Dans votre dernier livre, Une histoire du terrorisme, vous avez tenté de définir ce phénomène, et ce qui le distingue de la Résistance depuis 1945…
Avant la Seconde guerre mondiale, on appelait « terroriste » un petit groupe clandestin qui, par l’usage de la violence, défie un pouvoir en perpétrant des actes considérés comme criminels dans la société où ils s’inscrivent. Après 1945, cette définition reste la même mais une précision fondamentale vient s’y s’adjoindre : le fait de viser les civils. C’est ce qui constitue la définition objective de l’acte terroriste à partir de 1945.

Vous rappelez que la grande résistante Germaine Tillion exhorta le FLN de ne pas ne pas viser les civils dans son combat pour l’indépendance de l’Algérie. Epargner les populations civiles dans un conflit, est-ce une question morale ou stratégique ?
L’intrusion du civil dans la guerre au sens le plus large pose une question morale et également juridique : cibler les civils, en cas de guerre, représente un crime de guerre. En droit, l’intention compte : tuer sans préméditation, c’est un meurtre, mais avec préméditation c’est commettre un assassinat. Cela vaut pour un acte de type criminel tel qu’une bombe qui explose et qui tue des civils. La Résistance n’a jamais employé ces méthodes même si effectivement, d’un point de vue organisationnel, indépendamment de l’acte il y a au fond très peu de différences entre un groupe de résistants, un groupe de guérilla, voire un groupe de guérilla et qui ponctuellement va pratiquer des actes de terrorisme.
Les groupes terroristes effacent la distinction entre cibles civiles et militaires. Dans un combat anticolonial, le civil est nécessairement perçu comme un agent colonialiste. Cette déshumanisation est tout à fait caractéristique de la psychologie des terroristes qui voient le monde à travers le prisme d’une idée, d’une idéologie. Pour eux, tout devient symbole : un bâtiment public, tout autant que les civils qui lui sont associés. Une telle déshumanisation autorise d’une certaine manière le passage à l’acte.

Contrairement à une idée reçue, les terroristes ne sont généralement pas issus des classes populaires…
Si on remonte ne serait-ce qu’à l’époque de la guerre d’Algérie, on constate que les principaux dirigeants du FLN étaient des privilégiés issus des classes moyennes, plutôt éduqués et plutôt occidentalisés. C’est quasiment toujours le cas. Même dans le cadre des attentats dits kamikazes, par exemple perpétrés par Al Qaida. Selon Marc Sageman[[1. Marc Sageman, né Français et rescapé de la Shoah, est un ancien agent de la CIA. Il a et établi une typologie des terroristes après avoir étudié et décrypté 400 profils, entretiens et témoignages de membres d’Al Qaida.], il s’agit dans l’ensemble de gens extrêmement privilégiés, qui ont fait des études supérieures parfois très élevées et qui ont eu une jeunesse occidentale ou à l’occidentale. On est très loin des damnés de la terre de Frantz Fanon[2. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961.]. C’est assez logique, dans la mesure où les groupes de guérilla qui pratiquent le terrorisme se définissent eux-mêmes comme une élite, une « avant-garde » qui va entraîner derrière elle une population. Il n’est donc pas hasardeux de trouver effectivement parmi cette « avant-garde » des gens issus d’une élite socio-culturelle ou socio-professionnelle.

Selon vous, c’est le terrorisme qui a inventé la mondialisation…
Il est en effet aux avant-postes de ce qu’on appelle aujourd’hui la mondialisation avec un certain nombre d’invariants qu’on peut tracer dans l’histoire du terrorisme, dont le camp d’entraînement militaire. Il se déplace selon les périodes et les décennies ; il peut être dans les années 60 en Algérie ou à Cuba, ensuite on le retrouve ensuite en Jordanie puis au Liban, et dans la dernière décennie en Afghanistan ou au Yémen. Cuba est la première mouture de cette espèce d’internationalisation globale de la formation à la guérilla. Tout cela crée aussi de manière indirecte des diplomaties de l’ombre, puisque ces gens qui sont de la même génération, qui viennent du monde entier, se rencontrent, tissent des liens, et comme le dit très justement Hassan Balawi[2. Hassan Balawi, auteur de Gaza, dans les coulisses du mouvement national palestinien (Denoël, 2008), est membre du Fatah.], il y a aujourd’hui à l’ONU des alliances et des votes que l’on ne peut strictement pas comprendre si on ignore que certains dirigeants de pays africains et asiatiques ont été formés politiquement et même militairement dans ces camps, et qu’ils ont créé ces alliances qui structurent encore certaines diplomaties actuelles.

A vous lire, ce sont les Frères Musulmans qui ont structuré le terrorisme islamiste…
On a toujours tendance à penser que le fondamentalisme islamique est un retour au Moyen Age. C’est absolument faux. Ce sont des idéologies très récentes, même si elles vont chercher des préceptes très anciens, chez les salafs, les premiers compagnons du prophète Mohammed, même si elles vont s’appuyer sur un cadastre délivré par la charia ou par l’islam au sens large. L’idéologie des Frères Musulmans est née il y a moins d’un siècle dans le contexte très particulier d’un Maghreb et d’un monde arabe colonisés. Elle est puissamment moderne et politique au sens des grands fascismes européens, avec un objectif qui est le même : une domination mondiale théorisée d’abord en brèche par son fondateur Hassan al Bana, puis beaucoup plus clairement par Saïd Quotb, le grand penseur fondamentaliste des années 60 qui a influencé absolument toutes les organisations terroristes islamistes, de la Jamaat al Islam à Al Qaida, en passant par le Jihad islamique, par exemple.

Les médias se rendent-ils complices du terrorisme en relayant systématiquement les attentats ?
Les médias sont d’un bout à l’autre de l’acte terroriste. D’abord comme outil de communication car le terroriste est un clandestin, et il a besoin de communiquer anonymement avec les autres, et souvent en langage codé. Pendant toute une période, les terroristes ont communiqué via les journaux, dans les petites annonces. Aujourd’hui tout cela est facilité et démultiplié par internet. Dans un deuxième temps, l’acte terroriste en tant que tel a plusieurs objectifs en terme de publicité : faire connaître la cause qu’il défend ; terroriser celui qu’il considère comme l’adversaire, créer une psychose qui sera amplifiée par les médias ; et enfin s’adresser aux partisans potentiels, recruter par le biais d’un acte qu’ils veulent spectaculaire pour qu’il frappe les esprits, et galvanise de futures recrues. Donc non seulement le terrorisme se fait publicité, mais plus les médias seront en expansion, et plus le risque terroriste sera grand.

Peut-on reprocher à certains intellectuels d’avoir cautionné le terrorisme ?
Le discours des intellectuels (leurs écrits, leurs prises de position) est absolument déterminant dans le passage à l’acte. Sartre est évidemment le plus éminent, le plus connu et probablement l’un des plus influents, mais il y a Herbert Marcuse, Frantz Fanon. Sartre sait-il exactement jusqu’où va porter sa parole ? J’ai tendance à penser que oui, puisque lorsque survient le massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972, il trouvera le moyen de le justifier, bien qu’ici, ce sont des athlètes, des civils qui sont tués dans le cadre d’une manifestation sportive, et non de quelconques agents d’une occupation.

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