Photo : sara | b.

Il paraît qu’il existe un site de rencontres pour djeuns décomplexés (excusez la redondance) qui fait un carton. Ca s’appelle adopteunmec.com. J’ai découvert ça dans le métro hier, en rentrant chez moi. Je n’aurais jamais du lever le nez de mon Taillandier (Les romans vont où ils veulent, La Grande Intrigue IV, Stock 2010). Au bout de mon nez, sur les murs du quai d’en face, on voyait sur le fond noir d’une affiche deux silhouettes, un homme et une femme, dont les formes reproduisaient d’assez près la signalétique des toilettes SNCF. Sauf que là, au lieu de se tenir sagement l’un à côté de l’autre, l’homme et la femme étaient en pleine action. Le jour de la Saint Valentin, me direz-vous, pourquoi pas ?
Par les temps qui courent, et Dieu sait s’ils courent, il faut être large d’esprit, même si le corps lui, doit rester mince. Mais non, ce n’est pas du tout ce que vous pensez, je ne parle pas de l’intemporel acte sexuel, mais de l’acte qui caractérise si bien notre temps : faire les courses. Cependant, s’il faut être au moins deux pour la bagatelle; pour faire les courses, on peut être seul.

Sur l’affiche en question, seule la femme travaillait : elle poussait son caddie, alors que l’homme était représenté dans une situation d’une passivité affligeante, les jambes en l’air, culbuté par elle dans le dit caddie comme un vulgaire paquet de nouilles.
C’est ça l’idée, sur adopteunmec.com, « on renverse les rôles » (et les mecs); ce sont les meufs qui prennent l’initiative. Je me suis renseigné, avec adopteunmec.com, c’en est paraît-il fini de la « femme-objet », voici « l’homme-objet », consultable sur catalogue et accessible en deux clics. Après être entrées dans « la boutique », les femmes se ruent sur les « promos du jour » et choisissent le meilleur produit. Renversement, tu parles. Dans la droite ligne de tous les renversements, celui-ci est docilement décalqué des réalités qu’on prétend subvertir.

Alors que adopteunmec.com se taille un franc succès, en particulier auprès des jeunes adultes, on pourrait s’étonner du silence total de nos chiennes de garde et autres vigilantes, qui d’habitude sautent, comme autrefois la vérole sur le bas clergé espagnol, sur les miettes de machisme qui souillent encore notre bel Hexagone. Mais pas question de monter sur mes grands chevaux, quand bien même ce serait de grandes juments. Si personne ne s’offusque, c’est sans doute qu’il n’y a pas à s’offusquer. J’apprends en effet que les créateurs de ce site « décalé et ironique » sont deux garçons sympathiques comme tout, « dotés d’un QI à la Bill Gates » et prénommés « Flo et Manu », et qu’ils sont « fils de profs, mais allergiques à l’école ». Il paraît aussi que les hommes représentent environ 60% des inscrits du site. Qu’ils sont tous très contents d’être transformés en sex-toy boys pour ladies, en marmousets amuseurs de nanas, d’être emballés sous vide comme des quiches, assimilés à des consommables, avec date de péremption et garantie fraicheur à la clé. Comme dit Georges Kaplan, si tout le monde est content, où est le mal ? Elle n’est pas belle notre philosophie du consentement et la civilisation qui va avec ?

Bon. Ce n’est pas parce qu’on ne s’indigne pas qu’on n’a pas le droit de se poser des questions. Comment comprendre la servitude volontaire du mâle contemporain ? Peut-être est-il plus confortable pour les hommes d’abandonner la partie ? Après tout, la séduction, c’était parfois un jeu qui n’en valait pas la chandelle. La drague, c’était un poil fatigant. Comment affronter sans fléchir le regard de l’autre ? L’exigence d’originalité ? Comment maîtriser la peur du ridicule et l’art du franchissement des étapes ? Les râteaux, ça n’est jamais agréable. Je lève le nez et remarque les petites fesses de ce petit bonhomme que l’on culbute dans un caddie utérin. Viens par là que je t’adopte, mon bébé. Ces fesses, c’est un petit postérieur livré aux soins de la maman. Voici le néo-keum : coach potato, prêt à passer à la casserole. Le mâle 2.0 est un petit chien abandonné qui gémit doucement pour attendrir sa future maîtresse.

Adopte un mec : le site de la libération sexuelle par son assimilation à un acte purement commercial choisit un nom qui caractérise un acte reliant un homme et un animal, ou un adulte et un enfant. L’asymétrie de l’acte d’achat, décidé par un sujet seul et souverain, déclenché par une impulsion irréfléchie et sans conséquences, libère des affres de la réciprocité, comme l’image de l’adoption libère de la complexité de l’intersubjectivité amoureuse et de ses incertitudes. Une maman toute-puissance qui « adopte un mec » comme un chien ou un bébé, voilà notre piteuse conception de la rencontre amoureuse. La libération sexuelle, serait-ce surtout la libération du sexe, au sens de ce de quoi on se libère ? Triste Saint Valentin. Et étrange amalgame, alors que la pédophilie n’a jamais provoqué autant d’indignation.

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Florentin Piffard
est modernologue.