En Egypte, une vidéo diffusée il y a quelques mois sur Internet suscita un véritable tollé dans les hautes sphères politico-militaires : on y voyait des dignitaires marocains faire le baisemain au jeune prince héritier lors de l’inauguration du zoo de Témara. L’« événement » , qui eut lieu le 10 janvier 2012, fut ainsi copieusement moqué par l’animateur vedette Amr Adib – aujourd’hui présentateur d’une émission de télévision de grande écoute, Al Qahira Al Youm, mais naguère fort complaisant hagiographe du Raïs, qu’il abandonna in extremis lorsqu’il lui sembla que son ancien maître était perdu[1. Ce qui lui valut du reste, le 10 février 2011, alors qu’il tentait de se faire voir place Tahrir, d’être copieusement insulté par la foule.]. « En bon républicain », analyse le politologue Omar Saghi, « un Égyptien ne peut voir la dimension mystique de ce baisemain, il n’y voit que la soumission humiliante d’un militaire s’agenouillant devant un enfant de huit ans. »[2. Cité par Youssef Aït Akdim, « Un régime pas comme les autres », Jeune Afrique, n° 2689, 22-28 juillet 2012, p. 71] Il a du mal à percevoir, derrière ce geste, la logique profonde de la monarchie. Et plus encore, sans doute, à comprendre que c’est justement cette logique singulière qui a permis au Maroc d’échapper à la tempête qui accompagna le printemps arabe – alors que celle-ci fit sombrer la plupart des républiques qu’elle avait touchées, et qu’elle continue en Egypte, où un Pharaon en a remplacé un autre, à ébranler le pouvoir d’Etat..

Selon cette logique, en effet, celui devant lequel les dignitaires se prosternent pour lui baiser la main n’est pas un enfant de huit ans.
C’est, d’abord, quelqu’un qui se trouve être, tout à la fois, le descendant des Pères de la patrie, l’héritier du trône et le futur roi : celui qui incarne dans sa chair et dans sa personne la grande chaîne de l’histoire nationale. La logique monarchique se caractérise par un rapport très particulier à la temporalité. Le temps de la république est par définition haché, disjoint, discontinu. Il se présente comme une série de ruptures plus ou moins régulières et consenties, qui ont lieu dès qu’un mandat s’achève, et il s’agit de remplacer son titulaire. Dans ce cadre, la continuité ne subsiste que de façon abstraite : sur un plan juridique, à travers la constitution, et sur un plan politique, avec la souveraineté du peuple. Abstraite, mais passablement incertaine : on peut changer de constitution, ou changer la constitution, en la révisant ou en imposant une pratique en rupture avec sa lettre, de même que l’on peut toujours modifier la définition légale du peuple et la consistance de sa souveraineté.

En république, cette discontinuité, loin d’être conçue comme un mal, apparaît comme une nécessité absolue – sans laquelle le peuple, ne pouvant plus participer à la gestion des affaires publiques et à la détermination de ses gouvernants, perdrait la totalité de son pouvoir souverain (ou de ce qu’il en reste). Ainsi, dans un cadre républicain, toute tentative pour établir une continuité (en dehors des deux éléments que l’on vient d’évoquer) paraît – à juste titre -, attentatoire à cette logique. C’est ainsi qu’en Egypte, sous l’ère Moubarak, l’ambition dynastique du Raïs fut perçue comme une infraction aux principes les plus sacrés du système ; à la veille des élections législatives de 2010, c’est d’ailleurs l’armée elle-même qui tenta de mettre le holà à la dérive népotique, faisant recourir les affiches à l’effigie du fils aîné de Moubarak par d’autres, où figurait un slogan en forme d’avertissement : « Ni les fils, ni les frères » : ni les enfants du chef, ni les frères musulmans.

Si le temps de la république est un temps bref, celui de la monarchie, au contraire, est long : c’est celui de la tradition – et l’on revient ici au rituel, archaïque et assumé comme tel, évoqué plus haut-, celui de la continuité et de l’héritage. Le roi est toujours là, la couronne passant instantanément sur la tête de son successeur, sans la moindre rupture. Contrairement à la continuité constitutionnelle républicaine, cette continuité royale est concrète, elle est incarnée : dans une personne, une famille, une lignée. Ce qui signifie que, si les rois se succèdent et ne se ressemblent pas – et si, pour en revenir à l’exemple marocain, Mohammed VI n’est pas une copie conforme de son père, pas plus que ce dernier ne l’était du sien -, du moins ont-ils en général le désir d’en assurer le prolongement : d’un roi à l’autre, du père au fils, il n’y a pas, comme en république, la volonté obsessionnelle de casser ce qui a été fait par le prédécesseur, le souci de renier l’héritage ou la tentation de lui attribuer toutes les difficultés présentes. Au contraire : il suffit pour s’en assurer d’écouter avec quelle déférence le roi Mohammed VI parle de ses prédécesseurs. Du reste, le roi n’a pas le choix – puisque ce n’est pas contre eux qu’il a été choisi, c’est par eux et grâce à eux qu’il est sur le trône. La monarchie est le régime du temps long, de l’inscription dans l’histoire : c’est ainsi que l’on doit interpréter, d’abord, le baisemain au jeune prince.

Mais à cela s’ajoute le fait que celui-ci représente, non seulement un principe et une tradition, mais aussi une famille : celle qui, au cours des siècles, a construit le pays et l’a maintenu contre vents et marées, celle qui s’est battue aux côtés de son Peuple pour libérer le pays et qui, depuis, a su le laisser entrer paisiblement dans le troisième millénaire.
Une famille qui, par là-même, entretient un rapport intime avec les autres familles du pays, et plus généralement, avec tous les Marocains. Dans une monarchie – du moins, lorsqu’elle est ancienne et qu’elle a fait ses preuves – le rapport entre le roi et le Peuple se rapproche à certains égards d’un rapport amoureux, tissé d’affection, de respect et de familiarité, au sens noble du terme. Un lien qui se distingue du rapport beaucoup plus âpre qui existe en démocratie entre gouvernants et gouvernés. Dans ce cadre-là, les uns et les autres sont en effet conçus comme égaux, le premier ne donnant des ordres au second que parce que celui-ci lui a provisoirement confié le pouvoir afin de « faire sa volonté » et de le « représenter ». De là, un rapport complexe où se mêlent, du côté des gouvernés, une part de jalousie (pourquoi pas moi), de défiance (fera-t-il vraiment ce qu’il a dit ?), d’impatience (pourquoi tarde-t-il tant à réaliser ses promesses ?), et bien sûr, d’hostilité (lorsqu’on se trouve dans l’opposition et que le parti adverse est au pouvoir). Dans une monarchie, au contraire, le rapport est fondamentalement familial : le roi se présente, et est ressenti par la population, comme le Père de la nation. Sans doute arrive-t-il, comme dans toute famille, que l’on ne soit pas d’accord avec son père, avec ses choix, ses goûts, ses orientations, etc. Pour autant, on ne remet pas en cause le lien, on ne renie pas sa famille, sauf cas exceptionnels.

La durée et la légitimité : ce sont ces deux éléments caractéristiques du système monarchique qui, au Maroc, semblent expliquer en partie la douceur du printemps arabe, et le fait que celui-ci n’a pas produit, comme partout ailleurs, des « fruits amers ». Voilà pourquoi le petit prince demeure, quand tombent les puissants Pharaons qu’on croyait éternels.

*Photo : Lematin.ma.

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Frédéric Rouvillois
professeur de droit public à l’université Paris Descartesest né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, ...