Home Monde L’Université française sous le joug sioniste ?


L’Université française sous le joug sioniste ?

« Israël apartheid week »[1. Cette manifestation a lieu tous les ans. Nous avons conservé la graphie hybride (français/anglais) de l’intitulé. Ce n’est pas parce qu’on est à l’Université qu’il faut se soucier de la langue (EL).] : c’est dans le cadre de cette manifestation organisée chaque année à l’université Paris 8 que devait avoir lieu, les 27 et 28 février, un « colloque » intitulé : « Des nouvelles approches sociologiques, historiques et juridiques à l’appel au boycott international. Israël: un État d’apartheid ? » Après avoir, dans un premier temps, autorisé cette réunion, le président a demandé sa délocalisation. Cette décision a enflammé la Toile et la planète indignée : on a condamné cette intolérable atteinte portée à la liberté d’expression et aux libertés académiques « en péril », dénoncé l’insupportable intervention du CRIF qui aurait été à l’origine du revirement opéré par le président de l’université. Le site Médiapart a publié la « lettre des 500 », signée par de nombreux universitaires, et même par des départements et laboratoires de recherche dans leur ensemble. Bref, ce fut la mobilisation des grands jours.

Que la science se dresse ainsi a de quoi inquiéter. Si la liberté est défendue par tant d’esprits supérieurs, c’est que la liberté est en danger. Tentons donc de comprendre de quoi il retourne.

Les faits sont assez simples. Une association étudiante de soutien à la cause palestinienne souhaitait apporter sa pierre à la fête de l’apartheid israélien déjà évoquée en organisant deux « journées d’études », qualifiées de « colloque universitaire ». Les travaux devaient porter, d’une part sur l’application à l’État d’Israël du concept d’apartheid, et d’autre part sur la campagne de boycottage international des produits israéliens. Inutile de préciser que, derrière la rhétorique universitaire, les organisateurs et intervenants de ce prétendu colloque étaient tous des militants engagés. Il s’agissait donc, sinon d’un « meeting » politique, au moins d’une réunion militante comportant pour ses organisateurs une dimension intellectuelle[access capability=”lire_inedits”]. Du reste, ces derniers ne cachaient pas que leur ambition était de « conquérir » l’Université : de ce fait, leur action militante eut été consacrée en sujet académique, c’est-à-dire consacrée tout court.

Un certain nombre de mouvements, dont le CRIF, ont vivement réagi et demandé au président de l’université d’annuler la manifestation. Grâce au tapage organisé pour annoncer la réunion, le président a pu se faire une idée de sa nature réelle. Il a annoncé qu’elle ne pourrait pas se tenir à l’université. Dans une décision motivée très précisément, il a en effet considéré que l’établissement, par nature indépendant, devait être préservé de toute emprise idéologique et politique, ce qui en l’occurrence n’était nullement garanti, les organisateurs ayant volontairement entretenu la confusion sur l’aspect universitaire du « colloque ». Il faisait également état du risque de troubles et de contre-manifestations. Cependant, soucieux de respecter la liberté d’expression, il proposait de délocaliser les journées d’étude. Qu’on se rassure, grâce aux interventions du président de Paris 8, le colloque a bien eu lieu aux dates prévues, mais à l’extérieur de l’université.

Saisi en référé par l’association étudiante qui invoquait une grave violation de la liberté d’expression, le tribunal administratif a entièrement donné raison au président de l’université, appliquant la jurisprudence élaborée par le Conseil d’État il y a un an à propos d’un conflit similaire à l’École normale supérieure[2. En janvier 2011, une réunion annoncée comme devant traiter de la situation à Gaza et destinée, dans les faits, à soutenir la campagne de boycottage des produits israéliens de l’organisation BDS et ses militants, poursuivis devant la justice, avait été pareillement interdite par Monique Canto-Sperber, la directrice de Normale Sup. L’affaire avait suscité de nombreuses protestations, notamment grâce à l’activisme de Stéphane Hessel.]. La haute juridiction, qui est, faut-il le rappeler, garante des libertés publiques, avait validé la décision d’interdiction prononcée par la directrice de Normale Sup, considérant que cette interdiction ne constituait pas simplement une faculté, mais une véritable obligation à la charge du responsable de l’établissement.

Il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance fondamentale de la liberté d’expression. Pour autant, elle ne saurait être un principe absolu. Toute liberté comporte des limitations. La mission du législateur et, le cas échéant, du juge consiste précisément à concilier des principes qui peuvent se trouver en conflit. Le Conseil d’État a défini la feuille de route de tout responsable d’un établissement enseignement supérieur : « Veiller à la fois à l’exercice des libertés d’expression et de réunion des usagers du service public de l’enseignement supérieur et au maintien de l’ordre dans les locaux, comme à l’indépendance intellectuelle et scientifique de l’établissement, dans une perspective d’expression du pluralisme des opinions. » En clair, la liberté d’expression ne saurait être l’alibi ou le vecteur de manifestations qui iraient au-delà de la mission universitaire, perturberaient le déroulement des activités d’enseignement et de recherche, troubleraient le fonctionnement normal du service public ou risqueraient de porter atteinte à l’ordre public. Le responsable de l’établissement a donc l’obligation « de prendre toutes mesures nécessaires pour à la fois veiller au respect des libertés dans l’établissement, assurer l’indépendance de l’école de toute emprise politique ou idéologique et maintenir l’ordre dans ses locaux ».

Pour le juge administratif, il n’y a aucun doute : en autorisant cette réunion, le président de Paris 8 aurait dérogé au principe de neutralité de l’enseignement supérieur. De plus, le tribunal a constaté que le risque de troubles à l’ordre public était bien constitué, pas seulement à cause d’éventuelles réactions hostiles, mais aussi en raison du thème du colloque, de la nature des interventions, et même des intitulés des contributions : autrement dit, c’est le colloque lui-même qui constituait une menace de trouble. On est loin de la liberté bafouée et plus encore de fantasmatiques pressions ou menaces émanant d’on ne sait quelle officine israélienne ainsi que l’a soutenu la propagande.

Dans ces conditions, la mobilisation scientifique est pour le moins inquiétante. Au regard des faits, la « lettre des 500 » est au minimum réductrice, pour ne pas dire totalement mensongère. En clair, cette pétition signée par des enseignants et chercheurs de l’Université n’est pas plus universitaire que la manifestation qu’elle soutient.

Il faut, du coup, s’interroger sur la folle mécanique qui conduit des hommes de science à réagir en dehors de toute rigueur d’analyse, alors même qu’il s’agit d’un sujet essentiel à leurs yeux, puisqu’il tient au statut de l’Université dans la République. Curieux scientifiques, en vérité, que ceux qui signent une pétition sous le coup de l’émotion, sans chercher à prendre connaissance des faits, ni des motifs de la décision du président de l’université. Ils n’ont pas besoin de s’informer, ils savent que c’est mal d’empêcher la tenue d’une réunion consacrée à la dénonciation d’Israël. Ils savent encore que le président de Paris 8 a cédé à d’obscures pressions du CRIF, comme s’ils ne pouvaient concevoir qu’il ait pris sa décision en son âme et conscience, parce qu’il la jugeait conforme à sa mission et seule respectueuse du droit. Ainsi dénoncent-ils la capitulation des institutions universitaires devant des forces étrangères : « Imaginerait-on un colloque sur le Tibet annulé au motif que des représentants officiels ou officieux du gouvernement chinois menaceraient de troubler l’événement ? » Si on comprend bien, le CRIF (puisqu’il s’agit de lui) n’est rien d’autre qu’un instrument de la « pieuvre sioniste », discrètement assimilée au passage à un régime totalitaire.

On se demande alors si ce qui importe à ces ardents défenseurs de la liberté d’expression n’est pas surtout la liberté d’expression de thèses anti-israéliennes. Pétitionneraient-ils demain si Paris 8 interdisait un « colloque » organisé par des militants pro-israéliens sous intitulé par exemple : « Les Palestiniens sont-ils tous des terroristes ? » ? Jugeraient-ils que c’est une grave atteinte à la liberté d’expression ? Ou défileraient-ils pour réclamer l’interdiction du colloque ?

Il semble en tout cas que pour les « 500 », la neutralité républicaine n’ait pas sa place à l’Université. Il est tout de même étrange que de si éminents professeurs se délivrent aussi promptement de la rigueur élémentaire qu’ils tentent d’inculquer à leurs étudiants.[/access]

Mars 2012 . N°45

Article extrait du Magazine Causeur


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est avocat à la Cour et Professeur associé de droit public des universités.

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