Richard Kapuściński. Sipa. Numéro de reportage : AP20914180_000001.

Qui serait son héros dans la Pologne d’aujourd’hui, gouvernée par les ultraconservateurs de Droit et Justice ? Un homme du peuple, comme on disait autrefois. Peut-être un de ceux, de plus en plus nombreux, qui sont déjà revenus de leur enthousiasme pour le programme du « bon changement » lancé par le parti, après qu’il a fallu déployer la gendarmerie autour de la diète pour en voter les mesures phares ? Ou encore un de ces jeunes de retour d’un exil à Londres, sans fortune et sans projets ? Quelle petite histoire Kapuściński choisirait-il pour raconter la grande, quel destin individuel pour incarner celui de tout un peuple ?

Il racontait la vie des gens ordinaires

Ryszard Kapuściński, le grand reporter polonais décédé en 2007, aimait à raconter la vie des gens ordinaires aux prises avec le système totalitaire. C’est aussi la lubie d’Hanna Krall, son amie et collègue à l’hebdomadaire Polityka : fouiller des biographies sans éclat, suivre les protagonistes quand ils quittent les feux de la rampe et glissent dans l’oubli, débusquer la grandeur d’âme chez un citoyen lambda. Les éditions Noir sur Blanc viennent de publier un recueil de leurs reportages inédits dans la Pologne des années 1960 et 1970 sous le titre évocateur La Mer dans une goutte d’eau. Ainsi Adam Michnik définissait-il le reportage, cet art de saisir l’universel à travers le prisme du singulier. Qualifié d’« exception littéraire polonaise », le courant se prévaut à présent d’adeptes illustres, parmi lesquels Svetlana Alexievitch, qui déclare avoir découvert le monde grâce aux plumes de Kapuściński et de Krall. Qu’on ne se méprenne pas, toutefois. L’écriture ne leur a jamais servi d’outil pour fustiger ouvertement le régime, en décrier le fondement idéologique. Il n’a donc pas manqué de justiciers en Pologne, au lendemain de la mort de Kapuściński, pour l’accuser d’avoir été un agent des services secrets. Avec la même indignation dans la voix on reproche à Hanna Krall ses « sympathies sionistes », ce qui, politiquement correct oblige, évite d’évoquer ses origines juives.

Mais venons-en aux faits, parce qu’il n’y a que cela qui compte aux yeux de ces deux figures majeures du journalisme. Encore que. En se référant à l’héritage du romantisme polonais, Kapuściński notait : « Le reportage sérieux exige que l’on soit un tout petit peu romantique. La littérature ne peut pas être traitée comme une profession purement technique. » Reste que le recours à des techniques réservées à la fiction – dialogue, métaphore, ellipse, ironie – ne compromet nullement le souci du détail, la minutie dans la description des personnages et des lieux. Voilà donc comment Kapuściński décrit un bal populaire dans une bourgade perdue de Pratki, à l’est du pays, qui ne comptait que quatre garçons pour quinze princesses à pourvoir : « Les quatre couples exécutèrent les premiers tours de piste. Ils étaient euclidiens, formels, précis, comme les mouvements éternels des planètes ou les voies orbitales des satellites. » Aurait-on jamais dansé autrement dans les campagnes, en Pologne ou ailleurs, sous l’œil scrutateur des marieuses et sous les ampoules à bas coût ? En outre, la question du déséquilibre démographique en province apparaît comme secondaire dans ce texte, dont le véritable sujet est les prémices du consumérisme en terre socialiste avec ses tares et ses cocasseries. Car si on se jetait sur les vélomoteurs, les machines à coudre électriques ou les « rideaux dans le style du maître Picasso », on reportait à plus tard l’achat de dentifrice, de sorte qu’aucune des demoiselles accessibles sur le marché matrimonial n’avait plus ses dents. Après tout, un bal ce n’était pas de la rigolade.

La pire misère humaine

Il est d’ailleurs curieux de constater à quel point les récits de la Grande Dépression pourraient se substituer à ceux de la République populaire du début des années 1960, sans négliger toutefois le distinguo essentiel, à savoir le gaspillage et le vol institutionnalisés, comme marqueurs de l’économie planifiée. Mais la condition des ouvriers, notamment des bâtisseurs de l’usine métallurgique de Nowa Huta près de Cracovie, aussi bien que celle des paysans des coins les plus reculés (« Le communisme électrique a démarré en 1958 », note au passage Kapuściński, suivant un câble à haute tension pour se rendre dans un hameau) sont régies par la même injonction : « marche ou crève ». Ce qui laisse penser que seuls des marginaux vivaient heureux. Le portrait de trois vagabonds dans « Rez-de-chaussée », hommes qualifiés d’« éléments turbulents, hostiles à la discipline » par la propagande de l’époque, renvoie presque aux personnages d’Al Pacino et de Gene Hackman dans L’Épouvantail de Jerry Schatzberg, les rêves en moins : « Un chef mal embouché, un coin dans un hôtel minable ? Qu’est-ce qu’on peut y gagner ? Tout, voyons ! Et les voilà dans un wagon, les voilà sur les routes. Vous pensez qu’une journée à Konin n’a pas la même saveur qu’une journée dans le Colorado ? »

Chez Hanna Krall, nous sommes déjà à l’époque de « la petite stabilité », quand ceux qui devaient gagner ont gagné, et ceux qui devaient perdre ont perdu. Les premiers intéressent la presse du parti, les seconds dépérissent dans l’anonymat, jusqu’à ce que Krall les fasse parler. Le cas du machiniste Charmant tient en haleine car tout aurait pu bien finir pour ce travailleur modèle, s’il s’était contenté, comme les autres, de l’appréciation de ses supérieurs : « Pour le trentième anniversaire de la République populaire de Pologne, la direction leur avait décerné des diplômes. Sur certains, il était écrit “pour un travail dévoué”, sur d’autres “pour un travail exemplaire”, tant et si bien que le délégué syndical et le chef du dépôt avaient dû réfléchir à la différence entre ces deux notions. » Mais M. Charmant n’a pas su savourer une modeste réussite et s’usait donc sur le chantier de sa nouvelle maison, belle à rendre fous de jalousie tous les voisins. Il l’aurait sans doute finie, s’il n’avait provoqué le déraillement d’un train, à cause de sa fatigue. Mais à réfléchir au sort réservé aux anciens pionniers, ces stakhanovistes qui pouvaient atteindre des 552 % de la norme, s’attirant la colère de leurs collègues, on a presque envie de reclasser M. Charmant dans la catégorie des « gagnants ». Le talent de Krall a ceci de particulier qu’il lui permet de décrire la pire misère humaine sans entamer la dignité de ses protagonistes. Qu’il s’agisse d’un ancien taulard marié en secret avec sa matonne, dont il ne peut toujours pas partager la vie par crainte de nuire à sa réputation, ou encore d’une femme qui a détourné un million de zlotys par amour pour un escroc, la fine pellicule des sentiments les plus secrets reste intacte, laissant au lecteur la liberté d’en imaginer le poids réel.

Dire de ces reportages qu’ils reflètent deux décennies d’un pays de l’ancien bloc de l’Est reviendrait à affirmer que les pièces de Shakespeare racontent l’Angleterre élisabéthaine. Comme toute grande œuvre littéraire, ils disent l’homme dans ses ambitions et ses peines, ses rêves et ses entraves.

Hanna Kral et Ryszard Kapuściński, La Mer dans une goutte d’eau, reportages réunis et présentés par Margot Carlier, éditions Noir sur Blanc, 2016.