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«Les députés ne connaissent pas plus le prix d’un litre d’essence que celui d’une baguette»

Entretien avec Benjamin Cuq, journaliste indépendant et spécialiste de l'industrie automobile

«Les députés ne connaissent pas plus le prix d’un litre d’essence que celui d’une baguette»
"Convoi de la liberté", région de Toulouse, 10 février 2022 © FRED SCHEIBER/SIPA

Après « ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche », c’est maintenant « vous trouvez l’essence trop chère, achetez-vous une voiture électrique » !


Causeur. Le prix du plein ne cesse d’augmenter, pourquoi ? 

Benjamin Cuq. À cause de la hausse de la demande. Le pétrole n’était pas cher pour deux raisons : il y en avait plein et peu de gens en avaient besoin. Jusqu’au début des années 2000, le parc automobile était relativement restreint à l’échelle de la Terre. Les ventes de voitures étaient d’environ 50 millions en 2000. Pour 2020, on est à 100 millions. Ces voitures, il faut bien les faire rouler. Il y a beaucoup plus de voitures dans les pays de l’Est, en Inde et surtout en Chine. Il y a quand même 400 millions de Chinois qui ont désormais un niveau de vie comparable à celui des Européens. Comme ils ont une très forte demande d’énergie, et notamment d’essence, ce sont eux qui achètent en premier. La demande étant plus forte que l’offre, le prix de l’essence augmente. On pourrait même dire que quand tous les Chinois auront une voiture, les Européens auront des vélos. On se dirige vers une inversion de civilisation.

Le journaliste Benjamin Cuq D.R.

Sommes-nous totalement dépendants des pays du Golfe ? 

Totalement. Il ne reste que sept raffineries en France. La Chine, comme nous, achète aux pays du Golfe. Nous refusons d’acheter du gaz à  Vladimir Poutine, soit. Mais je ne pense pas que l’on donne de grandes leçons de démocratie à Mohammed Ben Salmane, prince d’Arabie Saoudite ou aux émirs qataris en achetant leur essence. 

La hausse des prix peut-elle s’arrêter ? 

Non, car la demande est supérieure à l’offre. Dans une planète aux ressources finies, l’offre ne pourra pas être éternellement supérieure à la demande. Il n’y aura plus de pétrole tôt ou tard. Attention, je ne parle pas d’un grand d’effondrement, penser que tout va s’arrêter d’un coup est un fantasme. En revanche, tout va augmenter très doucement. Petit à petit, on arrive à des pénuries de matières premières. Les stocks d’or sont déjà limités. On pourra développer un peu le gaz de schiste, comme au Canada, mais ça restera limité. De plus, les États-Unis ont tout intérêt à maintenir un pétrole très cher pour une bonne raison : quand le pétrole saoudien est trop cher, leur propre pétrole est moins cher à extraire. 

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Sommes-nous destinés, à la joie des écolos, à trouver des alternatives au pétrole ? 

Nous n’avons pas le choix. Tôt ou tard, nous allons devenir décroissants. Pour ce qui est de la voiture, nous le sommes déjà. Une voiture essence fabriquée en 2022 consomme environ 30% de moins qu’une voiture fabriquée il y a vingt ans. Pour les constructeurs, l’intérêt est de faire durer leur industrie le plus longtemps possible. Cette conscience qu’il faut faire baisser la consommation n’est donc pas venue des écolos mais des constructeurs. Depuis bien longtemps, l’industrie automobile a compris la nécessité de réduire la consommation des voitures. 

Ça fait vingt ans qu’on nous dit qu’on se dirige vers une société sans voiture et on semble redécouvrir, à chaque hausse du prix de l’essence, que des millions de Français ont besoin de prendre la voiture tous les jours…

Le fantasme des technocrates est que tous les Français pourraient se déplacer autrement qu’en voiture. Mais 80% des Français utilisent leur voiture au moins une fois par jour car ils en ont besoin ! Quand on habite à cinq ou six kilomètres de la première gare et qu’il n’y a pas de transports en commun, on n’a pas le choix. 

Quid de la voiture électrique ? 

C’est un fantasme de riches. Ceux qui gagnent 1200 euros par mois ne peuvent pas s’acheter une voiture électrique car ça coûte 34 000 euros. Et dans une Twingo électrique, quand on a une famille de trois enfants, on ne met pas tout le monde dans la voiture ! Sans compter que ça met beaucoup de temps à se recharger. Mais le vrai scandale, c’est les primes à la conversion. Vous dites à quelqu’un qui gagne moins de 1500 euros par mois qu’il peut récupérer 6000 euros pour l’achat d’une voiture électrique. Sauf que s’il habite à la campagne, sa Twingo ne pose pas de problèmes, les problèmes de pollution et de circulation concernent les villes. Par ailleurs, entre une Twingo qui a été produite il y a 15 ans en France et une Dacia électrique neuve produite en Chine, c’est la Twingo qui est la plus propre. Monter une voiture en Chine pour des livraisons en France, cela fait perdre à ce véhicule son intérêt environnemental.

Quelles sont les solutions à court terme ? Baisser la TVA comme le proposent Anne Hidalgo et Marine Le Pen ? Bloquer les prix comme le propose Mélenchon ? Faire une taxe flottante comme le propose Fabien Roussel ? 

D’une façon générale, il faudrait arrêter de faire des taxes sur les taxes. Une solution très simple serait de passer à des remboursements de TVA pour les gens aux revenus les plus modestes. Si vous faites un plein à 100 euros, il y a environ 75% qui part en taxes. Le blocage de prix, on a vu ce que ça a donné au Venezuela : un mélange de guerre civile à bas bruit et d’hyperinflation. La taxe flottante, c’était ce qu’on avait à l’époque de Lionel Jospin, c’était la meilleure idée qui soit. Plus le prix de l’essence augmente, plus la taxe diminue. C’est la solution la plus juste, finalement. 

De son côté, Éric Zemmour propose de faire rembourser les frais d’essence des salariés par leurs employeurs, qu’en pensez-vous ? 

C’est illusoire, les entreprises n’ont pas à payer les carburants de chacun, ça coûte trop cher. Certes, elles remboursent une partie des pass Navigo à Paris par exemple, mais un pass Navigo coûte 75 euros par mois. Avec 75 euros, vous avez 50 litres d’essence. Imaginez que les patrons donnent 50 litres d’essence tous les mois à chaque employé. On serait dans une économie à la soviétique ! 

On a l’impression que l’essence est particulièrement chère en France. Qu’en est-il par rapport à nos voisins ? 

On a certes beaucoup de taxes, mais au Royaume-Uni l’essence est encore plus chère. Le prix de votre plein en euros, vous le payez en livres. En Italie, c’est à peu près le même prix que chez nous. Si vous allez en Allemagne, en Belgique ou en Espagne, elle est beaucoup moins chère parce qu’elle est moins taxée. On en revient encore aux taxes. Le problème en Allemagne, c’est que le coût de l’énergie est différent. Les Allemands ont des factures d’électricité qui sont énormes. 

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Justement, pourquoi les prix du chauffage augmentent ? 

D’abord, pour les mêmes raisons que celles du prix de l’essence. La demande étant plus forte que l’offre d’un point de vue mondial, les producteurs de gaz augmentent les prix. Ensuite, la privatisation des groupes d’énergie comme Engie favorise l’augmentation des tarifs. Pour verser des dividendes aux actionnaires, vous prélevez sur les clients. L’essentiel de ces privatisations date de la présidence de Sarkozy puis de celle de Hollande. Mais les prix vont continuer à augmenter car les prix du gaz augmentent à l’échelle mondiale. La France s’imagine qu’elle vit dans un îlot où rien ne la concerne mais c’est faux. Nous sommes un des pays qui émet le moins de CO2 par rapport au nombre d’habitants, ceci grâce au nucléaire et grâce à nos petites voitures. Nous n’avons pas à nous culpabiliser. La France, c’est 1% de la population terrestre et 1% des émissions de CO2. La France, c’est 110 grammes de CO2 par habitant. Aux États-Unis, c’est 450. En Allemagne, c’est 150. Il faudrait commencer par demander aux Chinois et aux Américains de faire un effort. 

Qu’en pense l’Union Européenne ? 

L’Union Européenne a obligé les constructeurs à réduire leurs émissions moyennes de CO2. Sauf que les taux à atteindre ont été fixés de façon proportionnelle à chaque constructeur. Un constructeur qui a une moyenne de 110 grammes de CO2 en moyenne doit arriver à une moyenne de 75 grammes à l’horizon 2030. Mais un constructeur qui a une moyenne de 130 doit arriver à 110 grammes à l’horizon 2030. L’Union Européenne demande toujours plus aux constructeurs les plus vertueux. En ce qui concerne l’augmentation du prix des matières premières, elle ne s’en occupe pas. Il faudrait une solution à l’échelle mondiale mais les Chinois ne vont pas baisser leur croissance pour faire plaisir aux Français. 

Les mouvements tels que « le convoi de la liberté » ont donc de beaux jours devant eux ? 

Des gens qui se plaignent du prix de la vie mais qui prennent leur camping-car pour aller manifester à 1000 kilomètres, je ne vois pas vraiment l’intérêt ! Cependant le prix de l’essence va continuer à être un thème politique central, oui. Avant, on payait son plein 60 euros, aujourd’hui, on le paye cent euros alors que la voiture consomme 30% de moins. Cherchez l’erreur ! Il faut quand même prendre ça en considération. L’idée que l’on se dirige vers une société sans voiture est le fantasme d’une élite parisienne déconnectée. Rappelez-vous de Benjamin Griveaux, qui parlait des « gars qui fument des clopes qui roulent au diesel » au moment de la crise des gilets jaunes. Une telle déconnexion des réalités est fascinante. Les députés ne connaissent pas plus le prix d’un litre d’essence que celui d’une baguette et je ne vois venir aucune prise de conscience. Or, 80% des Français vont travailler en voiture tous les jours. L’essence, c’est donc comme le pain autrefois pour beaucoup d’entre eux. Le « ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche », c’est maintenant : « vous trouvez l’essence trop chère, achetez vous une voiture électrique » ! C’est une absurdité totale.


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