et le poids de nos manquements, et la nécessité d’y remédier en exhumant l’histoire nationale. Mais pas n’importe laquelle, bien entendu.

C’est en cela, il me semble, que le film Les Héritiers puise l’essentiel de sa raison d’être dans une vocation d’apaiser des querelles communautaires, celles-ci longtemps masquées par la sempiternelle désignation de l’ennemi commun, à savoir le fasciste d’extrême droite. Louable tentative, qui plus est en invoquant l’héritage historique (mieux vaut tard que jamais). Il est néanmoins assez surprenant de faire appel au drame de la Shoah, lors même qu’elle est devenue l’étalon et le paradigme de la concurrence victimaire, donc potentiellement l’adjuvant des conflits. On s’entendra répondre que le film s’appuie sur une « histoire vraie ». Il n’est toutefois pas certain que si la concorde et l’émulation s’étaient nourries d’une page d’histoire plus glorieuse ou moins affligeante on en aurait fait un film. L’entreprise s’avère donc casse-gueule, car d’une part elle renforce le sentiment qui s’installe d’une histoire de France se résumant à la Shoah, d’autre part elle pose en modèle une expérience, certes vécue, mais qui ne peut faire figure que d’heureuse exception.

On aurait aimé, pour changer, que le personnage principal joué par Ariane Ascaride – Anne Guéguen (homonyme opportun) – en sa qualité de professeur d’histoire, s’attache par exemple à montrer à ses élèves en quoi la vie d’un jeune paysan de la Beauce au XIVe siècle était difficile et contraignante, bien autrement que la leur, et en quoi, pour cette raison même, ils avaient tous, Noirs, Blancs ou Jaunes, des raisons de se reconnaître dans cette figure symbolique (française, mais exportable à l’envi). Ou bien, quitte à parler des Juifs, serait-il choquant de rappeler à tous ces jeunes l’œuvre assimilationniste à l’égard de toute une communauté initiée sous la Révolution et achevée sous le régime impérial ? Tenez, faisons d’une pierre deux coups et parlons d’un Juif éminent, historien lui aussi, qui plus est médiéviste, et héros national fusillé par les Allemands en 1944 : Marc Bloch. Pourquoi cet homme, peu soucieux de ses origines israélites, père de six enfants et en âge d’être exempté des obligations militaires s’est-il senti le devoir de demander à être mobilisé sur le front dès 1940 ? L’a-t-il fait au nom des seuls Juifs ? Ce n’est pas ce qui ressort du constat qu’il dresse lui-même au lendemain de la débâcle dans son Étrange défaite. Il l’a fait parce qu’il se sentait redevable de la patrie qui lui avait permis de devenir professeur universitaire, précisément par le biais d’une histoire nationale qu’il connaissait si bien au long cours. Ainsi Marc Bloch se sentait-il héritier mû, non pas par un grotesque « devoir de mémoire », mais bel et bien par devoir intégral vis-à-vis de la communauté nationale.

Mais tout ceci répondrait-il réellement aux intentions premières du septième art contemporain lorsqu’il fait de la politique sous le couvert d’œuvre sociale ? Est-il suffisamment consensuel de parler de la nation, du sentiment d’appartenance, d’efforts individuels, de sacrifices et de devoirs à des élèves maternés à qui il n’est demandé au quotidien que tolérance et spontanéité ? Seraient-ils à même de s’extraire de leur condition de victimes malheureuses où l’on se plaît à les maintenir pour comprendre en quoi l’École, en soi, est une chance pour eux et l’héritage que leur ont transmis sans contrepartie des Marc Bloch ? Y a-t-il encore de la place pour les héros ordinaires dans une société compassionnelle ?

La boucle est bouclée : Les Héritiers, ce fut aussi le titre d’un livre retentissant écrit par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron il y a tout juste cinquante ans. Sous leur plume, le terme désignait alors la petite frange des élèves privilégiés dans un système scolaire qu’ils s’employaient, quelques années avant le grand chambard, à dépeindre comme matrice de la reproduction et de l’exclusion. Cinquante ans plus tard, leur message a été entendu et leurs leçons appliquées. À telle enseigne que la notion même d’héritage est devenue incongrue dans les écoles, et qu’il faut une fois de plus se référer à la Shoah et aux heures sombres (dans la même logique, ce pourrait être aussi bien au commerce triangulaire…) pour se découvrir un dénominateur commun et un intérêt pour le passé. Le temps ne ménage pas celles et ceux qui ont la vanité de faire sans lui.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Eric Guéguen
est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).est l'auteur du Miroir des Peuples (Perspectives libres, 2015).
Lire la suite